» De l’influence de David Bowie sur La destinée des jeunes filles  » 

 »  De l’influence de David Bowie sur La destinée des jeunes filles  » de Jean-Michel Guenassia aux Éditions Albin Michel 


 » Moi, je me plais dissimulé dans le clair-obscur. Ou perché tout en haut, comme un équilibriste au- dessus du vide. Je refuse de. Hoosiers mon camp, je préfère le danger de la frontière. Apparemment, ni vraiment l’un, ni vraiment l’autre. Si un soir vous me croisez dans le métro ou dans un bar, vous allez obligatoirement me dévisager, avec ambarras, probablement cela vous troublera, et LA question viendra vous tarauder : est-ce un homme ou une femme ? 

Et vous ne pourrez pas y répondre. « 

Sous ses allures androgynes, Paul se complaît à laisser planer le doute. Elevé par sa mère et sa compagne, il grandit au sein de cette famille hors norme, joliment déglinguée.


 » C’est une fille ou un garçon ? 

Ma mère me dévisageait et répondait :  » j’en sais encore rien.  » 

En son fort intérieur, sa mère a de grands espoirs pour lui. Mais pas sûr qu’ils soient en accord avec ses souhaits. Alors parfois il sera nécessaire de jouer un double-jeu.

 

« Pour sûr, ce n’est pas bien de mentir à sa mère, mais je n’ai pas menti, je n’ai rien dit. La vérité, c’est l’enfer (…) Il vaut mieux rester dans le doute que de patauger dans une guerre de tranchées ou se déchirer. L’ambiguité me va comme un gant.  » 

Paul ne connaît pas son père. Ça ne l’aide pas à trouver son identité, même si son attirance physique est exclusivement réservée à la gente féminine. Il n’hésite pas à se lancer dans une relation tel un trapéziste, sans filet. Sur un malentendu, ça peut fonctionner, enfin peut-être ?

Le hasard va le mener vers une rencontre qui risque de bouleverser sa vie. Et ce n’est autre qu’un androgyne célèbre qu’il va trouver sur sa route.

 » Il y a des événements insignifiant qui prennent tout à coup une dimension extraordinaire, au point de changer votre vie, et plus tard, quand vous essayer d’analyser à tête reposée ce qui est arrivé, de vous remémorer l’enchainement des faits qui ont tout fait basculer, vous vous rendes compte que c’est parti d’un détail dérisoire et qu’il était strictement impossible de le prévoir, ou de l’éviter.  » 

 

Connaissant tous les romans de Jean-Michel Guenassia depuis ce magnifique roman :  » Le club des incorrigibles optimistes » , j’avais hâte de me plonger dans son dernier récit. Sans m’aventurer sur la quatrième de couverture , je démarre ma lecture en totale confiance, et une fois de plus je suis subjuguée  par l’histoire qui s’offre à moi. Je m’attache d’emblée à Paul, ce héros peu ordinaire. Je suis ses mésaventures complètement captivée par l’écriture de l’auteur, pleine de sensibilité.


À travers ce roman initiatique, Jean-Michel Guenassia nous fait cadeau d’un conte moderne  en parfaite osmose avec le contexte actuel, où le paraître a pris une place si importante. Il aborde des thématiques qui dérangent les bien-pensants de notre époque tels que l’homo-sexualité, le transgenre, de même que les relations entre une mère et son enfant élevé sans père mais par deux mères. Mais aussi l’adolescence, la quête d’identité, la tolérance, la différence. 

Des personnages plein d’humanité, empreint de réalisme, auxquels on se lie d’affection et que l’on quitte à regret. Impossible de ne pas dévorer cette histoire en une fois.

Une belle histoire, drôle, touchante, pleine d’esprit, de vie, d’amour mais aussi de colère et de souffrance.  

Un beau roman pour ces drôles de vies, qui nous fait découvrir avec grâce les chemins de l’incertitude. 

Une fois encore, je suis tombée sous le charme de la plume de l’auteur que je vous invite à lire prochainement. 

 

Jean-Michel Guenassia
Il est l’auteur de quatre romans à succès : Le Club des incorrigibles optimistes (Goncourt des lycéens 2009), véritable phénomène d’édition en France et dans le monde, La vie rêvée d’Ernesto G. (2012), Trompe-la-mort (2015), La Valse des arbres et du ciel (2016) : Ma Chronique Ici, tous parus chez Albin Michel. À ce jour, il a vendu plus d’un million d’exemplaires de ses livres.

De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles est son cinquième roman. Souhaitons lui autant de succès que pour les précédents. 

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette sublime lecture. 
 

 

 

 

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 » La chance du perdant « 

La chance du perdant de Christophe Guillaumot aux Éditions Liana Levi





 » Renato n’en fera qu’à sa tête. Il est comme ça, le Kanak. Il avance, franchit les embûches et règle les problèmes. Une bonne méthode pour obtenir des résultats, une mauvaise recette face à une hiérarchie tatillonne.  » 

À force d’agacer sa hiérarchie, Renato, simple flic a été muté à la brigade des courses et jeux, le plus beau placard du commissariat. 

 » La maison poulaga ne fait pas de cadeaux.  » 

Malgré sa taille de géant tout en muscle, il a le cœur sur la main. 

Loin de la Nouvelle-Calédonie qui lui manque énormément, il reste intègre face à la corruption qui circule aux alentours.

En s’intéressant à un tag sur une façade d’immeuble, il était loin de se douter qu’il était tombé sur le visage d’un homme désespéré qui venait de se suicider. Celui d’un joueur compulsif, interdit de casino qui a préféré en finir une fois pour toute. 

 » Le jeu semble être une drogue à part entière, tout comme le cannabis, la cocaïne ou même l’alcool. Il y a des moments de grâce, de dépression, des rechutes, certains s’en sortent au prix de grands efforts, d’autres s’enfoncent jusqu’à toucher le fond. À croire que l’être humain aime à se faire mal, comme si les aléas de la vie ne suffisaient pas. « 




Au sommet, on souhaite classer l’affaire, mais suite à l’apparition d’autres suicidés, tous retrouvés avec une même carte de jeu sur eux, Renato décide de poursuivre l’enquête aidé par Six, son coéquipier. 

 » Depuis qu’il a rencontré son coéquipier, qu’ils ont bossé ensemble en dehors de toutes règles hiérarchique, sa carrière est partie en vrille. Il a suffi d’une seule affaire, une enquête hors norme aux répercussions désastreuses. Dans ce genre de salade, lorsque les ennuis et les coups bas pleuvent, ils n’est pas nécessaire de se connaître depuis longtemps pour tisser des liens étroits.  » 

En unissant leurs forces et leurs déterminations, ils vont tout mettre en œuvre pour éclaircir cette affaire qui va les conduire dans les méandres des tripots clandestins. 

Restera-t-il un peu de temps au kanak pour s’occuper de sa grand-mère et découvrir pourquoi celle que l’on surnommait Diamant Noir, à une époque, a quitté son grand-père et l’île des Pins.

Pour Six rien ne va plus, mais rien à voir avec le jeu, même s’il s’agit d’une dame de cœur… 

Les dés sont jetés, ma lecture terminée et mon cœur de lectrice comblé. 

Christophe Guillaumot a gagné une nouvelle fan, et ce n’est pas dû à la chance du débutant car ce n’est pas son coup d’essai, mais à son talent d’écriture. Cette fois ce n’est pas son arme qu’il dégaine, il n’est pas en service recommandé au sein de la police des jeux mais au service des lecteurs et leur offre une histoire qui risque bien de les bluffer aussi sournoisement qu’une partie de poker. 

Voilà un flic qui écrit avec ses tripes et avec son cœur. Une histoire où résonne la réalité de son quotidien, je serais prête à le parier. 

Le reflet de notre société mise à mal par le pouvoir de l’argent qui pourrit l’âme humaine.  

En attendant, je ne peux que vous conseiller de miser quelques euros sur «  La chance du perdant  » et vous verrez vous y gagnerez un sacré bon moment de lecture et suis prête à parier là aussi que vous en redemanderez. 

Ah l’addiction quand elle nous tient ! 

