« Désorientales « 

Désorientales de Négar Djavadi aux éditions Liana Levi



 » Je suis devenue, comme sans doute tous ceux qui ont quitté leur pays, une autre. Un être qui s’est traduit dans d’autres codes culturels. D’abord pour survivre, puis pour dépasser la survie et se forger un avenir. »


Kimiâ est née à Téhéran mais depuis ses dix ans, sa famille s’est exilée en France. Elle y grandit et se tient éloignée de sa culture d’origine ce qui lui procure une certaine indépendance. À travers les expériences qui jalonneront sa vie, son identité sexuelle s’affirmera et la mènera vers cette salle d’attente de l’hôpital Cochin, dans l’attente d’une insémination artificielle où commence cette histoire. L’attente engendre des pensées qui la mèneront vers ses souvenirs.

« Sauf que la liberté est un leurre, ce qui change c’est la taille de la prison . « 


Sa mémoire va nous faire voyager entre l’Iran et la France entre passé et présent, et nous faire découvrir l’histoire de sa famille, compliquée, sur trois générations et celle de son pays de naissance .
Désorientales m’a désorienté, et même si habituellement le passé et présent qui s’entremêlent ne me gêne pas du tout, cette fois ça n’a pas fonctionné comme espéré . Je me suis souvent perdue dans le passé, trop de politique à mon gout. De même que les numéros qui remplacent les noms des personnes de sa famille m’ont dérangé. Découvrir l’Iran de cette façon ne m’a pas emballé et je cherche encore de quel « évènement  » l’auteur nous parle tout au long du récit. Le suspens et l’interrogation demeurent.
J’aime voyager à travers mes lectures et découvrir de nouvelles plumes. Mais ce voyage malgré le diaporama de l’Iran, et les nombreux portraits de famille que nous offre Négar Djavadi ne restera pas inoubliable mais me laissera quelques traces pour certains passages .

 » Nous portons en nous un mécanisme qui permet de prendre part au quotidien malgré l’horreur qui nous entoure. Il suffit se le mettre en marche et d’y croire. « 

Un récit qui plait à de nombreux lecteurs, assez remarqué dans cette importante rentrée littéraire, il ne tient qu’à vous de vous faire votre idée et de m’éclairer sur « L’évènement « si le voyage vous tente.


Négar Djavadi est née en Iran en 1969 dans une famille d’intellectuels opposants aux régimes du Shah puis de Khomeiny. Elle arrive en France à onze ans après avoir traversé les montagnes du Kurdistan à cheval avec sa mère et sa sœur. Elle est aujourd’hui scénariste et vit à Paris . Désorientales est son premier roman.
 

Merci aux édition Liana Levi pour cette découverte.

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 » Et la vie nous emportera « 

Et la vie nous emportera de David Treuer aux éditions Albin Michel


« Ils sont nombreux ceux qui ont souffert ce jour-là. « 

Dans une contrée retirée du Minnesota se côtoient Américains et Amérindiens. Nous sommes en 1942, Frankie Washburn débarque chez ses parents avec quelques amis avant de rejoindre son contingent dans l’armée de l’air.


« L’armée de l’air représentait en définitive la liberté. Il se sentait libéré de l’absurdité, libéré de sa nécessité de simuler, libéré d’une certaine forme d’humour, libéré des rapports sociaux, libéré des sentiments. « 

Chez ses parents, il retrouvera Félix un vieil indien qui s’occupe de la propriété de ses parents et dont il est très proche, mais aussi Billy un jeune métis qui a grandit à ses cotés et duquel il est amoureux …

« Assis à l’écart, il pensa à Billy. Il désirait embrasser Billy parce que … eh bien parce que c’était comme ça. »


À peine arrivé, un drame se produit qui changera à jamais le destin de chacun à l’image de l’hostilité qui dévaste le monde.

David Treuer, véritable conteur, nous livre cette fois un roman hybride d’une construction admirable où s’entremêlent mystère, amour et tragédie.

David Treuer
Malgré la puissance de l’écriture et l’émotion qui se dégage à travers ces pages, mon avis reste partagé, ce roman m’a plu mais pas autant que je l’espérais, un gout d’inachevé perdure, trop de survol et pas assez d’aboutissement sur certains sujets traités, ou sur certains personnages.

Un bon moment de lecture mais pas le coup de cœur attendu.

David Treuer est né de père autrichien et de mère indienne de la réserve ojibwé. Il est l’auteur de trois autres romans: Little, Comme un frère, Le manuscrit du docteur Appelle et d’un récit: Indian Roads, tous publiés chez Albin Michel.


Merci aux Éditions Albin Michel pour cette découverte de la rentrée littéraire de septembre.

« Lucy in the sky »

Lucy in the sky de Pete Fromm aux Éditions Gallmeister



Lucy in the sky with diamonds des Beatles, s’est doucement glissé dans mes pensées pendant cette magnifique lecture.
Tantôt Luce, tantôt Lucy, en véritable Tomboy, cette jeune fille de 14 ans fonce avec frénésie vers sa vie d’adulte, sans peur et pleine de courage. Lucy a du caractère, une forte personnalité, elle fait de sa différence une force. Elle découvre ses premiers émois, ses premiers amours et s’aperçoit que le couple atypique que forme ses parents n’est pas aussi solide qu’elle le croyait. Sa mère profite à sa manière de son célibat forcé pendant les longues absences du père de Lucy.
 » Chez nous l’amour n’est pas une chose qu’on fait semblant de ne pas voir dans l’espoir que ça disparaisse. « 



Lucy, plus déterminée que jamais vole vers la liberté et s’apprête à vivre des aventures inoubliables.


« On peut repartir de zéro, Luce. On peut tout faire, aller n’importe où. On peut être qui on veut. »



Pete Fromm nous offre avec Lucy in the sky un magnifique roman d’apprentissage. Étant lui-même père de deux garçons, je suis admirative de sa force d’écriture pour réussir aussi bien à retranscrire les rapports mère/fille et père/fille avec autant d’authenticité et d’émotion. Il est extrêmement proche de ses personnages, et nous fait partager leurs angoisses, leurs colères, leurs amours, leurs vies avec une grande sensibilité mais aussi beaucoup d’humour. On s’attache à Lucy, on savoure la plume de Pete Fromm et page après page Lucy grandit, nourrit par une bonne dose d’amour, beaucoup d’humour et un sacré culot.
Une première belle lecture avant une deuxième rencontre tout aussi remarquable.
L’occasion de partager avec vous cette belle soirée à la librairie L’autre rive.


Quelques jours après le Festival América de Vincennes une rencontre plus intimiste où j’ai pris plaisir à l’écouter nous parler de ses livres, de son écriture, de sa famille, de ses métiers. Quel bonheur ces partages d’anecdotes sur ses rencontres insolites et parfois dangereuses que lui a réservé la nature. Avec beaucoup d’humour et en toute simplicité, il se livre et on découvre un homme aussi généreux que sa plume. Je sais déjà que mes prochaines lectures dessineront des sourires sur mes lèvres, car lorsqu’à mon tour je croiserai l’ours, l’élan, le lynx, je repenserai à cette sublime soirée et aux aventures de Pete. Mes lectures seront encore plus belles, plus fortes émotionnellement, et je m’en réjouis d’avance.
À saluer au passage le magnifique travail de la libraire et de l’attachée de presse Marie-Anne pour les traductions.


Pete Fromm est née dans le Wisconsin. Il a été Ranger avant de se consacrer à l’écriture. Il est l’auteur de plusieurs romans et de recueils de nouvelles. Il vit à Missoula dans le Montana.


Prochainement d’autres romans de l’auteur à découvrir chez Gallmeister, une maison d’édition chère à mon cœur de lectrice férue de belles plumes américaine.

 » Troisiéme nouvelle Anonyme « 

C’est dimanche, c’est l’heure de la nouvelle, bonne ou mauvaise ,lisez et vous pourrez vous faire une idée.

Nouvelle n’3

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Ou lisez ci-dessous (3/27)

Comme un lapin 
Flashé ! En pleine gueule. Ignacio est vexé. Se faire flasher à soixante kilomètres/heure sur une route déserte limitée à cinquante. Et à vingt-trois heures passées en plus. C’est vexant, injuste et mesquin. Ignacio ralentit. Fait encore deux-cents mètres. Coupe ses phares. Se gare sur le bas-côté, limite du fossé. Farfouille dans son coffre. Pas facile, il fait nuit. Mais il trouve des trucs. Ça l’fera bien. Même la bouteille d’acide chlorhydrique qu’il y a planquée pour pas que ses gosses jouent avec. On a toujours des chiottes à détartrer. Il va pouvoir lui causer au keuf sournois qui vient de le piéger. Ignacio est invisible. L’autre, au volant de son Opel banalisée, est juste éclairé par l’écran de sa machine à con.


