» La viande des chiens, le sang des loups « 

La viande des chiens, le sang des loups de Misha Halden aux Éditions Fleuve noir



 » On était de retour à quelque-chose que je connaissais bien, les emmerdements.Ça m’avait manqué. »

T’es tranquille peinard chez toi et t’as une môme assez enragée qui débarque avec une espèce de chien de garde dans ta cabane. Ça craint, l’ambiance cocooning s’enflamme et ça dégénère très vite. Rory, tel un chien tente de défendre son territoire, et n’hésite pas à affronter les intrus.

« J’ai pris une claque. Pas forte, pas brutale; rien qu’un geste pour montrer qui frappait et qui fermait sa gueule. »
Cette môme c’est Lupa, femme-enfant, sauvage, mystérieuse, en fuite. Rory, lui, vit seul avec ses chats, il cultive ses légumes et sa misanthropie. Cette intrusion va mettre à mal sa tranquillité et bousculer son quotidien.

« Mes enfants étaient des tâches sur mes draps »
Mais va-t’il retrouver une once d’humanité pour comprendre et aider Lupa? Et va-t’il retrouver le chemin de l’écriture?
 » J’ai arrêter d’écrire parce que je voulais cracher entre les lignes, alors que tout ce qu’on me demandait c’était brosser tout le monde dans le sens du poil. »
Si tu t’aventures par ici, sache qu’en franchissant les portes de ce mâle assez vulgaire, tu entres dans l’antre du mal. T’es pas dans un conte de fée, t’es dans une histoire monstrueuse, cruelle, féroce, où se mêle une part de fantastique, qui donne un résultat plutôt étrange au final. Un voyage dans l’imaginaire noir.
J’avoue que même si je me suis attachée à Lupa la sauvageonne et à Rory ce rebelle, ce personnage haut en couleur, ce chien perdu sans collier, ce roman a très vite perdu mon intérêt. Le mélange des genres ne m’a pas conquise.
J’aime à penser qu’il a fait un mauvais rêve, un mauvais trip, face au désespoir de la page blanche. Oui en fait tout ça n’est peut-être qu’un mauvais rêve, où affluent les pires cauchemars. Allez-savoir…


Misha Halden partage son temps entre l’écriture et ses passions: l’histoire, les animaux, les jeux vidéo et les livres. Elle a écrit dans la veine noire imaginaire sous le nom de Justine Niogret pour lesquels elle a été primée: chien du heaume (Prix imaginaire, catégorie meilleur roman francophone; Grand prix de l’imaginaire, catégorie roman francophone) Mordre le bouclier ( prix européen Utopiales, Prix Elbakin) Mordred, Cœur de rouille et Gueule de truie. La viande des chiens, le sang des loups est sa première incursion dans la veine noire.
Je remercie les Édition Fleuve Noir pour cette lecture cauchemardesque.

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« Aussi noir que ton mensonge « 

Aussi noir que ton mensonge d’Antti Tuomainen aux éditions Fleuve Noir




« Lorsque l’on trouvait un point de départ, peu importe lequel, à un moment ou à un autre, le texte prenait le pouvoir et disait de lui-même ce qu’il avait à dire. « 



Janne Vuori, journaliste à Helsinki en Finlande s’interroge suite à la lecture d’un étrange email reçu. Il décide d’entreprendre une enquête d’investigation pour percer le mystère qui se cacherait derrière cette usine de Nickel.

Il n’est pas du style à faire les choses à moitié, et met comme à son habitude, tout son cœur à l’ouvrage au détriment de sa vie familiale qui du coup par à vau l’eau. À croire que c’est inscrit dans les gènes, l’incapacité à réussir sa vie de couple et de père, ayant lui-même grandit sans le sien parti un jour il y a 30 ans.
Dans cette froideur hivernale, malgré la blancheur du paysage, de sombres secrets vont se révéler sur cette usine, achetée 2 € et où le nickel se transforme en or, mais également sur son passé. Des liens dénoués s’entremêlent, le passé resurgit dans le présent, la lumière apparait dans cette sombre affaire.
Des choix s’imposeront quel qu’en soit le prix…

Ce roman est loin d’être glacial, cette plume Finlandaise que je découvre fut assez plaisante, même si le coté écologique et absence du père est un sujet assez récurent dans énormément de thrillers ces derniers temps. C’est tendance.
Avec une écriture fluide, une narration assez classique dans la veine des polars nordiques, l’auteur nous offre un roman engagé qui dénonce certaines actions catastrophiques pour la planète et tout ça pour du fric. Ce n’est pas le manteau blanc qui recouvre cette région qui évitera de découvrir  » les ordures » qu’elle nous cache. Il évoque également l’absence du père, l’addiction au travail qui engendre inévitablement des problèmes de couple.

Un roman au final qui mérite notre attention, un bon moment de lecture pour cet hiver qui approche à grands pas.

Antti Tuomainen
Antti Tuomainen n’en est pas à son coup d’essai, il est déjà l’auteur de plusieurs romans dont “La dernière pluie” qui a obtenu le Clue Award du meilleur roman finlandais en 2011. Après “Sombre est mon cœur” paru chez Fleuve en 2015, “Aussi noir que ton mensonge” est son cinquième roman, le troisième à paraitre chez Fleuve Éditions. Antti Tuomainen figure parmi les meilleurs auteurs de la littérature noire finlandaise.

Je remercie les Éditions fleuve pour cette sympathique découverte .

« De l’encre à la bobine »

« Miss Peregrine et les enfants Particuliers » Par Ransom Riggs et Tim Burton

Chronique particulière pour les enfants particuliers de Miss Peregrine

Comment découvrir un monde magique et retrouver son âme d’enfant pour un instant, une heure, un jour ou pour toujours?
Se plonger dans un beau livre, car faut le reconnaitre il est beau ce livre, normal c’est un livre magique, il renferme une histoire extraordinaire, l’histoire des enfants particuliers. Alors si toi aussi, tu as envie de rêver , accompagne-moi dans l’univers de Ransom Riggs et laisse toi porter par cette histoire très particulière avec des enfants féériques.

Ransom Riggs
Jacob a eu de la chance d’avoir un grand-père qui lui racontait de belles histoires et nous de la chance qu’il les partage avec nous. Ici pas de chasse au trésor, non ici on chasse les monstres, les sépulcreux…

Quand tu verras leurs tronches chez Tim Burton tu comprendras. Et puis ici c’est particulier, les enfants eux ne sont pas des monstres de foire malgré leurs super pouvoirs, et Miss Peregrine veille sur eux, avec ses yeux de faucon, rien ne lui échappe.Tu vas être surpris, c’est pas les enfants que tu t’attends à trouver,ceux-là ne sont pas issus d’une garderie mal fréquentée, non ceux-ci sont exceptionnels.


Et Miss Peregrine, leur gardienne a tout d’un ange y compris les ailes.
Ferme les yeux et imagine… Laisse toi porter par la magie, laisse tes rêves s’envoler vers l’orphelinat, découvre cet univers étrange et après ce voyage livresque retrouve une salle obscure pour terminer en image ce voyage fantastique.


Après le talent d’écriture de Ransom Riggs qui t’a déjà charmé, l’aventure se poursuit sur écran géant avec Tim Burton qui adapte à merveille ce conte fantastique. Tim excelle dans le domaine de l’adaptation. De l’encre à la bobine lui réussit à merveille et c’est pas Alice qui s’en plaindra.


La magie du cinéma te fait oublier tes 48 machins trucs, te revoilà gamine, les yeux grands ouverts, le cœur qui s’emballe, les émotions à fleurs de peau. Tu souris, tu t’émerveilles et oui c’est vrai tu connais l’histoire, tu l’as lu, mais comme t’es à nouveau une toute petite fille ça t’explose le cœur et t’oublies tout. T’as envie de les rejoindre ces enfants particuliers, t’as envie de remercier Ransom et Tim qui t’ont fait rêver chacun à leurs manières et t’ont fait vivre des moments merveilleux.


Tu l’auras compris ,quelle soit livresque ou cinématographique cette aventure je l’ai adoré .Les enfants particuliers et Miss Peregrine vont rejoindre Harry Potter et Arthur et les minimoy’s et feront à nouveau le bonheur de mômes un peu perdus dans l’espace temporel des 7 à 77 ans voir plus…..

