“ Un poisson sur la lune ”

Un poisson sur la lune de David Vann aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Laura Derajinski

 » Ce dernier s’arrête un instant à la porte, balaie l’air d’un large mouvement théâtral du bras avant de la franchir, un geste magistral. Et l’idée lui plaît, un geste magistral de sortie. C’est peut-être pour cela que les suicidaires tuent les autres d’abord, afin d’offrir une sorte de ponctuation, afin que cela ait plus de sens que le néant. En réalité, il a bien imaginé abattre Jeannette en premier, pendant ce séjour s’il a l’occasion de la croiser, mais ce n’est pas une pensée abstraite, un concept global. C’est de la rage pure et de la satisfaction. Une arme exige d’être utilisée. “

James Vann n’a jamais été aussi prêt de retourner son magnum contre lui-même. Il semble être arrivé au bout du chemin de sa dépression et ne semble pas vouloir faire demi-tour, même lors de son séjour en Californie où il effectue une sorte de pèlerinage pour dire au revoir à toute sa famille, escorté par son frère.

Tous vont tenter de le ramener vers la raison, mais sa détermination semble être inattaquable.

” La NASA devrait inscrire les suicidaires sur une liste de volontaires bénévoles. Jim serait content de monter à bord d’une capsule sans retour. Il irait aussi loin que Jupiter ou même jusqu’à Pluton, il serait utile aux autres, il transcenderait la vie normale. Pourquoi cela n’arrive jamais ? Pourquoi n’envoie-t-on pas des capsules destinées à ne jamais revenir ? “

Seul James a le pouvoir d’en décider autrement, après avoir affronté le passé, le présent, le futur et le regard des siens.

 » Il n’aurait sans doute pas dû retourner en Alaska. Mais le souvenir qui lui reste vraiment en mémoire, c’est celui de David qui tirait ses flèches droit vers le ciel, pour voir si elles retomberaient près de lui ou pas. Jim ne l’en avait jamais empêché car il trouvait ça amusant. Un véritable risque, l’éventualité de la mort lui semblait un concept si lointain, à l’époque. “

Ce que j’en dis :

” Prêt ? Paré ? Préparé ? “

Pour s’aventurer dans un roman de David Vann, il faut être effectivement prêt, paré, et surtout préparé afin de ne pas sombrer page après page dans une profonde sinistrose.

David Vann a tendance à habiller ses romans de noirceur dans un style littéraire extraordinaire où le lyrisme s’invite dans le tragique. Sa plume d’une beauté sauvage, inquiétante et pourtant si lumineuse emporte les lecteurs dans un huis clos en pleine nature.

Cette fois il nous plonge dans la tête d’un père suicidaire, une fiction qui rejoint la réalité que l’auteur a connu lorsqu’il avait treize ans, suite au suicide de son père, histoire peut-être de se libérer de certaines obsessions , qui pourraient l’habiter.

L’histoire d’un homme qui doit faire face à ses angoisses et à une grande souffrance, et blesse au passage son entourage pourtant bienveillant à son égard, même s’il tente souvent de sauver les apparences.

Un roman puissant, parfois dérangeant, magnifiquement écrit qui permet de comprendre que ce n’est pas toujours facile de quitter sa part d’ombre même bien entouré.

David Vann excelle une fois encore et nous offre un très grand roman noir.

Un véritable coup de cœur pour ce roman et cet auteur que j’ai réussi à moins appréhender.

Pour info

David Vann est né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires puis réimprimé à la suite de la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui seront distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est également l’auteur de Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terre, Aquarium, L’Obscure clarté de l’air. Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ce roman extraordinaire.

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22 réflexions sur ““ Un poisson sur la lune ”

      1. Non je n’ai jamais lu cet auteur… mais je pense que c’est le genre de plume que j’aime, malgré le côté sombre! ( que j’aime beaucoup aussi en général 🙂)
        J’ai bien noté te références concernant Gallmeister ☺️ bisou!!!

        Aimé par 1 personne

  1. Sandrine

    Bonjour, il est vrai que les romans de David Vann sont toujours très sombres mais aussi très beaux. Il semblerait que l’écriture lui ait permis de s’extirper d’une famille vraiment pathogène….

    Aimé par 1 personne

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