“ Les Dieux de Howl Mountain ”

Les dieux de Howl Mountain de Taylor Brown aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Laurent Boscq

Le garçon leva un bref instant les yeux vers la vieille maison, dont les rondins de chênes découpés à la hache s’imbriquaient en queue d’aronde. La véranda s’affaissait un peu sous le toit de tôle, mais elle tenait bon. Les fenêtres brillaient d’une chaude lumière ; autour des vitres, le mastic d’argile miroitait dans l’obscurité comme des bandes blanches. Derrière, il y avait la cabane qui servait de grange, avec son toit aux panneaux arrachés, puis la porcherie et le fumoir. Chaque chose était à sa place. Et la prairie tout autour, pas impeccable mais entretenue, miroitait d’un bleu profond sous la lune. “

C’est ici, dans cette vieille maison, que vit Rory Docherty auprès de sa grand-mère, une femme étonnante. De retour de la guerre de Corée, où il y a laissé une jambe, il tente de se reconstruire malgré les cauchemars qui le hantent trop souvent. Pas facile d’oublier cette guerre, quand la douleur et un membre fantôme vous le rappellent constamment.

Sa mère, est hélas internée dans un hôpital psychiatrique depuis une agression qu’elle a subi avant la naissance de Rory. Muette depuis, elle n’a jamais pu révéler le noms de ses agresseurs. Rongée par les remords et la culpabilité, de n’avoir pu protéger sa fille, Ma fait son possible pour veiller sur son petit-fils.

” Parfois, elle se demandait comment elle avait pu donner naissance à une aussi belle et douce enfant. Et comment elle avait pu échouer à protéger cette créature de lumière des démons de l’enfer. Elle n’avait jamais retrouvé ses agresseurs. Elle ne les avait jamais fait payer pour leur crime, ne leur avait pas tranché la gorge ni arraché le cœur. Depuis ce jour, l’univers de sa fille s’était désaxé. Malgré ses ruses et ses talents de sorcière, elle avait échoué à lui rendre son équilibre. Et aujourd’hui que son petit-fils était revenu chez elle avec la guerre dans le sang, elle s’inquiétait de savoir où ça pourrait le mener. Au bout de cette route engloutie depuis longtemps par la montée des eaux. Elle s’inquiétait aussi de la peur et de la culpabilité qui pourrait surgir et obscurcir son cœur. Elle ne connaissait ça que trop bien. “

Rory livre pour le compte de son oncle de l’alcool de contrebande. Longtemps considéré comme le baron de l’alcool clandestin, Eustace voit son empire menacé par la concurrence et par l’arrivée d’un nouvel agent fédéral prompte à faire du zèle. Au volant de Maybelline, Rory va devoir ruser pour déjouer la surveillance des agents fédéraux bien décidés à mettre fin à ce trafic, tout en affrontant ses rivaux et les fantômes liés au passé. Et ce n’est pas l’apparition de cette belle fille dans le paysage qui va beaucoup l’aider à ne pas perdre la tête.

Ce que j’en dis :

Qu’il fut bon de croiser sur ma route Les Dieux de Howl Mountain et de découvrir la magnifique plume de Taylor Brown pour me raconter cette histoire.

Ce roman possède toute les qualités dont je pouvais rêver. Une écriture singulière qui s’habille de lyrisme pour nous décrire cet endroit de Caroline du Nord, des personnages authentiques auxquels on s’attache forcément, qu’ils soient du passé ou du présent, on ne peut rester insensible à leurs vécus et à la force qui les habite, pour faire face à tous ses mauvais coups disséminés sur leurs routes.

Et c’est avec plaisir que l’on savoure ces pointes d’humour caustiques et parfois gonflées qui s’immiscent entre les lignes pourtant très sombre, qui apportent un peu de douceur dans ce monde de brutes.

Entre Rory et Ma sa grand-mère, on sent un attachement féroce, un respect mutuel, une belle complicité, un grand amour malgré les années qui les séparent et le passé douloureux qui les a réuni.

Mais également les personnages secondaires, qui ne manquent pas de caractère, tel que Eli l’ami de Rory ou encore Eustace son oncle. Et d’autres bien évidemment que je vous laisse le plaisir de découvrir…

Taylor Brown nous offre un récit fabuleux aux côtés de ces bootleggers, dans les années cinquante, parsemant son histoire de coutumes et de croyances, dans un coin reculé des États-Unis et rejoint de ce fait le clan des auteurs qui donnent voix avec beaucoup de talent aux oubliés de l’Amérique tels que Ron Rash, Donald Ray Pollock ou encore Tom Franklin.

Une nouvelle voix qui ne manque ni de style, ni de caractère, ni d’humour. Je n’ai pas aimé, j’ai adoré, et c’est avec une grande impatience que je me prépare pour une future rencontre grâce à Léa créatrice du Picabo River Book Club et aux Éditions Albin Michel.

Je les remercie tous deux infiniment pour cette divine lecture pleine de charme et pour ce prochain rendez-vous qui va me permettre de féliciter en live ce grand auteur.

À souligner également la magnifique traduction de Laurent Boscq et la magnifique couverture très représentative qui nous embarque à bord de cette voiture vers une contrée mystérieuse.