La bande annonce ici 



Ransom Riggs vit aujourd’hui à Los Angeles. Il a obtenu des diplômes du Kenyon College et du département de cinéma et de télévision de l’Université du Sud. Il a réalisé plusieurs courts métrages couronnés de prix. Actuellement, il officie comme blogueur et écrivain voyageur. Miss Peregrine et les enfants particuliers est son premier roman. Ce roman a atteint la première place de la liste des best-sellers du New York Times dans la catégorie livres pour enfants et y resté en tout 63 semaines.

 

Ransom Riggs
Tim Burton est réalisateur, scénariste et producteur américain. Maître du fantastique, excellent conteur et graphiste d’exception, il a notamment signé la mise en scène de Beetlejuice, Batman, Edward aux mains d’argent, Sleepy Hollow, Big fish, Charlie et la chocolaterie, Alice au pays des merveilles. Johnny Depp est son acteur fétiche ainsi que son ex-compagne Helena Bonham Carter.
Tim Burton a également produit et rédigé le scénario de l’Étrange Noël de monsieur Jack, puis financé et coréalisé Les Noces Funébres.
L’adaptation du roman de Ransom Riggs, Les enfants particuliers lui tenait à coeur. Il revient sur cette étiquette de « particulier » que l’on nous colle souvent durant l’enfance:

 

 

Tim Burton
« -Les enfants n’oublient jamais vraiment ce sentiment de différence . Cela reste avec vous pour toujours. J’ai moi-même été désigné comme »Particulier » parce que j’adorais les films de monstres. Dans l’enfance on vit ce genre de chose, et parfois cela se prolonge même plus tard dans la vie. Beaucoup de gens le ressentent. » Tim burton  
De l’encre à la bobine, une merveille à lire et à voir pour vivre des moments fantastiques.

« Aux petits mots les grands remèdes « 

Aux petits mots les grands remèdes de Michaël Uras aux éditions Préludes

« – Je suis bibliothérapeute
-Vous réparez des livres ?
Je n’avais jamais entendu pareille réflexion mais, à bien y penser, elle était originale et drôle…
-Je répare les gens,avec des livres.
-Ah. « 


Alex exerce le métier de bibliothérapeute, et nous offre avec ce récit un bel aperçu de son métier encore trop méconnu en France.
Ces patients, de milieux sociaux différents, font appel à lui dans l’espoir d’aller mieux. À chaque patient, un auteur, un livre, une histoire en accord avec leurs maux. Une histoire pour mieux comprendre sa douleur, mieux vivre avec, l’accepter, la soigner. Des mots pour guérir les maux.


« La langue révélatrice de la pensée, est la mère de tous les maux. » Jian Zilong
Alex aime les livres à la folie.
« Mes yeux avaient la mauvaise habitude de chercher la bibliothèque dans toutes les habitations que je visitais. Les livres, leur disposition, leur état en disaient long sur leurs propriétaires. Combien d’habitations ne refermaient aucun livre? Aucune revue, même? Des lieux sans lecture, coupés de l’intelligence. »

Et de son coté, trouvera-t’il entre ces lignes, les solutions à ses propres problèmes?
« J’étais heureux parce qu’il me restait tant à lire, tant à apprendre sur les autres et sur moi, tant à côtoyer l’intelligence des auteurs et de leurs textes. Une œuvre en appelait une autre. Puits sans fond de la littérature. Mais un puits chaleureux, pas mortifère, rassurant parce qu’il contenait des trésors qui nous ramenaient à la surface. Les livres ne nous coupaient pas du monde en définitive, ils nous apprenaient à mieux l’appréhender. »

Voilà un roman qui va ravir plus d’un lecteur, de part son contenu où beaucoup se reconnaitront, et par sa force de persuasion pour ceux qui douteraient encore du pouvoir de la lecture.
Michaël Uras, avec une plume vive, légère, touchante, nous offre une plongée magique au milieu des mots. On s’y retrouve et on s’y sent bien, un peu comme si l’on était chez soi, dans sa bibliothèque en très bonne compagnie.
Connaissant mon addiction à la lecture, ma passion des mots, ma fièvre acheteuse malgré mes PAL conséquentes, je ne pouvais pas passer à coté de ce roman. Je fais partie de ces lectrices qui ont besoin des livres pour vivre mieux, une question de survie même. Chaque livre est un voyage, une parenthèse qui m’aide à avancer, à poursuivre ma route.


Aux petits mots les grands remèdes, un bien joli roman à mettre entre toutes les mains, à prescrire sans modération à tous lecteurs et aux non-lecteurs pourquoi pas …
Une lecture exaltante, qui donne de l’énergie, de l’espoir, du rêve, bourrée d’humour et de réflexions on ne peut plus cocasses sur nos contemporains.
Citations que je me permets de rajouter en parfaite harmonie avec ce roman de Michaël Uras :

 » Je ne suis jamais seule ni totalement abandonnée, du moment qu’il y a des livres. » : Madeleine Chapsal

 » Quand je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux. » Jules Renard
Michaël Uras est aujourd’hui professeur de lettres modernes. Il a publié deux autres romans:« Chercher Proust » qu’il me tarde de découvrir et « Nos souvenirs flottent dans une marre poisseuse »  un beau moment de lecture.


J’espère sincèrement croiser sa route un jour et papoter un long moment avec lui sur nos livres fétiches.

Michaël Uras


Je remercie l’auteur et les éditions Prélude pour cette prescription livresque délicieuse.

« La nuit des chats bottés »

La nuit des chats bottés de Frédéric H.Fajardie aux Éditions de La Table Ronde
Collection La Petite Vermillon

« La vie est une opération de commando. C’est une razzia sur l’amour, l’amitié, la tendresse, la bagarre, le pouvoir … »
Jeanne, une jeune femme mélancolique a bien failli attérir dans la rubrique ‘Faits divers ‘ mais sa rencontre avec Stéphan et Paul va la conduire vers une aventure surprenante qui fera peut-être bien la Une de nombreux journaux.

 » Mais ce qui est sûr, c’est que cette affaire me plaît. Ces types là ne sont pas ordinaires. »
Qui n’a jamais rêvé  de faire table rase de son passé ? de régler ses comptes ? Et si deux chats bottés s’en chargeaient pour vous ? Les justiciers masqués jouent au chat et à la souris avec les poulets et mettent le feu à la ville. Ça ne ronronne pas, ça explose, toutes griffes dehors.

Chez la flicaille, c’est la grisaille, ils en ont marre de cette bataille.
« Mettez le feu au cul de vos flics, c’est tout ce qu’on vous demande. »
La hierarchie s’impatiente.
La guerre est déclarée, les chats bottés offrent une belle revanche posthume au père de Jeanne.


Une fois de plus, je craque pour la couv’, le titre et je découvre une perle de la littérature.
Grâce à cette réédition que nous offre La Table Ronde magnifiquement illustrée par Aline Zalko, je fais connaissance avec la plume de Frédéric H.Fajardie. Direct j’accroche au style et je dévore d’une traite ce néo-polar. Je tombe sous le charme de ces bandits de grands chemins, ces chats bottés extraordinairement attachants comme tout bon chat qui se respecte. Une verve excellente, un récit original ,un conte pour adulte rebelle avec ce coté anarchiste qui n’est pas pour me déplaire bien au contraire.
Comme dirait Charlie Hebdo: »Fajardie avait du style, parlait franc, se fâchait rouge, écrivait clair. »
Frédéric H.Fajardie (1947-2008) nous laisse une soixantaine de romans (25 titres ont paru aux Éditions de La Table Ronde) et pas loin de trois cents nouvelles. Un auteur beaucoup trop méconnu au regard de son œuvre.
Je compte sur vous pour lui faire une place dans votre bibliothèque ,il le mérite amplement.Et ces rééditions sont de vraies merveilles, jugez-vous même.


Des sons qui se sont imposés d’eux-même pendant ma lecture :
Faits divers de Telephone (en écoute ici)
Utopia de Bernard Lavilliers (en écoute ici)
Antisocial de Trust (En écoute ici)
Et une lecture indispensable à tous ceux qui ont aimé « Travailler tue » d’Yvan Robin (Ma chronique ici) Faites-moi confiance.
Merci aux Éditions de La Table Ronde pour cette découverte qui m’a absolument conquise.