Et puis que dire de ses personnages, à part que l’on a qu’une hâte celle de les retrouver. 

Une chance pour moi il m’en reste à découvrir de l’auteur. J’aurai plaisir à retrouver  » Le Kanak, ce colosse désarmant.  » 

Il rejoint le cercle :



Christophe Guillaumot


Christophe Guillaumot est né à Annecy. Il est capitaine de police au SRPJ de Toulouse, responsable de la section  »  courses et jeux « . En 2009, il obtient le prix du Quai des orfèvres pour Chasses à l’homme. Avec Abattez les grands arbres (2015)  et La chance du perdant, il impose une série mettant en scène le personnage de Renato Donatelli, dit le kanak, librement inspiré d’un collègue aujourd’hui décédé. Depuis 2010, Christophe Guillaumot est membre de l’organisation du festival Toulouse Polars du Sud.


 » Pas de printemps pour Éli « 

Pas de printemps pour Éli de Sandrine Roy aux Éditions Lajouanie 

«  Depuis plusieurs jours qu’ils étaient inséparables, elle s’étaient montrée insatiable, aussi avide de lui qu’il l’était d’elle. » 

Il n’y a pas à dire, ces deux là ils s’aiment et ne font pas semblant. Rappelez-vous  ils s’étaient rencontrés l’hiver dernier. Le beau Lynwood, ex-GI avait sauvé la belle Éli. 

 » Le destin les avait réunis, il n’imaginait pas sa vie loin d’elle. « 

Depuis ils roucoulaient dans les Pyrénées jusqu’à cet appel téléphonique qui vint déranger leur quiétude. Le père de Lynwood est décédé. Un retour au Texas s’impose…

À leur arrivée, le couple d’amoureux fit sensation, impossible de passer inaperçu. 

 » Éli avait l’air d’une fée sortie tout droit d’un conte fantastique, alors que Lynwood était un guerrier froid aux attitudes parfois antipathiques et au tempérament caractériel. « 

L’occasion nous est donnée d’en connaître un peu plus sur Lynwood, sur son passé, sa famille, mais chut, certaines choses doivent rester secrètes. 

À peine arrivé, des truands, trafiquants de drogue s’en prennent à ses proches. Lynwood est sur le pied de guerre. Aidé par Éli, il va mettre tout en œuvre pour que tout rentre dans l’ordre. 

 » Elle était un véritable aimant qui attirait l’affection autant que lui attirait le danger. « 



Des Pyrénées au Texas, entre l’amour et le deuil se glisse un nouveau danger qui met en péril toute une famille qui venait juste de se retrouver. 

Mais pas question pour Lynwood et Éli de repartir avant d’avoir régler les problèmes, ils feront l’amour plus tard…on peut compter sur eux. 


Il est écrit sur la couverture roman policier mais pas que … ce qui définit à merveille une fois encore ce nouveau roman de Sandrine Roy  que j’avais découvert avec Lynwood Miller (Ma chronique ici).




Pas de printemps pour Éli nous offre une nouvelle enquête pleine d’amour, et même beaucoup d’amour, ça dégouline comme on dit par chez moi en Lorraine et c’est le seul reproche que je ferai. Car en dehors de  » l’amourrrrr « ce roman est une fois encore bien construit et l’histoire captivante. Le suspense est au rendez-vous au pays des cow-boys et le mystère se lève sur le passé de Lynwood, de quoi l’aimer un peu plus. Éli va devoir apprendre à partager avec toutes les amoureuses de Lynwood et je sais qu’elle sont nombreuses. 

En résumé, j’ai bien aimé voyager en leur compagnie, un bon moment de lecture où le rose l’emporte sur le noir, l’amour sur la haine. Bien plus qu’un roman policier, une histoire d’amour qui ne cesse de grandir même dans la tourmente. 

Ambiance musicale mais pas que : 

« Ils s’aiment comme avant. Avant les menaces et les grands tourments. Ils s’aiment tout hésitants. Découvrant l’amour et découvrant le temps …

Et cette fois pas question que j’oublie de saluer le travail de la graphiste qui déchire avec ses couvertures toujours réussies et sublimes. Mes félicitations à Caroline Lainé, qui met en valeur ce roman d’amour mais pas que …


Sandrine Roy est née à Bordeaux et vit à Montauban. Pas de printemps pour Éli est le deuxième épisode des aventures de Lynwood Miller. 

 Je remercie Jean-Charles Lajouanie pour cette lecture intrigante. 



 » Nulle part sur terre « 

Nulle part sur terre de Michael Farris Smith aux Éditions Sonatine 

Traduit par Pierre Demarty

 

 » Retour au Mississippi  puisqu’elles n’avaient nulle part ailleurs où aller. « 

Une femme accompagnée d’une petite fille marche vers la Louisiane. Elle revient après une longue absence dans cette ville qui l’a vu grandir et partir.



 » Elle s’était si bien évertuée à oublier qu’elle ne savait plus quand où ni combien de fois, mais elle se rappelait que c’était à une époque de ténèbres où elle s’était retrouvée acculée au désespoir, cernée par les chiens enragés de la vie.  » 



Elle n’attend rien, elle a déjà tant galèré et semble avoir connu le pire, mais peut-être qu’elle se trompe…

Russel est de retour également, dans sa ville natale après onze ans passé en prison.

 » Il s’était promis de ne pas faire ça. Regarder par la vitre et s’apitoyer sur tout ce qu’il avait perdu, comme un pauvre malheureux dépité par son propre malheur, mais il ne pouvait pas s’en empêcher. « 

Russel pense avoir réglé sa dette à la société, mais des esprits vengeurs en ont décidé autrement et l’attendent de pied ferme.

Deux âmes en peine aussi désolées que les paysages qui les entourent, en mode survie quand un mort rajoute une ombre au tableau.



 » Bon sang. J’aimerais bien savoir ce qui fait tourner le monde comme ça. Parce qu’il tourne d’une drôle de façon des fois. Pour certains en tout cas.  » 



 

Michael Farris Smith dépeint la noirceur de l’Amérique avec un style singulier qui lui est propre, même si sa plume nous rappelle de grands maîtres de la littérature américaine.

Une plume poétique, sans concession, portée par une langue qui ensorcelle, envoute. Le cœur du lecteur succombe à tout ce charme et gardera en lui longtemps le souvenir de cette rencontre avec ces personnages déchirés, poursuivis par la malchance, où la misère , la drogue, l’alcool, la violence règnent en maître dans ces contrées isolées de la Louisiane.

Un auteur qui m’avait déjà conquise avec son premier roman Post-apocalyptique  » Une pluie sans fin  » .

Un écrivain amoureux de la noirceur, attaché à la condition humaine qui s’affirme et confirme son talent.

Sombre et brillant, un roman inoubliable, indispensable. Un immense coup de cœur.

 


Michael Farris Smith est né aux États-unis. Il vit à Oxford dans le Mississippi avec sa femme et ses deux filles. Il est nouvelliste et romancier. Il est titulaire d’un doctorat de l’University of Southern Mississippi. Il a été professeur associé d’anglais au département de langues, littérature et philosophie à la Mississippi University for Women à Columbus. Après  » Une pluie sans fin  » (2013)  » Nulle part sur la terre  » (2017) est son deuxième roman.  » The fighter  » sortira en mars 2018.

Je remercie les Éditions Sonatine pour cette lecture inoubliable.

 

 

 

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 » Les jonquilles de Green Park « 

Les jonquilles de Green Park de Jérôme Attal aux éditions Pocket 

 

 » – Je ne demande rien de bien exceptionnel. Si la guerre doit durer une éternité, je voudrais juste pouvoir vivre jusqu’au mois d’avril. Pour voir une fois encore, les jonquilles de Green Park.  » 

 

À Londres, en 1940, les attaques aériennes lancées par les forces allemandes-nazies, n’empêchent pas la famille Bradford de continuer leurs vies. Chacun continue à vaquer à ses occupations favorites, le père toujours dans ses inventions farfelues, la mère toujours à pédaler sous les bombes, la fille toujours à tomber amoureuse et le fils toujours à inventer des histoires.