” – Il y a quelque chose qui cloche chez ce type, reprit-il, genre depuis la naissance.

– J’en ai connu des comme ça, là-bas. Des mauvais de naissance.

Eli pivota sur un coude et le fixa du regard.

– En Corée ?

Rory acquiesça.

– C’était comment ? (…)

– Tout ce que je peux te dire, c’est que c’est un endroit où tu as envie que ce genre de fils de pute soient de ton côté, et derrière toi. Les pires. Les plus fous. Là-bas, le mal était un bien.

(…) je crois bien que tu reviens en plein bordel, conclut-il en secouant la tête.

Rory jeta sa cigarette par terre et l’écrasa avec son pied valide.

– Au moins, je suis revenu, dit-il. Enfin, en partie. “

Pour info :

Taylor Brown est né en 1982 en Géorgie, dans le sud des Etats-Unis, puis il a vécu à Buenos Aires et San Francisco avant de s’installer en Caroline du Nord. 

Les dieux de Howl Mountain est son troisième roman après La Poudre et la Cendre (Autrement, 2017) et The River of Kings (à paraître chez Albin Michel).

Par ailleurs nouvelliste, il a publié ses textes dans une vingtaine de revues littéraires, et a été récompensé par le Montana Prize in Fiction.

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“ Viens voir dans l’Ouest ”

Viens voir dans l’Ouest de Maxim Loskutoff aux Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Charles Recoursé

” J’ai écouté l’écho de mon cœur dans mes oreilles et j’ai pensé aux Indiens – ça aurait été le bon moment pour qu’ils débarquent avec leurs cris de guerre. “

L’Ouest de l’Amérique est au bord de la guerre civile. Des milices armées tentent de prendre possessions du territoire.

L’Amérique semble désunie…

” La première frappe aérienne a rasé le terrain de golf – l’a changé en terre fumante et a tué quarante hommes. La seconde n’a laissé de la salle municipale qu’un cratère à la forme compliquée. L’explosion nous a réveillés, on a senti un tremblement profond et terrifiant, puis on a entendu les sirènes et les cris. “

Dans ce chaos, des hommes et des femmes tentent de combler leur solitude, d’oublier leur chagrin, leur manque d’amour en s’accrochant comme ils peuvent à ce qui les entoure, à ce qui leur reste.

” Je me suis demandé si mes parents avaient déjà connu des journées comme celle-ci, quand j’avais l’âge de Gigi. Si tout le monde connaissait des journées comme celle-ci. Marcher trop longtemps, aimer trop fort. Si les blessures finissaient par se refermer, ou s’il fallait vivre avec les cicatrices, parfois cachées, parfois non. Fragiles dans ce monde avec tant à perdre. “

À travers ces nouvelles Maxim Loskutoff, nous offre une vision étonnamment proche de l’Amérique d’aujourd’hui, en explorant le destin de tous ces gens ordinaires.

Des nouvelles étonnantes, parfois surprenantes, où il est question d’amour, de peur, de survie, de frustration, le combat de vie ordinaire de tout à chacun dans une Amérique tourmentée.

Un auteur à la plume audacieuse, maîtrisée plutôt prometteuse que j’aurai plaisir à retrouver pour son premier roman actuellement en cours d’écriture.

Pour info :

Maxim Loskutoff a grandi dans les petites villes de l’Ouest américain, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreux magazines littéraires aux États-Unis.

Elles lui ont valu d’être couronné par le prix Nelson Algren.

S’il a été l’élève de David Foster Wallace et de Zadie Smith, il enseigne lui-même aujourd’hui à l’université du Montana à Missoula.

Il termine actuellement son premier roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel et le picabos river book club pour ce chouette partenariat de m’avoir permis de découvrir ces nouvelles d’Amérique aussi étranges que surprenantes.

“ Cotton County ”

Cotton County d’Eleanor Henderson aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Amélie Juste-Thomas

Les nourrissons reposaient tête-bêche dans un berceau, Winnafred d’un côté, Wilson de l’autre. Dans ce minuscule nid bourré à craquer, avec leurs doigts entrelacés semblables à de petites griffes délicates et leurs frémissantes paupières veinées de bleu, on aurait dit deux poussins, leurs crânes blancs comme les deux moitiés de l’unique coquille d’œuf dont ils auraient éclos. Il fallait vraiment y regarder de plus près – et personne ne s’en privait – pour remarquer que la fille était rose comme un porcelet et le petit garçon café au lait. “

À Cotton County en Géorgie dans les années 30, Elma Jesup fille d’un métayer de la région vient de donner la vie à des jumeaux de couleur différente. L’un s’avère être blanc et l’autre noir, à la stupéfaction générale.

Ce qui aurait du faire la joie de tous entraîne pourtant un drame affreux. Genus Jackson, un ouvrier agricole est tout de suite accusé et se retrouve lynché par une foule haineuse avant sa mise à mort.

” Depuis trois ans, on croyait la Géorgie revenue à la raison. L’homme du Ku Klux Klan a finalement été évincé de la résidence du gouverneur, et le lynchage avec lui. Mais, en janvier, Irwin County a fait replonger l’Etat dans cette période sombre. Maintenant que le record a été battu, pourquoi ne pas continuer, n’est-ce pas ? La tragédie d’Irwin County restera dans L’Histoire comme un acte barbare, mais au moins le shérif disposait d’aveux. Dans le cas qui nous occupe, en revanche, il n’y a aucune preuve, rien à part un égo meurtri et une justice sauvage.

