“ La vague ”

La vague d’Ingrid Astier aux Éditions Les Arènes

” Le bateau amorça une valse avec l’océan. À quelques mètres, le mur d’eau s’élevait. Une masse tellement puissante qu’il fallait la voir une fois dans sa vie pour le croire. Depuis l’Antarctique, rien ne l’arrêtait sur huit mille kilomètres. Teahupo’o. Le mirage du bout de la route. La Vague. Le rêve de tout waterman digne de ce nom. L’approcher, c’était croiser le diable en robe d’écume. Elle était belle à se damner. (…) Dans la lumière du matin, la vague piégeait tous les bleus de la création. Le vent de mer ne s’était pas encore levé et les teintes de l’eau étaient transparentes et étirées – du verre de Murano. (…)

L’ange Teahupo’o passait.

Un miracle de la nature. Une déesse qui portait aux nues ou qui broyait.

C’est elle qui décidait. “

Au bout du monde, sur la presqu’île de Tahiti se trouve un lieu dit : Teahupo’o, la fin de la route est le début de tous les possibles.

Ici se trouve La Vague, la plus célèbre et la plus dangereuse du monde. Au fil des années elle s’est forgée une réputation crépusculaire. Ceux qui s’y attaquent sont soit des fous, soit des experts, aux nerfs solides et aux muscles affûtés. La moindre erreur est fatale.

En vieux Tahitien, tea – hu – poo signifie « Montagnes des crânes »

C’est ici que vit Hiro, un surfeur légendaire, unit à cette vague comme à une femme.

Un matin d’avril, l’arrivée d’un homme semble avoir perturbé l’équilibre de l’île, peu de temps après le retour tant attendu de la sœur d’ Hiro, Moea.

” Tout allait trop vite pour Hiro. Depuis que Moea était revenu, il devait jongler avec trop de responsabilités. Il n’était même plus sûr de savoir comment faire du bien à ceux qu’il aimait sans trop les protéger. “

Cet étranger semble croire que tout lui appartient. Il s’approprie La Vague et semble ne pas vouloir s’arrêter là.

L’esprit humain pressent. Il sait qu’il y’a danger.

Un danger plus sournois que n’importe quelle lame venue de l’océan.

Un danger qui sourit – et à pleines dents. “

Ce que j’en dis :

Ingrid Astier quitte sa zone urbaine pour les atolls polynésiens et ses plages majestueuses et nous plonge dans un univers paradisiaque auprès de surfeurs qui ne manquent pas de bravoure.

Au cœur de la société polynésienne, certains requins appâtés par le gain nagent en eaux troubles et sèment le chaos, pendant que les surfeurs et autres baroudeurs attendent la Vague suprême.

Tel Gauguin, elle dépeint à merveille cet endroit et éveille tous nos sens. Elle développe en nous un attachement féroce pour ses personnages haut en couleur et une antipathie certaine pour certains d’entre eux.

Sous ses airs de paradis tropical, l’envers du décor laisse à désirer et cache d’importants trafics de drogue et les quartiers des zones défavorisées sont les premiers touchés.

Une histoire peuplée de tradition, de passion, illuminée par la beauté luxuriante des paysages mais entachée par la jalousie d’un homme qui entraîne sur son passage une vague de violence.

Un roman fort dépaysant sous haute tension où la noirceur s’invite au paradis, tel un cyclone qui avance contre vents et marées et s’abat sans prévenir.

Bienvenue en enfer, ici c’est Teahupo’o, le mur des crânes. “

Pour info :

Ingrid Astier vit à Paris.

Elle a débuté en écriture avec le Prix du Jeune Écrivain (1999).

Son désir de fiction et son goût pour les péripéties sont liés à son enfance au sein de la nature, en Bourgogne, où se mêlent contemplation et action. Elle aimait autant tirer à l’arc que lire en haut d’un grand merisier.

Plus tard, elle a choisi le roman noir pour sa faculté à se pencher sans réserve sur l’être humain : Quai des enfers (Gallimard), son premier roman, a été récompensé par quatre prix, dont le Grand Prix Paul Féval de littérature populaire de la Société des Gens de Lettres.

Il campe pour héroïne la Seine, et a fait de cette amoureuse des océans et des fleuves la marraine de la Brigade fluviale.

Son roman suivant, Angle mort (Gallimard), entre western urbain et romantisme noir, a été salué comme « le mariage du polar et de la grande littérature », et la relève du roman policier français. Petit éloge de la nuit (Folio Gallimard) est le fruit de notes vagabondes, de nuits inspirées, de lectures et de dialogues croisés. Ingrid Astier est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages.

Par la tresse ténue du réel et de l’imaginaire, elle croit en l’écrivain comme bâtisseur de mondes, persuadée que notre besoin d’évasion est essentiel.

La Vague est son cinquième roman.

Je remercie les Éditions Les Arènes pour ce voyage paradisiaque où l’enfer n’est jamais loin.

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“ Un silence brutal ”

Un silence brutal de Ron Rash aux Éditions Gallimard

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

” Où donc une histoire, quelle qu’elle soit, débute-t-elle vraiment ? Un événement ne peut se produire sans que d’autres ne se soient déjà produits. (…) Tout cela se produisit trois semaines avant que je prenne ma retraite de shérif du comté. “

Dans trois semaines, le shérif Les prends sa retraite. Il espère sincèrement ne pas avoir de grosses affaires à régler d’ici là.