 » Redessiner le quotidien par l’imaginaire, c’est tout ce qu’il nous restait ici, après tout, dans notre adolescence grignotée par les bombes.  » 

Le fils c’est Tommy, un garçon plein de vie et plein d’envie, et pour résister à ce «  genre de souffrance à guichets fermés. «  il rigole avec les copains,  crée des aventures de super- héros pour oublier cette  guerre et ses horreurs, mais par dessus tout il tente d’ apporter des sourires sur le visage de Molly pour illuminer ses beaux yeux bleus.

 

Avec talent et beaucoup de fantaisie, Jérome Attal nous offre un beau récit initiatique. Une histoire pleine de sensibilité et d’humour qui m’a fait penser au magnifique film de Roberto Benigni, La vie est belle.


L’auteur réussit à raconter une belle histoire dans un contexte tragique. Et même si j’ai tremblé souvent à chaque tir ennemi, c’est surtout une explosion de joie qui m’a envahit en parcourant ces pages, un beau pied de nez à cette saleté de guerre.


 » L’écriture, de mon point de vue, c’est un peu le bonbon magique de l’existence. » 

Un roman magique, qui fait du bien, une petite douceur à déguster sans modération.

 

Jérôme Attal est l’un des paroliers les plus prisés de la scène musicale française ( Vanessa Paradis, Jennifer, Florent Pagny, Johnny Hallyday, Michel Delpech). Il est également l’auteur de dix romans dont Pagaille monstre (2009), Folie furieuse (2010), L’Histoire de France racontée aux extraterrestres (2012), Presque la mer (2014), et Les Jonquilles de Green Park (2016), tous repris chez Pocket. En 2017, il publie L’appel de Portobello Road aux éditions Robert Laffont. 

Les jonquilles de Green Park  a reçu le prix Saint-Maur en poche. 

 

Je remercie les éditions Pocket pour cette lecture pleine de belles émotions.

 

 

 

 

 

 

 

 » Après la chute  » 

Après la chute de Dennis Lehane aux Éditions Rivages 


 » – J’aimerais pouvoir t’aider, Rachel. Surtout, j’aimerais pouvoir te convaincre de renoncer à ta quête. 

– Mais pourquoi ? S’écria-t-elle ( le sempiternel  » pourquoi ? « , comme elle en était arrivée à le considérer). Il était si odieux que ça ? 

– je ne crois pas.  » 


Rachel Childs est journaliste. En pleine ascension, elle se grille dans le métier en s’effondrant en direct sur un plateau de télévision. Des millions de téléspectateurs assistent au désastre de cette femme pourtant promue à une belle carrière. 

« Et avec la douleur resurgit l’intuition déjà ancienne que la vie telle qu’elle en avait fait l’expérience jusque-là était une succession de détachements. Des personnages traversaient la scène et certains s’attardaient plus longtemps que d’autres, Mais tous finissaient par s’en aller. »


Après la chute, sa vie va prendre un tournant étrange. Une phobie la paralyse et ses crises de panique l’isolent du monde qui l’entoure, jusqu’à sa rencontre avec Brian Delacroix qui va faire tout basculer. 

« Les morts ont leur nom gravé sur une pierre tombale ; des effacés, il ne reste rien, comme s’ils n’avaient jamais existé.  » 

 » Nous ne sommes pas préparés à la plupart des formes de survie. Du moins, pas en l’absence de tout confort. » 


Voilà un Thriller qui m’a donné du fil à retordre. Je reconnais même avoir fini la deuxième partie rapidement tellement je perdais tout intérêt à cette histoire. Décidément les Thrillers psychologiques ce n’est pas ce que je préfère, j’en attendais pourtant beaucoup. C’est d’ailleurs pour cela que lorsque Masse Critique de Babelio me l’a proposé en lecture je n’ai pas hésité longtemps car j’adore la plume et les thrillers de Dennis Lehane. Que ce soit avec Shutter Island, Mystic River ou la série Kenzie et Gennaro je m’étais régalée mais pas cette fois. Un exercice très difficile que de parler d’un livre que l’on a si peu apprécié. Est-ce l’apitoiement récurent de Rachel qui m’a lassé ou les  autres personnages qui n’arrivaient pas à me convaincre, je ne saurais dire. En attendant l’ennui m’a vite gagné. Néanmoins je sais qu’il plaira à un certain lectorat plus fans des thrillers psychologiquements tortueux. 

 » Ce matin-là, elle s’était réveillée de bonne humeur et elle n’avait qu’une envie : rester dans cette disposition d’esprit toute la journée. « 

Je n’abandonnerai pas pour autant mon intérêt pour cet écrivain. Ce n’est pas cette petite déception qui va changer mon regard sur ce talentueux auteur. 



Dennis Lehane est une star incontestée du roman noir américain. Natif de Boston, il y a situé les enquêtes de ses héros fétiches Kenzie et Gennaro. Primés et traduit dans de nombreuses langues, ses romans ont été adaptés par les plus grands réalisateurs. Il vit aujourd’hui à Los Angeles. Il signe avec Après la chute, un roman de suspense psychologique. 


Je remercie Babelio et les Éditions rivages pour cette lecture on ne peut plus déroutante. 


Nouvelle anonyme 3

C’est Dimanche et c’est le moment de retrouver notre Nouvelle Anonyme, les mots sans les noms, que vous pouvez lire ci-dessous , et également sur les liens si vous préférez. 
Bonne Lecture à tous . 

Nouvelle anonyme 3 

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No Man’s land

La nuit qui venait s’annonçait glaciale et pleine de brouillard. Le pilonnage avait cessé en début de soirée, la terre ne tremblait plus ; une accalmie sépulcrale régnait sur le no man’s land qui débutait aux premières fermes de Chaudancourt. Tassés dans leur tranchée, les guetteurs avaient les pieds dans la boue et le regard tourné vers la ligne de feu adverse. Abrutis de fatigue, ils tapaient du pied pour conjurer le froid. Personne ne prêtait attention aux gaspards qui se faufilaient entre leurs jambes. Certains étaient gros comme des chats.

Le 2e classe Gaston Lamotte était trempé, ses vêtements pesaient une tonne et sa chemise avait la consistance d’un vieux cuir raidi par la crasse. Il piquait du nez quand brusquement, quelqu’un gueula dans son dos. C’était Louis Garrigue de la prévôté : un butor colérique au crâne luisant comme un œuf. Ses épaules portaient les insignes de sergent. Beaucoup le haïssaient, car à chaque fois que les poilus montaient à l’assaut des lignes ennemies, il s’arrangeait pour rester au chaud dans sa casemate, occupé à ouvrir les courriers des soldats. Officiellement, c’était pour des motifs de sécurité : il fallait censurer ceux qui, volontairement ou non, signalaient la position du régiment. En fait, seules les lettres d’amour l’intéressaient. Surtout celles qu’écrivaient les demoiselles, avec du joli papier parfumé à la violette. Certains affirmaient qu’il conservait les plus impudiques dans une cantine, fermée par un lourd cadenas. La clef pendouillerait à son cou, dissimulée sous un tricot.

Le pandore remontait la tranchée en interpellant tous les gars qu’il croisait.

Ses yeux lançaient des éclairs et sa façon de rouler le « r » donnait à ses propos un ton grand-guignolesque.

— Le commandement recherche activement cet homme, disait-il en brandissant la photo d’un visage patibulaire.

Beaucoup de poilus le connaissaient déjà. C’était Léon Vachard, un déserteur qui avait récemment pointé les deux gendarmes qui s’apprêtaient à le renvoyer vers son unité. On annonçait une belle récompense pour qui lui mettrait la main au collet.

« Un pauvre type que les gaz ont rendu cinglé », songea Gaston.

Autour de lui, des soldats sifflaient de contentement.

Louis Garrigue ajouta :

— Si vous le descendez, c’est bien. Si vous le ramenez vivant, c’est mieux encore. De toute façon, la guillotine l’attend.

Il s’éloigna en pataugeant dans la glaise.

Gaston Lamotte avait d’autres préoccupations en tête.