« Cinquième nouvelle anonyme « 

Hello la compagnie , c’est l’heure de l’apéro mais aussi de notre rendez-vous pour notre trophée de nouvelles anonymes, la cinquième vous attend dès à présent …(5/27)

Télécharger en pdf ici 


Ou lisez ci-dessous , c’est vous qui décidez . Bonne soirée et bonne lecture .

« Ascension  »

Ses mains frôlent le lichen et l’abrasion sèche de la roche.
La marcheuse respire par goulées lentes, d’une profondeur calculée, et les crampons usés de ses chaussures se verrouillent à la pierre noire. Ce sont de bonnes chaussures, confortables et renforcées de cuir et le poids de la marcheuse porte d’un côté puis de l’autre, un roulement tranquille qui épouse le moindre écueil. Qui fait fi de la fatigue. Des strates survolées.
À y regarder, les efforts de la marcheuse paraissent faciles, paraissent calmes et mesurés parce que son corps tout entier est taillé par le mouvement à tel point que l’effort nimbe sa silhouette d’une sorte d’assurance paisible, et pourtant son regard pâle oscille parfois, se détache du chemin pierreux pour épouser le vide, la pente brisée qui dégringole jusqu’à la vallée, et tout ce qui est laissé derrière.
Ces œillades furtives qui tournent le visage de la marcheuse vers le soleil dévoilent une peau hâlée et des tempes luisantes. Les cheveux sont blonds vénitiens, noués en une longue natte qui vient s’ébattre sur les poches du sac de randonnée qu’elle transporte sur son dos et il arrive aussi qu’un pendentif de bois sculpté, ficelé par une cordelette de cuir sombre s’échappe du col de son T-shirt. Le grigri est replacé dans le creux lisse qui sépare ses deux seins aussi souvent qu’il le faut.
Dans le sillage de la marcheuse, dans son ombre, suit un homme grand et noueux. Sa face est tannée et ses yeux sont noirs et plissés et pleins d’appréhension et une cicatrice lui strie le mollet gauche et vient s’enrouler autour du genou en une boursouflure blafarde. L’homme est plus jeune qu’il n’en a l’air et en cherchant bien, en dépit des stigmates et de la préoccupation, en dépit des rides prématurées, il y a des signes qui laissent penser qu’il n’a pas encore eu quarante ans.
À voix haute l’homme dit nous ferons halte un peu plus loin lorsque nous aurons franchi cette crête devant nous ferons halte il y aura de l’eau et nous nous reposerons un peu avant de poursuivre et la marcheuse ne répond rien mais elle acquiesce imperceptiblement, pour ne pas que son rythme lui échappe. La voix de l’homme est sèche et tremblante et elle semble grésiller dans la lumière, dans la chaleur frémissante qui imbibe les pierres.
Lorsqu’ils débouchent sur la première pâture l’horizon s’écartèle devant eux, entre les pics qui s’érigent tout autour, coiffés de nuages et d’une glace qui ne fond jamais, et à cet instant, parce que cela s’y prête, parce que l’air est pur et qu’ils voient très loin, la marcheuse et l’homme prennent simultanément une grande inspiration. Plus loin, il y a un ruisseau qui scintille. Ils marchent jusqu’aux galets lustrés sans rien changer à l’ordre, elle devant, toujours, et lui derrière.
La marcheuse se déhanche et se débarrasse de son sac dans l’herbe où elle s’accroupit pour puiser l’eau claire, la porter jusqu’à sa bouche ruisselante, en asperger la moiteur de sa nuque et l’homme se tient un peu plus loin pour l’observer, pour écouter ses aspirations sans gêne, et il attend que la marcheuse ait fini de boire pour se désaltérer à son tour.
Au-dessus, le ciel est d’un bleu impeccable.
Les bulles surgissent en babillant depuis le goulot de la gourde immergée que l’homme tient sous la surface, mais pas un seul instant il ne quitte la marcheuse du regard. Il y a de l’eau là-haut fait l’homme ne sois pas inquiète si je remplis la gourde maintenant c’est seulement pour la route qui reste si tu as soif il suffira de me le dire.
La marcheuse pose sur lui un regard égal et quelques mots lui échappent pour la première fois depuis qu’ils ont commencé à marcher. Je ne sais pas où nous allons il y a un chalet là-haut demande-t-elle et sa voix est grave et belle et l’homme regrette qu’elle n’ait pas parlé davantage sur le chemin qui a précédé.
Oui confirme l’homme oui c’est un chalet et ce faisant il réajuste la bandoulière de la carabine qu’il trimballe sur son épaule. La marcheuse baisse les yeux à cet instant, comme par pudeur, comme pour ne pas voir le confort ou l’inconfort avec lequel la carabine est portée. Ils attendent ensuite en silence près du ruisseau qui susurre.
L’homme avise la vallée mais aussi parfois la marcheuse qui se tient prostrée dans l’herbe, et il se fait la réflexion que l’immobilité ne lui sied pas du tout, avec ces guibolles dégingandées dont elle n’a pas l’air de savoir quoi faire elle ressemble à un oiseau brisé, un rapace auquel on aurait interdit le ciel. Le regard de l’homme oscille entre la marcheuse et le panorama, la fumée lointaine dont ils aperçoivent les minuscules panaches, sans vraiment savoir quel spectacle le désole davantage.
Lorsque plusieurs minutes se sont écoulées de cette manière l’homme farfouille dans sa besace d’où il extirpe deux gâteaux secs mouchetés de raisins de Corinthe. Il place l’un des biscuits dans sa propre bouche avant de lancer l’autre en cloche, en direction de la marcheuse.
J’aimerais arriver là-haut avant la nuit annonce-t-il pendant qu’elle mange quand tu auras fini il faudra que l’on reparte et l’homme se surprend à espérer que la marcheuse lui réponde encore, lui adresse ne serait-ce qu’un seul mot mais son souhait est crucifié par les secondes qui suivent et le clapotis dérisoire de l’eau.
Ils laissent le ruisseau derrière eux et la marcheuse déploie ses longues jambes et prend docilement la position de tête, comme l’homme le lui avait demandé au tout début, avant même qu’ils n’entament l’ascension. Aux plantes grasses du pâturage, à l’horizon immense et bleu succède l’ombre d’une grande sapinière, des troncs violacés et très droits qui dégorgent de la senteur de la résine.
Ils cheminent ainsi durant de très longues heures sans pause et sans paroles, malgré ces bois resserrés tout autour d’eux, parce qu’il n’y a qu’un seul chemin et qu’une seule montagne et qu’ils ne risquent pas de se perdre.
Peu avant la seconde pâture, la marcheuse s’arrête brusquement et son corps semble se tendre vers l’avant et son poids bascule sur ses cuisses et au même instant un raclement, la rumeur d’un déplacement furtif se fait entendre plus loin à l’orée de la forêt de conifères. La marcheuse s’accroupit et l’homme suit son exemple et ils attendent.
Quand les bruits recommencent l’homme semble hésiter puis il esquisse un geste pour signifier qu’il leur faut rapidement quitter le chemin et ils s’avancent courbés, cassés en deux entre les arbres à la perpendiculaire du sentier. Ils finissent par s’abriter sous un amas de roches fissurées, couverts de grandes nappes de sphaigne en fleur, et l’homme porte désormais la carabine dans sa main et ses yeux vont et viennent entre les frondaisons les plus basses qui s’agitent, qui balayent l’air plus frais, plus humide qui est exhalé par le lit d’aiguilles de la sapinière.
Pendant longtemps ils guettent après les bruissements, après le moindre craquement de branche et les sons se rapprochent et s’éloignent comme si quelqu’un tournait autour d’eux et ils ont le temps de s’imaginer toutes sortes de choses. L’homme transpire abondamment, couché un peu plus bas que les rochers, pour pouvoir surveiller à la fois la marcheuse et les bois qui bordent le chemin.
Il vient enfin un son mat bien plus proche que les autres et l’homme épaule vivement la carabine et puis le vent tourne et ils flairent enfin l’odeur du bouc et avisent sa forme noire et velue, ses grandes cornes recourbées et son arrière-train cagneux qui disparaît avec fracas dans la pente boisée. L’homme se redresse et souffle et se passe la main sur les yeux.
Au bout d’un moment, sans regarder la marcheuse et sur un ton auquel affleure le reproche l’homme dit personne ne vient jamais ici personne sauf moi il ne faut pas que tu aies peur comme ça tu m’as fait douter mais ici c’est paisible bien plus paisible qu’en bas, et pour toute réponse la marcheuse se contente de fixer gravement la carabine que l’homme tient dans sa main.
Ils traversent la seconde pâture et le sentier serpente ensuite vers les hauteurs parmi de grandes touffes d’achillées avant de rejoindre une nouvelle forêt, et cette fois ils aperçoivent de nombreux rochers parmi les arbres, qui découpent la zone d’éboulis et de ravins. À l’ouest le soleil décline déjà, chute avec lenteur comme un débris flamboyant pourrait chuter du ciel.
Tandis que rougeoient les pics lointains et les neiges éternelles, ils contournent une petite cascade qui tambourine à quelques mètres du chemin et poursuivent ensuite l’ascension parmi des arbres dont certains sont mourants, dont certains sont morts et dépourvus d’écorce et leurs troncs sont comme des sculptures pâles et lisses dans la pénombre.
On a pris du retard avec le bouc fait l’homme en plissant le front et en parlant fort pour que la marcheuse -qui a pris un peu d’avance puisse l’entendre. La dernière partie du chemin est plus difficile alors je crois que ça vaudrait mieux si on passait la nuit à la belle étoile et qu’on continue demain quand on sera reposés et qu’on y verra plus clair. La marcheuse ne répond rien et l’homme se mord les lèvres jusqu’à s’en arracher la peau.
Plus tard, ils atteignent le haut d’une crête et quittent tout à coup l’obscurcissement de la forêt et la marcheuse cligne des yeux et il lui échappe un soupir sidéré face au panorama immense qui baille devant eux, tout pourléché d’ombres et de lumière. L’homme désigne un enchevêtrement de roc qui se dresse non loin, patiné par les tempêtes et cerclé de pimprenelle et dont le profil pourra les protéger du vent.
La marcheuse et l’homme se délestent de leurs fardeaux et boivent tour à tour un peu d’eau dans la gourde et rapidement un petit feu éclot près d’eux, sur la pierre. Tandis que l’homme effectue des allers-retours chargé de branches et de brindilles, la marcheuse s’installe avec le dos contre la saillie et elle déballe son tapis de sol et extirpe une couverture tartan de son sac et ses gestes sont incertains et ses yeux sont troubles et insondables.