“ J’ouvrais soudain les yeux et il n’y avait rien d’autre que l’obscurité, comme si le monde, s’étant libéré de son collier, s’était enfui emportant tout sauf moi. J’entendais alors un engoulevent ou une cigale caniculaire, je sentais la rosée me mouiller les pieds, ou bien je levais les yeux et découvrais les étoiles piquées dans le ciel à leur place habituelle, seule la lune vagabondait. ”

Becky, amie de Les, une poétesse grande amoureuse de la nature veille également sur Gérald, un irréductible vieillard.

Alors quand celui-ci se retrouve accusé de pollution intentionnelle sur la propriété d’un relais où de riches citadins s’adonnent au plaisir de la pêche, en milieu sauvage, elle est la première à prendre sa défense, pendant que Les le shérif, démarre ce qui sera très certainement sa dernière enquête.

” Dans une zone aussi rurale que la nôtre, tout le monde est rattaché à tout le monde, si ce n’est par les liens du sang du moins de quelques autre façon. Dans les pires moments, le comté ressemblait à une toile gigantesque. L’araignée remuait et de nombreux fils reliés les uns aux autres se mettaient à vibrer. “

Ils ne pensent pas que Gérald soit capable d’avoir pu mettre en danger les truites qu’il affectionne tant, mais alors, qui est le coupable ?

Ce que j’en dis :

La Noire de Gallimard s’est imposée comme LA Collection emblématique du roman noir. Elle y accueille des auteurs réputés dans l’univers du Noir, grandement apprécié par un lectorat exigeant de la qualité et de l’éclectisme.

En ce mois de mars 2019, LA NOIRE s’offre une nouvelle garde-robe absolument magnifique qui risque de finir en haut des podiums.

La nouvelle collection démarre fort en ouvrant ses portes au grand Ron Rash, un auteur américain vénéré par les lecteurs connaisseurs français.

Je félicite au passage le travail remarquable d’ Isabelle Reinharez sa traductrice.

Un silence brutal fait une entrée remarquable et même déjà très remarquée par les gourmets, amateurs de belles plumes.

Pour les avoir tous lus, je pense pouvoir me permettre de dire, que ce dernier récit est encore plus puissant, plus poétique et m’a envoûté de la première à la dernière page.

Toujours fidèle aux Appalaches, où il vit, l’auteur partage avec nous ces magnifiques décors en y instaurant ses histoires. Ron Rash porte un regard avisé sur le monde qui l’entoure et dresse le portrait de personnes vulnérables confrontées de plus en plus à la violence.

Ses personnages sont soignés avec minutie et apportent de la force et beaucoup d’émotions à son roman.

Il aborde avec beaucoup d’humanité et de sensualité, des sujets douloureux et donne une voie poétique à Becky qui exorcise de cette manière son passé, mais réveille aussi sa colère face à d’autres fléaux.

Avec talent, et une plume de maître, il explore différents thèmes qui lui sont chers comme la protection de l’environnement mais également des sujets plus durs comme les ravages de la meth et les fusillades dans les écoles, sans voyeurisme mais avec subtilité et une grande délicatesse, presque en silence, à pas feutrés.

Toujours très proche, des oubliés de l’Amérique, Ron Rash nous offre un roman puissant, sombre, authentique où la poésie bouleversante illumine ces pages telles des lucioles au milieu des nuits Appalaches.

C’est tout simplement magnifique et c’est un immense coup de cœur.

Pour info :

Né en 1953 en Caroline du Sud, Ron Rash est d’abord un poète qui doit à ses lointaines origines galloises le goût des légendes celtes.

Son œuvre est inspirée par la nature de la région des Appalaches où il vit, et par son administration pour William Faulkner, Jean Giono et Dostoïevski. Ses sept romans sont désormais tous publiés en France.

Récompensé par le Franck o’Connor Award, le Sherwood Anderson Prize et le O. Henry Prize aux États-Unis, et en France par le Grand Prix de littérature policière pour Une terre d’ombre – également meilleur roman noir du Palmarès de Lire – il est considéré comme l’un des plus grands auteurs américains contemporains.

Il enseigne la littérature à la Western Carolina University.

Je remercie les Éditions Gallimard pour ce sublime voyage dans les Appalaches auprès de Ron Rash.

“ Le bon lieutenant ”

Le bon lieutenant de Whitney Terrell aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Anatole Pons

” Elle essaya de garder une voix calme pendant tout ce temps, s’efforçant de ne pas poser directement de question sur Pulowski. Elle était censée diriger tous ces gars, pas seulement lui. Mais elle ne put s’empêcher de sentir une vague de soulagement quand, après quelques grésillements au micro, la voix de Pulwski arriva sur les ondes.

– On est là avec Crawford. On était dans la ruelle, et puis le chef d’équipe (il parlait de Beale) a dit qu’on se faisait canarder et on a été, euh, séparés.

Il y eut un murmure étouffé, une main recouvrant le micro.

– Tu disque la dernière fois que tu as vu Beale, c’était dans la ruelle.

– Oui, lieutenant.