Personne ne sera pourtant accusé et le meurtre reste impuni.

” Le démon s’est installé en Géorgie et si nous ne l’exorcisons pas, je crains qu’il ne décide de rester. “

Aidé d’Edna la jeune domestique noire qu’elle considère comme sa sœur, Elma élèvera ses deux enfants au cœur d’une ségrégation raciale toujours bien présente dans le Sud.

Mais ce drame a fragilisé les liens qui les unissaient et bientôt la vérité aussi douloureuse soit-elle va éclater et diviser cette famille.

Ces deux femmes que seule la couleur de peau sépare vont devoir chacune affronter les secrets de leur histoire familiale.

Ce que j’en dis :

À travers cette épopée américaine, Eleanor Henderson signe un roman ambitieux et nous offre une histoire dramatique où la ségrégation et le racisme règnent dans cette contrée rurale de Géorgie magnifiquement représentée.

La naissance de ces jumeaux entraîne un enchaînement de violence, de haine, de mensonges et de vengeance que l’on découvre à travers des flash-backs qui nous entraînent entre le passé et le présent de tous les habitants de cette contrée où les secrets de famille perdurent depuis plusieurs générations.

En véritable conteuse, Eleanor Henderson nous offre un magnifique roman choral porté par un plume captivante et mérite sa place auprès des plus grands auteurs américains.

Un énorme coup de cœur pour ce roman magnifiquement construit, qui peut paraître parfois exigeant mais qui s’avère absolument passionnant.

Je ne peux que vous encourager ce voyage dans le passé de la Géorgie au côté de ces deux sœurs de cœur.

Pour info :

Eleanor Henderson est une auteure américaine. Née en 1980 en Grèce et élevée en Floride, elle écrit son premier roman en 2011. Il est traduit deux ans plus tard en français sous le titre Alphabet City chez Sonatine Éditions.

Dès sa sortie aux Etats-Unis, Alphabet City remporte un franc succès et se retrouve dans la sélection des dix meilleurs livres de l’année du New York Times.
Eleanor Henderson vit aujourd’hui à Ithaca, New York, avec son mari et ses deux enfants. Elle y travaille comme professeur.
Cotton County est son deuxième roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette extraordinaire roman.

“ La dernière chance de Roman Petty ”

La dernière chance de Rowan Petty de Richard Lange aux éditions Albin Michel

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Patricia Barbe- Girault

” Petty ne voyait pas d’objection à dépouiller plus bête que soi, bien au contraire, mais dans ce cas précis les ficelles étaient si grosses que ça le déprimait. Il n’y avait rien de beau là-dedans, rien d’élégant. Ça ne demandait même pas de culot. Les casinos exploitaient simplement la tendance du client à se cramponner aux idées reçues plutôt qu’à faire le calcul lui-même. (…)

Il en avait mal aux crânes à force d’y penser. Il respirait l’air recyclé de l’hôtel depuis une semaine, l’odeur dégueulasse de la clope et du désespoir, et la désillusion s’était propagée dans son corps comme une tumeur. Dans l’espoir de préserver la petite lueur de joie festive qu’il avait su trouver en lui pour Thanksgiving, il engloutit son scotch et se dirigea vers la sortie au pas de course. “

Petty Rowan est un bel escroc en passe de finir sur la voie de garage. Il est dans une mauvaise passe. Sa femme l’a quitté pour un autre mec, sa fille refuse de lui parler depuis des années et même sa voiture l’a planté.

Alors, lorsqu’une vieille connaissance lui parle de deux millions de dollars planqués à L.A que des soldats ont patiemment détourné d’ Afghanistan, ils voient cette opportunité comme une dernière chance de se refaire.

” Petty dansa d’un pied sur l’autre en l’attendant. Il avait toujours eu un faible pour les putes. Pas les camées qui fichent la trouille, ni les tourmentées qui ont une dent contre les mecs, mais celles qui assurent parce qu’elles voient leur job comme un business. Il en avait rencontré des drôlement intelligentes au fil des ans, des super vives d’esprit. “

En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée qu’il vient de rencontrer et dont il s’est vite amouraché, il file en direction du Sud à la recherche du magot.

Commence alors un jeu bien plus dangereux qu’une partie de poker truquée auquel vont se retrouver mêlés, un vétéran blessé, un acteur hasbeen, et même sa fille.

Pour le gagnant ce sera :le jackpot, pour le perdant : une balle dans la tête.

” – T’es au courant que je suis pas le méchant qui veut te dépouiller, hein ? Moi, je suis le gentil, celui qui veut t’aider à le garder. “

Ce que j’en dis :

Comme dit ce vieil adage : arnaqueur un jour, arnaqueur toujours.

Dans cette ambiance américaine survoltée, Richard Lange nous fait découvrir la vie d’un looser, un paria de la société qui espère bien que ce dernier coup lui fera enfin vivre le rêve américain tant attendu et permettra au passage d’être enfin un bon père pour sa fille . Mettant en scène des personnages hauts en couleur comme cette star déchue , cette prostituée mais également un vétéran de guerre mal en point, il nous offre un roman noir qui ne manque ni de piquant ni d’humour à travers une intrigue captivante et originale.