Ils mangent le peu de nourriture dont ils disposent, des gâteaux secs et une pomme fendue en deux par l’homme ainsi qu’une part de soupe en brique qu’ils réchauffent dans l’une des casseroles noircies de la marcheuse et la nuit achève de se déposer sur eux comme un grand tissu étoilé.
À leurs pieds se déroule à présent la noirceur de la vallée et au-delà ils voient bien davantage qu’ils ne le voudraient sans doute, un horizon opaque et constellé où brille l’éclat lointain des incendies. En bas il y a des villes qui brûlent et la rumeur fébrile de la panique qui déferle, qui reflue parfois même jusqu’à la montagne, jusqu’à étreindre leurs ventres durs. Les pupilles de l’homme courent sur les flammes distantes comme deux choses affamées et peu à peu son âme s’emplit d’étrangeté et d’une mélancolie familière.
L’homme dit je crois que ce monde est en train de prendre fin et la marcheuse ne répond rien, alors l’homme baisse les yeux et regarde ses mains, ce sont de grandes mains avec de longs doigts fins, et il murmure j’ai si mal pour ce monde tu sais c’est un mal que je porte depuis si longtemps et ses yeux s’emplissent d’humidité et sa bouche se tord pour accommoder la misère qu’il prononce.
La marcheuse abandonne un instant le gouffre et les brasiers pour fixer l’homme et sa peine et la carabine qui est posée en travers de ses genoux. L’homme se fait la réflexion que depuis le début, depuis le tout début la respiration de la marcheuse n’a jamais cessé d’enfler calmement et il constate qu’il ne parvient pas à soutenir son regard davantage qu’il ne peut endurer le spectacle du feu.
L’obscurité se peuple de la stridence des oiseaux de nuit et des craquements qui naissent de la dévoration du feu et lorsque la marcheuse ferme les yeux et finit par s’endormir cela surprend l’homme, et celui-ci guette longtemps pour s’assurer qu’il ne s’agit pas d’une ruse, et ce faisant il entrecoupe ses propres somnolences par l’entretien du feu.
Au-dessus d’eux, les astres tournoient.
Un peu avant l’aube, l’homme vide sa gourde dans la petite casserole qu’il cale entre deux pierres carbonisées et il se lève ensuite et déplie ses jointures endolories qui craquent de n’avoir pas bougé de la nuit. Le soleil irradie de l’autre côté du pic et l’air est froid mais la lumière inonde, suffisamment pour que l’homme puisse errer un temps sur la pâture et y cueillir une poignée d’herbes à infuser et ses doigts s’engourdissent dans la rosée du matin.
À son retour la marcheuse remue sous sa couverture et l’homme ravive les braises d’une brassée de petit bois avant de verser la tisane chaude dans la timbale en aluminium qui s’imbrique sous sa gourde. L’homme offre la timbale fumante à la marcheuse et pose la carabine dans le gazon et agace le feu sans jamais lever la tête, comme si un grand poids pesait sur ses épaules.
Je suis désolé d’avoir tué ton chien bredouille l’homme un peu abruptement et ensuite il se relève et passe la bandoulière de la carabine et part uriner à l’orée des bois. La marcheuse guette tandis que l’homme s’éloigne et finit d’avaler la tisane et s’étire longuement avant de remballer ses affaires de couchage.
Après la troisième pâture le paysage devient de plus en plus accidenté, et le chemin serpente sur la pierre de la montagne qui est éclaboussée parfois par l’eau glaciale des torrents. Les arbres se font rares, il ne pousse plus ici et là qu’une poignée de plantes grasses qui se tassent dans les cuvettes et les creux des rochers.
L’homme dit je vais passer devant maintenant on arrive au plus dur et je ne voudrais pas que tu glisses ou que tu te trompes de chemin on va monter encore un peu puis ça redescendra et on arrivera au chalet. D’accord fait la marcheuse et l’homme esquisse un sourire minuscule parce qu’il sent s’alléger un instant le poids effroyable de sa solitude.
Ils avancent ensuite sur une succession de corniches qui sont offertes au vent et le pic autour duquel ils cheminent est baigné d’une lumière étrange et la vallée baille à leur droite, cintrée de roc comme les rebords d’une large blessure. Du pied ils foulent le sentier étroit et de temps en temps le crottin des boucs sauvages s’écrase sous le caoutchouc de leurs crampons.
Au début, en dépit des appuis incertains, l’homme jette de nombreux regards derrière lui, surveillant la marcheuse du coin de l’œil, épiant son allure au cas où elle voudrait profiter de son inattention pour essayer de lui fausser compagnie, mais petit à petit il prend confiance et apprend à se contenter des halètements et de la rocaille dérangée.
Il leur suffit d’une heure pour dompter l’escarpement et au point culminant, la sente à chèvres décroche subitement pour s’enfoncer entre une concrétion de saillies grisâtres. En contrebas ils retrouvent la coiffe ébouriffée des sapins, et au loin un espace dégagé et un toit de lauze taillé dans un schiste sombre. L’homme dévisage la marcheuse et sa sueur et ses cernes et il se figure qu’elle n’a pas dû dormir bien davantage que lui.
Bientôt, ils abandonnent les roches et les courants d’air gelés qui bruissent en altitude. Sur la dernière portion ils cheminent presque de front, descendent entre les arbres puis s’avancent sur la prairie en esquivant de grosses mottes d’un nard raide et jauni. Près du chalet coule un énième ru vivace qui se déverse dans un grand bassin de granit. Un peu plus loin, une petite turbine fredonne dans le courant.
L’homme pousse la porte du chalet et ils entrent et la marcheuse remarque tout d’abord l’odeur, un parfum qui n’est pas désagréable mais qui imprègne jusqu’aux madriers d’épicéa, jusqu’aux murs de mélèze. C’est une senteur légèrement âcre qui dit le temps passé par un homme au même endroit, qui attribue l’espace et le découpe aussi, de manière aussi franche que le tranchant d’un couteau.
Il n’y a qu’une seule pièce bien agencée, avec une lourde table carrée au centre et un petit lit dans l’alcôve près de la cheminée, et beaucoup d’étagères et de livres en pagaille. Des bouquets d’herbes séchées pendent aux poutres et autour des fenêtres et il y a aussi un jambon accroché dans un coin et une ribambelle de saucissons secs et ratatinés. La marcheuse pose son sac à côté de la porte d’entrée et s’étreint le corps comme si elle ne savait pas quoi en faire.
Je vais faire du café dit l’homme et après je crois que je dormirai un peu si cela ne te dérange pas est-ce que tu veux du café et la marcheuse acquiesce et s’installe à la table où elle suit du bout du doigt les traces de brûlure qui sont gravés dans les planches de pin épais pendant que l’homme pose la carabine contre le mur près du lit et met une bouilloire d’eau à chauffer sur le réchaud à gaz de la cuisine.
La cafetière infuse sur la table et une vapeur odorante se dégage du breuvage et se condense sur les vitres et pour la première fois l’homme fixe la marcheuse droit dans ses yeux pâles. Est-ce que tu as déjà eu l’impression que ta vie t’avait échappé demande-t-il parce que moi je crois que ça m’est arrivé il y a longtemps et la marcheuse le dévisage longuement et lui rend son regard mais sa bouche demeure muette et mutine.
L’homme verse ensuite le café avec une attention méticuleuse et le liquide noir s’écoule et tourbillonne dans deux bols de grès clair et puis l’homme ramène quelques gâteaux à tremper et il dit je les fais moi-même je fais beaucoup de choses moi-même et la marcheuse mange et boit et ses yeux divaguent autour d’elle, sur les dessins au fusain et les bibelots de bois sculptés.
Je n’aurais pas dû prendre la carabine en partant, finit par dire l’homme, et je me demande si on s’était juste croisés comme ça on aurait peut-être discuté et tu serais peut-être venue de toi-même mais c’est compliqué maintenant tout le monde a peur et ceux qui ont une arme ils la prennent mais ne t’inquiète pas je ne te veux pas de mal je ne sais pas ce que je veux.
Le silence qui suit est si lourd et si parlant que cela courbe l’homme jusqu’à ce que son front touche presque la table et il frémit de honte et de peine avant de se redresser très lentement, et il reste un temps les bras ballants, la mine confuse. Il se traîne enfin en direction du lit où il s’allonge tout habillé sur les draps suiffeux et l’homme retire ses chaussures avec une grande lassitude et ferme les yeux. Il murmure je ne sais pas ce qui m’a pris je ne voulais pas être seul voilà tout je suis désolé.
L’homme met très longtemps à s’endormir et en attendant la marcheuse égraine les minutes comme les perles d’un chapelet et elle s’imprègne des odeurs inconnues et écoute enfler le souffle de l’homme qui se rallonge et elle fait tout cela sans remuer, sans jamais bouger du banc où elle se trouve assise.
Vers midi, la marcheuse se lève et fait trois pas en direction du lit, vers l’endroit où l’odeur de l’homme est la plus forte et elle s’empare de la carabine qui repose contre le mur. La marcheuse regarde ensuite l’homme qui dort, le détaille durant un bon moment avant que ses doigts ne courent jusqu’au levier de la culasse, et ne l’actionnent. Elle met ensuite l’homme en joue ce qui est une chose facile parce que l’homme est immobile et très près d’elle, et lorsque le front de l’homme est au milieu de sa mire la marcheuse expire lentement et appuie sur la détente.
Après le vacarme de la détonation, elle repose la carabine près du lit et se rend compte que ses mains tremblent et que sa bouche est sèche et qu’elle ne sait pas encore où elle ira, ni ce qu’elle fera. Le soleil l’éblouit lorsqu’elle quitte le chalet pour aller s’asseoir près du ruisseau dont elle n’entend plus qu’à peine le murmure à cause de ses oreilles qui sifflent et la marcheuse retire ses lourdes chaussures sans même y penser, comme si elle n’était plus tout à fait elle-même.
Au-dessus, un panache blanc est emprisonné par le pic et le vent tiraille pour l’en arracher. La marcheuse remue ses orteils et sent couler l’eau gelée, sur eux et entre eux, et elle y frotte aussi ses ongles et soupire en avisant le ciel et se demande si la solitude de l’homme était aussi grande que la sienne.
Ses mains triturent ensuite le barbe-bouc lustré et s’y emmêlent et la marcheuse avise la vallée et le monde mourant qui s’étale au-delà et se dit que peut-être elle ne redescendra jamais.