Comment trois hommes avaient-ils pu être séparés dans une putain de ruelle ? “

Emma Fowlers, lieutenant en mission dans la périphérie de Bagdad, s’efforce d’être droite et compétente auprès de sa section.

Chaque jour elle doit motiver sa troupe, faire les bons choix côtés tactiques et garder un œil sur ses hommes.

Alors quand l’un d’eux disparaît, elle se met en devoir de le récupérer coûte que coûte mort ou vif.

Très vite, elle s’aperçoit que toute cette affaire est le fruit de magouilles et d’erreurs au sein de sa section.

Un attentat, tuant deux soldats, aurait pu être évité, mais face à des informateurs suspects et des renseignements douteux, difficile de faire confiance.

” La guerre est une saloperie » , certes, mais que faire si l’ennemi se trouve dans votre camp ? À quel moment aurait-on pu éviter cet enchaînement tragique ?

Ce que j’en dis :

Fan de séries américaines ayant pour thème de prédilection le milieu militaire telles que ” Band of Brother : l’enfer du Pacifique “, ” Seal Team “, ” Shooter “, je ne pouvais que me réjouir de découvrir cette nouvelle plume américaine.

À travers une construction surprenante, qui pourrait en dérouter certains, l’auteur déclenche un compte à rebours comme pour le départ d’une bombe et remonte le fil du temps pour comprendre ce qui a déclenché cette tragédie mettant en péril la vie des soldats.

En analysant la logique parfois absurde de certaines décisions militaires, l’auteur tente de démontrer comment certains comportements nuisent au bon déroulement des opérations, mais également à comprendre ce qui amène certains soldats à suivre la voie militaire.

De l’action, du suspens, des mensonges, des trahisons font de ce roman de guerre, un récit explosif, original qui ne laisse pas indifférent sans pour autant oublier tous ces soldats qui se mettent en danger pour défendre courageusement leur pays.

Pour info :

Whitney Terrell est né à Kansas City, dans le Missouri.

Il a travaillé comme fact-checker pour The New York Observer avant de devenir journaliste et de suivre l’armée américaine lors de la seconde guerre d’Irak, qu’il a couverte en 2006 et 2010 pour The Washington Post, Slate et la radio publique américaine.

Il enseigne aujourd’hui la littérature.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour cette aventure périlleuse dans l’enfer de la guerre.

“ Le plongeur ”

Le plongeur de Stéphane Larue aux Éditions Le Quartanier

” J’ai retiré trois cents dollars et je suis allé à la Brasserie Cherrier. Je suis rentré sans regarder personne et je me suis installé sur un des tabourets, devant la machine la plus susceptible de payer.

Nous étions le 5 octobre. Je ne le savais pas, mais trois semaines plus tard, il ne resterait plus rien des deux mille dollars de Deathgaze. Trois semaines que je passerais à jouer chaque jour et à manquer un cours sur deux. J’aimerais pouvoir dire que c’est à ce moment-là que je me suis ressaisi, que la spirale de déni et de pertes avait atteint son point le plus bas, mais personne ne me croirait. “

Au cours de l’hiver 2002 à Montréal, un jeune homme d’une vingtaine d’années, étudiant graphiste est tombé dans le cercle infernal du jeu. Jour après jour son addiction grandit et ses dettes s’accumulent. Il joue aux machines de vidéopoker.

” Non seulement je ne gagnais presque rien, mais pendant ces trois mois-là j’avais perdu davantage que dans les six mois qui avaient précédé. Je n’avais pas encore compris la formule. Plus tu joues, plus tu perds. Je jouais tous les jours. “

Il s’isole, perds ses amis, sa blonde, son appart, et n’a plus d’autres choix que de se trouver une job pour éponger ses dettes, et respecter ses engagements envers un groupe de Métalleux.

C’est à ce moment-là qu’il décroche une place de plongeur dans un grand restaurant La Trattoria où il bossera avec Bébert un jeune cuisinier très expérimenté au bagou de rappeur déjà usé par l’alcool et le speed.

” Bébert est retourné vers la cuisine de service en gueulant que là on allait rocker ça pour de vrai, c’te rush-là. Je me suis concentré sur mon travail. J’ai rempli un rack d’assiettes et de tasses à café, je l’ai envoyé dans le lave-vaisselle puis j’ai commencé à récurer les poêles du mieux que je pouvais. Au bout de dix minutes de frottage et de décrassage, j’étais presque aussi trempé que si on m’avait enfermé dans un lave-auto en marche. Mes mains se ratatinaient déjà dans la gibelotte du diss pit, le bout de mes doigts était éraflé par la laine d’acier, mes bras s’enlisaient jusqu’aux coudes dans l’eau brune et graisseuse. La vapeur d’eau faisait coller sur mon visage les miettes de nourriture et les éclats d’aliments calcinés qui revolaient sous le jet du gun à plonge. Je comprenais peu à peu pourquoi Dave voulait se débarrasser de ce travail. “

Pendant plus d’un mois, ils vont enchaîner ensemble les shifts de soir et même les doubles, et Bébert jouera auprès du plongeur le rôle de mentor et veillera sur lui dans leurs sorties nocturnes.

Dans les coulisses du restaurant, officie une vraie fourmilière survoltée, chef, sous-chef, cuisiniers, serveurs, barmaids et busboys, chacun fidèle à son poste tout en étant polyvalent.