***

Lors du précédent engagement, le capitaine de Château Blanc était tombé devant les boches. À lire le rapport rédigé par un sous-officier, il avait reçu une balle dans le dos. Les règlements de compte à la faveur d’un assaut n’étaient pas si rares, mais généralement elles ne concernaient que les hommes du rang. Pour l’heure, personne n’avait pu identifier le tireur. Ce n’était guère surprenant, le militaire était haï par beaucoup : on lui reprochait son lamentable esprit tactique ainsi que son obstination aveugle. Il avait déjà envoyé à la boucherie un nombre incalculable de Français. Son dernier fait d’armes remontait à dix jours ; après une charge qui mobilisa deux cents hommes, les bougres reçurent de Château Blanc l’ordre de canarder une position ennemie avant de réaliser qu’il s’agissait d’une tranchée occupée par des compatriotes. Cent dix poilus y laissèrent la vie.

Aussi, quand le colonel exigea qu’on récupère la dépouille du capiston, allongée au beau milieu du no man’s land, les volontaires se firent attendre. On procéda alors à un tirage au sort et Gaston Lamotte fit partie des élus. Il essaya crânement d’argumenter que depuis plusieurs jours, il toussait et vomissait de la bile après avoir inhalé de l’acide cyanhydrique en raison d’un masque à gaz défectueux, mais rien n’y fit.
Gaston n’était pas vraiment surpris du résultat ; une fois encore c’était Garrigue qui avait procédé au tirage. Il soupçonnait à chaque fois le gendarme de truquer l’opération. Ce dernier l’avait pris en grippe dès le premier jour de son affectation ; il lui reprochait d’être un instituteur arrogant, juste bon à faire de belles phrases.

— T’es pas dans ton salon, lui disait-il souvent, crois pas que tes fichus bouquins te protégeront de la mitraille des Teutons. Tôt ou tard, il y en a un qui t’embrochera comme un poulet. On verra si tu prends encore tes grands airs, une baïonnette bien enfoncée dans les boyasses !

Gaston savait parfaitement à quoi s’en tenir.

Il veut ta peau et il l’aura.

Tu restes dans cette unité et tu es un homme mort !

***

Les deux brancardiers attendirent que de gros nuages occultent la lune pour se hisser en dehors de la tranchée. Des arbres déracinés et les trous creusés par les bombes ralentissaient leur progression. Gaston et son compagnon d’infortune guettaient la moindre aspérité pour se protéger des tirs rasants.

Surtout ne pas tousser, tu risquerais d’alerter une sentinelle ennemie !

La nuit était pleine d’ombres et partout, l’odeur de charogne le disputait à celle de la terre.

Ils virent un amoncellement de corps près d’un chêne. Des gémissements s’en échappaient ; la dépouille du capitaine se tenait à proximité. Au moment où Gaston se redressa pour empoigner son brancard, une violente quinte de toux le plia en deux.

Presque aussitôt jaillit la clarté d’une fusée éclairante et concomitamment, une grêle de mitraille les jetèrent dans la première cavité venue.

Lamotte se tassait sur lui-même, le temps que le marmitage cesse.

Quand il releva la tête, celle de son équipier avait disparu, soufflée par une volée de shrapnels. La panique le submergea et il se rua droit devant. Au même moment, l’enfer se déchaînait. Il essayait de se boucher les oreilles pour ne pas entendre le miaulement des bombes qui retombaient en tourbillonnant. Un orage de feu, la nuit illuminée par les flammes et les déflagrations. Un dépôt de munitions explosa au contact d’un projectile et il lui sembla que la terre entière se soulevait pour l’avaler.

Il s’évanouit.

Quand il reprit ses esprits, il vit qu’il se trouvait dans une ligne allemande. Un pilonnage intensif avait soufflé les casemates encore debout. De son côté, Gaston n’avait plus sa pétoire et la crosse de son révolver était fendue.

Des boyaux boueux partaient dans tous les sens, il ne savait où aller. Au loin, on entendait sporadiquement la batterie des canons de campagne.

Au détour d’un fossé, il remarqua un entassement de caisses qui formait un escalier. Il se hissa par — dessus et vit un bout de champs cratérisé. De l’autre côté, une chapelle sans toit signait l’orée d’un petit bois. Il aperçut la pancarte plantée aux abords : « Achtung minen ! ».

Il rampa une vingtaine de minutes pour rejoindre l’abri. À l’intérieur, il s’adossa contre un mur lézardé. Il ne tarda pas à s’assoupir.

Une toux brûlante le tira de sa torpeur. Pendant qu’il crachait ses poumons au pied d’un bénitier, il ne vit pas la silhouette qui s’était rapprochée.

Quand il releva la tête, elle se tenait devant lui.

La bambine se nommait Alice, c’était la fille du cantonnier de Chaudancourt. Ses cheveux roux étaient noués en grosses nattes.

On racontait au sein de la troupe que l’homme servait occasionnellement de passeur. Une dizaine de poilus avait déjà rejoint l’arrière en empruntant des chemins à travers bois que ne connaissaient ni la hiérarchie ni les boches.

Gaston Lamotte flaira sa chance. Puisqu’on l’envoyait au casse-pipe récupérer un salaud de macchab, qui soupçonnerait que sa disparition n’était pas liée à une roquette ennemie ? Dans le sud, où habitait sa sœur, il pourrait se cacher le temps que cesse cette foutue guerre.

Alice restait prudemment l’écart. Elle se contentait de l’observer, avec un mélange de curiosité et de malice.

Gaston lui jura qu’il n’était pas un détrousseur ou un de ces pauvres gars, rendus cinglés par les gaz, qui rôdaillaient dans les tranchées abandonnées.

Des explications qui parurent convaincre la fillette.

Ils marchèrent côte à côte une vingtaine de minutes.

La bambine empruntait des sentiers à l’écart.

Le marmitage avait épargné la maison du cantonnier. Gaston le vit dans son potager, occupé à ramasser des courgettes ; la guerre semblait déjà loin.

Durant la soirée, Lamotte avala une soupe épaisse et discuta du prix de son évasion. Ce n’était pas si cher ; il lui resterait de quoi prendre le train pour Decazeville et retrouver sa sœur.

Après avoir sorti les billets de dix francs de sa poche, Gaston monta se coucher à l’étage. Il était abruti de fatigue. C’était une petite chambre qu’occupait jadis l’aîné du cantonnier. Il était tombé aux chemins des Dames et depuis, l’homme vivait seul avec sa fille.

Abruti de fatigue, le soldat sombra dans un sommeil agité. Pourtant, il faisait encore noir quand une nouvelle quinte de toux le réveilla, suivie d’un violent haut-le-cœur. Quelque chose dans la soupe ne passait pas. Il mourrait de soif. Il y avait un seau d’eau dans la pièce d’à côté. À tâtons dans l’obscurité, il se dirigea vers la porte et l’ouvrit avant de constater son erreur. Ce n’était pas le bon endroit.

Il alluma une lampe à acétylène qui traînait là et tomba sur des dizaines de bardas et tout autant de casques Adrien, entassés les uns sur les autres. Une grande caisse débordait de cartouchières et de fusils.

En ressortant dans le couloir, il vit de la lumière qui filtrait d’en bas. Le père et la fille chuchotaient. Les paroles étaient inintelligibles, mais il lui sembla que quelque chose clochait.

Un pressentiment angoissé lui serrait la poitrine.

Il s’habilla avec hâte avant de se laisser tomber depuis l’étage par la fenêtre de la chambre. Il se ramassa lourdement au sol et boita vers une grange. Il s’y cacha, le temps de reprendre son souffle.

Il régnait une odeur bizarre à l’intérieur. Un rayon de lune perçait la toiture malmenée avant d’éclairer une table sur laquelle se trouvait le corps d’un homme mort. Une pelle était posée non loin. On s’apprêtait à l’enterrer.

Le soldat s’approcha. Il reconnut le visage de Léon Vachard.

Le tueur de gendarmes…

***

Le cadavre ne présentait aucune blessure apparente, mais une étrange substance laiteuse sourdait de sa bouche.

On l’a empoisonné !

Gaston songea à la soupe qu’on lui avait fait boire ainsi et à tous ces poilus qui s’étaient « sauvés » grâce au passeur. Ils n’étaient pas allés bien loin…

Sans demander son reste, il s’enfuit à travers champs.