 » Un coeur sombre « 

Un cœur sombre de R.J.Ellory aux éditions Sonatine


 » Il y a un inconnu dans mon cœur . Il y est arrivé sans y être invité. Je voudrais qu’il s’en aille mais je sais qu’il ne le fera pas. « 

Le cœur , organe indispensable à toute vie, mais selon l’individu qui l’anime pourra s’avérer de nature différente .

Si tu t’aventures au cœur  de cette histoire, attends toi à de nombreuses rencontres. Tu risques de croiser du cœur  de flic pourri, du cœur  de boeuf carotte, du cœur  de voyou, du cœur  de traitre.  Et au cours de l’histoire lors d’une fusillade ,tu trembleras pour ce petit cœur  qui bat encore, faiblement…mais encore.

« Je suis différent de tous ces gens qui m’entourent, et les choses vont s’arranger. Peut-être pas aujourd’hui,ni demain mais bientôt. Ça va s’arranger, et je me tirerai d’ici. Ce n’est pas ma vie , c’est une escale un arrêt de bus, rien de plus. »

Certains ont trop joué à cœur  et tentent de piquer la caisse pour effacer l’ardoise, mais pour réussir faudra pas rester sur le carreau…

« Le jeu est lancé et -comme toujours- si vous inventiez les règles, vous augmentiez vos chances. « 

Mon cœur de lectrice explose, à bout de souffle, sans aucun répit, entre deux pages il se balance, d’un coté haine, d’un coté aime. Je frôles l’arrêt cardiaque et un électrochoc m’améne à la page suivante.


« Dépêche-toi de vivre, ou dépêche-toi de mourir… »

Du coup ça pique votre curiosité? Déjà trés envie de vous plonger au coeur l’intrigue?  En plein cœur  de la tourmente au coté de Madigan, le mec au cœur  sombre. Et vous faites bien. Ne resistez pas à cette tentation du mâle…

R.J.Ellory a fait battre mon cœur  avec son dernier roman d’une noirceur absolue. Neuviéme livre écrit pour l’auteur et troisième livre lu de mon coté, l’avantage c’est qu’il m’en reste à découvrir ça limite les frustrations, les attentes trop longues entre deux sorties littéraires.

Un cœur  sombre surpasse Les anges de New-York et se place au sommet de mon podium. C’est noir, brutal, violent, surprenant, envoûtant. Ça te met la tête  à l’envers, ça t’éclate le cœur  et de suite t’as le béguin. C’est mal d’aimer ce mâle mais c’est sans compter sur la plume d’Ellory, qui réussit à faire naître en toi une certaine empathie pour cet antihéros qui ne va pourtant pas t’épargner coté créve-cœur .

« Comme quand vous faites souffrir quelqu’un, vous lui donnez le pouvoir de vous voler vos rêves et au bout du compte il ne reste que les cauchemars. »

Hypnotisée, je l’ai dévoré et je l’ai  terminé, rassasiée . Une douce saveur de bonheur plane sur mon cœur  et c’est illuminé qu’il restera. Entre le coup de cœur et le coup de foudre mon cœur  bat à l’unisson et fidéle je resterai à l’auteur .


Roger Jon Ellory, écrivain britannique, auteur de romans policiers et de thriller, mais aussi guitariste dans son groupe de blues « The whiskey Poets », j’espère avoir un jour le plaisir de l’entendre en live . En écoute ici


Merci aux éditions Sonatine pour cette excellente lecture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Quatrième nouvelle anonyme « 

Hello les amis , il est 13 h , la messe est dites , le repas fini, il est temps de vous donner un peu de nouvelle anonyme. Voici celle d’aujourd’hui (4/27) 


Télécharger en pdf ici

Ou lisez ci dessous,c’est comme vous voulez …Bonne lecture et bon Dimanche.