Cette fois l’arnaque est presque louable puisqu’elle est liée à l’opération de la dernière chance et doit réussir quelques soient les risques.

Que ce soit l’écriture parfaitement maîtrisée ou cette virée dans les bas-fonds de Los Angeles, tout m’a plu dans ce récit et c’est avec joie que je poursuivrai ma découverte de cet auteur qui décrit si bien l’Amérique pleine d’espoir mais aussi de désespoir.

C’est noir et brillant, brutal et réaliste, c’est une belle surprise à découvrir absolument et promis c’est pas une arnaque.

Pour info :

Originaire de Californie, Richard Lange a passé une grande partie de sa vie à Los Angeles où il a étudié avec T.C Boyle, travaillé pour Larry Flint, dirigé un magazine musical. Il n’a cessé d’écrire sur cette ville durant ces vingt dernières années. Il a été révélé aux États-Unis et en France par son recueil de nouvelles, Dead Boys (Albin Michel, 2009), salué unanimement. Lauréat de la prestigieuse fondation Guggenheim, Lange a également été récompensé pour Angel Baby par le prix Dashiell Hammett que décerne chaque année l’International Assocation of Crime Waters.


Je remercie les éditions Albin Michel pour cette virée à Los Angeles pleine de belles surprises à la rencontre d’une star de la plume.

“ De loin on dirait des mouches ”

De loin on dirait des mouches de Kike Ferrari aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’espagnol (Argentin) et révisé par Tania Campos

” Dans la boîte à gants se trouve le Glock .45 que lui a offert son ami Loco Wilkinson. Il le sort, vérifie qu’il est chargé et que la sécu n’est pas enclenchée. Puis, le flingue pointé vers le sol et la bête de la paranoïa à l’affût, il avance vers le coffre pour prendre un chargeur de recharge.

Et alors l’histoire commence. “

Machi, un entrepreneur véreux, corrompu jusqu’à l’os. Il a fait fortune sous la dictature argentine et s’est fait au passage un paquet d’ennemis. Vu son comportement odieux, vulgaire et arrogant comme tout parvenu. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on ai tenté de le piéger en lui fourguant un cadavre dans sa bagnole de luxe.

” Depuis combien de temps est-il mort ?

Mais surtout, que vient foutre ce cadavre dans sa BM à deux cent mille dollars ? Et comment est-il arrivé là ? “

Et malgré ses millions, et ses gros flingues il se retrouve dans une sacré galère.

” Qui peut m’en vouloir à ce point ? Se lamenta-t-il. Je suis un type puissant après tout. Mais la brèche est ouverte et le doute menace de s’y engouffrer. “

La nuit risque d’être longue, il va enfin connaître l’enfer qu’il a tant infligé aux autres.

” C’est vraiment bizarre ce qui m’arrive, pense-t-il, et il serait vraiment bizarre de croire qu’il ne s’agit là que de coïncidences, évidemment. Mais ce qui serait encore plus bizarre, c’est que ce soit un complot contre moi. “

Le salaud va devoir payer et régler son ardoise avec cette drôle d’infortune qui lui tombe dessus.

Ce que j’en dis :

Il suffira seulement de six heures pour assister à la chute d’un dictateur, un odieux connard.

Dans son coffre il découvre une véritable bombe qui va lui exploser sa vie.

Le compte à rebours a commencé pour la mise à mort d’un salaud qu’on ne regrettera pas

Un régal, noir, déjanté servi par une plume qui fait mouche, atypique et soignée.

Une nouvelle plume d’Argentine talentueuse, un concentré de noirceur qu’il fut bon de déguster.

Bien serré, bien servi, ce roman noir a tout pour vous plaire.

Un Road movie d’enfer qui sort des sentiers battus à une vitesse non autorisée.

Vivement le prochain.

Pour info :

Kike Ferrari est né à Buenos Aires en 1972.

Aujourd’hui balayeur dans le métro, il concilie sa passion de l’écriture et son travail en écrivant régulièrement pour El Andén, le magazine du syndicat des travailleurs du métro de Buenos Aires, dont il est délégué.

Dans un pays où aucun écrivain ne peut vivre de l’écriture, Kike Ferrari fait partie d’une puissante nouvelle génération d’auteurs argentins et a réussi à devenir, avec sa personnalité hors-normes à la Bukowski et ses romans Operación Bukowski, Lo que no fue (Prix Casa de la Américas en 2009) et Punto Ciego (co-écrit avec son ami Juan Mattio), un auteur culte en Argentine et reconnu à l’international.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Masse Critique de Babelio pour cette merveilleuse découverte.