Le plongeur s’accroche et tente de faire face à ses démons le temps d’une saison chaotique rythmée par les rushs, les coups de blues, les soirées trop arrosées, les espoirs et quelques écarts dans une ambiance musicale omniprésente.

 » Dave m’avait mis en garde, comme s’il voulait s’ assurer que je comprenais bien toutes les clauses de sa proposition.

– Tu vas voir, c’est de l’ouvrage. Mais la gang est le fun et la bouffe est payée. T’as déjà travaillé en restauration ?

– Non, jamais. “

Ce que j’en jase :

Ce roman Canadien absolument extraordinaire, publié en 2017 est enfin arrivé en France, de quoi ravir les lecteurs toujours friands de découvrir de nouvelles plumes d’ici ou d’ailleurs.

Couronné de succès dans son pays et même en passe de devenir culte, j’ose espérer qu’il en sera de même icitte.

Travaillant dans la restauration, Stéphane Larue nous offre un menu littéraire cinq étoiles qui respire l’authenticité et dépeint à merveille le monde du travail d’une gargote de Montréal et évoque au passage l’addiction au jeu, de ce fameux plongeur.

À travers une langue absolument délicieuse dans une ambiance survoltée, le plongeur nous offre un récit hyperréaliste au côté d’une galerie de personnages pas piqués des hannetons.

Un roman social qui m’a souvent amené à penser à cet autre ovni littéraire : À la ligne de Joseph Ponthus, (ma chronique ici), une cuisine pour Stéphane, une usine pour Joseph, et cette similitude de travail à la chaîne, une job pour l’un et une embauche pour l’autre qui les a conduit tous deux à l’écriture d’un bijou littéraire.

Stéphane Larue peut se péter les bretelles, son book est tiguidou, de la vraie balle, alors inutile de placoter, il vous le faut !

Moi suis tombée en amour pour le plongeur ❤️

Pour info :

Stéphane Larue est né à Longueuil. Il vit à Montréal.

Il détient une maîtrise en littérature comparée de l’Université de Montréal. 

Depuis un quinzaine d’années, il assure un emploi dans la restauration.

En 2016, il publie aux éditions Le Quartanier son premier roman, Le Plongeur, lauréat en 2017 du prix des libraires du Québec et du prix Senghor

Je remercie Le Picabo River Book Club et les éditions le Quartanier pour cette plongée littéraire absolument fantastique.

“ Whitesand ”

Whitesand de Lionel Salaün aux Éditions Actes Sud

” C’est quoi ce merdier ? “

(…)

Les badauds, trop éloignés pour en savoir davantage, estimèrent l’homme qui sortit du véhicule grand, assez jeune et bizarrement habillé avec ses jeans à pattes d’éléphant, son tee-shirt jaune et son petit gilet noir, très court et sans manches. Lafayette et son patron, eux, pouvaient distinguer, tandis qu’il s’étirait, ses longs cheveux bruns ondulés, la finesse de ses traits et, après qu’il eut ôté ses lunettes de soleil et marché vers eux, l’étrange intensité de son regard vert foncé. “

Dans le Sud de l’État du Mississippi, à Huntsville débarque une Mustang assez déglinguée, avec à son bord Ray Harper, un jeune homme avec une drôle d’allure.

À peine arrivé, il se fait déjà remarquer et doit faire face à un certain mépris de la part des habitants.

” Z’êtes un hippie ?

Pour toute réponse, Ray avait arboré un large sourire.

” Autant vous l’dire tout de suite, nous par ici, on est pas prêts à s’laisser emmerder par ces foutus traîne-savates ! Ajouta aussitôt le bonhomme en contemplant avec dégoût ses longs cheveux. “

Sa Mustang se retrouve immobilisée en attendant ses réparations, du coup lui aussi.

Malgré l’accueil peu chaleureux et la méfiance qu’ils suscitent de part et d’autre , il va prendre un peu racine dans ce paysage hostile.

Très vite il se lie d’amitié avec Norma, la serveuse du bar de la ville et trouve un petit job pour financer les réparations de sa voiture, tout en se rapprochant de la famille Ackerman, les propriétaires du domaine de Whitesand, une famille au passé dramatique qui semble étrangement lié au sien.

” Avec son chemin de terre rouge menacée par les broussailles, ses ornières gorgées de flotte couleur brique et cet air triste et beau du bout du monde. Whitesand ressemblait vraiment comme deux gouttes d’eau à l’idée qu’il se faisait du Sud profond. Rien ne manquait dans le décor, ni la vieille grange en bois et en tôle à demi effondrée, envahie, absorbée par une végétation pareille à un boa qui, l’ayant enserrée de près, la gobait peu à peu, ni la maison qu’il devinait, là-bas, entre les branches, tout au bout du chemin, d’un blanc sale, envasée dans son isolement.

Au bout des bribes, qu’ils en percevait au fil de ses pas à travers le fouillis végétal, Ray l’estimait haute et belle, mais austère, presque hostile, et bien pauvre. “

Le shérif s’interroge sur la présence de cet homme. Il commence sa petite enquête et s’aperçoit très vite que si la mémoire semble défaillante pour les anciens, la rancune est toujours bien tenace.