Trois heures du mat. Ça grouille sur la départementale. Appel de détresse du gars qui gère le radar mobile, puis plus rien. Le commissaire, réveillé dans son premier sommeil, vient juste d’arriver. Pas commode, le commissaire Saint Antoine. Surtout à cette heure. Surtout à cet endroit. La rase-campagne. Il se demande quelle idée on a eu de coller, ici, un radar, en pleine nuit. C’est sûr que c’est du 100 % de réussite. Rouler à cinquante sur cette ligne droite, faut maîtriser ou conduire en tongs. La scientifique est passée et repartie. Elle a fait son taf et il reste un bout de nuit à profiter. Il aura le rapport demain, mais à priori y’aura pas grand-chose. Pas d’empreintes, pas d’ADN, que dalle. Il ne pleut pas et on voit les étoiles. Une nuit ensoleillée en quelque sorte. C’est déjà ça. Mais le bucolique s’arrête là. Le flic, pourtant aguerri, n’en croit pas ses yeux. Une scène de crime, puisque le suicide a été écarté d’emblée, pas ordinaire s’offre à ses yeux blasés : l’agent est pendu par un pied à une branche de platane. Première résolution : ne plus installer de radar mobile sous un arbre. Il a été préalablement assommé avec un marteau ou une clé à molette de gros calibre d’après le lieutenant qui est venu le rejoindre et lui faire la causette. Pendu par un pied avec une cordelette d’un modèle diffusé dans tous les magasins de bricolage du canton.
– Mais c’est pas ça qui l’a tué ? On n’a jamais tué personne en l’assommant et en le pendant par un pied. Tout au plus on lui luxe la hanche.
– Non patron ! Approchez-vous et regardez mieux.
Faut se pencher. L’herbe est glissante au bord du fossé au-dessus duquel la victime est accrochée. Malgré les étoiles on n’y voit rien. Le lieutenant éclaire le pendu.
– Regardez… Là…
Il éclaire le visage qui ne dit rien au commissaire, mais il ne s’occupe pas de la sécurité routière et il ne peut pas connaître tout le monde. Salement amoché. Le nez en sang, l’œil…
– Putain, son œil ! lance le flic en reculant brutalement. Ses deux pieds glissent dans le fossé sur le bord duquel il se retrouve assis.
– Vous salopez la scène de crime, patron. Ben justement, c’est ça ! On lui a retiré un œil et il s’est vidé de son sang. Dans le fossé où vous pataugez.

Double salto arrière et Saint Antoine se retrouve en position verticale sur le bord de la route.
– Comme un lapin, articule-t-il.
– Je ne vois pas…
– C’est ainsi que, quand j’étais môme – ça remonte -, ma grand-mère tuait les lapins à la ferme. Je m’en souviens, ça m’a traumatisé à vie. Pendu par les pattes arrière, un coup de masse derrière les oreilles et, hop, l’œil arraché au canif. Et le sang qui coule dans une casserole. Le lapin tressaille et il est difficile de comprendre à quel moment il passe de vie à trépas.
– Vous pensez que c’est un fermier qui a fait le coup ?
– Pas forcément, c’est anecdotique. Faut vraiment avoir la haine pour tuer un fonctionnaire comme ça. On a constaté quoi d’autre ?
– Rien. Aucune empreinte. La bagnole ainsi que le matériel ont été aspergés d’acide. La scientifique penche pour du chlorhydrique facilement trouvable en grande surface. On a interrogé Rennes (le centre qui reçoit, par Internet, les clichés des radars de tout le pays), le gars n’avait rien transmis depuis une demi-heure avant qu’il ne déclenche l’appel de détresse. Autant dire qu’on n’aura rien sur les photos. Le disque dur a été particulièrement copieusement arrosé. Irrécupérable. Les collègues l’ont quand même emporté.
– On a retrouvé des trucs ? Le marteau ? Des traces de pas ?
– Rien… même pas l’œil ! Mais quand les premiers sont arrivés sur les lieux il y avait des renards qui essayaient d’attraper la victime. Mais ils ne sautaient pas assez haut. Pour l’œil ça leur était plus facile.
– Eh ben, ça promet. On peut le décrocher ?
– On attend votre feu vert. Le légiste voudrait bien l’embarquer.

Neuf heures, le commissaire fait les cent pas dans les douze mètres carrés de son burlingue. Ça limite. Il a peu dormi. Il n’a pas dormi en réalité. Dès qu’il fermait l’œil il voyait celui qui manquait à son collègue accrobrancheur nocturne. Il attend les rapports de la scientifique et du légiste. Le jeune lieutenant est déjà arrivé aussi. Il est jeune, il fait un peu de zèle. Impec le gamin, rasé de près, changé et il sent bon. Pas le commissaire qui n’attend plus rien de la carrière. Le commissaire, il attend les rapports et les prochains coups tordus que lui réservera son job. Il n’attend pas longtemps car le légiste tape à la porte de son bureau :

– Ça a été vite fait et je me suis dit que vous deviez être impatient.
– En effet. Alors ?
– Les premières impressions sont confirmées.
– À savoir ?
– Votre collègue a été sorti de la voiture manu militari. Il devait somnoler et aura été surpris. C’est un peu routinier son boulot, et à cette heure… Enfin bref, on lui a collé un coup de… je penche pour un outil lourd, une clé à molette de plombier par exemple. La trace est plus nette que celle d’un marteau, mais tout aussi destructrice. Il devait être bien dans le coltard quand l’autre… J’écarte la possibilité d’une femme, il fallait être au moins très sportif. Quand l’autre, je disais, a fait passer sa corde sur la grosse branche et l’a suspendu par le pied. Il suffisait de tirer et votre gars se retrouvait, à un mètre cinquante du sol, la tête en bas. Il avait perdu connaissance car, au niveau de la cheville, les marques faites par la corde sont nettes. S’il s’était débattu elles auraient été bien plus importantes. La suite vous la savez : L’œil arraché. N’importe quel couteau pointu faisait l’affaire. Genre Opinel. L’hémorragie a été rapide. Le gars n’a pas trop dû se sentir mourir. Juste que ses rêves n’ont pas été jusqu’au bout. M’étonnerait que le mec qui a fait ça ait emporté l’œil. Sinon ça serait inquiétant, ça voudrait dire que c’est une sorte de fétichiste et qu’il va recommencer. Je pense que des prédateurs nocturnes, oiseaux ou renards, en ont fait leur dîner.
– En effet, rien de bien neuf.
– Je vous laisse le dossier, les photos et mon rapport détaillé. Mais je vous ai tout dit. Je vous ai juste passé l’analyse toxico qui n’a rien révélé d’autre qu’un taux d’alcoolémie très classique dans votre profession, voire même relativement modéré. Il avait mangé un kebab et des frites à peu près quatre heures avant le drame.

Le toubib se lève et repart vers d’autres aventures. Saint Antoine reprend ses cent pas – il avait pas fini – en attendant la suite. C’est le jeune lieutenant, un sportif le mec, infatigable, qui la lui apporte, la suite :
– Ça y est, on a le rapport de la scientifique. Y’z’auraient pu rester couchés, ceux-là.
– Montre voir ! (note de l’auteur : quelle expression pléonasmatique que ce « montre voir »)

C’est vite lu. Aucune trace autre que l’évidence. Pas d’ADN, si on retire celle de tous les flics de la brigade qui ont eu, un jour ou l’autre, à utiliser ce véhicule radar mobile. Pas d’empreintes probantes, hormis celles des mêmes flics. La corde n’a rien révélé. Une corde neuve manipulée avec des gants. Le gars a évité d’éternuer dessus. Pareil pour la bagnole et l’acide, bien du chlorhydrique, a tout détruit. Le matos est irrécupérable et le disque dur est moins facilement analysable qu’un mille-feuille qui serait passé sous un trente tonnes.

– On va aller loin avec ça. Et l’enquête ? Le voisinage, les témoins etc… ?
– Vous rigolez, commissaire ! Vous avez vu les lieux…et l’heure. Y avait pas un chat, pas de caméras de surveillance, pas de voisins, nada ! Le dernier « témoin » est le gus qui s’est fait flasher par notre collègue avant que celui-ci ne télétransmette l’image à Rennes. C’est-à-dire une demi-heure avant le drame. M’étonnerait qu’il nous apprenne grand-chose.

