“ Valse hésitation ”

Valse hésitation d’Angela Huth aux éditions Quai Voltaire

Traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff

Dés la fin de la matinée je me mis à chercher Joshua. Je le cherchais dans l’annuaire et dans un vieux répertoire que David avait oublié l’année d’avant. Je le cherchai pendant trois jours. J’achetai des tas de quotidiens et de magazines et les parcourus tous, au cas où il aurait été journaliste. J’épluchai les affiches de tous les théâtres, au cas où il aurait été acteur. Je le chercher dans les foules estivales du lac Serpentine et de l’Albert Memorial ; j’erre le long des rangées de parcmètres dans l’espoir de repérer sa voiture. Mais je ne le trouvai pas. „

Clare est séparée pour une durée déterminée de son second mari, Jonathan. Lors d’une fête elle rencontre Joshua, un homme d’un tout autre genre. Elle tombe sous le charme. Encouragée par son amie Mrs Fox, elle tente de le retrouver.

Supportant plutôt mal la solitude, elle va tenter une nouvelle aventure amoureuse. Prendre un amant pour combler le vide laissé par Jonathan et profiter de la vie. Et pourquoi pas suivre les conseils de Mrs Fox…

« Il paraît que vous êtes provisoirement séparée de votre mari, beugla- t-elle, joyeuse, par dessus la musique. Eh bien, si vous voulez mon avis, vous devriez prendre un amant tant que la voie est libre. En ce qui me concerne, je n’en ai jamais eu, car si Henry l’avait appris, il aurait tenu à se battre en duel. (…) Non, vaut mieux avoir un amant quand on est jeune qu’une névrose quand on est vieille. »

Valse-hésitation aurait pu prendre pour titre : Tout plutôt qu’être seule, car il est évident que Clare ne supporte pas la solitude et qui plus est prête à tout pour y remédier. Clare est une femme dépendante, soumise, indécise, naïve et manque indubitablement de caractère. Après avoir joué la femme-enfant lors de son premier mariage, elle va tout droit vers le statut de femme-objet si elle poursuit sa route au côté de ces affreux salauds.

Clare est totalement le genre de femme qui m’horripile. Le genre de femme capable de tout supporter pour le plaisir des hommes qu’elle aime ou croit aimer. Une femme perdue dés que son homme s’éloigne, totalement victime d’une dépendance affective même face au pire des goujats. Heureusement Mrs Fox m’a conquise et m’a permis d’apprécier davantage cette divine comédie anglaise aussi douce que cruelle.

Angela Huth nous offre de beaux portraits de femmes, et pose un certain regard sur leurs histoires d’amour à travers une plume élégante non dépourvue de style.

Un roman qui ne donne vraiment pas envie de se passer la corde au cou, même pour une rivière de diamant, et qui confirme ce vieil adage : ” Mieux va être seule que mal accompagnée ” .

Tendre, mélancolique et caustique, Valse-hésitation est une histoire d’amour britannique où les hommes n’oublient pas de filer à l’anglaise.

À savourer pour ne pas signer aveuglément au bas d’une page, si votre propre histoire d’amour y ressemble, conseil avisé d’une lectrice féministe indépendante.

Angela Huth vit dans le Warwickshire. Elle est l’auteure de plusieurs recueils de nouvelles et de nombreux romans. Les filles de Hallows Farm a été adapté à l’écran en 1998 sous le titre Trois Anglaises en campagne. Elle est aussi l’auteur de L’invitation à la vie conjugale, Tendres silences, Souviens-toi de Hallows Farm, Quand rentrent les marins, Mentir n’est pas trahir, La Vie rêvée de Virginia Fly, tous parus aux Éditions La Table Ronde.

Je remercie les Éditions Quai Voltaire pour cette valse anglaise toute en élégance.

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“ Rue Blondel ”

Rue Blondel de Valéry Sauvage aux Ateliers Henry Dougier

“ – Raymond, c’est qui la fille, là- bas au fond, avec le fume-cigarette ?

– Oh ! Lulu, je veux dire Lucienne, elle tapine rue Blondel, à côté, le porche avec les trois marches, c’est son coin. Mais elle ne doit pas avoir la vie facile, on la voit pas souvent sourire. ”

Tout commença dans les années 50, rue Blondel, à Paris, dans le quartier Strasbourg-Saint-Denis, un quartier où officiaient les péripatéticiennes. C’est là que lulu est installée depuis un bon bout de temps.

(…) Il est temps que t’apprennes le métier. T’es qu’une fille de pute, et tu seras pute toi aussi, ma p’tite. ”

Privée d’instruction et très tôt malmenée par la vie, Lucienne n’eut d’autres choix que de suivre les traces de sa mère.