 » La Mérule »

Punaisée au mur, au-dessus de mon lit, une carte postale.
Une vue panoramique de Laguna Beach au coucher du soleil. Elle est pas signée, mais je sais bien qui me l’a envoyée. Une sacrée salope.
Il y a juste mon nom et ma nouvelle adresse pour dix piges. Sébastien Ramilet Prison Bonne-Nouvelle 169, boulevard de l’Europe 76000 Rouen.
Je voudrais bien savoir quel est l’enfoiré qu’a eu l’idée d’appeler cette taule « Bonne Nouvelle »…
Y’a tellement de cinglés ici que je sais pas si je sortirai vivant un jour, mais si j’y arrive, sûr que je partirai au soleil, loin de la Normandie et que jamais j’y refoutrai les pieds. J’y suis né et faut croire que je fais pas partie de ces ruraux accrochés à leur terroir comme des clébards à leur maître.

Je vous donnerai pas le nom du village, ça vous dirait rien. Un lieu-dit perdu entre rien et rien. Si des gens s’y arrêtent, c’est soit qu’ils tombent en panne, soit qu’ils sont perdus, voyez ?
Des fois, j’essaye de savoir quand tout a commencé à merder pour David et moi, l’instant exact où c’est parti en couille, et pis j’en arrive à la conclusion que dès le départ, c’était foutu.
Certains fils de putes naissent en Amérique avec une cuillère en argent dans la bouche et ben, David et moi, on était nés en Normandie avec l’ennui comme cadeau de baptême…
« Le bocage normand » que certains appellent ça romantiquement. Mon cul, ouais ! Le seul coin de France où de l’instant où t’apprends à marcher jusqu’à ce que tu crèves, ça se passe dans la gadoue.
Quand j’entends ces cons de Stone et Charden vanter les mérites de la région, j’ai envie de leur exploser la tronche. Le bocage, faut savoir la réalité ; il y pleut autant qu’un million de vaches qui pissent. À te changer le sang en eau.

La première fois qu’on avait essayé d’en partir avec David, on avait cinq ans. Un soir, après l’école, je lui avais dit, viens, je sais comment on va en Amérique ! J’avais tout prévu, pris des provisions dans mon cartable, des allumettes et une lampe torche. Pour une fois, il faisait beau. Il a pas hésité longtemps et on est partis à l’aventure au bout de la rue.
Les gendarmes nous ont retrouvés le lendemain à trois kilomètres du bled, couchés dans l’ancienne cidrerie. On croyait être presque arrivés pourtant…
Les gendarmes, ça les avait fait marrer notre histoire, mais nos parents, moins.
Les vraies tartes normandes, faut les avoir goûtées pour les apprécier. Elles te laissent des bleus et t’apprennent qu’il faut pas trop t’éloigner du droit chemin.
Après cette évasion ratée, on a appris la patience, car cette putain d’envie d’Amérique, ça nous a jamais lâchés.
À la maison, c’était pas trop l’éclate. Ça rancoeurait pas mal, ça commérait beaucoup. Fallait bien que nos vieux passent le temps entre deux averses.
Nos familles, elles étaient tellement ancrées dans le bocage depuis des lustres que c’était de la boue qui coulait dans leurs veines.
Ils étaient au courant de toutes les vieilles haines, des cocufiages et des fortunes pas très claires amassées par certains pendant la guerre. Nous, évidemment, on avait les oreilles qui traînaient avec David, on comprenait pas tout, juste que nos aïeux s’étaient mal démerdés et que c’était plus facile pour la famille de transformer un ratage en fierté. Quand la gnôle tombait dru dans les verres, ça ressassait, ça dégoisait, ça vomissait sa bile.
En attendant, David et moi, on était habillés comme des clodos à l’école et en plus, fallait s’estimer heureux. J’ai jamais pu leur pardonner ça à mes vieux et quand j’y repense, ça me fout vraiment la haine.
Notre univers, avant qu’on puisse s’arracher, c’était l’école, la pluie et la téloche.
Quand y’avait une éclaircie et qu’on pouvait crapahuter dehors, c’était pas pour faire des herbiers, mais des conneries comme attaquer les vaches au lance-pierres, ces réservoirs à merde stupides.
On attaquait toujours celles de mon voisin, Germain Langlois. On avait un contentieux avec lui, depuis longtemps. Il nous avait foutu dans la merde en allant fayoter à nos parents les conneries qu’on faisait. Il était pourri jusqu’à l’os, une véritable ordure que tout le monde craignait. Il avait entourloupé tout le monde au bled, mais y’avait omerta.
Le pire qu’il ait fait dans le genre escroquerie, c’est dans la vente immobilière. On avait dans les quatorze ans quand c’est arrivé. Il avait vendu une longère à un Parisien qui voulait se retirer tranquille au village pour passer une retraite peinarde.
Tout le monde savait que la baraque valait pas un clou, rongée par la mérule, ce champignon qui te gangrène une maison patiemment, silencieusement, mais personne a rien dit, même pas l’agent immobilier.
On n’aimait pas les étrangers par ici, surtout s’ils étaient Parisiens et qu’ils roulaient en Jaguar.
Le Germain avait embauché des cousins pour faire une belle remise en état à grands coups d’enduit et de rafistolages pour dissimuler l’état de la maison.
L’expert, le notaire, tout le monde était dans le coup pour entuber l’étranger.
On l’aimait bien nous le Parisien. Monsieur Tellier qu’il s’appelait. Il nous avait vu zoner et nous avait proposé de tondre sa pelouse, faire ses courses, de petites corvées qu’il nous payait bien. Parfois, il nous invitait à l’apéro et il nous racontait ses voyages en Amérique. Un chouette bonhomme, vraiment.
L’été d’après, il était mort enseveli sous la baraque.
Tout le monde a ricané. L’affaire a été classée et le Germain a racheté son terrain pour que dalle.
Ça avait occupé les conversations des habitants pendant des mois et ça suffisait à la vie culturelle locale.
Nous, on s’est mis à tous les détester au village, mais notre haine s’est cristallisée sur le Germain qu’on a rebaptisé La Mérule.
Il était pourri de l’intérieur, dans tous les sens du terme. Une ordure.
Il vivait comme un clodo dans son bouge même si une rumeur persistante disait qu’il était riche comme Crésus.