Que faire ? Le commissaire est un peu sec, complètement désorienté. Ses habitudes et réflexes ordinaires il peut aller les accrocher dans le platane. Il lui reste juste assez de corde pour le faire. Pas de témoin à interroger. À la rigueur faire le profil et l’entourage de la victime. Après tout, on peut être flic et n’en être pas moins homme, avoir des maîtresses, être cocu, être joueur ou mauvais payeur. Allez savoir avec tout ce qui se passe de nos jours. On ne peut plus être sûr de rien. Le lieutenant est toujours là.

– Tu me fais le profil de la victime. Le grand jeu : la famille, les habitudes, les fadettes, les collègues, l’ordi… tout, quoi !
– C’était un collègue…
– Et alors ? C’est pas une raison. Il a bien été assassiné, non ?
– Oui c’est vrai.
– De toute façon, y’a rien d’autre à faire.

Le lieutenant se tire, pas convaincu, mais chargé de mission. Aller fouiller dans le passé d’un collègue, il se demande si c’est bien déontologique. Mais c’est vrai que ça se fait pour les autres victimes. Et puis, il ne le connaissait que vaguement de vue ce type.

Deux jours ont passé. Toujours rien. L’enquête de proximité, côté du collègue-victime, n’a rien donné, elle non plus. Un mec transparent. Célibataire auquel on ne connaissait pas d’autres passions que la télé et les week-ends dans l’Yonne, chez sa famille, quand il en avait l’occasion. Facebookien forcené, c’était sa seule utilisation du net. Et alors, vraiment rien de notoire. Facebook, quoi ! Un compte bancaire limpide comme de l’eau bénite, un voisin idéal toujours prêt à rendre de petits services, une vie sexuelle aléatoire à laquelle participait une autre collègue, célibataire elle aussi. Ses seuls amis étaient ses collègues depuis qu’il avait rejoint la police des routes, il y a trois ans, à sa sortie de l’école. Pour la première fois de sa longue carrière le commissaire se trouvait en face d’un crime parfait pas déguisé. Parfait par l’absence totale d’indice. À part des aveux, des remords du coupable, il n’avait rien à espérer dans ce merdier.

La préfecture a eu tôt fait de réparer l’Opel afin qu’elle reprenne du service dans les meilleurs délais. Le budget de la nation en dépend. Par contre l’agent qui y était affecté, vous l’aurez compris, n’est pas vraiment réparable. En embaucher un autre serait contraire aux intérêts du même budget. Comme, dans ce métier, les merdes se cumulent plus volontiers que les réussites, c’est à Saint Antoine qu’échoit la mission de trouver dare-dare et provisoirement un remplaçant à l’agent suspendu (pour les raisons que vous connaissez et de la manière que vous savez). Il ne manquait plus que ça. Il le prend un peu pour une punition, mais ne peut pas prétendre avoir particulièrement brillé dans cette affaire. Il a pris sa décision : puisque c’est provisoire, il va y coller son lieutenant. Ça lui rabattra un peu son caquet à ce bleu. Ah ben tiens, justement, le voilà qui se ramène avec son air de cowboy branché !

– Lieutenant, vous tombez bien !
– Bonjour monsieur le commissaire. En quoi puis-je vous aider ?
– C’est un service que je vais vous demander. Une expérience aussi, vous verrez. Mais je tiens à préciser d’emblée que c’est provisoire.
– Si c’est précisé ainsi, ça ne doit pas être très jouissif. Je vous écoute.
– On m’a demandé un homme pour remplacer, provisoirement je tiens encore à le préciser, l’agent de l’Opel au radar.
– Ah ben, en effet, je rêvais d’autre chose ! Vous n’avez personne d’autre ?

Non, il n’a personne d’autre. C’est la seule tête à claques du service. Mais le commissaire n’a pas que ça à faire :
– Écoutez, mon petit Ignacio, vous permettez que je vous appelle par votre prénom ? C’est un ordre et point barre !
Fin.


Version peu édulcorée de l’arroseur arrosé

« Comancheria »

 » Comancheria  »


Amoureux du polar cette aventure cinématographique est faite pour vous. Suivez-moi dans cette histoire manichéenne, le bien et le mal dans toute sa splendeur. Les liens du sang qui unissent ces deux frères vous emporteront sur une route criminelle mais avec l’espoir de la rédemption à l’arrivée. Ces deux bandits des grands chemins braquent les banques dans un but bien précis, c’est pas juste une histoire de fric mais aussi une histoire de réparation. Voler des voleurs est-ce bien du vol d’ailleurs? Qui n’a jamais rêvé de braquer sa banque, histoire de récupérer ses agios. Donc cette fois je suis du coté des voleurs, en plus t’en as un des deux trop canon, look…

Chris Pine alias Gueule d’ange
En même temps ce duo de Texas-Rangers m’a bien éclaté aussi. Un Cow-Boy et un Indien, imagine le tableau. Tu ne peux pas ne pas les aimer aussi. Un duo improbable fut un temps, mais aujourd’hui c’est comme un Black président, c’est enfin possible.

Jeff Bridgeset Gil Birmingham
Ça flingue aussi et pas qu’un peu, le canon c’est pas juste cette belle gueule d’ange dont je te parle plus haut, c’est aussi les révolvers, les fusils, et même les mitraillettes, c’est pas un enfant de chœur le grand frère de gueule d’ange. Duo de frangins, ange et démon, ça claque. Ce qui ne les empêche pas de s’aimer, à jamais et pour toujours. Et la route de cet enfer les mènera peut-être au paradis, qui sait?

Les frangins
Comancheria est le nom donné à la région habitée par les comanches avant 1860. Lieux idéal pour tourner ce polar dans cet état qui souffre toujours de pauvreté et de criminalité liés à la drogue.

Taylor Sheridan
Et le scénariste,Taylor Sheridan, n’est autre que celui qui jouait dans les deux premières saisons de Sons Of Anarchy,dans le rôle de David Hale, le policier taciturne, alors si avec ça tu craques pas c’est que vraiment t’as pas de goût pour la bonne came. Il est également l’auteur de SICARIO, ça te parle plus?

Donc voilà, tu l’as compris, j’ai adoré Comancheria, j’ai craqué pour gueule d’ange alias Chris Pine, j’ai kiffé ce duo de flic magnifiquement interprété par Jeff Bridges et Gil Birmingham et j’ai compatis à la violence de Ben Foster car c’était pour le bien de la famille, et pour voler les voleurs …Après les dérapages, bah ça arrive aussi parfois.

Le cow-boy et l’indien
En attendant ce film c’est une tuerie! Un scénario bien ficelé, avec un quatuor de personnages tous très attachants et une histoire captivante qui sent bon l’ouest américain, bercée par une musique authentique. Un très bon polar-western dans un Texas dévasté au bord de l’agonie qui devrait plaire à tous les amoureux du genre.

Ben Foster et Chris Pine
Des Sons ici et .
Une bande-annonce là.

« Impact »

Impact de Ben H. Winters aux Éditions Super 8


 » Oui, cela va arriver. J’ai raison et Nico a tort. Nul ensemble de faits n’a jamais été aussi rigoureusement démontré, nulle série de données aussi soigneusement analysée et revérifiée par autant de milliers de professeurs, de savants et d’élus. Tous souhaitant désespérément que ce soit faux, tous constatent cependant que c’était vrai. « 



Impact clos la trilogie “Dernier meurtre avant la fin du monde”. Nous retrouvons Hank Palace qui est toujours à la recherche de Nico sa sœur, avec une détermination quasi obsessionnelle. Cette disparition semble liée à un groupe pseudo-survivaliste qui s’entends à sauver le monde. C’est à bicyclette qu’il poursuivra sa quête toujours accompagné d’Houdini son chien et de son ami Cortez.


Sa route lui réservera quelques surprises et parfois des rencontres plutôt insolites comme cette communauté amish qui pourrait bien remettre en question pas mal de chose.
J’avoue que ce dernier opus me laisse un peu sur ma faim, son final me laisse dubitative ,je l’aurais aimé plus explosif …
Par contre vivre les derniers jours de Hank et de l’humanité soulève toujours autant de questions. Et j’étais admirative de l’obstination de Hank qui ne partira pas sans revoir sa sœur quoi qu’il lui en coute. Une tragédie apocalyptique sans concession, sans espoir, sous une plume addictive qui fait durer le suspens et ne nous laissera pas terminer sans tout nous révéler avant l’impact.
Une bonne trilogie même si pour ma part le premier tome restera mon préféré des trois et si cette saga vous a plu je ne peux que vous inciter à lire Silo de Hugh Howey, autre série en trois volumes dans le même registre post-apocalyptique .