Au petit jour, le fantassin sentit qu’il ne ferait pas un pas de plus.

Putain de cheville, j’ai dû me la fouler en bombant de la chambre. Et cette douleur dans mes tripes. Ils ont dû mettre du raticide dans leur saloperie de soupe !

Il s’assit sur le bord d’une départementale et attendit sans pouvoir se relever.

Une heure passa puis un camion vint se garer sur le bas-côté. Gaston n’eut que la force de demander après son casernement. Il se dit qu’en plaidant la bonne foi, on le croirait peut-être. Il s’était égaré, voilà tout. Il fallait surtout qu’il dorme.

Le métayer, qui était un brave homme, le déposa à la brigade de gendarmerie la plus proche. C’était là que le Louis Garrigue coordonnait les recherches après Vachard. Il était seul derrière son bureau. Quand il vit l’état sans lequel se trouvait Lamotte, il remercia le chauffeur et conduisit le soldat dans sa voiture.

Le 2e classe débita son histoire en prenant soin d’omettre sa mésaventure à la ferme.

Garrigue hocha la tête, la mine sombre.

Étrangement, sa voix était plus douce qu’à l’ordinaire.

— Tu es un miraculé, l’instit. La plupart de tes camarades n’ont pas survécu à la dernière offensive des boches. J’ignore comment tu t’en es sorti, mais ce soir, tu dormiras dans des draps frais à l’hôpital militaire.

Sur ces mots, le gendarme claqua la portière.

Le cahotement de la bagnole berçait Louis qui sombra vite.

Quand le gendarme le secoua, il rêvait d’un bout de lard et d’un bain chaud.

En descendant de l’automobile, il ne reconnut pas son campement. C’était la cour d’une ferme à l’aspect familier.

Non loin, Alice se tenait près de son père, armé d’un fusil.

Garrigue prit son révolver d’ordonnance et fit sortir Gaston de la voiture.

— Tu peux récupérer le corps de Vachard, lança le cantonnier à l’attention du gendarme : on l’a chopé avant-hier, il est raide comme un coup de trique.

L’autre opina du chef avant d’ajouter :

— Pour la récompense, c’est la moitié chacun, comme d’habitude.

— Et le monsieur ? demanda la fille en désignant Gaston.

Le gendarme haussa les épaules.

— Enterrez-le dans un trou et faites-le péter comme les autres, ça passera pour une bombe des boches.

À ces mots Alice sautilla en battant des mains.

 » À malin, malin et demi  » 

À malin, malin et demi de Richard Russo aux Éditions  La Table Ronde dans la collection Quai Voltaire. 

Traduit de l’anglais par Jean Esch


 » Bon sang, la vie était un vrai merdier. » 

C’est rien de le dire et c’est pourtant le cas dans cette ville du New Jersey qui a déjà bien du mal de se remettre de la crise. Même les morts préfèrent rester sous terre. 

 » On aurait pu croire qu’ils somnolaient paisiblement sous les pierres tombales penchées qui évoquaient des bonnets portés de manière canaille. Sachant qu’ils risquaient de se réveiller dans un monde où le labeur était encore plus présent que dans celui qu’ils avaient quitté, pouvait-on leur reprocher d’arrêter la sonnerie du réveil pour se rendormir pendant encore un quart de siècle ? « 


Douglas Raymer y officit en tant que chef de la police. Il est veuf d’une femme qui s’apprêtait à le quitter. Il passe son temps à s’interroger. D’abord sur lui-même depuis qu’une de ses professeurs au collège lui avait écrit sur un de ses devoirs : « Qui es-tu, Douglas? « 

Il manque de confiance malgré l’uniforme. 

 » (…) » Ta mère doit être fière . »À vrai dire, sauf erreur, sa mère était plus soulagée que fière. Le fait qu’il entre dans la police avait apparemment eu raison de sa crainte de voir son fils en taule. Raymer n’avait pas le courage de lui dire que l’un n’empêchait pas l’autre.  » 


Et même si sa femme n’est plus, il aimerait connaître le nom de celui qu’elle devait  rejoindre. En attendant il vit dans le brouillard mais il peut compter sur Charisse son assistante, une jeune noire pour égayer ses journées. 

Dans la même journée, les péripéties s’enchaînent, c’est la pagaille à North Bath. La vie de ces habitants part à la dérive et bouleverse leurs quotidiens. 

 » L’agent Miller rechignait à quitter son poste confortable, mais il devinait qu’un homme pieds nus, vêtu uniquement d’un caleçon, qui courrait au milieu de la rue justifiait une enquête. Par conséquent il s’approcha de l’homme avec prudence, conformément aux méthodes détaillées dans le manuel de police, un document qu’il avait appris par cœur pour se protéger de la nécessité de  réfléchir dans le feu de l’action. » 

Que ce soit Sully, un buveur invétéré, Rub son acolyte bègue, Carl le magnat de la ville qui attend désespérément de retrouver sa forme avant- prostatite, Jérôme le frère jumeau de Charisse aussi amoureux de la syntaxe que de sa mustang, Alice la femme du maire toujours accompagnée de son téléphone cassé, Zach, Ruth sa femme et Janey leur fille, sans oublier Rub le chien qui a lui aussi une sale manie, tout ce petit monde observé à la loupe devra apprendre à affronter les grandes misères de leurs petites existences. 

 » Il lui a fallu des années et des années pour comprendre que la plupart des autres gens ne se sentaient pas bien eux non plus, et que la tâche de ce monde, c’était de vous donner l’impression que vous l’aviez déçu, que vous ne seriez jamais à la hauteur, véritablement. « 


En seulement deux jours, rien ne va plus à Nort Barth et c’est avec un regard brillant et caustique que l’auteur nous fait découvrir cette histoire époustouflante, abracadabrante pleine de rire et d’esprit. Avec une plume élégante et pleine d’humour Richard Russo nous offre une galerie de portraits absolument déjantés où une intrigue s’incruste habilement. Le talent de l’écrivain est indéniable pour captiver les lecteurs dans cette ville perdue de l’Amérique. Une ville sous ses airs endormis qui vit ses pires cauchemars mais toujours avec le sourire, telle une lumière au bout du tunnel. Un récit féroce, plein d’humanité, sans perfidie, qui met à nue la vie de chacun avec délicatesse pour ne froisser personne. Un roman formidable à découvrir absolument. 

Je n’ai pas aimé cette histoire je l’ai adoré. Une ambiance américaine et une plume comme j’aime. Un récit brillamment orchestré par un maître de la prose jubilatoire. Absolument divin. 



Richard Russo est né en 1949  aux États-Unis. Après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, il se consacre désormais à l’écriture de scénarios et de romans dans le Maine où il vit avec sa femme. Il est l’auteur de deux recueils de nouvelles et d’un récit. 


Ont paru aux Éditions de la Table Ronde, dans la collection Quai Voltaire : Un rôle qui me convient (1997 ), Le Déclin de l’empire Whiting (2002) – qui lui a valu le prix Pulitzer la même année – Un homme presque parfait (2003), Le Phare de Monhegan et autres nouvelles (2004), Quatre saisons à Mohawk (2005), Le Pont des soupirs (2008), Les Sortilèges du Cap Cod (2010), Mohawk (2011) et Ailleurs (2013). Deux de ses romans ont été adaptés à l’écran dont Un homme presque parfait (1994) avec Paul Newman dans le rôle principal. À malin, malin et demi ( Everybody’s cool) est paru en 2016 aux Etats-Unis. 

Je remercie les Éditions La Table Ronde pour cette lecture grandiose.


 » Le Mal des ardents « 

Le mal des ardents de Frédéric Aribit aux Éditions Belfond 


 » Combien d’histoires commencent dans un métro bondé avec une femme que vous ne voyez pas arriver, qui se retrouve soudain à côté de vous, contre vous, à la faveur d’on ne sait quelle bousculade, quelle recomposition hasardeuse de la foule… » 

Dans cette foule, cet homme aurait pu la rater, mais elle avait quelque chose d’inattendu. Un petit brin de folie semblait l’habiter et ses yeux étaient inoubliables. Cette rencontre allait faire basculer sa vie, elle allait prendre un chemin non dépourvu de fantaisie. Ce prof de lettre désenchanté se lance à la poursuite de cette femme incandescente. 