“ Les mal-aimés ”

Les mal-aimés de Jean-Christophe Tixier aux Éditions Albin Michel

 » Elle lève les yeux sur la droite, étire son dos pour l’ai filer son regard par la minuscule fenêtre. Il rencontre la masse austère du bagne qui trône là-bas plus au nord. Une bâtisse imposante de deux niveaux, quatre ou cinq fois plus large que haute. On dit que chaque fenêtre est grillagée. D’ici, Blanche ne peut pas le vérifier. Elle ne s’en est jamais vraiment approchée, s’est simplement contentée de maintes et maintes fois les compter. Il y en a six paires par étage sur cette façade, comme autant de regards pesant et accusateurs. “

Aux confins des Cévennes en l’an 1884, une maison d’éducation surveillée ferma ses portes, libérant des adolescents décharnés. Il quittent ce lieu maudit sous les regards des paysans qui furent leurs geôliers.

Dix-sept ans plus tard, sur cette terre reculée et oubliée de tous, une succession d’étranges événements se produit. Des chèvres meurent décimées par une étrange maladie, des meules de foin prennent feu, la mort rôde et s’apprête à faire d’autres victimes. Une rumeur prends racine et commence à s’étendre.

Les enfants se vengent, souffle l’homme.

(…)

Ils angoissent tous. S’affolent. Paniquent.

– Rien n’arrêtera le feu vengeur. Il prendra tout ce qu’il y’a à prendre. Et chacun espère qu’il brûlera chez le voisin plutôt que chez lui. Par ici, les gens sont comme ça. Ils se serrent les coudes pour braver l’hiver et les catastrophes car ils ont peur d’avoir faim s’ils perdent leurs récoltes ou si leurs troupeaux crèvent. Mais quand vient une malédiction, c’est chacun pour soi ! Le malheur des uns n’attire que la méfiance et fait fuir les autres. Ils croient tous que la colère du ciel ou des entrailles de la terre est toujours méritée. Alors… “

Et si c’était les fantômes du passé qui venaient régler leurs comptes ?

Comme autant de silhouettes, autant de petits bagnards qu’ils obligeaient à rester dehors des heures durant dans la nuit glacée, en une file silencieuse et parfaite, rouant de coups le premier qui bougeait ou manifestait le moindre signe d’épuisement. Au nom de la discipline, au nom de l’ordre, au nom de l’idée que pour leur retirer le mal, la brutalité permettait de faire entrer ces notions dans leurs caboches su dures. “

Ce que j’en dis :

Happée dès les premières pages par ce roman habité d’une extrême noirceur, j’ai fait la connaissance d’une plume fabuleuse qui m’a embarquée dans le confins des Cévennes à une époque où l’on envoyait les enfants délinquants au bagne.

En incluant dans ce récit au début de chaque chapitre des billets d’écrous des pensionnaires, on découvre avec stupéfaction la dureté de l’époque.

Porté par une plume hypnotique qui n’a pas été sans me rappeler l’univers de Zola, de Victor Hugo et même de Franck Bouysse, Jean- Christophe Tixier nous offre une galerie de personnages habités par la culpabilité, rongés par les non-dits au cœur de la campagne où même la foi ne sauvera pas toutes les âmes perdues.

Inspirée de faits réels du passé, l’auteur raconte l’horreur des bagnes, la misère du monde rural, la violence incestueuse dans certains foyers, la honte qui entache tout un village sans espoir de rédemption.

Après avoir conquis la jeunesse, Jean-Christophe Tixier fait une entrée remarquable à travers ce premier roman sombre, bouleversant qui va briser plus d’un cœur.

Un énorme coup de cœur que je vous recommande vivement.

Pour Info :

Ancien enseignant et formateur, Jean-Christophe Tixier vit à Pau. Pendant vingt ans, il a enseigné l’économie dans un lycée. Un poste à temps partiel qui lui a permis de mener maintes autres activités en parallèle. Ainsi, il a été directeur de collège, a créé et dirigé un centre de formation pour jeunes en grandes difficultés, a créé une société de communication aux débuts d’Internet et créé des sites Internet…
Lorsqu’il ne se consacre pas à l’écriture (de romans, mais aussi d’audio-guides pour la jeunesse), ce passionné de littérature organise le salon du polar de Pau, Un Aller-Retour dans le Noir, ou dirige la Collection « Quelqu’un m’a dit » aux éditions In8.

“ Les femmes de Heart Spring Mountain ”

Les femmes de Heart Spring Mountain de Robin MacArthur aux éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par France Camus-Pichon

” Vale trinque, son verre à elle contre son bourbon à lui: « Ils s’en sortiront, là-haut », assure-t-elle. Elle vient du Vermont – d’un appartement aux murs bleus surplombant la rivière. Les ouragans ne montent pas jusque là. C’est l’un de ces lieux étrangement épargnés : par les araignées et les serpents venimeux, les tornades, les tremblements de terre, les glissements de terrain. Mais le plan suivant montre un mobile home – revêtement de plastique vert, volets noirsemporté par les flots. « Merde », murmure-t-elle (…) Bonnie, la mère de Vale, vit justement dans l’une de ces villes en bordures de rivière qui sont actuellement dévastées par les inondations…

En août 2011, un nouvel ouragan s’abat sur les État-Unis, le Vermont ne sera pas épargné, et offre à présent un triste spectacle de désolation.

Loin de là, à la NouvelleOrléans, Vale suit les informations avec intérêt, même si elle a quitté cette région depuis plusieurs années, et tourné le dos à sa famille. Sa mère y vit toujours, et elle vient d’apprendre sa disparition lors du passage de la tempête. Une inquiétude la gagne et ne lui laisse d’autres choix que de rentrer à Heart Spring Mountain, sa ville natale.