Ce que j’en dis :

J’ai découvert l’écriture de Lionel Salaün avec son magnifique roman La terre des Wilson (Ma chronique ici) et je la retrouve avec grand plaisir.

Très attaché à l’Amérique profonde, l’auteur nous emmène cette fois dans le Mississippi dans les années soixante-dix où la ségrégation raciale est toujours d’actualité, au point que même le jukebox en fasse les frais, étant privé de musique black.

Toujours avec beaucoup d’empathie et une certaine poésie, il explore un coin d’Amérique touché par les lois raciales où les vieilles histoires du passé font resurgir les fantômes errant dans le ténèbres.

À travers des personnages authentiques où la haine côtoie la bonté, Lionel Salaün nous offre une histoire bouleversante à la saveur âpre, où l’amoureux de l’Amérique répare dans ses romans les injustices de toutes une population malmenée depuis si longtemps en les rappelant à notre bon souvenir.

La plume au charme fou de ce frenchy amoureux de l’Amérique m’a conquise une fois encore et je ne peux que vous encourager à faire ce voyage dans le passé du Mississippi.

Ambiance musicale :

https://youtu.be/cJZ_ViDADOE

Pour info :

Lionel Salaün est né en 1959 à Chambéry, où il vit.

Passionné par l’histoire et la géographie des États-Unis, il choisit en 2010 de camper son premier roman au bord du fleuve Mississippi après la guerre du Vietnam. 

Le Retour de Jim Lamar sera couronné par douze prix littéraires.

Suivront Bel-Air en 2013 et La Terre des Wilson en 2016, toujours aux éditions Liana Levi.

Whitesand est son quatrième roman.

Je remercie les Éditions Actes Sud pour ce roman aux douces saveurs américaines.

“ Requiem ”

Requiem de Tony Cavanaugh aux Éditions Sonatine

Traduit de l’anglais (Australie) par Paul Benita

« Darian, il faut que tu viennes. Tu es le seul à pouvoir nous aider, il y a tant de corps ! »

Après avoir reçu un appel de détresse sur un vieux portable qu’il avait gardé, Darian Richards, ex flic des homicides de Melbourne, ne peut s’empêcher d’apporter son aide à Ida, cette femme qui surgit du passé.

Prenant chaque affaire à cœur, il a tenté de prendre du recul et de laisser tomber ce métier tellement destructeur, mais là il n’a pas le choix.

” J’étais retourné au flingue. Il était ma vie, mon code, malgré tous mes efforts pour le laisser derrière moi. “

Aidé par un ancien collègue qui localise l’appel, Darian rejoint la Gold Coast qui est actuellement envahit par une foule d’étudiants qui fêtent la fin des examens : LA SEMAINE DES SCHOOLIES.

 » La semaine des schoolies, c’est le festival annuel de baise et de boisson rassemblant les gamins qui viennent d’obtenir leur diplôme de fin d’études secondaires ; (…) Un événement célèbre dans tout le pays, haï par les parents, vénéré par les enfants. Entre vingt et quarante mille jeunes, comme ces cinq filles qui braillent joyeusement dans leur voiture aux vitres remontées, s’apprêtaient à déferler sur la côte.

Comme moi.

En les doublant, je me suis demandé combien de temps durerait leur innocence. “

Darian est loin de se douter que la disparition d’Ida n’est que l’envers du décor d’une enquête qui va se transformer en un clin d’œil, en véritable cauchemar.

Elle s’appelait Margaret et elle avait dix-sept ans. Elle vivait à Brisbane et voulait devenir vétérinaire pour soigner les chevaux. Le mec était tout près. Il sentait l’alcool.

Il s’arrêta pour la fixer avec un immense sourire. De près, il n’était pas si sexy. Il était flippant.

« Qu’est-ce que vous voulez ? demanda Margaret.

– Salut. Je suis Carlos et je suis la fin du monde. »

Ce que j’en dis :

Même si Toni Cavanaugh est bien souvent comparé à Michael Connelly, personnellement je pense que c’est un tort, car il n’a nul besoin de cette comparaison pour se faire sa propre renommée. Il a son propre style et du talent à revendre. En seulement trois romans, il a eu tout loisir de se faire remarquer et sa réputation n’est plus à faire. Il a gagné haut la main sa place auprès des maîtres du thriller.

Dans l’Australie au décor multiple, où l’effervescence de la Gold Coast côtoie les marais infestés de mangrove, où le bush peut se révéler aussi beau que dangereux, notre ex flic plutôt borderline évolue sans perdre de temps mais toujours avec beaucoup d’humour et de perspicacité.

Dans ce récit très sombre, pendant que certains insouciants s’éclatent selon les traditions, lui enquête hors pistes afin d’éviter que le pire arrive et essaye de mettre fin aux terribles projets de deux jeunes psychopathes. Une enquête qui va le conduire dans les méandres du Dark Web et lui faire voir la terrible noirceur d’un monde caché.

Un roman qui se dévore, impossible à lâcher où notre justicier au grand cœur n’a pas fini de nous surprendre et de nous charmer.

De l’action, du suspens, un décor de folie, une ambiance survoltée et un personnage de caractère nous donnent une histoire édifiante où l’écriture stylée de l’auteur nous emporte vers l’enfer tout en laissant notre cœur battre la chamade, déjà prêt pour la prochaine aventure australienne.