« Lou a toujours couru devant moi, plus vite que moi, et moi j’ai toujours couru après elle, derrière elle, toujours dans son sillage de poudre depuis notre rencontre, d’une soirée à l’autre, cette course invariable, pour espérer me maintenir dans son tracé mais perdant maintenant du terrain tandis que sa flamme repoussait l’horizon (…) , Et rire encore, et courir, et hurler…

  – Lou ! … Lou ! Attends-moi, Lou ! …  » 


Tout semble rouler à merveille jusqu’au jour où le comportement fantasque de Lou prends une tournure inexplicable. Un mal étrange semble la possèder et ce n’est pas la maladie d’amour. Un mal qu’elle a nourri à son insu, jour après jour… Le Mal des ardents. 

 » – Lou, accroche-toi, ils seront bientôt là, t’inquiète pas.  » 



Impossible de vous en dire davantage, au risque de dévoiler les secrets de ce roman. Frédéric Aribit nous offre bien plus qu’une belle histoire d’amour, il enrichit nos connaissances et parvient même à nous faire peur, nous inquiéter quelque peu. Qu’un mal du passé resurgisse à notre époque y’a de quoi flipper, même si c’est romancé. 

Une lecture que j’ai vraiment apprécié autant pour l’histoire que pour le style. 

 » – Ce que j’aime surtout c’est regarder le vide. Moi, ça me remplit tout ce vide. Il y a tellement d’histoires qui résonnent entre les murs… Si seulement on savait les écouter, entendre tout ce que les gens ont pu vivre là d’amour, de bonheur quotidien, de disputes inutiles ou de drames effroyables, tout ce jour après jour qui tresse une vie et qu’ils finissent par trimbaler vers d’autres projets, d’autres envies, avec d’autres gens… » 

Une folie douce circule entre ces pages, les émotions voyagent vers notre cœur. Autant de plaisir à savourer l’amour qu’il transporte que d’inquiétude pour le sort de Lou. C’est tout un art de trouver les mots justes pour toucher le lecteur et l’auteur signe ici une belle œuvre. Un roman brûlant d’amour paré d’un suspense haletant, une comédie dramatique qui vous donnera envie de croquer la vie à pleine dent. 




Frédéric Aribit est né à Bayonne. Titulaire d’un doctorat de lettre, Il enseigne à Paris. Il a publié deux essais, Le vif du sujet ( 2012)et Comprendre Breton (2015). Après Trois langues dans ma bouche ( Belfond 2015) Le Mal des ardents est son deuxième roman. 


Je remercie Camille et les Éditions Belfond pour cette lecture passionnante.

Nouvelle anonyme 2 

C’est Dimanche et c’est le moment de retrouver notre Nouvelle Anonyme, les mots sans les noms, que vous pouvez lire ci-dessous , et également sur les liens si vous préférez. 

Bonne Lecture à tous . 

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Nouvelle anonyme 2 : 


Case management 

On s’était donné rendez-vous sur la terrasse du Grütli. Je l’ai trouvé voûté devant une bière, pâle et poché, penaud de mine, creusé de joue et l’œil vitreux. Plus aucune trace de la lueur d’espièglerie qui y flottait encore voici peu. Les traits amers et vieillis par la rancœur. Un crève-cœur. Le pantalon fatigué et la chemise fripée. Et lui flottant dedans tout amaigri. Lui si peu fait pour le travail maintenant dévasté par ces quelques mois de chômage. Après un instant d’hésitation, je lui ai tendu la joue et il m’a embrassée comme si de rien n’était.– Je te demande pardon, Denis. J’ai été au-dessous de tout.

– T’y peux rien. On s’est laissé prendre dans un engrenage.

– Je suis contente que notre amitié ait survécu.

Il m’a jeté un regard de naufragé avant de diluer son émotion dans une gorgée de bière. Sa main tremblait comme celle d’un ivrogne. 

– C’est tout ce qui me reste.

Une grosse boule s’est formée dans ma gorge. Le serveur venait de nous apporter la carte. J’ai senti que je ne pourrais rien avaler. 

– T’as envie de quoi ? 

– D’un plat qui se mange froid.

On s’est longuement dévisagés. Comme deux vieux amis qui se connaissent par cœur. Qui s’entendent à demi-mot. Et d’un hochement de tête, on a scellé un pacte. Notre serment du Grütli.

***

Quelques mois plus tôt, dans la festive dissonance de carnaval, on s’empiffrait avec les autres membres du service, on trinquait à la santé d’Hubert, chacun son tour prenait la parole pour relater une anecdote représentative de la bonne entente au sein de l’équipe. On noyait dans le champagne le regret de voir partir à la retraite ce chef si populaire qui n’avait jamais eu à user de son autorité pour nous motiver à donner le meilleur de nous-mêmes. Après plus de vingt ans de collaboration et d’amitié, ce repas d’adieux avait un goût de larmes. Prises par l’émotion, les voix déraillaient autant que les guggenmusik. J’aurais dû y voir un signe.

Hubert était déjà un pilier de l’entreprise quand j’avais été embauchée. C’était mon premier emploi, mon premier chef, quand j’ignorais quelque chose, il mettait cette lacune sur le compte de ma jeunesse. Il soulignait nos compétences, occultait nos erreurs, entretenait l’esprit d’équipe en nous rassemblant chaque fois que l’un de nous fêtait son anniversaire. Il savait mieux que personne désamorcer les tensions et prêter une oreille patiente à nos doléances. Plus qu’un chef, c’était un confident. La fois où je me suis plainte du peu de productivité de Denis, Hubert a trouvé les mots pour me réconforter :

– Chacun à sa manière contribue à la bonne marche de l’entreprise. L’un par son efficacité, l’autre par son entregent. Chacun son talent. Le plus fort a besoin du plus faible pour exprimer son plein potentiel. Comme les briques ont besoin du ciment.

Depuis cette conversation, j’ai considéré Denis comme un défi spirituel. Et l’amitié que mon sympathique collègue m’avait d’emblée inspirée ne s’est plus encombrée d’aucun reproche.
Malgré mes a priori négatifs et la conviction que personne ne saurait être à la hauteur d’Hubert, il faut bien reconnaître que notre nouvelle cheffe est plutôt sympa. Elle a déboulé début mars avec le dynamisme de ses trente ans. L’intérêt qu’elle témoigne à ses collaborateurs et à leurs activités extra-professionnelles la rend immédiatement populaire. Très vite, nous nous retrouvons à parler littérature.

– Ainsi donc, j’ai le privilège de connaître une écrivaine !

Cette vision des choses me flatte venant de quelqu’un de nettement plus jeune et déjà plus haut placée que moi. Louisa adore lire, de même qu’elle partage la passion du shiatsu avec la secrétaire de notre service, discute volontiers football et échecs avec le comptable et échange des astuces de jardinage avec la chargée de communication. Elle s’intéresse même à l’étrange dada de Denis, passé maître dans l’art de manier les automates munis d’une pince au bout d’un bras articulé. Alors que la plupart des gens qui introduisent une pièce dans la machine reviennent bredouilles, mon collègue arrive systématiquement à capturer la peluche de son choix. Un exploit d’autant plus saisissant que les lots en question ne sont plus entassés dans un caisson, mais disposés sur un tapis roulant. Denis passe ses pauses de midi à faire coïncider la vitesse de chute de la pince et la vitesse de rotation des peluches. Il revient au bureau les bras chargés de doudous acquis pour un franc qu’il distribue à tous les étages de l’entreprise.

– C’est donc votre amour des mots qui vous a conduite à la traduction ?

Je confirme mon attachement à la langue de Molière et comme il m’importe que le texte ait l’air d’avoir été pensé en français, mais aussi ma passion pour les particularités de chaque langue, la manière dont l’une éclaire l’autre.

– Ceux qui massacrent le français, je pourrais les tuer !

