“ Whitesand ”

Whitesand de Lionel Salaün aux Éditions Actes Sud

” C’est quoi ce merdier ? “

(…)

Les badauds, trop éloignés pour en savoir davantage, estimèrent l’homme qui sortit du véhicule grand, assez jeune et bizarrement habillé avec ses jeans à pattes d’éléphant, son tee-shirt jaune et son petit gilet noir, très court et sans manches. Lafayette et son patron, eux, pouvaient distinguer, tandis qu’il s’étirait, ses longs cheveux bruns ondulés, la finesse de ses traits et, après qu’il eut ôté ses lunettes de soleil et marché vers eux, l’étrange intensité de son regard vert foncé. “

Dans le Sud de l’État du Mississippi, à Huntsville débarque une Mustang assez déglinguée, avec à son bord Ray Harper, un jeune homme avec une drôle d’allure.

À peine arrivé, il se fait déjà remarquer et doit faire face à un certain mépris de la part des habitants.

” Z’êtes un hippie ?

Pour toute réponse, Ray avait arboré un large sourire.

” Autant vous l’dire tout de suite, nous par ici, on est pas prêts à s’laisser emmerder par ces foutus traîne-savates ! Ajouta aussitôt le bonhomme en contemplant avec dégoût ses longs cheveux. “

Sa Mustang se retrouve immobilisée en attendant ses réparations, du coup lui aussi.

Malgré l’accueil peu chaleureux et la méfiance qu’ils suscitent de part et d’autre , il va prendre un peu racine dans ce paysage hostile.

Très vite il se lie d’amitié avec Norma, la serveuse du bar de la ville et trouve un petit job pour financer les réparations de sa voiture, tout en se rapprochant de la famille Ackerman, les propriétaires du domaine de Whitesand, une famille au passé dramatique qui semble étrangement lié au sien.

” Avec son chemin de terre rouge menacée par les broussailles, ses ornières gorgées de flotte couleur brique et cet air triste et beau du bout du monde. Whitesand ressemblait vraiment comme deux gouttes d’eau à l’idée qu’il se faisait du Sud profond. Rien ne manquait dans le décor, ni la vieille grange en bois et en tôle à demi effondrée, envahie, absorbée par une végétation pareille à un boa qui, l’ayant enserrée de près, la gobait peu à peu, ni la maison qu’il devinait, là-bas, entre les branches, tout au bout du chemin, d’un blanc sale, envasée dans son isolement.

Au bout des bribes, qu’ils en percevait au fil de ses pas à travers le fouillis végétal, Ray l’estimait haute et belle, mais austère, presque hostile, et bien pauvre. “

Le shérif s’interroge sur la présence de cet homme. Il commence sa petite enquête et s’aperçoit très vite que si la mémoire semble défaillante pour les anciens, la rancune est toujours bien tenace.

Ce que j’en dis :

J’ai découvert l’écriture de Lionel Salaün avec son magnifique roman La terre des Wilson (Ma chronique ici) et je la retrouve avec grand plaisir.

Très attaché à l’Amérique profonde, l’auteur nous emmène cette fois dans le Mississippi dans les années soixante-dix où la ségrégation raciale est toujours d’actualité, au point que même le jukebox en fasse les frais, étant privé de musique black.

Toujours avec beaucoup d’empathie et une certaine poésie, il explore un coin d’Amérique touché par les lois raciales où les vieilles histoires du passé font resurgir les fantômes errant dans le ténèbres.

À travers des personnages authentiques où la haine côtoie la bonté, Lionel Salaün nous offre une histoire bouleversante à la saveur âpre, où l’amoureux de l’Amérique répare dans ses romans les injustices de toutes une population malmenée depuis si longtemps en les rappelant à notre bon souvenir.

La plume au charme fou de ce frenchy amoureux de l’Amérique m’a conquise une fois encore et je ne peux que vous encourager à faire ce voyage dans le passé du Mississippi.

Ambiance musicale :

https://youtu.be/cJZ_ViDADOE

Pour info :

Lionel Salaün est né en 1959 à Chambéry, où il vit.

Passionné par l’histoire et la géographie des États-Unis, il choisit en 2010 de camper son premier roman au bord du fleuve Mississippi après la guerre du Vietnam. 

Le Retour de Jim Lamar sera couronné par douze prix littéraires.

Suivront Bel-Air en 2013 et La Terre des Wilson en 2016, toujours aux éditions Liana Levi.

Whitesand est son quatrième roman.

Je remercie les Éditions Actes Sud pour ce roman aux douces saveurs américaines.