Vous pouvez retrouver ma chronique des premiers tome ici


Ben H. Winters est l’auteur de 8 romans, il vit actuellement à Indianapolis.
Ambiance musicale « Mourir demain  » ici en compagnie de Pascal Obispo et de Natasha Saint-Pierre .


Merci aux Éditions super 8 et à Nadia pour cette chouette trilogie unique en son genre .

 » Deuxiéme Nouvelle Anonyme « 


Le show continue en route pour découvrir dés maintenant la deuxiéme nouvelle du trophée Anonym’us. Deux choix s’offrent à vous pour la lire. N’hesitez pas à laisser des commentaires. Bonne  lecture et à trés vite.

Nouvelle N’ 2 

Télécharger librement en PDF ici

Ou lisez ci-dessous: ( 2/27)

« Chez Nous »


Alain la Masse Massia est seul au premier rang, juste derrière le chauffeur, il a besoin des deux
sièges. Derrière les vitres rectangulaires, il tire sur sa médaille de baptême, le seul rappel de là-bas, maintenant qu’Albert est mort.

La Provence file, déjà pelée.
La Masse l’appelait Albert. Et il continue, même quand il pense, aujourd’hui encore. C’est dans ces moments qu’il lui manque. Son père savait toujours quoi faire. C’était déjà le plus gaillard à la rivière. Avec ses peaux salées gros, ses bidons bleus aux couvercles noirs, des bouffeurs de bronches à faire pâlir les Gitanes, et ses chariots qui empestaient les menstrues, et les foulons qui s’ébrouaient sous le hangar en pissant la trempe au chrome, et les rats obèses gavés de chair pourrie, et les gars, et les vapeurs d’Oran. Et puis l’immense fabrique à souvenirs pour ceux qui restent, Albert, entre quatre planches de sapin.

Albert.

Les vingt-deux gosses chougnent comme un seul homme dans son dos. Les cinq du dernier rang sont liés, bras dessus bras dessous. Ils chialent depuis le coup de sifflet final. La douche y a rien changé. C’est Hicham, le pilier droit, qui pleure le plus. S’il y avait une justice, la digue du cul sortirait de leurs poitrines en feu, ils chanteraient leur gloire.

La Masse se sèche le crâne avec la serviette Crédit Mutuel que Myriam repasse le vendredi, en même temps qu’elle repasse les maillots noirs et blancs de la génération 2003 de l’US, la meilleure génération que la Masse a jamais entraînée depuis qu’il a commencé avec les gosses au club, c’était vers la fin de l’été 89. Myriam le fait le vendredi. Elle garde que Gaëlle et Meyel ce jour-là, la maman de Gaëtan bosse pas, ils l’ont mise aux quatre-vingts pour cent au centre de tri postal, sans rien qu’elle demande, elle a plus besoin d’Ass-mat. Le rituel, c’est poisson le midi, maillots après.

Myriam met moitié moins de temps depuis Noël, depuis qu’Alain lui a offert la centrale vapeur, la grosse Auto-control de chez Calor, celle avec le réservoir rouge. Jamais elle met plus de deux heures, lavage compris, même l’hiver quand les terrains sont boueux. Elle se fait ses petits records, Myriam, et quand c’est vent du Nord, les maillots sentent le colin.

La Masse s’éponge sans trop se frotter les yeux. Le reflet du micro sur le pare-brise attrape son regard, traverse ses larmes chaudes qui lui font gonfler les paupières au lieu de lui couler sur les joues.

C’était écrit.

Il en dort plus depuis le dimanche soir. Nîmes est peut-être plus près que de Toulon, mais le stade Kaufmann, sur le symbole, c’est la Méditerranée. Et on se fait toujours baiser par le comité, ou par la fédé, ou par les deux, et le match à 15 h, avec la fermeture des bureaux de vote à 18, c’est juste pour emmerder les gens comme lui. La Masse a quand même glissé son bulletin dans l’urne à l’ouverture des bureaux. Il a rempli son devoir, un peu comme s’il montait au front pour sauver l’honneur de la patrie, avec son sang d’Algérie. Parce que Flanby ou Marine, c’est plus de la politique, c’est de l’histoire, et que la France, c’est la France.

C’était la quatre-vingt-troisième. Sur le champ de bataille, les gosses mènent 11 à 6 contre le Toulon de Mourad Boudjellal. L’arbitre siffle la quatrième pénalité d’affilée pour les sangs chauds de la rade. Ils sont allés le dégoter dans les Midi-Pyrénées, cet enculé d’arbitre. La tribune est garnie de parents, d’amis, de dirigeants, de frangins, de frangines des autres générations. Sur la braille, Toulon, c’est plus ce que c’était. La tribune beugle.

On est chez nous !
On est chez nous !
On est chez nous !

Le ballon arrive dans les mains du grand black, l’ailier du RCT, il est face au Titou, le fils à Bernard Mazetier, un gosse de poche qui n’a peur de rien, même pas de son prof de mécanique au Grand Tech.

En un contre un.

Les hou-hou-hou-hou dégringolent de la tribune. Quelques cris de singes sourdent de la huée. C’est pas tous les jours que l’US dispute une demi-finale de championnat de France ! Le dernier sacre en cadets remonte à 89, justement. Et le black crochète Titou, et il galope vingt-cinq mètres, et il aplatit entre les poteaux.

L’arbitre attend pas la transformation puis il retrouve quand même ses esprits. C’est la foire de partout pendant que le ballon passe facile entre les perches. Ça se marave en tribune, ses gosses ne tiennent pas leur finale.

Vingt-deux morts de faim, les rois du déblayage en planche, peut-être moins talentueux seuls, mais tellement plus solidaires, qu’ils mettent la tête où personne mettrait jamais le petit doigt, juste pour aller au soutien d’un copain, juste parce qu’ils crèveraient pour honorer leurs maillots, et tous ceux qui ont revêtu la tunique, pour rendre sa fierté à tout le patelin.

Et la putain de roulette en bois qui virevolte dans son nid de métal et détraque les cœurs. Et ce putain de destin.

Les fines guibolles de la Masse soulèvent sa carcasse et son quintal quand le car dépasse le péage et sort de l’autoroute. José, le soigneur, a les yeux tout bouffis, rouges. Il a glavioté sur l’arbitre. Si la Masse s’était pas interposé, il l’aurait tabassé. Y aura rapport, sûr. La Masse fait glisser sa paluche droite sur l’épaule de José, celle avec le majeur montagnes russes, mais l’autre a encore le regard méchant et trop de rage dans la tête. La Masse se cale dans l’allée centrale. Il se racle la gorge, allume le micro, débite que les victoires sont peut-être plus belles que les défaites, mais que le temps de la fête. Il se calme, inspire à fond, martèle que le match servira toute la vie, que la mémoire les réveillera quand ils auront son âge, qu’elle leur fera oublier le mal de dos. Ça fait sourire Toto. Sur le pré, il porte le numéro 6, il est rarement à distance du cuir, mais il est pas là pour le toucher. C’est un pourrisseur né, sa mère a mis quarante et une heures pour l’expulser. Toujours à la limite, à ralentir le mouvement, à casser les pénétrations, à plaquer stratosphérique, à gratter minimum cinq, six ballons par match. Le micro étouffe la voix de la Masse qui a l’air de sortir du paquet de cotons planqué dans la boîte à gants.

— On avait prévu d’aller manger les saucisses chez moi, et boire un coup. Si vous voulez pas, je comprends, mais l’invitation tient toujours.

— On vient tous, y’a pas de raisons qu’on vienne pas, rétorque Matéo, il est vers le fond. C’est toujours lui qui parle. C’est pour ça qu’il est capitaine.

— Alors on change rien !

La morve remonte dans les cloisons nasales, coule dans les gorges. Les sanglots d’Hicham font bruisser la rancœur dans le silence, cognent les vitres, rebondissent dans le car comme des boules de billard qui se cherchent une destination.

— Aujourd’hui, je vous le dis, vous êtes des hommes ! Personne ne vous le volera jamais, ça, jamais, putain.

Les gosses acquiescent à retardement. Ils sont d’accord avec Matéo, pas avec le laïus du coach. Le monde a tué leur rêve. C’est à cause du fric, de Mourad le millionnaire, du grand Noir de Massy, que la famille a touché du blé pour qu’il intègre le centre de formation du RCT, tout le monde le sait, même que son père a muté à la mairie de Toulon, comme par hasard…

La Masse se rassoit. Cette fois, il pleure.

