» Jusqu’à la bête « 

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers aux Éditions Asphalte 




« Et le sang. Le sang poisseux au sol. Comme une prémonition. Comme un signe avant- coureur. Mon ancienne caverne. Mon ancienne cabane ensanglantée. L’abattoir. Le sang. Le bruit. « 

Erwan est en prison depuis  » L’événement  » Deux ans déjà. Auparavant il était ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il travaillait aux frigos de ressuage dans un froid mordant, au rythme des carcasses qui s’entrechoquent sur les rails. Un travail à la chaîne répétitif, usant, pénible, laborieux.

 » Clac.

Jusqu’à la fin de la journée.Jusqu’à la fin de la semaine.

Jusqu’aux vacances.

Jusqu’à la retraite.

Clac.

Jusqu’à la mort. La Chaine. Cette maudite chaine qui ne nous quitte jamais.  » 



Pour échapper à son quotidien, Erwan se plonge dans sa mémoire. C’est tout ce qui lui reste, ses souvenirs.

 » À ressasser les souvenirs, à filer les histoires, les unes aprés les autres, comme ils viennent au gré des heures, au gré du cheminement de l’esprit, repenser à l’usine, à cette usine… « 


Pour tenir un jour de plus, pour remplir le vide, quitte à raviver ses angoisses.

 » (…) et qu’on occupe le vide comme on peut pour que le temps passe plus vite, que l’ennui s’amenuise, et de tenter de désengluer ses pensées, de se sortir de ce cycle infernal, gouverné  par la haine des autres, la haine du passé, la haine de soi et le rien, et puis ce rien qui devient tellement tout, le vide d’une journée blanche, et une deuxième, et une troisième…  » 

Le  » Planton des frigos » est devenu  » Le Boucher « , autre bagne, autre surnom. Les Clacs des portes du pénitencier ont remplacé les Clacs de l’usine. Là-bas le frigo, ici la cellule. D’un coté une liberté relative, de l’autre une liberté perdue. Mais que ce soit ici ou là-bas, les compteurs marquent seize années. D’un coté c’était  la retraite au bout, mais ici ce sera la liberté, enfin peut-être …

Jusqu’à la bête est le récit d’un basculement, écrit par un jeune auteur qui n’hésite pas à dénoncer la pénibilité du travail à la chaine. À travers cette immersion dans un abattoir, on découvre la face cachée des barquettes de viandes, des burgers et autres morceaux de choix,  leurs parcours avant d’atterrir dans nos assiettes. L’auteur léve le voile sur ces ouvriers, aux conditions de travail absolument inhumaines , avec sur le dos des chefs qui ne pensent qu’à la productivité sans jamais se salir les mains.

Un récit sanglant, brutal, féroce, noir, plein de fureur et de rage. Une écriture brillante, cinglante, abrupte, vive, directe. Une histoire pleine de haine, de solitude, et si peu d’espoir.

Un roman engagé, où résonnent des voix qu’on aimerait entendre davantage dans la littérature.

Comme un témoignage, c’est violent mais nécessaire.

À découvrir absolument, en gardant  le cœur bien accroché.

Timothée Demeillers

Timothée Demeillers est né en 1984. Il est passionné par l’Europe centrale et orientale. Après avoir longtemps vécu à Prague, il s’est désormais établi entre Paris et Londres, et il partage son temps entre le journalisme et la rédaction de guides touristiques.


Prague, faubourgs est, son premier roman, est paru Chez Asphalte en 2014.

Je remercie au passage Estelle et les Éditions Asphalte pour cette découverte aussi noire que brillante.

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Une réflexion sur “ » Jusqu’à la bête « 

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