J’ai adoré et j’attends prochain avec impatience.

Pour info :

Tony Cavanaugh est un romancier, scénariste et producteur australien. Après des études universitaires dédiées à la littérature anglaise et à l’histoire de l’art, il débute sa carrière dans l’industrie cinématographique, dans laquelle il gravitera durant une trentaine d’années.

Il donne aujourd’hui de nombreuses conférences dans de prestigieuses universités australiennes sur le cinéma et se consacre à l’écriture.

Sa série de romans policiers la plus connue à ce jour est celle qui met en scène un détective aux méthodes toutes personnelles, Darian Richards.

Après L’affaire Isobel (2017), puis La promesse (2018), Requiem est son troisième roman publié en France par les Éditions Sonatine.

Il vit à Melbourne.

Je remercie les Éditions Sonatine pour ce magnifique voyage en terre australienne en compagnie d’un héros extraordinaire.

“ Mitragyna ”

Mitragyna de Sandrine Zorn et Alain Siméon aux Éditions Lajouanie

Camille, une jeune professeur de sciences, passe quelques jours sur Paris. Au programme, visites de musées, de monuments et quelques soirées dans les boîtes de jazz, de quoi passer d’agréables moments. Mais à peine commencé, son week-end se retrouve déjà perturbé. Lors de sa première sortie au musée d’Orsay, elle est victime d’une agression, et son sac disparaît.

” Récapitulons : je suis au musée d’Orsay, au cinquième étage. Avant de partir, je suis passée aux toilettes, j’ai été percuté par la porte au moment de sortir et vu que mon superbe sac n’est plus là, j’ai du me faire agresser. Merde ! Mes papiers, mon téléphone, mes clés, mon carnet… Pas un bruit, le musée doit être fermé.  »

Le lendemain le sac refait surface au pied du cadavre d’un clochard.

Une fois l’identité du SDF connu, Camille va se retrouver plongée dans son passé de biologiste qu’elle avait tenter d’oublier.

(…) Alors vas-y, raconte-moi maintenant. Il s’est passé quoi entre toi et Ton Viguier ? Je veux les détails : les circonstances, les relations entre vous pendant sa thèse. Je veux tout savoir : le professionnel et le privé. Et après, tu me raconteras aussi ta douleur, ta honte, ta rancoeur, ta culpabilité à laisser tes potes africains se faire piller parce que tu as laissé ton prof te piquer tes résultats sans réagir. “

Elle était loin d’imaginer que l’héritage de quelques graines d’une plante au vertus prometteuses, déclencheraient un tel tollé et éveilleraient la curiosité des policiers, de truands notoires, de détectives privés et des chercheurs en quête de miracles.

Avant de pouvoir sauver des vies, elle va devoir sauver la sienne et poursuivre ses recherches dans un climat sous haute tension où la confiance est mise à rude épreuve.

Ce que j’en dis :

Il n’aura fallu que quelques pages pour que je m’attache à Camille, l’héroïne de cette histoire mais également à l’écriture soignée que ce duo d’auteurs nous offre à travers une histoire pleine de rebondissements.

Très vite on se retrouve embarqué dans une intrigue captivante qui nous fait voyager entre la France et le Sénégal où se cache peut-être un complot sanitaire de grande ampleur.

Sans jamais nous saouler avec des termes scientifiques rébarbatifs, les auteurs nous plongent pourtant au cœur d’une histoire qui révèle les magouilles de certains laboratoires pharmaceutiques, prêts à tout pour s’approprier certaines découvertes médicales sans se soucier des pertes humaines.

Au côté de Camille, une femme de caractère, indépendante, qui ne se laissera jamais impressionnée par la gente masculine et gardera toujours un humour mordant tout en restant inflexible face à l’injustice.

Digne de la renommée des éditions Lajouanie, ce roman policier mais pas que, écrit à quatre mains mérite toute votre attention.

Un roman qui tient toutes ses promesses et risque même de vous surprendre bien au-delà de vos attentes.

Pour info :

Sandrine Zorn évolue dans le domaine de l’agriculture. Elle travaille et réside à Metz. Alain Siméon est enseignant et chef d’entreprise. Il habite Troyes. 

Ils se sont connus sur les bancs de l’uni­versité et se sont découverts une passion commune, la littérature policière. Depuis ils se retrouvent régulièrement sur les salons. C’est lors d’une manifestation consacrée au polar qu’ils ont décidé de se lancer dans l’écriture d’un roman à quatre mains.

Je remercie les Éditions Lajouanie pour cette formidable découverte.

“ Ma sœur, serial killeuse ”

Ma sœur, serial killeuse dOyinkan Braithwaite aux Éditions Delcourt

Traduit de l’anglais (Nigeria) par Christine Barbaste

” Je parie que vous ne le saviez pas : l’eau de Javel masque l’odeur du sang. La plupart des gens utilisent la javel sans discernement ; ils présupposent que c’est un produit à tout faire, ils ne prennent jamais le temps de lire la liste des composants au dos du flacon, ni de revenir inspecter le résultat. L’eau de Javel désinfectera, mais pour éliminer les résidus, ce n’est pas génial ; je ne m’en sers qu’après avoir récuré la salle de bains de toutes traces de vie, et de mort.  »

Korede, est plutôt maniaque, alors quand il s’agit de faire disparaître des taches de sang, elle a ses astuces pour faire place nette. Korede est infirmière, et pourtant c’est chez sa sœur, Ayoola, qu’elle nettoie tout ce sang. Ce n’est pas la première fois malheureusement. Sa sœur à la fâcheuse habitude de trucider ses amants.