On a continué de pousser entre l’ennui et la pluie et on a commencé à toucher à l’alcool et à la fumette pour s’évader.
Je suis rentré en apprentissage chez Renart et Fils, le garage du village. Mon père a dit au vieux de m’en faire chier et l’autre a été trop content d’obéir impunément.
Toutes les pires merdes à faire, c’était pour moi et l’atelier était pas chauffé. Heureusement, dans ma tête, j’étais loin parfois, au chaud sur la plage de Venice. J’essayais de mettre des thunes de côté, mais le peu que je gagnais partait dans la défonce. David s’est fait virer du lycée agricole et son père l’a obligé à bosser à la ferme.
À dix-huit ans, on n’avait toujours pas quitté notre province, faute de moyens.
Notre échappatoire, c’était d’aller fumer et boire dans l’ancienne cidrerie.
Cette ruine, c’était notre royaume. On faisait des barbecues dans les gravats, on taguait les bouts de mur encore debout. Personne venait nous faire chier à part les gendarmes une fois de temps en temps. Ça leur durait une semaine ou deux et puis, ils nous lâchaient.
En attendant, on allait se garer sous le pont de la nationale et à part déglinguer des packs de bières, on s’occupait intelligemment.
On mettait le chauffage à fond et on apprenait des passages entiers du Guide du Routard Californie. On répétait aussi des leçons d’anglais enregistrées, mais on n’était pas trop au point, d’autant que depuis peu, on avait trouvé un nouveau hobby : Marie, la petite nièce de La Mérule.
On la calculait plus depuis un bail, elle était vraiment trop louche, mais un jour qu’elle nous avait vus passer en caisse, elle nous avait fait de grands signes pour qu’on s’arrête.
– Vous faites quoi ? qu’elle avait demandé.
– On fait un tour, c’est tout, avait dit David.
Elle était montée et David m’avait fait un clin d’œil. Il avait une idée derrière la tête.
Arrivés sous le pont et on avait roulé un joint, bien chargé. On se doutait qu’elle avait jamais fumé alors on lui a proposé de tirer quelques lattes et de boire un peu de whisky. Ça l’a un peu détraquée et nous on commençait à être bien chauds. David est passé sur le siège arrière. Elle était un peu à la masse, mais elle avait l’air d’être consentante. Je me suis replongé dans le Guide du Routard. Hollywood. Mulholand Drive. Malibu. J’avais du mal à me concentrer avec les bruits de succion à l’arrière. À un moment, David a dit :
– Je veux bien te baiser si Seb peut aussi…
Elle a un peu râlé, mais après quelques gorgées de whisky, elle a plus rien dit, juste écarté les cuisses. David a rigolé et m’a tapé sur l’épaule en baissant son froc. Je savais qu’il était plus puceau, pas comme moi. Le temps qu’il conclue, je cherchai une excuse pour me tirer, mais je voulais pas passer pour un con. Quand il a eu fini, il s’est refroqué, m’a donné une capote et est repassé à l’avant.
J’ai jeté un œil à Marie. Le spectacle était pas très bandant, mais j’ai pris sur moi et je l’ai baisée.
David a roulé un autre pétard pour fêter ça, mais moi, je me sentais un peu mal quand même pour Marie. Elle avait pas inventé le fil à couper le beurre et je me demandais si elle se rendait bien compte de ce qu’elle avait fait avec nous.
On l’a laissé dormir et on a parlé de l’avenir. À un moment, elle s’est réveillée. Elle était verdâtre et a juste eu le temps de sortir en slibard sous la pluie pour gerber. Elle est remontée et on est partis.
– Je pourrais revenir la semaine prochaine ? qu’elle a demandé. Je me suis senti moins coupable du coup.
Elle est revenue avec nous tous les samedis. À force, elle maitrisait un peu mieux ses haut-le-cœur, pis elle s’endormait plus quand on la baisait. Elle participait, c’était quand même mieux.
Elle commençait à faire partie du décor, comme la pluie ou les pommiers. Nous on était toujours avec nos histoires de Californie, on s’était même fait faire des passeports. Un soir, Marie nous a dit qu’elle voulait partir avec nous. David a pas aimé.
– Pas question qu’on emmène une greluche en Amérique, qu’il a dit méchamment.
Elle faisait partie du paysage ici et le paysage, on pouvait plus le voir en peinture. L’Amérique, ce serait que nous deux, point barre…
Elle nous a traités de connards et est partie en claquant la porte.
On était explosés de rire à la regarder glisser dans la gadoue avec ses talons de douze…
– Pour les meufs, on verra sur place, c’est pas ça qui doit manquer, a conclu David.
L’hiver est arrivé et je me tapais toujours des vidanges toute la journée. David nettoyait la merde des vaches chez ses vieux. On s’occupait du mieux qu’on pouvait le week-end, mais depuis que Marie nous faisait la gueule, ça nous titillait quand même un peu dans le calebut. On avait pris goût à la baise facile.
Elle a pas tenu longtemps sans venir nous voir parce qu’elle se faisait trop chier chez elle le week-end. On a recommencé à picoler et à baiser, comme avant.
Des fois, elle piquait une bouteille de gnôle dans la cave paternelle. Un truc à vous arracher la tête, production maison.
Un soir, elle nous a même fait un cadeau, preuve qu’elle était pas rancunière : Un flingue avec une boîte de munitions.
– Où t’as dégoté ça ? a demandé David
– Mon père en a trouvé une caisse dans un de ces souterrains que les Boschs avaient creusés pendant la guerre. C’était un Luger, hyper bien conservé.
– Mais, on n’est pas censés les rapporter à la gendarmerie ? que j’ai fait à Marie.
– Si, il l’a fait, mais j’en avais piqué un avant. J’ai pensé que ça vous ferait plaisir…
Avec notre nouveau jouet, on s’est exercés à tirer un peu sur tout, des cibles, des canettes et des rats. Ça nous changeait un peu de la fumette et de la picole. Marie nous regardait, mais voulait pas essayer, jamais.
– C’est laid une femme avec une arme dans les mains, qu’elle disait.
– Avec ou sans arme, elle est moche de toute façon, ricanait David dans son dos…

Les semaines passaient et on tirait des plans sur la comète, on délirait de plus en plus sur l’Amérique.
On avait jugé un peu trop vite que Marie avait lâché l’affaire avec son idée de partir avec nous.
Elle a recommencé à s’incruster dans la conversation.
– Je ferai une formation d’esthéticienne, on prendra un appartement ou une maison et on partagera le loyer. À trois, on s’en sortira.
On a fini par lui dire oui pour pas qu’elle fasse la gueule, mais dès qu’elle avait le dos tourné, on ricanait.
– Mais qu’est-ce qu’elle croit ? disait David.
La thune rentrait pas vite, on arrivait pas à être sérieux, mais vu ce qu’on touchait, ça paraissait difficile d’épargner.
Le seul truc concret qu’on avait fait, c’était les passeports. Ils attendaient juste un coup de tampon et nos culs, de se poser dans un avion. Il fallait que quelque chose arrive, vite, et c’est ce qui s’est passé.

Un soir, Marie est arrivée avec un énorme coquard à l’œil gauche. David lui a demandé comment c’était arrivé.
– Le Germain est venu voir mon père. Il lui a dit qu’il nous voyait ensemble tous les week-ends à la cidrerie. Mon vieux a pas apprécié. Il m’a traitée de pute, de salope, pis il m’a cognée.
Nous on s’est regardés, genre : ça pue les emmerdes ! À force de renifler le fumier, on avait l’odorat surdéveloppé. Il commençait vraiment à nous faire chier ce vieux con, mais c’était pas nos oignons après tout. Des gnons, on en avait eu plus qu’à notre tour par nos darons respectifs. On savait juste que ça craignait de continuer à traîner avec elle. Allez savoir ce qui pouvait se passer dans la tête du père de Marie quand il était bourré ? Il avait bien flingué le chien du voisin un jour parce qu’il aboyait. Y’avait un silence de plomb dans la voiture si on excepte le bruit de la pluie sur le pare-brise. C’est là que Marie a lâché une bombe.
– Le Germain, il est jaloux de vous, c’est tout. Il me viole depuis que j’ai onze ans. Il croit que je lui appartiens.
On s’est regardés avec David. Qu’est-ce qu’on pouvait répondre à ça franchement ?
Il s’est tourné vers elle et pour une fois, lui a parlé gentiment.
– Il est tard, on va te ramener.
Elle a pas réagi, mais dès qu’il a commencé à rouler, elle a lâché un deuxième scud.
– Je sais où il planque ses lingots.
Elle essayait de se rendre intéressante, évidemment. Comme David levait les yeux au ciel, j’ai quand même voulu en savoir plus.
– Je croyais que c’était des conneries, des rumeurs…
– Des tas. Il en a des tas, parole, a dit Marie.
Un ange, ou le diable est passé dans l’habitacle.
On a plus dit un mot jusqu’à ce qu’on la dépose, mais y’avait comme une quatrième personne dans la voiture. Une idée si puissante que ça semblait prendre vie et respirer. Ça gambergeait dur dans la caboche de David. Je pouvais voir la plage de Laguna en technicolor dans ses yeux…
Le temps passant, j’essayais de ne plus penser à cette histoire de lingots, mais des semaines à me les geler dans l’atelier, ça faisait remonter l’idée à la surface comme un cadavre mal lesté.
Combien de temps encore je tiendrais avant de leur foutre un coup de démonte-pneu en pleine gueule aux Renart père et fils ?
David, c’était pas mieux de son côté. Son père lui faisait faire les pires trucs dégueulasses, juste pour montrer aux autres ouvriers qu’il y avait pas de favoritisme.
Je savais qu’il travaillait de la caboche à cause de l’histoire des lingots. Il devait peser le pour et le contre, échafauder des plans. Il avait toujours été plus réfléchi que moi. Et plus intelligent aussi.
Le samedi soir, on est passés chercher Marie. David a roulé plus longtemps, histoire de trouver un coin vraiment peinard pour causer tranquille.
Marie a parlé la première.
– Le vieux est invité chez mes parents mardi soir. Une fois qu’il est parti à picoler avec mon père, y’en a pour jusqu’au petit matin…
David s’est raclé la gorge.
– Tu seras là pour nous montrer ?
– Je resterai juste à l’apéro avec eux et je vous rejoindrai à pied, c’est pas loin. Y’a plus de risques, son clebs est mort. Elle parlait comme d’habitude, de cette voix calme et basse, comme si elle récitait l’annuaire. C’est son attitude sereine qui nous a décidés, je crois.
Ce soir-là, on l’a pas baisée. On était trop occupés à réfléchir.
Le lundi matin, David est passé me chercher à l’aube. Je l’attendais, planqué dans la grange. Avant de me déposer au taf, on a été cacher nos valises et nos passeports dans le puisard de la cidrerie. David y a mis le flingue et les munitions aussi.
Pendant deux jours, j’ai eu l’estomac en vrac. Je dois avouer que j’avais les foies. On en avait fait des conneries, mais piquer des lingots, c’était autrement plus grave… Y’aurait pas de retour possible en France.
Tout ça formait un magma ultra brûlant dans ma tête, mais y’avait la Californie qui se profilait aussi et ça, c’était plus possible d’y renoncer. On en avait marre d’en rêver, on voulait une autre vie, au soleil.