Elle sourit de ma fougue et je sens une complicité se nouer. Quel soulagement d’être si bien tombée, alors qu’on entend tant d’horreurs au sujet des relations professionnelles !
À mon niveau de notoriété, tout livre vendu est source de joie et chaque personne qui se rend à l’une de mes séances de dédicaces m’inspire une reconnaissance durable. Quand il s’agit en plus de ma nouvelle cheffe, qu’elle m’achète directement trois exemplaires et parle d’en placer un en évidence à la cafétéria, j’en viens à me dire que je n’ai pas perdu au change par rapport à l’ère Hubert. Tandis que j’essaie d’attirer d’autres clients, elle s’immerge dans mon univers. À la fin du temps imparti aux signatures, elle est toujours assise dans un coin de la librairie, à tourner les pages.

– Quelle imagination ! C’est passionnant.

Je rougis, bafouille, la remercie de sa disponibilité.

– T’as fini, je te ramène ? Oh pardon, ça ne te dérange pas qu’on se tutoie ?

J’acquiesce, débordante de contentement. Le printemps commence décidément sous les meilleurs auspices. Louisa pilote une petite Renault alpine chic et sport. Je la félicite de ce choix qui lui correspond si bien. Elle semble apprécier le compliment, me relaie à son tour de tous les éloges qu’elle a entendus au sujet du professionnalisme et de l’efficacité du tandem de traducteurs. Je me rengorge, m’abstiens de relever que Denis n’y est pas pour grand-chose.
J’accueille mon collègue avec un regard accusateur, suivi d’un coup d’œil appuyé sur l’horloge. Denis me salue comme si de rien n’était, allume son ordinateur d’un geste nonchalant, vient aux nouvelles :

– T’as eu du monde à ta séance de dédicaces ?

– On en parlera à la pause, je lui rétorque.

– Tiens, elle est pour toi, celle-là.

Il me tend une de ces foutues peluches que je repousse avec irritation.

– J’en ai déjà deux ; je ne vais pas les collectionner.

– Elle m’a tout de suite fait penser à toi. Le même petit air austère, un peu renfrogné. Je me suis dit : celle-là, il me la faut. Pour Stéphanie.

Je soupire. Le bruit d’un jeu vidéo exacerbe mon agacement.

– Tu sais que ça fait presque deux heures que je bosse ?

– Alors tu dois avoir besoin d’un café. Je t’accompagne ? Je me demande ce qu’ils ont mis comme poisson d’avril dans le journal.

Je suis sur le point de lâcher une salve de reproches quand Louisa déboule dans notre bureau.

– Salut vous deux. Ça gaze ? Qui c’est qui s’est occupé de la version française du mailing ?

Comme d’habitude, c’est moi, je m’étonne qu’elle pose encore la question.

– Très bien dans l’ensemble, mais j’aimerais qu’on regarde deux trois détails. Il me semble que le guide du langage épicène n’est pas toujours respecté. C’est important de féminiser les noms. De nos jours, on dit une agente, une autrice, une rapporteuse.

– Ouh, la rapporteuse, plaisante Denis.

Louisa lui adresse une moue de mépris. Malgré mon accablement à devoir défendre une fois de plus mes convictions en la matière, le dernier terme m’arrache un sourire.

– Je ne pense pas qu’on fasse progresser l’égalité en rappelant à chaque phrase que la protagoniste est une femme. On dit bien une sentinelle, une personne, une recrue et aucun homme ne s’en offusque.

– L’égalité s’écrit. À l’heure actuelle, c’est un acquis. On ne dit plus les traducteurs, mais les traductrices et les traducteurs.

– … compétentes et compétents sont allées et allés ? ironise Denis.

– Ce n’est pas avec la grammaire qu’on fera progresser les salaires, ni reculer la brutalité envers les femmes, je surenchéris.

Ma cheffe se raidit :

– Je ne suis pas venue lancer un débat idéologique. Je vous demande juste de prendre acte. Il y a aussi par endroits un vocabulaire un peu vieillot que j’aimerais qu’on adapte.

Habituée aux compliments, j’accuse le coup avec surprise, jette un coup d’œil sur les mots corrigés :

– Mais pourquoi le terme de workshop ? On a l’équivalent français !

– Ces formations ne sont pas à proprement parler des ateliers.

– Pas le fundraising, tout de même !, je gémis

– Tout le monde appelle ça comme ça, de nos jours.

– Et le desk, le secrétariat est maintenant un desk, je m’étrangle d’indignation.

– Bon, je te laisse prendre connaissance et tu me droppes le texte définitif asap.

– Pardon ?

– Tu me le forwardes.

– Forward fast, pouffe Denis en mimant les mouvements d’un rameur.

Elle le lapide du regard et se dirige vers la porte pour nous signifier que la discussion est close. Dès que son pas disparaît dans le couloir, nous nous tournons l’un vers l’autre : « Tu me le droppes asap », répétons-nous d’une seule voix en singeant son expression. Rien de tel qu’un accablement commun pour se réconcilier.
Le six avril, tout le service moins Louisa se dirige comme un seul homme-et-femme vers le Grütli. Le pli de l’habitude. Il y a longtemps que nous n’avons plus besoin de la secrétaire pour nous rappeler quand l’un de nous fête son anniversaire. Notre comptable en l’occurrence. Sauf qu’à notre étonnement dépité, aucune table n’est réservée à notre nom. Pire : il n’y a pas de place pour douze personnes. Nous restons un moment plantés à l’entrée, décontenancés, gênant les allées et venues des serveurs, avant de décider de nous rabattre sur la pizzeria la plus proche. Soudain, mon ancien chef me manque férocement. Le repas paraît bien morose sans son traditionnel discours et ses pointes d’humour. Le moment de l’addition nous rappelle qu’Hubert offrait toujours le vin. Nous trinquons à sa santé plus qu’à celle du comptable.

– Quelqu’un a pensé à avertir Louisa ? s’enquiert soudain le journaliste.

– Elle avait un dossier pending à terminer asap, explique Denis. Pas question de le postponer.
Cette fois, Louisa ne fait pas irruption dans notre bureau : elle me convoque dans le sien. Je m’y rends à reculons, appréhendant les nouvelles couleuvres au menu. Réponds à son salut cordial par un bonjour un peu crispé. D’un geste, elle m’invite à m’asseoir.

– Tu m’as habituée à de l’excellent travail, Stef, et je n’en attends pas moins d’une écrivaine.

Ce féminin m’agace plus que de coutume. Je l’ai toujours trouvé affreux.

– Mais depuis quelque temps, je te sens moins investie. Ça déteint immédiatement sur la qualité des textes que tu nous rends. Le dernier, franchement, est indigne de toi.

Elle me tend une feuille toute veinée de corrections. Je m’y penche, contrite. Encore un point de terminologie fashion que je n’ai pas respecté. Un soupir m’échappe. Plus loin, une monstrueuse faute d’accord. Je bondis :

– Mais ce n’est pas moi. Jamais je n’aurais écrit « elle s’est dite » !!! Et ce s manquant à un participe passé, ce n’est pas possible qu’il m’ait échappé.

– Tu étais moins concentrée ces derniers jours. J’espère que ce n’est qu’une mauvaise passe.

– Louisa, je vais tirer ça au clair. Je t’assure que je ne commets pas ce genre d’erreurs.

Elle prend le temps de me dévisager :

– C’est grave, Stef, ce que tu insinues là. Pourrais-tu préciser le fond de ta pensée ?

La question me déstabilise. Je n’ai pas voulu porter d’accusation. Juste me défendre contre une injustice.

– Je voulais simplement dire que les accords de participe, c’est quelque chose que je maîtrise parfaitement.

– L’erreur est humaine, ma chère. Je propose que dorénavant, Denis et toi, vous vous relisiez vos textes avant de les renvoyer. Rien de tel qu’un regard extérieur pour minimiser le risque de coquilles.