Elle apprit très tôt le métier et porta la jupette ultra courte assorti d’un boléro très décolleté avec autant de classe qu’il lui était possible. En haut de ces trois marches, on aurait dit une pauvre madone sur son piédestal.

Dans le coin, trainaient entre autres Momo, un serrurier aux mauvaises fréquentations, Edmond qui n’aimait pas grand chose, et tous se croisaient au bar du coin, le Select.

En avril 1972, le Select est sur le monde changer de propriétaire, Lulu s’inquiète.

Le Select, c’était son havre de paix, il ne faudrait pas qu’on aille lui changer ses petites habitudes. Depuis plus de vingt ans, elle arpentait la rue Blondel et venait boire son petit blanc limé, assise à sa place favorite, une petite table ronde, au fond, près de la vitrine. “

Lucienne se souvient…

À travers une écriture fluide et poétique, on découvre l’histoire d’un quartier de Paris, notamment la rue Blondel et de ses habitants. Un roman très cinématographique où le noir et blanc s’impose de lui-même dans cette atmosphère mystérieuse et dramatique des lieux de l’époque. Un récit nostalgique où s’entremêlent les fragments de vies de tous ces personnages meurtris, avec une note d’espoir pour mettre enfin un peu de couleurs dans leurs cœurs.

Un récit concis, une belle plume, sobre et sensible, une histoire touchante en toute simplicité. Jean Gabin aurait adoré.

Une très belle découverte.

Né à Rouen, Valéry Sauvage passe sa petite enfance sous le soleil du Burkina Faso et en reste marqué profondément.

Touche-à-tout autodidacte, de la peinture naïve dans l’esprit du douanier Rousseau à la musique Renaissance ou encore celle de l’ukulélé, il est également « touche aux mots » avec de la poésie, un peu de contes pour enfants et aussi quelques textes pour les plus grands.

Quelques mots sur les ateliers Henry Dougier qui m’ont permis de découvrir ce roman et je les en remercie.

Leur philosophie d’action :

Raconter avec lucidité, simplicité et tendresse, la beauté et les fureurs du monde. Tout ce qui est susceptible de nous réveiller, de briser la glace en nous, de réenchanter nos vies.

Ensemble, brisons les murs et les clichés.

“ Les indifférents ”

Les indifférents de Julien Dufresne Lamy aux éditions Belfond

 » Depuis des années. On nous reconnaît de loin, les inséparables, les mielleux, les attitrés. Certains nous jalousent, d’autres nous approchent comme des animaux sacrés. Tout le monde nous regarde. On est ceux qui ne se mélangent pas. Ceux qui ne divulguent jamais les secrets. Nous sommes les indifférents. ”

Une bande d’adolescents bourgeois règne sur le bassin d’Arcachon. On les surnomme Les indifférents.

Justine et sa mère débarque d’Alsace et s’installe chez un notable du coin. C’est pour lui que sa mère va travailler. De son côté, elle ne tarde pas à faire connaissance avec Théo, le plus jeune fils de cette famille et très vite, elle rejoint son clan.

 » Mon premier été avec les indifférents, j’y repenserai toujours. Indélébile sur ma peau. Gravé sur les lèvres et le bout des doigts. Un été de glaux à boutons jaunes, de couleurs qui pètent les yeux et de souvenirs tous les jours. Un été de genoux écorchés, de cloques et de coups de soleil, de chairs de poule et de frissons qui disent la terre, la mer et le vent.

Toujours je retiendrai ça. Malgré la fin, malgré ce qui arrivera. ”

Elle n’est pourtant pas du même monde. Mais elle fera tout pour s’intégrer, se mettant même parfois en danger.

Les indifférents, pour le meilleur et pour le pire.

D’abord le meilleur. “

De ces belles années, Justine raconte tout. Les rituels, le gang, l’océan, l’amitié, l’amour. Une vie pleine d’insouciance, de fêtes clandestines jusqu’ à un certain matin, où un drame a lieu sur la plage.

 » Les riches maquillent jusqu’au mensonge. Leur vie, c’est un trucage sans péremption. »

Les indifférents sont certainement coupables. Une vraie bande de sauvages.

La jeunesse dans toute sa noirceur.

Dés le départ, je succombe au charme de l’écriture de Julien Dufresne-Lamy.

À travers une narration stylée, l’auteur nous offre le portrait d’une jeunesse aussi cruelle que prodigieuse. Un récit divinement orchestré entre les flash-back du passé et du présent. Un drame contemporain au suspense maitrisé, une plume envoûtante et fascinante, qui nous conduit vers une fin tragique qui nous laisse sans voix et nous brise le cœur.

Impossible de rester indifférente à un tel talent d’écriture, un tel style et une telle construction, pour ce roman noir fabuleux, cruellement divin.