Le car finit par entrer dans la ville, il a mis trop de temps pour arriver là, puis il remonte le boulevard au ralenti jusqu’à passer entre le Mac Do et la cité, là où ils vivent. Le car a déjà pris des jets de cailloux, mais pas cette fois. Une troupe de gamins tout en sueur est occupée à taquiner le ballon rond, devant la pharmacie, sur le parking du centre commercial. Le numéro 10 floqué Zlatan fait des siennes, roulettes et tout. Juste avant le rond-point, un jeune barbu en djellaba se déhanche sous le soleil, ses espadrilles semblent coller au bitume ramolli du trottoir. Ça fait sortir la Masse du brouillard et il discerne un Porsche Cayenne garé sur le parking, devant la façade du dernier bâtiment, le vitré, celui que la mairie vient de refaire.

Le car fend la zone industrielle, il passe le Gifi et le centre Leclerc, tous les grands entrepôts en tôle ondulée, puis il contourne le village où vit la Masse par la déviation, celle construite par le Conseil général au grand dam des commerçants, mais ça devenait dangereux la traverse du bourg, surtout avec les mongoles du tuning, et les barlus, même que les gendarmes allongés servaient surtout de piste de décollage aux scooters. Le lotissement Les coquelicots est planté tout contre la déviation. Quarante lots timbre-poste alignés sur un ancien champ de maïs, le terrain qui appartenait au neveu de la cousine du premier adjoint. La maison d’Alain et Myriam dénote : c’est la seule avec les moellons du muret de clôture crépis. Les autres proprios ont préféré investir dans la piscine hors-sol, le barbecue à gaz et aux roches volcaniques, se payer un peintre plutôt que de tapisser eux-mêmes le salon.

Les gosses récupèrent leurs sacs de sport dans les soutes à bagages, la Masse les précède et file par-derrière. Il entre dans la cuisine par la baie vitrée entrouverte. Myriam citronne le taboulé dans le grand saladier vert, elle est de dos, le four ventile avec la quiche au thon dedans. La Masse lui pose un baiser entre deux bourrelets de cou. Myriam fait une moue embêtée, elle hausse les épaules. Il dit que c’est la vie et jette le sac à maillots dans le cellier. Elle fait toujours ça quand ils perdent. Lui aussi, même quand ils gagnent.

Dans le salon, la Samsung LED 3D de cent-vingt et un centimètres est allumée. La Masse a déjà payé les deux premières échéances du trois fois sans frais de chez Darty. Julien Dray livre son commentaire sur le taux de participation, le plus faible de toute l’histoire de la cinquième république pour un second tour de présidentielles. 61,9 %, pire qu’en 1969. Gilbert Collard est goguenard. Quand Dray dit que sur les 12 % de Mélenchon, il n’y a aucun problème, Collard l’interrompt :

— Il n’y a pas que des intellectuels surdiplômés, des anarcho-communistes ou des bobos qui ont voté Front de gauche, monsieur. Les quelques ouvriers se sont massivement reportés sur Marine Le Pen, vous verrez bien.

Dray continue comme si de rien n’était, genre papotage du salon de thé. Il dit que la clé du scrutin, c’est pas les 14 % de Juppé au premier tour, majoritairement des citoyens attachés à la démocratie et à la république, mais bien les 18 % de Sarkozy. Dray explique qu’il y a un fossé entre les électorats des deux droites, un abysse qui s’est d’autant plus creusé depuis le vote des primaires, quand tous les instituts de sondage annonçaient Juppé vainqueur à 60 % et qu’à l’arrivée c’est Sarko qui a gagné à 51 à 49. Collard marmonne :

— Le cirque des primaires est à l’image du pays : c’est bonnet blanc et blanc bonnet, corruption à tous les étages, mises en examen et compagnie. Avant ils ne volaient que les honnêtes gens, maintenant ils se volent aussi entre eux. La justice est saisie, mais la majorité des gens pensent qu’il y a eu vol, un vol massif. Les Français n’en peuvent plus de ce système, le système dont vous êtes d’ailleurs l’un des représentants les plus inaltérables, monsieur Dray.

Quand il dit « inaltérable », Julien Dray a un sourire sur le côté, comme s’il se sentait flatté. Collard lui met un dernier tacle et se marre. Bernard Mazetier se lève du canapé pendant que Dray affirme qu’avec les 22 % du premier tour, Hollande devrait en théorie gagner avec plus de 60 %, mais que le drame de la démocratie, c’est les 40 % d’électeurs qui pourraient avoir voté Marine Le Pen et les 40 % de gens qui ne se sont pas déplacés aux urnes. Les carrelages en gré lui refroidissent la voûte plantaire. Dray dit que l’heure est grave, que l’alerte du 21 avril 2002 n’a pas été entendue et qu’il faut désormais prendre le taureau par les cornes, régler durablement la question du chômage, celle des quartiers, que ça passe forcément par l’Europe. Collard réplique :

— Vous êtes l’incarnation de l’Europe islamophile de la finance, celles des carnassiers et des technocrates, des assassinats salafistes, l’Europe des Kamikazes d’Allah, les équarrisseurs de curés, l’Europe des hordes de migrants, l’Europe qui n’aime pas ni son histoire, ni les frontières, ni le peuple, qui l’opprime, ce peuple qui n’en veut pas, qui n’en a jamais voulu, et qui l’a dit à chaque fois qu’on lui a demandé, en Irlande, en France, au Danemark, en Grèce…

Dray le coupe en souriant :

— C’est inexact Monsieur Collard, vous le savez très bien. Les Irlandais (…)

Bernard baisse le son et se taille dehors, pieds nus, en lâchant :

— Ils disent ça depuis 30 ans. Putain de voleur qui nous explique la vie…

La voix de Myriam arrive de la cuisine :

— Tu peux débarrasser la table du salon, Biquet ? Je voulais pas brasser tes papiers.

La Masse fait un tas des commandes de la semaine. Il glisse la liasse dans son cartable en cuir pendant que Bernard sort sur la terrasse. La semaine a pas été terrible. Le directeur des ventes va encore lui casser les noix dès le lendemain matin. C’est un blanc-bec bardé de diplômes qui vient de chez Saunier-Duval, les gars l’appellent la Chaudière, ils le soupçonnent d’être pédé. Il l’a toujours sur le râble. Ça a commencé avec le logiciel, ça a continué avec les frais de resto, puis les remboursements kilométriques. La Masse fait dans la fourniture de bureau, pour une boîte de Clermont-Ferrand, Kalipro. Son secteur, c’est trois départements, dont le 84. Il se sort 2 100 € mensuels en moyenne, variable inclus. C’était mieux quand c’était le père Arthaud, mais le vieux a vendu la boîte aux Hollandais et les Hollandais ont renouvelé les commerciaux, et tous ceux qui avaient plus de quarante-cinq ans sont restés sur le carreau. La Masse a peut-être qu’un fixe de 1 350 €, mais il est pas au chômedu, alors que Thierry, son ancien collègue, celui de Montpellier, ça dure depuis bientôt deux ans. Il arrive à gratter 200 € sur les frais, mais c’est de plus en plus compliqué, à cause de l’informatique et de la Chaudière. Mais la Masse paie ses impôts, plus d’un mois et demi de salaire avec ce que ramène Myriam. Ça le fait râler, surtout avec tout ce gaspillage, et tous les profiteurs, mais ça le rend fier, il en a dans les tripes, c’est pas une serpillère, il peut se regarder dans la glace. La Masse pense comme Albert. La solidarité, c’est ce qu’y avait de meilleur, mais il aurait fallu que tout le monde soit recta, sinon, ça part toujours en cacahuète vite fait, et c’est donc parti en cacahuète, sans parler des autres. La Masse se marmonne à lui-même :

— Plus qu’un quart d’heure et on saura.

Ses claquettes traînent devant lui et l’emmènent dans le jardin. Les parents sont tous là. Le père d’Hicham se met à pleurer quand les gosses pénètrent sur la pelouse au compte-goutte et sous les applaudissements. Il applaudit plus fort que tout le monde, et plus longtemps. Il est Marocain, c’est un type bien, il élève ses quatre filles et Hicham à la dure. Il travaille chez Metro et sa femme fait des ménages. Il est passé à la télé pour les premiers attentats, ceux de janvier 2015, sur la Une, vingt-et-une secondes.