Ayoola a beau être la cadette, c’est toujours elle que l’on remarque en priorité. Sa beauté transcende et ne laisse aucun homme indifférent.

Alors quand Ayoola séduit Tade le charmant médecin de l’hôpital où travaille Korede et dont elle est secrètement amoureuse, elle est un peu amère et commence sérieusement à s’inquiéter pour l’avenir.

Comment réussira t’elle à protéger sa sœur et sauver la vie de l’homme qu’elle aime en secret ? Il va vite falloir improviser avant que tout s’emballe encore une fois…

Je rêve de Femi. Pas du Femi inanimé que j’ai rencontré, mais de celui dont le sourire s’affichait partout sur Instagram, celui dont les poèmes continuent à me trotter dans la tête. J’essaie de comprendre comment ce Femi-là est devenu une victime.

Il était arrogant, cela ne faisait aucun doute. Mais c’est couramment le cas des hommes beaux et talentueux. (…)

Dans mon rêve, il s’adosse confortablement à son fauteuil et me demande ce que je vais faire.

« À quel sujet ?

– Elle n’arrêtera pas, tu sais.

– C’était de la légitime défense.

– Allons ! Me gourmande-t-il. Tu n’y crois pas vraiment. ”

Ce que j’en dis :

À travers ces pages où la Javel efface les traces de sang, l’humour décapant de l’auteur nous offre un roman bluffant vraiment atypique.

Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir une sœur serial killeuse qui trucide la gente masculine. Il est clair que ça fait tâche dans le décor et qu’on ne s’attend pas à une histoire aussi tordue et pourtant absolument captivante.

Mais ne vous fiez pas aux apparences, derrière cette histoire grinçante, on découvre également le portrait de la société nigérienne, habitée de flics corrompus et de machos en tout genre. Pas étonnant que deux nanas soient complices pour en faire disparaître quelques-uns.

Unies à jamais par les liens du sang, les sœurs Nigérienne réussissent à nous toucher en plein cœur. Le voile se lève peu à peu sur leur drame familial qui pourrait bien être le centre de ce problème.

Un premier roman absolument réussi autant par son style nerveux , sa narration brillante que pour son histoire ultra-noire, explosive, déjantée et vraiment mordante.

Impossible de ne pas succomber à leurs charmes, elles ont tous les atouts pour vous plaire.

Une nouvelle voix dans le paysage littéraire à découvrir absolument.

Pour info :

OYINKAN BRAITHWAITE vit à Lagos, au Nigeria. En 2016, elle a été finaliste du Commonwealth Short Story Prize.

Vendus dans de nombreux pays, les droits de son premier roman Ma sœur, serial killeuse ont été optionnés pour une adaptation au cinéma par Working Title.

Je remercie les éditions Delcourt pour cette histoire sanglante et très brillante.

“ Au nom du père ”

Au nom du père d’Éric Maravélias aux Éditions Gallimard Série Noire

 » Confortablement installé, Dante, le Macédonien, et Falcone, l’Albanais, profitaient des dernières chaleurs de l’été. Falcone se tenait silencieux, se demandant pourquoi Dante l’avait fait monter jusqu’à son nid d’aigle.

Les deux hommes se connaissaient depuis l’enfance. (…) Complices dans les nombreux coups fourrés, magouilles et trafics dans lesquels, par misère, mais de bonne grâce, ils s’étaient vite laissé entraîner, ils étaient, au fil du temps, devenus inséparables. Leurs attitudes respectives les avaient amenés à emprunter des voies différentes sur la forme, mais toujours liées quant au fond. Centrées vers un seul objectif : gagner de l’argent. Beaucoup d’argent. “

Déjà vingt ans que Dante a dû quitter la Macédoine.

L’empire qu’il s’est construit en France est en danger, suite à un incident imprévu.

Paris est au bord d’une guerre civile. Une forte criminalité et des trafics en tout genre ont gangrené la ville.

L’univers des caïds qui règnent sur la ville semble également malmené par la jalousie et certaines ambitions démesurées.

Certains secrets de famille surgissent tel un cancer foudroyant et infectent les relations amicales.

La trahison n’est pas loin et risque de provoquer une tragédie et conduire les plus forts vers un destin tragique.

 » Ce n’était pas que Dante fût très sentimental, mais c’était une question d’honneur. Ce genre d’incartade aurait pu éventuellement se régler en famille, discrètement, mais à partir du moment où c’était susceptible d’arriver aux oreilles de tout le monde, il n’y avait plus d’échappatoire. Il faudrait faire un exemple. “

Ce que j’en dis :

Il m’aura fallu cinq ans pour retrouver la plume de cet auteur, découverte à l’époque avec son premier roman ” La faux soyeuse « , une véritable plongée dans l’univers de la drogue que j’avais trouvé aussi grandiose que Flash ou le grand voyage de Charles Duchaussois.