Coup de cœur ❤️ Un auteur que je vais suivre de très près et que je vous invite à découvrir.

Julien Dufresne-Lamy vit et travaille à Paris. Il est l’auteur de Dans ma tête je m’apprête Alice ( Stock, 2012), Mauvais joueurs (Actes Sud junior, 2016) et Deux cigarettes dans le noir ( Belfond, 2016). Les Indifférents est son quatrième roman.

Je remercie Camille et les éditions Belfond pour ce savoureux nectar littéraire.

“ La route sauvage ”

La route sauvage de Willy Vlautin aux éditions Albin Michel

Traduit de l’ américain par Luc Baranger

Vers une heure du matin mon père est rentré. Il a allumé la radio dans la cuisine et j’ai entendu du bruit comme s’il se préparait quelque chose à manger. Je me suis assoupi et quand je me suis réveillé, on cognait à la porte en hurlant. À la seconde où j’ai ouvert les yeux. J’ai su que quelque chose n’allait pas. Je l’ai très bien senti. Il ne m’a fallu qu’un instant pour que la trouille m’envahisse. “

Charley, vient d’emménager à Portland dans l’Oregon avec son père. À peine installés, les ennuis commencent. Avec un père aussi insouciant, il ne peut en être autrement, et c’est Charley qui va trinquer.

C’est au champ de course du coin qu’il va trouver refuge. C’est là qu’il rencontrera Del.

” À ce moment-là, j’aurais mieux fait de me tirer mais j’étais fauché. “

Del est un homme antipathique, grincheux, radin et toujours d’humeur massacrante. Il exploite Charley aussi durement qu’il maltraite ses chevaux.

” – Quand Del est fauché, il a tendance à faire courir ses chevaux chaque semaine ou toutes les deux semaines. (…) Del mène la vie dure à ses chevaux, c’est une réalité. Mais il n’est pas le seul. Un conseil, ne t’attache pas à un cheval. Un cheval, c’est pas comme un chien. S’il ne court pas, il ne vaut rien. “

Pour sauver Lean On Pete de l’abattoir, il va s’enfuir avec lui vers le Wyoming, et tenter de retrouver sa tante, la seule famille qu’il lui reste.

À travers cette errance, ils veillent l’un sur l’autre. Le cheval devient le confident de l’adolescent, et une belle relation les unit . À se demander qui de l’animal ou du jeune homme sauvera l’autre.

Ce périple ne sera pas de tout repos, Charley va découvrir les laissés-pour-compte de l’Amérique profonde, leurs rêves fêlés et les destins malmenés. En un seul été, il vivra plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie.

J’ai continué à courir et à courir encore, jusqu’à l’épuisement. Je ne voulais plus penser à ce genre de choses. J’ai dû lutté longtemps. Ça prend toujours beaucoup de temps de combattre des pensées, mais à chaque fois on finit par gagner. “

J’ai découvert la plume de Willy Vlautin pour la première fois via Cheyenne en automne, aux éditions 13éme note paru en 2012. Une maison d’éditions qui a malheureusement disparu. Grâce aux éditions Albin Michel, nous avons la chance de retrouver ce roman sous le titre La route sauvage, revu et corrigé par un des précédents traducteurs, Luc Baranger.

Je retrouve avec plaisir cette plume épurée et incisive. Un fabuleux roman d’apprentissage qui pose un regard juste sur la solitude d’un adolescent. Un garçon sensible et tellement attachant. Avec une infinie délicatesse, inspiré de sa propre histoire, l’auteur nous offre une douce balade mélancolique, un récit à fleur de peau à la fois tragique et touchant. L’histoire d’une jeunesse foudroyée.

Willy Vlautin célèbre l’Amérique des grands espaces, les marginaux qui donnent à ses romans une résonance universelle.

J’ai hâte de le retrouver pour d’autres récits et j’espère cette fois ne pas rater son univers musical si l’occasion se représente, à Vincennes peut-être ?

En attendant je vous invite à lire ce roman initiatique bouleversant.

La route sauvage a été adapté à l’écran par le réalisateur britannique Andrew Haigh, il est en salle actuellement.

Willy Vlautin a grandi à Reno dans le Nevada. Il habite à Scappoose en Oregon. Ses deux premiers romans Motel life (2006) et Plein nord (2010) ont été publié chez Albin Michel. Suivi Cheyenne en automne (Lean on Pete en VO) (en 2012 chez 13 éme note) et Ballade pour Leroy (2016 chez Albin Michel) puis la réédition de La route sauvage (2018 chez Albin Michel) Il est aussi auteur-compositeur et chanteur depuis 1994 au sein du groupe Richmond Fontaine. C’est un fan inconditionnel des courses de chevaux.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette ballade au cœur de l’Amérique en si belle compagnie.