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“ Leurs enfants après eux ”

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu aux Éditions Actes Sud

” À Berlin, un mur était tombé et la paix, déjà, s’avançait comme un rouleau compresseur. Dans chaque ville que portait ce monde désinsdustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêve écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana. Ils se laissaient pousser les cheveux et tâchaient de transformer leur vague à l’âme en colère, leur déprime en décibels. Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu ; il ne restait plus qu’à faire du bruit. “

Août 1992, dans l’Est de la France, au cœur d’une vallée, les hauts-fourneaux se sont éteints, seul le soleil brûle encore et offre à tous un été caniculaire.

Pour tuer l’ennui, Anthony et son cousin enfourchent leurs vélos et filent au bord du lac se créer de nouveaux souvenirs.

” Ici, la vie était une affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un pet’ derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. On rentrait, on repartait, pareil pour les adultes (…) . Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait du carburant. À force, on en venait à penser comme une carte routière. Les souvenirs étaient forcément géographiques. “

Sur place, ils volent un canoé et rejoignent l’autre rive, se rapprochant de la plage des culs-nus.

Sans s’en douter, Anthony vogue vers son destin, vers le premier amour, celui qu’on n’oublie pas et qui change tout, celui qui décide de toute la suite.

” Anthony vivait l’été de ses quatorze ans. Il faut bien que tout commence. « 

Le temps de quatre étés, les moments se suivent et dans la vallée on tente de survivre et la jeunesse tente de trouver sa voie dans un monde qui s’éteint à petit feu.

” Au travail comme ailleurs, les idées reçues gouvernaient, qui ne servaient qu’à enrober, s’intoxiquer de bonheur pour ne pas crever de l’évidence des faits. ”

C’est l’histoire de la France de l’entre-deux, des zones pavillonnaires, de la cambrousse, des cités HLM. La France qui écoute Johnny un verre de picon à la main, qui aime les fêtes foraines et regarde Interville et Champs Élysée à la télé, des hommes usés par le travail et des femmes fanées par l’ennui de la routine.

L’histoire d’un coin de France éloigné des comptoirs de la mondialisation qui erre entre la mélancolie et le déclin, la dignité et la colère.

” La vie allait se poursuivre c’était le plus dur. La vie se poursuivait. ”

Ce que j’en dis :

Depuis le moment où j’ai su que ce roman était en lice pour le Goncourt, jusqu’au bout j’y ai cru , et j’ai bien fait de faire confiance à l’enfant du pays. Certains me prendront pour une chauvine et d’autres sauront reconnaître comme moi le talent là où il est c’est à dire entre les pages et à travers les lignes noires, encrées sur les pages blanches de ses deux romans.

Pour son second roman, Nicolas Mathieu, nous offre une fresque politique sociale, un roman choral, où l’on suit le destin des habitants d’une vallée où se côtoient des classes sociales bien différentes. On assiste au déclin d’une ville meurtrie par la fermeture de l’usine.

Il décortique dans les règles de l’art et avec brio, toute une jeune génération qui rêve de partir vers un avenir meilleur que celui réservé à leurs parents. Il pose également un regard acerbe et surtout réaliste sur le milieu de l’éducation, sur cette gare de triage, qui laisse peu de place aux rêves face au déterminisme social.

Il nous parle de ce qu’il connaît vraiment, des choses qui lui tiennent à cœur, histoire peut-être de régler ses comptes avec le passé, parfois encombrant.

Avec habilité, et élégance ils nous parle des gens, de la jeunesse, des petites vies sans prétentions, sans pour autant porter de jugement, mais bien au contraire en les élevant au sommet, en leur rendant hommage à travers ses romans.

La vie des autres résonnent parfois dans les souvenirs de la nôtre car Nicolas Matthieu place toujours les bons mots sur les émotions avec une grande justesse.

Il signe une fois encore un récit formidable, illuminé par une plume singulière qui mérite toute l’attention qu’on lui porte.

Un très beau roman noir contemporain à ne surtout pas rater.

Un énorme coup de cœur pour ma part.

Pour info :

Photo empruntée aux Pictos

Nicolas Mathieu est né à Épinal en 1978. Après des études d’histoire et de cinéma, il s’installe à Paris où il exerce toutes sortes d’activités instructives et presque toujours mal payées. En 2014, il publie chez Actes Sud Aux animaux la guerre, adapté pour la télévision par Alain Tasma. Aujourd’hui, il vit à Nancy et partage son temps entre l’écriture et le salariat.

Leurs enfants après eux a reçu le prestigieux Prix Goncourt en novembre 2018 mais a également reçu en septembre le Prix des Médias, feuille d’or de la ville de Nancy.

La Lorraine est fière de l’enfant du pays.