Il avait mis la barre très haute et je n’en attendais pas moins pour ce second roman.

À travers cette dystopie, il plonge le lecteur dans la capitale parisienne qui a perdu toute sa lumière au profit d’une ambiance crépusculaire.

Une idée plutôt originale d’y placer cette intrigue, et permet de sortir des sentiers battus en bousculant certains codes tant attendus dans l’univers du roman noir.

Et même si l’univers de la drogue lui colle à la peau, cette fois c’est du côté des caïds qu’il se tourne et nous offre une histoire où les relations mafieuses se retrouvent compromises par certaines ambitions et de grandes convoitises qui mènent direct vers une trahison inévitable.

L’auteur nous donne une vision du monde apocalyptique, envahit par la criminalité, dans une tragédie contemporaine, innovante, surprenante où l’on retrouve une écriture remarquable où se côtoient langage de rue et poésie urbaine.

Un second roman noir très réussit où résonne un futur réaliste assez effrayant.

C’est noir, ça déchire, c’est signé Éric Maravélias et c’est à découvrir absolument.

Ça valait vraiment le coup d’attendre.

Pour info :

Éric Maravélias est né dans la banlieue sud de Paris. 
Après un parcours chaotique, il vit aujourd’hui dans le Sud de la France. 
Il est l’auteur de La faux soyeuse  (Gallimard/Série Noire, 2014), un premier roman inspiré en partie de sa propre expérience et salué autant par la critique que par les lecteurs, il signe son retour à la fiction avec Au nom du Père  (Série Noire, 2019).

Je remercie les éditions Gallimard pour cette virée dans l’enfer de Dante.

“ Un poisson sur la lune ”

Un poisson sur la lune de David Vann aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Laura Derajinski

 » Ce dernier s’arrête un instant à la porte, balaie l’air d’un large mouvement théâtral du bras avant de la franchir, un geste magistral. Et l’idée lui plaît, un geste magistral de sortie. C’est peut-être pour cela que les suicidaires tuent les autres d’abord, afin d’offrir une sorte de ponctuation, afin que cela ait plus de sens que le néant. En réalité, il a bien imaginé abattre Jeannette en premier, pendant ce séjour s’il a l’occasion de la croiser, mais ce n’est pas une pensée abstraite, un concept global. C’est de la rage pure et de la satisfaction. Une arme exige d’être utilisée. “

James Vann n’a jamais été aussi prêt de retourner son magnum contre lui-même. Il semble être arrivé au bout du chemin de sa dépression et ne semble pas vouloir faire demi-tour, même lors de son séjour en Californie où il effectue une sorte de pèlerinage pour dire au revoir à toute sa famille, escorté par son frère.

Tous vont tenter de le ramener vers la raison, mais sa détermination semble être inattaquable.

” La NASA devrait inscrire les suicidaires sur une liste de volontaires bénévoles. Jim serait content de monter à bord d’une capsule sans retour. Il irait aussi loin que Jupiter ou même jusqu’à Pluton, il serait utile aux autres, il transcenderait la vie normale. Pourquoi cela n’arrive jamais ? Pourquoi n’envoie-t-on pas des capsules destinées à ne jamais revenir ? “

Seul James a le pouvoir d’en décider autrement, après avoir affronté le passé, le présent, le futur et le regard des siens.

 » Il n’aurait sans doute pas dû retourner en Alaska. Mais le souvenir qui lui reste vraiment en mémoire, c’est celui de David qui tirait ses flèches droit vers le ciel, pour voir si elles retomberaient près de lui ou pas. Jim ne l’en avait jamais empêché car il trouvait ça amusant. Un véritable risque, l’éventualité de la mort lui semblait un concept si lointain, à l’époque. “

Ce que j’en dis :

” Prêt ? Paré ? Préparé ? “

Pour s’aventurer dans un roman de David Vann, il faut être effectivement prêt, paré, et surtout préparé afin de ne pas sombrer page après page dans une profonde sinistrose.

David Vann a tendance à habiller ses romans de noirceur dans un style littéraire extraordinaire où le lyrisme s’invite dans le tragique. Sa plume d’une beauté sauvage, inquiétante et pourtant si lumineuse emporte les lecteurs dans un huis clos en pleine nature.

Cette fois il nous plonge dans la tête d’un père suicidaire, une fiction qui rejoint la réalité que l’auteur a connu lorsqu’il avait treize ans, suite au suicide de son père, histoire peut-être de se libérer de certaines obsessions , qui pourraient l’habiter.

L’histoire d’un homme qui doit faire face à ses angoisses et à une grande souffrance, et blesse au passage son entourage pourtant bienveillant à son égard, même s’il tente souvent de sauver les apparences.

Un roman puissant, parfois dérangeant, magnifiquement écrit qui permet de comprendre que ce n’est pas toujours facile de quitter sa part d’ombre même bien entouré.

David Vann excelle une fois encore et nous offre un très grand roman noir.

Un véritable coup de cœur pour ce roman et cet auteur que j’ai réussi à moins appréhender.

Pour info

David Vann est né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires puis réimprimé à la suite de la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui seront distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est également l’auteur de Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terre, Aquarium, L’Obscure clarté de l’air. Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ce roman extraordinaire.