Le mardi vers 17 h, il m’attendait devant le garage. Le vieux m’avait fait chier toute la journée, mais j’avais supporté sans broncher. Bidonné que j’étais à l’intérieur. Vieux con, va ! Crève ! Bouffe-la, ton huile de vidange ! Pour moi, c’est fini la vie dans le bocage !
David était soucieux lui aussi. Il savait qu’on allait franchir un point de non-retour. Et si elle avait raconté des conneries, qu’est-ce qu’on risquait ? Se faire prendre pour un cambriolage ?
On est retournés chacun chez nous pour manger et pas éveiller les soupçons. J’ai observé mes vieux pendant le repas en me demandant s’ils me manqueraient quand je serais en Californie. Ma mère, à la rigueur, et encore.
Après le café, j’ai enfilé mon blouson. Mon père était vautré dans le canapé à mater je ne sais quelle merde. Il m’a regardé.
– Où tu vas traîner encore ? Tu travailles demain, tu te rappelles ?
– Je vais faire un tour, que je lui ai répondu et j’ai claqué la porte.
Voilà, les adieux, c’était fait. Simple et concis.
Il a fallu qu’on se gare assez loin de chez la Mérule, pour pas s’embourber. Fallait voir l’état des chemins qui menaient à son bouge.
On s’est approchés en faisant gaffe. Il faisait nuit noire et il flottait dense. Pas de lumière, pas de mouvement. Marie avait dit vrai. Le vieux était pas là. Son clébard était crevé le mois d’avant, un molosse qui terrorisait les environs. Ça aussi ça tombait bien. On s’est détendus et même qu’on a rigolé quand il s’est vautré dans la boue.
On a pas eu de mal à ouvrir la porte d’entrée au pied de biche tellement le bois était pourri. Quand on est rentrés, une odeur de rance et de pourriture nous a sauté au visage. Avec nos torches, on a éclairé et ce qu’on a vu, c’était un paysage de désolation, putain !
Fallait voir le bordel là-dedans ! Un repaire de clodos ! On se les gelait, le vieux chauffait pas. La buée nous sortait par tous les trous. Y’avait pas cinq minutes qu’on était entrés qu’on a entendu un bruit. On a éteint nos lampes et plus moufté.
– C’est moi, a chuchoté Marie.
David l’a éclairé avec sa torche.
– Putain, tu nous as foutu une sacrée trouille ! Alors, il les planque où ses lingots ?
Je sentais la peur dans sa voix, c’est contagieux ces trucs-là et j’ai eu envie de me pisser dessus.
– C’est par là, dans la dépendance. Et elle nous a emboîté le pas. Fallait faire gaffe ou on marchait, y’en avait partout. On l’a suivie tant bien que mal dans ce dépotoir jusqu’à arriver dans une sorte de remise accolée à la maison. Elle a déblayé quelques cagettes et vieux pots jusqu’à dégager un pan de mur.
Elle a braqué le faisceau de la torche sur un vieux four à pain.
– C’est là, sous la plaque de fonte.
On lui a demandé de nous éclairer et on a commencé à essayer de soulever la plaque. C’était lourd comme un âne mort cette merde !
Quand on a enfin réussi à la faire pivoter et que Marie a éclairé la planque, c’est comme si y’avait eu un soleil au milieu de la nuit qui nous aveuglait. On aurait même dit que ça dégageait de la chaleur.
On est restés un petit moment fascinés jusqu’à ce que Marie nous ramène à la réalité et nous tende un sac de toile.
– Faut se grouiller maintenant…
On a commencé à remplir le sac en tremblant. On se rendait bien compte que c’était grave ce qu’on était en train de faire.
On avait presque fini quand on a entendu comme une sorte de grattement. On a vite éteint nos lampes.
– Qu’est-ce que c’est ? a chuchoté David
– Ça doit être un rat, a dit Marie. Y’en a partout dans la baraque.
Comme elle connaissait bien la maison, elle est partie voir ce que c’était.
On est restés David et moi dans le noir et le silence, tétanisés, en attendant qu’elle revienne. Ça a pas duré bien longtemps, le calme.
Tout à coup, la pièce s’est illuminée. La Mérule était devant nous, sa pétoire à la main !
– Bande de petits enculés ! qu’il a dit en nous braquant avec son fusil.
– On se calme, a juste eu le temps de dire David qu’était devant moi.
J’ai pas reconnu sa voix putain, et ça m’a foutu encore plus les foies… J’avais jamais senti la peur chez David…
Sûr qu’on allait finir en taule, et pour longtemps ! Le vieux nous regardait. Je pouvais sentir son haleine chargée de gnôle à au moins trois mètres.
Et pis comme ça, sans sommation, il a tiré.
Je me suis jeté derrière une armoire déglinguée, paniqué.
J’attendais, les yeux fermés comme si ça pouvait me sauver ! David pleurait. J’ai jeté un œil par un interstice. La Mérule avançait.
– Tu vas sortir connard ! qu’il gueulait.
Tout à coup, j’ai aperçu Marie qu’arrivait derrière lui sans faire de bruit. Elle a sorti le Luger de sa poche, j’en revenais pas !
Le vieux était plus qu’à un mètre de moi quand le coup de feu est parti. Il a pris un pruneau en pleine tête et s’est effondré. Marie a jeté son arme par terre et s’est barrée. Je comprenais plus rien, j’étais terrorisé, mais David m’a appelé. Je pouvais pas l’abandonner alors j’ai respiré un grand coup et rampé vers lui tout en gardant un œil sur la Mérule.
J’étais complètement flippé, mais j’ai trouvé la force de prendre David dans mes bras.
Il pleurait et se cramponnait à moi. Je l’avais jamais vu chialer et ça m’a crevé le cœur…
Là, j’ai oublié les lingots, les problèmes, la Mérule, les flics. C’était mon meilleur pote qui se vidait de son sang. Je suis resté comme ça longtemps, sans savoir quoi faire pis d’un coup, j’i gueulé du plus fort que je pouvais.
– Marie ! Marie ! T’es où bordel ? Marie ! Faut appeler les pompiers !
Je sentais David partir.
– Me laisse pas David, me laisse pas… Ses yeux lagon prenaient la couleur d’un marécage. Je me suis mis à pleurer aussi.
Je suis resté comme ça jusqu’à ce que David perde connaissance. Putain, je l’ai pas quitté des yeux. Je sais pas combien de temps ça a duré. Il a essayé de me dire quelque chose, mais il a eu un hoquet dégueulasse et j’ai compris qu’il était en train de mourir. Il est mort peu avant l’aube.

C’est les gendarmes qui nous ont séparés David et moi. Je voulais pas le lâcher, je voulais pas qu’ils me le prennent. J’étais couvert de son sang, putain. Je pouvais pas croire que jamais je le reverrais…
L’enquête a été vite bouclée. Un cambriolage qui a mal tourné. Les gendarmes dans le bocage, c’est pas vraiment les experts Miami… Ils ont retrouvé le Luger dans la pièce avec nos empreintes dessus. Ils n’ont jamais vraiment cru ce que j’avais raconté sur Marie. Selon eux, je ne voulais pas être tout seul à payer et puis, les parents de Marie avaient déclaré qu’elle n’avait pas bougé de la soirée. Peut-être qu’ils étaient dans le coup aussi, va savoir…
Marie elle nous l’avait jouée à l’envers. Elle avait récupéré le Luger et fait d’une pierre deux coups en se vengeant du vieux et en partant avec les lingots.
Faut croire qu’elle était pas si con finalement, la Marie…