La Masse et Bernard alignent trois séries de gobelets chacun. C’est boisson unique, mais Myriam a prévu du jus d’orange pour les femmes qui aiment pas le Ricard, et du Coca pour les mineurs. Ici, on est majeur à quatorze ans question jaune. La Masse et Bernard fourrent leurs paluches dans la glacière préparée de la veille. Les gestes sont sûrs, ils savent faire. Les glaçons giclent comme les marrons qu’ils distribuaient quand ils étaient deuxièmes lignes de l’équipe première au début des années 80. C’était l’époque où l’US était en première division, quand les tanneries et les usines de chaussures n’avaient pas encore fermé. Aujourd’hui, il y a un musée international de la godasse en ville, principalement visité par les écoliers du coin, histoire que les gamins s’interpellent de ce qu’étaient leurs ouvriers de pères et leurs piqueuses à la machine de mères. Avec l’équipe 1 en Fédérale, même les tribunes du stade font trop grandes. Surtout depuis qu’ils ont fusionné le club avec l’ennemi, le VS. Les usines sont restées là, on sait pas trop pourquoi, parce qu’elles sont vides. Ils ont fait des appartements dedans, des fois. Et il reste qu’une seule tannerie, celle où bossait Albert, elle fait dans le luxe, Hermès, Vuitton, des sacs à quatre ou cinq chiffres que les gens peuvent pas acheter, sauf les Japonais et les riches. Les gens disent que tout ça c’est à cause des Chinois, mais les patrons ont délocalisé les usines au Portugal ou en Espagne avant de les couler. Les niaquoués ont bon dos comme dit Bernard.

Pas un glaçon rate la cible et les doses de Ricard de Bernard sont finalement servies avant celles de la Masse. La Masse a aussi pensé à congeler des bouteilles de Cristaline remplies à moitié d’eau du robinet. La flotte glacée se trouble en même temps qu’elle cascade dans les gobelets. Ça y est, les soixante jaunes tremblotent sur la planche en bois, entre deux tréteaux, et chacun son gobelet. Myriam débarque avec des grands plateaux de pizzas. Les gosses bâfrent les chips. Les mères filent dans la cuisine, long chapelet de bonnes femmes qui adorent se voir pour mieux poudrer celle qui manque, et il en manque toujours une, et c’est jamais la même. Jojo est d’astreinte barbecue. On change pas une équipe qui gagne, même si, aujourd’hui, ils ont perdu. La fumée des merguez et des chipolatas lui remet bizarrement les idées à l’endroit.

C’est à la quatrième tournée que Bernard fait signe à la Masse. Quand ils entrent dans le salon, c’est la gueule de Pujadas qui irradie sur l’écran et la Masse appuie sur la touche 1 de la télécommande Freebox. Les autres s’en foutent, ils s’envoient un cinquième Ricard, c’est plus important que tout ce cirque, ça a une influence positive sur leur vie.

Laurent Delahousse annonce qu’on saura le nom du futur ou de la future Présidente de la République dans moins d’une minute. La Masse l’aime pas trop. Il aimait bien Claire Chazal, elle était blonde, comme Myriam. Et ça avait pas l’air d’être vrai, comme Myriam aussi. Puis c’est le décompte.

Cinq, quatre, trois, deux, un, zéro.

La tête d’abruti de Hollande, avec son sourire Averell qui a réussi à être premier de la classe.

Myriam se tient derrière, vers la porte du couloir qui distribue les chambres et la salle d’eau. La Masse l’a pas vue.

— François Hollande est réélu Président de la République.

Bernard dit :

— Regarde-moi ça comment il est content, l’autre, non, mais regarde ça.

Bernard ajoute :

— 56,2 %. C’est pas possible ! Pays de merde. Dans dix ans, on sera plus chez nous !

La Masse dit :

— Ça fait longtemps qu’on y est plus, de toute façon. On a perdu dans la tête. Ils commencent par là, pis les ventres et ils finissent par la terre.

La Masse souffle :

— Des fois, je suis content qu’elle soit morte.

Il se tourne et Myriam s’est rapprochée. Elle le gifle. Un réflexe. Elle sait pas trop si c’est à cause de ce qu’Alain a dit ou des 56,2 % qui ont préféré avoir bonne conscience. La mort subite du nourrisson remonte à fin 88, elle avait pas trois mois. Séverine s’est pas réveillée dans son sommeil. Pourtant, Myriam avait ligoté un gros réveil à un barreau du lit.

Tic. Tac.

Myriam pense pareil que La Masse, mais elle sera mère toute la vie.

 » Ne sautez pas « 

Ne sautez pas! de Frédéric Ernotte aux Éditions Lajouanie



Ronald Reagan a dit : » Nous ne pouvons pas aider tout le monde, mais tout le monde peut aider quelqu’un. »
Et bien moi Dealerdelignes j’ai bien l’intention de vous aider à passer un bon moment de lecture en vous invitant à Sauter vous aussi sur le dernier livre de Frédéric Ernotte. Ne sautez pas nous crie la couv’! N’écoutez surtout pas et jetez vous sur ces lignes. Laissez vos vitres aux bons soins de Mathias qui a choisi ce métier étrange que nous autres effectuons bénévolement pour embellir notre foyer. Aujourd’hui grève des tâches ménagères pour s’adonner au plaisir de lire .
J’ai découvert Frédéric Ernotte avec son premier roman « C’est dans la boîte »et franchement ce fût un pur délice, une intrique captivante, et pour un premier roman écrit après un défi lancé par ses professeurs, il a fait son entrée de façon remarquable dans la littérature. Il m’a fallu attendre deux ans pour le retrouver …


« -Je cherche l’inspiration.
-elle est juste après l’expiration. »

L’inspiration retrouvée, nous voici en compagnie de Mathias, un laveur de vitres qui n’a ni vertige, ni froid aux yeux et nous embarque dans sa nacelle pour une aventure extraordinaire.

« J’imagine que le logo des iles de paix m’a trahi. Parfois je me dis que la colombe pourrait bien prendre du plomb dans l’aile si je leur laissais le temps d’aimer une winchester. »
Et oui la vitesse l’a emmené direct vers un travail d’intérêt général supplémentaire et les pieds sur terre c’est bien moins drôle que dans les airs. Pourtant la terre va rejoindre le ciel et comme dirait Michel Blanc « Sur un malentendu, ça peut marcher … » D’ailleurs Frédéric Ernotte s’ amuse entre clin d’œil cinématographique et musical avec beaucoup d’imagination, tantôt ironique, tantôt subtil, vers une analyse de la situation, vers des questions existentielles nombreuses survenues pendant ses heures de boulot destinées à l’humanitaire.

Frédéric Ernotte

Il est malin l’auteur et même doué pour imaginer une idée pareille, farfelue mais innovante, et sans tomber dans les clichés il fait un saut de géant et c’est dans la boite Lajouanie cette fois qu’il nous régale avec ce roman pas policier mais presque… alors avant de faire un don pour une association humanitaire, sautez sur ce nouveau roman, envolez-vous vers l’infini et l’au-delà et perdez votre temps de manière intelligente: lisez …

« On a jamais le temps. Il faut le prendre et le dompter pour en faire un prisonnier docile. « 

Faites  de ce livre votre prisonnier modèle…. Et ne Sautez pas une ligne, vous risqueriez de rater le meilleur.


Merci aux éditions Lajouanie pour ces retrouvailles très appréciées .

« Free State of Jones « 

« Free State of Jones » Gary Ross


Synopsis:
En pleine guerre de Sécession, Newton Knight courageux fermier du Mississippi, prend la tête d’un groupe de modestes paysans blancs et d’esclaves en fuite pour se battre contre les États confédérés. Formant un régiment de rebelles indomptables, knight et ses hommes ont l’avantage stratégique de connaitre le terrain, même si leurs ennemis sont bien plus nombreux et beaucoup mieux armés…Résolument engagé contre l’injustice et l’exploitation humaine, l’intrépide fermier fonde le premier État d’hommes libres où Noirs et Blancs sont à égalité.

Casting :

Matthew McConaughey : Newton knight
Gugu Mbatha-Raw : Rachel Knight
Mahershala Ali : Moses Washington
Keri Russel : Serena Knight
Jacob Lofland : Daniel
Christopher Berry : Jasper


Gary Ross s’est inspiré de la véritable histoire de Newt Knight, ce héros unique en son genre, qui était tombé dans les oubliettes de l’histoire et lui rends à travers ce film un véritable hommage en lui donnant enfin la notoriété qu’il mérite.