Elle adore cette ville – sa douce chaleur, sa musique, sa lumière. Et elle déteste sa ville natale – son silence, sa blancheur, ses nids-de-poule, les gens qu’elle y a laissés.

« Bonnie », murmure-y-elle.

Le lendemain matin, elle enfile ses bottes, mets quelques affaires dans son sac à dos, retire de l’argent et part à pied vers la gare routière de Loyola Avenue. “

Elle va y retrouver les femmes qui ont bercé son enfance, la vieille Hazel que la mémoire fuit et Deb, toujours fidèle à ses idéaux hippies.

Vale contemple par la vitre les champs, un silo gris, une grange rouge, le ruban étincelant de la Silver Creek qui leur fait des clins d’œil entre les arbres. Chaque centimètre est familier, mais dans chaque carré de paysage quelque chose a changé, est comme renversé ou sculpté différemment. À force de vivre à la Nouvelle-Orléans, on finit par s’habituer à la menace des ouragans, à l’affaissement mais indéniable des terres. À constater l’impermanence du sol, des arbres, des murs, de sa propre peau.

Mais ici ? Elle est habituée à ce que les choses soient immuables. “

Sa mère reste introuvable, mais jour après jour Vale découvre les secrets des générations de femmes qui l’ ont précédées et décèle un attachement féroce pour cette terre qu’elle a tant cherché à fuir.

” Une citation de No Word for Time lui vient alors à l’esprit, une phrase qu’elle a lue le matin même : « Peu importe le sol que vous foulez, il devrait être sacré, car la terre tout entière est sacrée. » Elle ferme les yeux. Sent la terre solide et fertile sous ses pieds, et entend résonner à ses oreilles l’eau qui court sur les galets de la rivière. “

Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. “

Ce que j’en dis :

Retrouver une auteure, découverte en 2017 à travers le plus merveilleux recueil de nouvelles de ma vie de lectrice, Le cœur sauvage, (retrouvez ma chronique ici) était prémisse d’un moment de lecture intensément délicieux, et je ne me suis pas trompée.

On retrouve le Vermont, état cher à l’auteur, réputé pour ses paysages naturels et ses nombreuses forêts. Le dernier ouragan ne l’a pas épargné, dévastant au passage certaines zones rurales et la vie des habitants déjà malmenée.

C’est ici, au cœur du désastre que l’on va découvrir trois générations de femmes, à travers un roman choral où le passé s’invite dans le présent et nous révèle certains secrets de famille. À travers ces flash-back, habités par certaines croyances, la vie de ces femmes prends forme et envahit Vale d’une douce nostalgie et l’aide à mieux comprendre sa mère dont elle s’était éloignée.

Robin MacArthur est une merveilleuse conteuse, sa plume est un enchantement. Elle dégage une musicalité particulière qui transporte et envoûte les lecteurs. Elle donne à ses personnages féminins une force sauvage et aux plus rebelles une belle âme. Même cabossées , les femmes demeurent de grandes battantes.

En deux livres, l’auteure s’impose remarquablement dans le paysage de la littérature américaine. Elle nous touche, nous bouleverse aux fils des pages avec autant d’émotions que ce soit dans ce roman où dans son recueil de nouvelles.

Cette femme du Vermont n’a pas fini de nous éblouir et je n’ai qu’une hâte, celle de la retrouver très vite.

Je salue au passage la très belle couverture et la magnifique traduction qui m’a permis ce nouveau voyage livresque dans le Vermont aux côtés de femmes admirables.

Un nouveau coup de cœur pour cette écrivaine talentueuse que je vous encourage à découvrir.

Pour info :

Robin MacArthur est originaire du Vermont, où elle vit toujours aujourd’hui.

Elle a créé avec son mari un groupe de musique folk baptisé Red Heart the Ticker, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreuses revues littéraires.

Régulièrement comparée à Annie Proulx et Anthony Doerr, elle s’impose en deux livres seulement comme un des jeunes écrivains les plus prometteurs de sa génération.

Je remercie les éditions Albin Michel pour cette sublime balade livresque dans le Vermont en compagnie de femmes comme j’aime.

“ Grace ”

Grace de Paul Lynch aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’anglais (Irlande) par Marina Boraso

“ Elle rit parce que tout va de travers. Elle rit parce qu’elle ne sait plus distinguer ce qui est réel de ce qui ne l’est pas. Elle ne sait plus si les gens sont vraiment ce qu’ils prétendent être. S’il existe une seule parole douée de signification. Si tout en ce monde n’est pas une gigantesque farce, et le monde une fable inventée de toutes pièces. C’est peut-être cela grandir. Apprendre les choses qu’on vous a cachées. Que la réalité du monde réside dans ses mensonges et ses tromperies ; dans tout ce que l’on ne peut pas voir, dans tout ce qui échappe à notre connaissance. La voilà, la réalité du monde. Et l’unique bonheur d’une vie est le temps de l’enfance, quand on est encore plein de certitudes. Son rire est si fort qu’elle ne sait plus si elle rit ou si elle pleure, ni s’il existe vraiment une différence entre les deux. ”

En Irlande, en 1845 une Grande Famine ravage le pays. Des familles entières meurent de faim. Par un froid matin d’octobre Grace est envoyé par sa mère sur les routes à la recherche d’un travail pour nourrir et sauver sa famille. Habillée avec des vêtements d’hommes, elle va entreprendre un véritable périple, quitter son village de BlackMountain, en direction du Donegal jusqu’à Limerik, au cœur d’un paysage apocalyptique.