J’aimerais objecter que Denis, en parfait bilingue, a un français parfois fédéral. Qu’il risque de détériorer mon travail plutôt que de l’améliorer. Ne voyant pas comment formuler ça sans tomber dans la délation, je me tais et encaisse la nouvelle consigne.
Neuf heures, neuf heures trente, neuf heures quarante et toujours personne d’autre que moi dans le bureau des traducteurs. Je fulmine. Contre ma supérieure et ses règles débiles. Contre mon collègue et son incorrigible indolence. Contre la dégradation de la langue avec ma complicité forcée. Mon texte est prêt, je suis censée le rendre pour dix heures, mais avec la bénédiction de Denis qui n’est pas fichu d’arriver. De toute façon, je sais d’avance qu’il ne va rien trouver à y redire, le lui soumettre est une pure formalité. J’hésite à court-circuiter la consigne lorsqu’enfin, la porte s’ouvre sur son pas désinvolte.

– Putain, Denis, t’as vu l’heure ?

– Cool, ma belle, faut pas te mettre dans des états pareils. Je t’offre un café ?

– Écoute, là ça commence à bien faire. Figure-toi qu’on doit tout se relire mutuellement, désormais. Alors tu poses tes fesses et tu me contrôles fissa ce communiqué de presse, il me reste un quart d’heure chrono pour le rendre.

– Tu vas pas vivre longtemps si tu te stresses comme ça. Ils ont mis le quinze avril à dix heures parce qu’il faut bien indiquer un délai. Mais personne ne va mailler si tu l’amènes à midi.

– Denis, j’ai toujours eu de la peine avec ton attitude, mais là, je ne supporte plus.

– Moi, ton petit côté psychorigide, je trouve ça mignon.

Il s’exécute mollement, souligne deux ou trois passages.

– T’as oublié de féminiser un pluriel.

– T’as raison. Qu’est-ce qu’elles me gonflent, ces nouvelles règles !

– Et là, pour l’accord, je ne suis pas sûr.

– Si, si, c’est juste, aucun doute à ce sujet.

– Mince alors, je crois qu’hier, j’ai dû t’ajouter une ou deux fautes.

– Parce que t’avais déjà touché à l’un de mes textes ?

– Ben, c’est ce que veux Louisa, non ?
Une nouvelle convocation me tombe dessus vers la mi-mai. Louisa m’accueille le regard dur, les lèvres pincées, le front scindé d’une ride de contrariété :

– Ça ne peut pas continuer ainsi, Stef, je ne te reconnais plus. On m’avait vanté ton efficacité et ta précision. Ces derniers temps, tu accumules les bévues et les retards. J’espérais que tu aurais une influence positive sur Denis et on dirait plutôt que c’est lui qui déteint.

– Notre tandem fonctionnait très bien avant….

Elle m’interrompt juste à temps pour ne pas m’entendre contester son « leadership ».

– Tu ferais peut-être mieux de consacrer ton énergie à ton travail plutôt qu’à tes romans.

Je me demandais justement si elle avait terminé mon livre et s’il était encore question de l’exposer à la cafétéria. La pointe de mépris clairement décelable dans son intonation m’épargne la peine de lui poser la question.

Depuis deux semaines, la consigne réaménagée par mes soins est plus ou moins gérable. Je corrige la forme et le fond, tandis que Denis se contente de vérifier la bonne application des règles épicènes. Rien d’autre, promis-juré. Quelle n’est pas ma stupéfaction d’entendre, en arrivant dans le couloir, le cliquetis d’un clavier en provenance de notre bureau. Un lundi matin à huit heures ! Jamais en vingt-cinq ans, Denis n’a commencé avant moi. Je n’ose imaginer le savon que Louisa a dû lui passer pour modifier à ce point sa nature profonde. Un second choc m’attend sitôt franchi le seuil : ce n’est pas Denis qui occupe le siège en face du mien. J’en sursaute de surprise. L’intruse se lève et me tend la main :

– Bonjour, je suis Sylvie, votre nouvelle collègue.

Je la dévisage abasourdie. Sa blouse bien boutonnée, son pantalon sans faux pli, sa tenue convenue, la servilité de sa posture, son sourire appliqué, tout en elle respire l’employée modèle et m’inspire d’emblée une franche aversion. Je la devine studieuse, bûcheuse, flatteuse et extensivement disponible. Le genre à compenser le manque de talent par un excès de zèle. Son bureau bien rangé, sans une feuille qui dépasse, et l’alignement rigide de ses dictionnaires, contrastent violemment avec le joyeux foutoir de Denis. Je note avec désolation qu’il ne reste plus la moindre peluche.

Juin commence au ralenti. Rien à traduire, pas une ligne, ma nouvelle collègue engloutissant communiqués de presse et bulletins d’info avec une voracité de rapace affamé.

– Tu veux pas qu’on partage ?

– La cheffe estime que je dois me mettre au courant.

Je soupire devant tant de stakhanovisme. Le cliquetis de ses doigts m’agace prodigieusement. Son air concentré, son souci de bien faire, la peine qu’elle se donne pour chercher des renseignements que je pourrais lui fournir de mémoire. Comme je regrette l’oisiveté de Denis, ses attentions, ses plaisanteries, la bonne humeur qu’il faisait régner ! Je me promets de l’appeler à la pause, hésite, me repasse en boucle mes derniers entretiens avec Louisa, les indices que je lui ai fournis au sujet de l’incompétence de mon collègue, toutes ces bribes de délation qui m’ont échappées et qui ont peut-être conduit à ce désastreux remplacement.

Un coup d’œil à l’horloge m’apprend qu’il ne s’est pas écoulé plus de cinq minutes depuis la dernière fois que j’ai regardé l’heure. J’éprouve enfin tout le poids de l’inactivité. Cette intenable inertie. L’horreur des heures passées à ne rien faire. Pauvre Denis ! J’aimerais lui dire combien je le comprends. J’hésite à quémander une page à l’imposteuse, renonce par amour-propre. Déjà mon imagination s’empare de cette odieuse personne, crée un décor autour d’elle, une famille, une situation qui va me servir d’exutoire. J’ouvre un nouveau fichier et entame une histoire où Sylvie tient un rôle de premier plan.

Surprise en flagrant délit, je me suis vue rappelée à l’ordre. Là où Hubert se serait montré compréhensif, conscient que je sais aussi m’investir à fond en cas d’avalanche, le nouveau management à l’américaine ne plaisante pas : avertissement, menace, sanction.

– Je peux aussi bloquer ta progression salariale. Sylvie n’a de loin pas ton expérience et elle abat déjà plus de travail que toi.

Devant tant de mauvaise foi, j’ai senti un éclat de haine briller dans mon regard. Louisa en a aussitôt remis une couche :

– Tu sais Stef, à ta place, je me tiendrai à carreau. Personne n’est irremplaçable et, à bientôt cinquante ans, on ne vaut plus grand-chose sur le marché de l’emploi. À moins que tu n’espères vivre de tes droits d’auteur, elle a ajouté avec une moue moqueuse.

Depuis, mon début de roman me brûle les doigts. Je m’encombre de toutes ces idées que je n’ose déverser sur clavier. Risque tout au plus une ou deux notes manuscrites pendant que l’autre pianote. Ma tête déborde. Des pans entiers m’échappent et des tournures se perdent. Le temps s’enlise et les heures m’abrutissent. Je me laisse envahir par un immense sentiment d’inutilité, tel que Denis a dû le connaître quand je traduisais avec ferveur à ses côtés.
***

Drôle d’ambiance ce matin au travail. Les premiers arrivés passent le mot aux suivants : on est tous et toutes convoqués à la salle de conférence à neuf heures. Pour une communication du directeur. Les suppositions vont bon train. Vague de licenciements, restructuration, déménagement, délocalisation ? Moi, je suis déjà au courant. Il avait raison, Hubert, chacun a un talent utile à la bonne marche de l’entreprise.

« On va lui régler son cas », a promis Denis quand on s’est revu avant-hier au Grütli. Le plan lui redonnait un peu de poil de la bête. Je n’ai pas émis d’objection sur le fond. Juste corrigé la forme : « De nos jours, on parle de case management. » L’annonce du directeur plonge tout le service dans un abîme de perplexité. Dire que la veille au soir, notre cheffesse enchaînait encore les virages sur la route à flanc de coteau qui mène chez elle. Au volant de sa Renault Alpine. Pas plus grande qu’une peluche, vue d’en haut. Avant qu’une pierre ne lui fonde dessus. Comme une serre de métal en plein pare-brise.