Ce film est pour moi un véritable chef d’œuvre car en dehors du fait que c’est une histoire vraie, elle est mise en scène de façon magistrale et divinement bien interprétée, par Matthew McConaughey, bien sûr le héros principal, mais également par tous les autres acteurs.

Tout à fait le genre d’histoire que j’aurais adoré trouvé dans la littérature Américaine.
Pas de temps mort et des scènes de folie tournées en Louisiane avec un budget frôlant les 65 millions de dollars.


Matthew est divin dans ce rôle de leader défenseur des opprimés, qu’ils soient Noirs ou Blancs. Une véritable page d’Histoire sur grand écran pour mon plus grand plaisir. Et en plus avec mon chouchou, je ne pouvais rêver mieux et je n’en n’espérais même pas tant.


La magie du cinéma m’a embarqué une fois encore vers les États-Unis en merveilleuse compagnie.Un véritable coup de cœur, un très grand film. L’esclavagisme, la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage, le Ku Klux Klan, les révoltes de part et d’autres, autant de thèmes abordés dans des scènes d’un réalisme incroyable.Un casting fantastique et Matthew McConaughey nous livre une nouvelle prestation grandiose.
C’est émotionnellement puissant, incontestablement la claque de la rentrée.
Un coup de foudre de folie .

Une bande annonce ici…

Un son ici …


Fais moi plaisir, file dans ta salle obscure préférée et régale-toi . Moi j’y retourne …

« Premiére Nouvelle Anonyme « 

Et c’est parti pour le show de nouvelles…1/27

Chaque Dimanche,une nouvelle du Trophée Anonym’us à découvrir ci-dessous,je sais on est lundi soir sur terre mais voilà suis allez vadrouiller en salon du coté de Vincenne et Nancy ,mais mieux vaut tard que Jamais 😉 alors voilà à votre tour de lire si ça vous dit ,vos commentaires sont les bienvenue ;

Bonne lecture

cliquez ici 

ou lire par ici :

Nouvelle n’1

Trachemys scripta elegans

« Tous les gosses ont eu une tortue à un certain moment. Pourtant personne ne peut garder une tortue. Elles s’acharnent, elles s’acharnent, et puis un beau jour, hop, les voilà parties… quelque part, on ne sait pas. »

Steinbeck – Les raisins de la colère
Ce matin, Jo, 45 ans tout rond, enfile pour la première fois de sa vie un string, couleur chair, pur coton. Elle contemple son cul dans le miroir sur pied de la salle de bain.

Le pétard bien dans l’axe, la ficelle sur la raie, elle dandine du derrière un bout de temps.

Vulgaire ! C’est moche !

Un début de culotte de cheval, un peu de peau d’orange sur les cuisses, tout cela ne semble pas de première fraîcheur… Mais, paraît que ça plaît aux hommes !

La « petite loueuse » lui avait conseillé le string : « Avec ce genre de petite robe moulante, cintrée, c’est mieux de… Vous voyez quoi ? La marque de la culotte, c’est pas terrible. »

Jo avait bien évidemment essayé avec sa grosse culotte. Sans la culotte. Verdicts : l’aut’ pétasse avait raison – la marque de la culotte, c’est pas top !

Saloperie !

Toute cette prise de tête, c’est bien un truc de phallocrates !

Jo, Joannie, de son vrai prénom, porte au quotidien des pantalons, des Doc Marten’s, des pull-overs larges et surtout ne fait rien pour correspondre à ce qu’on attend d’une femme.

Une femme, ses formes ? Les canons de beauté ? Connerie !

Jo ne s’aime pas.

Déjà, sa poitrine, elle ne la supporte plus. Ces nichons sont pas droits et puis pas gros, tombent un peu. Ses mamelons sont larges et trop rouges, ses tétons comme des boutons de chair… ses putains de seins, elle les redresse, tire sur sa bretelle de soutien-gorge. C’est pas mieux, elle les trouve toujours moches. Puis ses hanches… trop je sais pas quoi encore…

Elle tapote son ventre, un léger bourrelet, une bouée même. Le constat tombe, c’est pas terrible.

Jo a beau se regarder dans la glace, rien ne lui convient.

Y’a du boulot pour ce soir ! C’est pour cela qu’il faut s’y mettre maintenant ! Ravalement de façade, lisser les rides, bombarder de rouge à lèvres.

Elle tartine.

Elle donne du volume à ses cheveux, cherche une coiffure : tasse en arrière, forme une vague sur le côté. La tignasse brune est épaisse, mais trop courte pour vraiment en faire quelque chose.

Sa maman, elle, si féminine, lui avait pourtant donné des conseils de bonnes femmes. « Tu détournes le regard, tu imposes un beau décolleté, des fesses bien moulées, de belles chaussures avec des talons hauts. Faut juste un peu tricher. Les bonshommes ont le regard qui les mène. Faut savoir faire diversion. »

Des trucs et astuces que Joannie pensait bien inutiles jusqu’à aujourd’hui.

– Allez, s’encourage Jo qui retire sa grosse culotte vert pomme : épilation !
***
Le motif de ce rendez-vous ? Une histoire de cul défoncé.

Jo avait percuté Freddy. Un accident de voiture, la veille au soir, en plein centre-ville.

« Je suis désolée, je regardais ailleurs…. ».

Un pare-chocs par terre et pas mal de tôle froissée. Le pauvre gars a tourné autour du cul de sa grosse bagnole. Pas possible de repartir. Freddy se trouvait bon pour un aller direct sur la dépanneuse. Son SUV Mercedes option tout compris, une imposante et rutilante bestiole. Le carrosse à trente plaques, l’intérieur cuir et GPS intégré au tableau de bord en bois essence de cerisier inutilisable.

Le beau Freddy a rapidement capté qu’il allait devoir bouffer du papelard à triple exemplaire carbone et se tanner « un expert de mes couilles » pour les prochains jours.

Terminé le numéro de branleur friqué.

Joannie, un peu cruche, n’avait plus qu’à pleurer sa vieille Clio bleu clair cabossée, son capot enfoncé.

Elle était en tort, bien évidemment.

Elle s’en voulait, s’insultait même : idiote !

Pourtant Freddy n’a même pas moufté, même pas disjoncté. Le gars est resté impassible, limite effrayant. Il a fixé « la petite madame » un moment, de bas en haut. Puis il a laissé échapper un large sourire, celui du carnassier :

– Pas grave.

La réaction fut inattendue. Voir sa bagnole défoncée comme cela aurait tendance à irriter n’importe quel mâle. Malgré tout, le bonhomme ne semblait pas insensible au charme de Jo.

– Je suis vraiment…

La « petite madame » s’excuse encore, bredouille, s’agace, fouille son énorme sac à main en tissu rose, cherche ses papiers, va contacter immédiatement son assureur, déballe sur le capot tout un tas de babioles avant de mettre la main sur son portable, son certificat vert…

Lui, ne bouge pas, la regarde, cool.

Joannie vise enfin son interlocuteur. Frédéric s’entretient, bel homme pour sa cinquantaine bien sonnée, costume taillé sur mesure, des mains comme sa coupe de cheveux : soignées. Une paire de Ray-Ban miroir pour couper le visage.

– Je peux vous inviter au restaurant ? Cela tombait comme ça, brut de décoffrage. « Efficace » il dira.

– Quoi ? gouaille Jo, désarçonnée

– On pourrait se retrouver dans un petit établissement en centre-ville, « Au moderne » ?

Elle connaît.

Le boui-boui est un établissement de luxe, quatre étoiles, avec sa carte à trois cents balles le hors-d’œuvre. Le genre de relais restaurant qu’on ne fréquente pas sans avoir sa table. Surtout du jour au lendemain.

– C’est vraiment très gentil, mais je…

– Je payerais ! rassura Freddy.

Il insista, genre le gars un peu lourd et rajouta une réplique facile, digne d’un beauf : « se faire rentrer dedans par une belle fille comme vous… »

– C’est que…

– Vous êtes obligée sinon vous ne me soutirerez aucune information ! Il plaisante maintenant.

Elle finit par craquer.

– De toute façon j’ai votre plaque.

– C’est moi la victime ! s’offusque gentiment alors Freddy. C’est moi qui devrais m’inquiéter ! Vous pourriez vous enfuir, j’ai même pas votre nom ! Vous ne pouvez rien me refuser ou je vous balance aux flics et au tribunal dans la foulée ! » Il a de l’humour.