Elle s’est enfoncée plus avant dans les profondeurs du monde, a passé des jours sans nom sur des routes sans nom qui méandrent en boucles infinies. Quel lourdeur dans le ciel, pense t’elle. Ces nuages d’un gris de cendre, comme si un incendie consumait les cieux. ”

Jour après jour, elle traverse ce pays plongé dans la misère, où les mendiants sont prêts à tout pour un simple morceau de pain.

On ne peut pas vivre comme ça.

Elle repère un corps de ferme niché au flanc d’une butte pommelée de blanc. Contemplant la neige qui étend l’une après l’autre ses nappes de silence, elle s’imagine frappant à la porte ou se glissant dans le grenier à foin, jusqu’à ce que l’idée d’un coup de fusil ou de l’ombre d’un poing l’incite à passer son chemin – dans ce genre de maison, il n’y a pas de place pour les gens de ton espèce. L’inquiétude se tord comme un vers au creux de son ventre. Tu as toutes les chances de trouver l’endroit le plus perdu de toute l’Irlande. “

Ce que j’en dis :

L’auteur nous dépeint la période de grande misère de l’Irlande, sous une plume de toute beauté, tantôt lumineuse et tantôt d’une noirceur abyssale, fidèle aux paysages irlandais, à travers le parcours initiatique de Grace. Un magnifique portrait d’une jeune fille dans une contrée sauvage où la famine défigure autant les visages que le paysage.

Son écriture lyrique nous emporte, dans cette tragédie et accompagne ces hommes et ces femmes poussés à l’exil. Il nous envoûte et nous charme même quand l’espoir se fait rare.

Un roman vertigineux, qui mène Grace, si jeune vers la vie d’adulte, sans grand espoir de retour à ses rêves d’enfants.

L’espace d’un instant, il lui semble les voir, les enfants affamés contraints de grandir dans la violence. “

Un roman ambitieux, profond, porté par un souffle puissant et une prose poétique qui enivre les lecteurs.

ADMIRABLE…

Pour info :

Paul Lynch est né en 1977 dans le Donegal et vit aujourd’hui à Dublin.

Son premier roman, Un ciel rouge, le matin (Albin Michel, 2014), a été unanimement salué par la presse comme une révélation et finaliste du Prix du Meilleur Livre étranger.

A suivi La Neige noire (Albin Michel, 2015), récompensé par le Prix Libr’à Nous et largement plébiscité par les lecteurs.

Grace est son troisième roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce moment de grâce de toute beauté.

“ De la nature des interactions amoureuses ”

De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemmma aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Marina Boraso

Voici un fait indiscutable : par ici, les gens sont très, très nombreux à aimer quelque chose qui ne leur rendra jamais leur amour. “

Histoires d’amour, histoires d’aimer, un peu, beaucoup, à la folie, l’éternel problème de tout à chacun lorsqu’il rencontre l’homme ou la femme de sa vie.

Et lorsqu’un scientifique se penche sur la question, cela donne un recueil de nouvelles assez étonnantes.

Par ici on n’effeuille pas des marguerites en cherchant à effacer un affreux doute, non ici on pose de équations pour tenter de résoudre le problème.

” Il lui présenterait son problème, comme un débauché pourrait présenter sa maîtresse à sa femme. “

Tout le monde sait que X + Y = Amour éternel pour toujours

Un équation vieille comme le monde.

Alors, aussi insolite que cela puisse être, Karl Iagnemma réussit en huit nouvelles originales à aborder un thème aussi complexe que le théorème de pythagore, mais de manière bien plus sympathique et parfois même assez drôle.

Que ce soit dans le passé ou dans le présent, ces nouvelles véhiculent une dose d’amour agrémentée d’une dose d’humour et ne manquent pas d’originalité.

Certaines peuvent paraître déroutantes, et laisser incrédules, mais l’écriture pleine de sensibilité l’emporte et invite à poursuivre.

Si mon cœur bat davantage pour certaines d’entre elles, une chose est sûre, j’ai maintenant très envie de découvrir son roman ” Les expéditions “.

Pour info :

Né en 1972 et originaire du Michigan, Karl Iagnemma est un scientifique de haut niveau, chercheur au MIT de Boston. Son premier roman, Les Expéditions (Albin Michel, 2009), racontait les quêtes parallèles d’un père et de son fils au cœur de l’Amérique sauvage du XIXe siècle. Mais c’est ce tout premier livre, De la nature des interactions amoureuses, qui l’a révélé aux États-Unis. Les droits cinématographiques de la nouvelle-titre ont depuis été cédés à Warner Brothers, avec Brad Pitt pour producteur et acteur.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ces nouvelles pleine d’amour.