Cela doit la rassurer, car Jo accepte. Elle lui lâche même un sourire.
***
Une tenue de soirée louée pour l’occasion. Paraître belle, genre Cendrillon. Une location de robe jusqu’au lendemain 245 €, avec une caution de 700 € et un passage obligatoire pour un pressing à 75 €.

L’ardoise s’annonce salée.

– Du Guerlain !

– La beauté a un prix. Jo commence par repousser les frusques au tissu si précieux, la dentelle tressée à la main. Refroidie par le tarif annoncé…

La loueuse insiste de suite :

– C’est pris en charge.

La fille, celle qui conseille des strings à ses clientes, lui explique rapidement :

– Monsieur Sartone nous a prévenus de votre venue.

C’est « Freddy » qui avait conseillé la boutique à Jo. « Vous y allez de ma part ».

– Monsieur est un véritable gentleman, lance la fille, un brin envieuse.

Traduction : Freddy sort le grand jeu.

Joannie est mal l’aise, ce genre de cadeaux… Elle hésite, devrait refuser, payer.

– Je vais vous prendre quelque chose… lance-t-elle alors à la volée. Joannie cherche.

– Quoi ?

– Le string. Je vais prendre le string.

– Vous faites un excellent choix !

La vendeuse lui lance un regard de connivence appuyé. Comme un message fille à fille et emballe minutieusement la minuscule culotte dans un sac à part.
***
Ce fut comme une apparition avait dit l’autre. Mais pas comme l’autre aurait pu l’imaginer. Joannie a débarqué justement vers vingt heures et de poussières, dans son habit de lumière échancré, gauche, enchâssée sur ses hauts talons vernis, sa démarche approximative.

La démarche ne triche pas.

Freddy se précipite au-devant de la belle, tire la chaise, propose à la princesse d’un soir de s’asseoir. Jo atterrit, la trajectoire est approximative, à bout de souffle, le teint rouge pivoine.

– Vous êtes splendide

– Vous y êtes pour beaucoup, relève Jo qui s’écrase sur la chaise d’en face.

Frédéric Sartone, Freddy (c’est comme cela qu’il souhaite que Jo l’appelle) est arrivé en avance au restaurant. Beau gosse. Costume rital taillé sur mesure, des pompes impeccables, une paire de santiags en cuir de croco, « j’adore les reptiles ! ». (Il lui expliquera plus tard pendant le repas que ces groles mexicaines coûtent une fortune en taxes). Le top du chiquissime !

Freddy s’installe en face.

Lui apprécie l’effort qu’a porté la belle à se rendre resplendissante. Il ne louche même pas sur le décolleté.

Un serveur s’approche aussitôt :

– Un apéritif ?

– Oui ! la belle saute sur l’occasion.

Il lui faut bien cela pour surmonter le trouble de cette situation.

– Quelque chose de fort !

Le loufiat lui propose deux trois cocktails à la mode, il parle avec ce ton précieux qu’ont les aristocrates dans les feuilletons télés.

Cela ne cause pas à Jo :

– Je prendrais bien un Jack Daniel’s, sec. Elle se réfugie sur une valeur sûre.

Le pingouin se tourne vers « monsieur ». Le choix quelque peu « populaire » paraît convenir à Freddy qui commande la même chose. Allons-y pour un whisky.
Le repas passe pour un monologue. Frédéric parle beaucoup, de lui surtout :

– Des prêts… je prête de l’argent, je négocie des projets d’investissements importants, j’accompagne des entrepreneurs.

Jo écoute, paraît intéressée. Elle touche à peine à son homard, préfère ruminer sa salade.

– Vous avez quelqu’un ? attaque Freddy, avec aplomb, entre deux gorgées de pinard.

Une question au sous-entendu à peine voilé.

– J’avais.

La réponse tombe vite, comme pour passer à autre chose.

– Célibataire, alors ! Freddy souffle. La belle est libre.

Jo lève son verre, s’enfile le fond et tend le bras pour recharger. Elle a les lèvres graisseuses de vinaigrette à l’huile d’olive de violettes.
Le dessert enchante les papilles plus que les yeux. Le doigt de fondant chocolat dont la précieuse fève de cacao a été torréfiée à cœur et les larmes de vanille des îles je ne sais quoi, « une tuerie » en bouche. La gâterie est achevée en une seule bouchée.

Dommage, y’avait un petit goût « de reviens-y ».

Jo finit par lâcher sa serviette. Passons aux choses sérieuses !

– Pour le constat ? On le dresse quand ?

La belle n’en a pas perdu le nord.

– On pourrait continuer notre discussion chez moi ? Freddy ose. Après tout, les signaux semblent au vert.

– J’ai juste besoin de votre adresse.…

– Justement. J’habite en face, si vous voulez… Freddy espère, tente sa chance.

Jo ne semble pas contre :

– Pourquoi pas ! lance la belle un peu pompette.
***
Freddy sort sa carte Gold, paye en quelques secondes. Joannie passe devant, roulant méchamment du derrière. Ce foutu string commence sérieusement à la démanger…

Une bande de majordomes accompagne le couple à la sortie, dans un ballet de politesses : « J’espère que le repas était à votre convenance »… « nous vous souhaitons une bonne soirée, Madame, Monsieur ».

La porte claque.

Le bruit de la rue, l’air frais viennent apporter comme un brusque retour à la réalité.

Freddy traverse la route, lui propose de le suivre.

Ils termineront dans un loft spacieux, au dernier étage d’une tour prestigieuse de la ville à deux pas du « petit restaurant ».

Un ascenseur privatif dessert le T6 grand standing de Freddy. Cela se confirme, le gars se complaît dans le luxe.

– C’est grand !

– Je vais vendre dans un mois, pour acheter une maison dans le sud, je voudrais profiter du soleil.

Une villa, il précise rapidement. Un détail.

Joannie tourne dans l’appartement, profite de la vue panoramique. Les vitres blindées donnent une impression de déformation, les lumières de la ville scintillent, posées comme des guirlandes sur un ciel noir sans lune.

Jo tourne les talons, se bloque alors sur un vivarium impressionnant. Une tortue se traîne sous une lampe chauffante, dans un décor en plâtre moulé inspiré d’une mare.

Joannie y reste un long moment, semble même parler au reptile. Elle tente d’y passer un doigt.

Freddy s’approche. Il a fait tomber la veste. Ouvre le col. Il prend ses aises. Observe l’animal avec dédain :

– Un trésor de guerre, il ne commente pas plus.

Jo se plie pour le regarder de plus près. Elle observe la couleur rougeâtre qui grignote les tempes du reptile, son plastron de couleur jaune et sa carapace vert marron à brun.

– C’est une Tortue de Floride.

Freddy est surpris :

– Vous vous y connaissez en tortue ?

– Un peu…. Vous savez qu’elles peuvent vivre plus de cinquante ans ? Elles sont rares, interdites à la vente en France, souligne alors Joannie. Qui ne décolle pas ses yeux de la vitre. Elle en a même un léger frisson.

Freddy n’écoute plus. Il préfère se réfugier vers le bar calé dans une bibliothèque imposante. Il tire sur un levier, apparaît alors un frigidaire. Il y pioche une bouteille de champagne de grande marque qu’il avait – par anticipation – mise au frais.

– Je peux même vous dire qu’elle a vingt-trois ans, lance la belle.

Freddy ne relève pas, il déchire la robe en aluminium qui couvre le bouchon du péteux.

– Vingt-trois ans et deux mois….

L’autre s’énerve, n’arrive pas à démêler le fil du fer du bouchon. Ce pauvre idiot ne voit pas Joannie sortir un marteau de charpentier de son sac à main. L’outil est neuf.

– Vingt-trois ans, c’est justement à cette période que j’ai offert à mon mari cette tortue.

Le bouchon pète, une giclée de champagne part. Freddy scotché, vient de comprendre.

Jo est devant lui.

– Vous vous souvenez de ce que vous faisiez il y a six ans ? Vous aviez prêté de l’argent à mon mari. Il tardait à rembourser. Vous l’avez trouvé. Vous avez pris notre tortue et vous lui avez laissé une semaine pour « rassembler l’oseille ». Au passage, vous l’avez tellement tabassé avec ce même genre de marteau qu’il n’a pas survécu.

Freddy n’a pas le temps d’éviter le premier coup qui lui arrache la mâchoire, éclate une douzaine de dents et lui emporte la moitié du nez.

– Monsieur Freddy Marteau !

Le corps du pauvre type s’écroule lentement, d’un bloc. Le temps pour la belle de s’approcher et de s’acharner encore et encore.