“ La métallo ”

La métallo de Catherine Ecole-Boivin aux Éditions Albin Michel

« On l’appelait Mézioù, une forte en gueule. On n’avait pas intérêt d’y approcher les pattes car elle cartonnait des bras autant que nous. Sinon, durant nos dimanches copains à vélo elle était increvable. Après son départ, des comme elle, y’en a plus eu dans nos ateliers. Les femmes coquettes nouvellement embauchées demandaient à travailler dans les bureaux. Faut dire, on rapportait l’usine avec nous à la maison, dans nos cheveux et jusqu’à dans nos slips quand on avait été de corvée de bacs à graisse du laminoir. Yvonnick, c’était un homme comme nous. »

Yvonnick n’est pas une femme comme les autres. En plus d’avoir un prénom et des bras d’homme, elle a une force de caractère extraordinaire. Et elle en a bien besoin pour affronter cette vie difficile. Depuis le départ de son homme, elle a repris sa place à la forge.

” Je ne veux plus devenir secrétaire, passer une blouse blanche pour travailler. Je veux des marques d’ouvrier sur moi et de l’huile de moteur sous mes semelles. “

Jeune veuve et mère d’un enfant fragile, elle devient métallo. Commence alors une lutte ouvrière où elle devra se faire respecter par les hommes.

” J’invente la posture de la courageuse, la virile. Je n’ai pas de couilles mais j’ai de la place pour en avoir. “

Jour après jour, son courage force le respect, elle est fière de son travail et de sa communauté solidaire. Hélas une nouvelle menace se pointe en 1968, il est dorénavant question de rentabilité, de chiffres d’affaires, de restructuration…

” J’ignore comment nous allons garder notre histoire, notre mémoire à tous et celle de tous ceux venus poser leur existence pénible et parfois heureuse ici. “

Ce que j’en dis :

Malgré une couverture qui ne rend pas justice à ce récit, il serait dommage que vous passiez votre chemin, car derrière se cache une pépite littéraire qui rend hommage à toute une génération d’ouvriers hors du commun.

Inspiré d’un authentique témoignage, l’auteure Catherine Ecole-Boivin nous offre le destin d’une femme, Yvonnick.

C’est aussi l’histoire de celles et de ceux qui ont travaillé pour l’industrie Française dans les années 50, de son apogée jusqu’à son déclin dans les années 80.

” Il ne reste rien de nous si personne ne nous raconte quelque part. “

Une plume de caractère, métallique ciselée dans l’acier, aussi étincelante qu’une usine en pleine nuit où brille le feu du brasier, aussi brûlante que les flammes des hauts-fourneaux, aussi travaillée et puissante que le courage de ces ouvriers qui acceptaient tant pour des salaires de misère.

Homme ou femme, même combat et pourtant salaires inégaux pour tâches identiques, apparemment certaines choses ne changeront jamais, mise à part le hashtag #balancetonporc ou #balancetonpatron inexistant à l’époque.

Un récit qui défend également la cause des femmes qui ont combattu à tous les niveaux autant à la maison que sur leur lieu de travail pour se faire une place et gagner le respect.

Comme le dit si bien Bernard Lavilliers dans son texte Fench Vallée, ici pas de place pour les manchots, les shootés du désespoir fument la came par les cheminées et les usines désossées ont rencard avec la mort…mais c’est bien plus sa magnifique chanson Les mains d’or (à écouter ici) qui résonne entre ces pages.

Rarement un récit m’a autant touché par l’humanité qu’il dégage, par la puissance de l’écriture et l’hommage extraordinaire rendu à ce peuple ouvrier dont mon père a fait partie.

 » L’histoire vraie des hommes, des femmes et des enfants remarquables qui n’auront jamais leurs noms dans les livres d’histoires.  »

Authentique, brillant, admirable, féministe, engagé, historique, à lire pour ne jamais les oublier.

Pour info :

Catherine Ecole-Boivin à Brive la Gaillarde. Copyright de Marie Hélène,

Originaire de la Hague, historienne de formation, diplômée en Science de l’éducation, doctorante au CREN de Nantes, Catherine École Boivin est surnommée la glaneuse ou la défricheuse d’histoires car elle conte dans ses livres « les mémoires des humbles et de ceux à qui on n’a pas donné la parole durant leur vie ». Son premier livre Jeanne de Jobourg, paroles d’une paysanne du Cotentin a eu un succès en Basse-Normand. Suivi de plusieurs autres depuis. 

Elle est sociétaire de la SGDL et de la SOFIA, et membre de la Société des auteurs de Normandie et des écrivains combattants. Elle a reçu du préfet de Loire-Atlantique la médaille de bronze de la jeunesse et des sports. Elle est adhérente de la Maison du roman populaire de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne).

Le 18 novembre 2012, elle reçoit le prix littéraire du Centre régional du livre de Basse-Normandie dit « Reine Mathilde » lors du salon du livre de Cheux (Calvados), pour son roman chez Albin Michel Les Bergers blancs, l’histoire des bergers guérisseurs aux pieds nus de la Hague.

Catherine Ecole-Boivin habite depuis presque 20 ans en Loire Atlantique. Biographe et romancière, elle prépare en 2018 un doctorat en sciences humaines à l’université de Nantes. Elle est également professeure à Saint Nazaire.

Je remercie les éditions Albin Michel pour ce livre en hommage à toutes les mains d’or.