“ Les patriotes ”

Les patriotes de Sana Krasikov aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Sarah Gurcel

” « C’est ça qui compte aujourd’hui pour les bons patriotes, Florence ! De parfait culs-bénits qui agitent leurs petits drapeaux américains. Voilà ceux qui ont le pouvoir et voilà pourquoi j’en ai fini avec les grands États-Unis d’Amérique. »

Florence entendait de grosses larmes s’accumuler derrière certaines de ces tirades nasillardes. (…)

« Tu prêches une convertie » lui dit-elle joyeusement. Elle se demanda pourquoi le désarroi d’Essie la rendait si gaie. Puis elle réalisa que, pour la première fois depuis qu’elle avait quitté sa famille et embarqué sur le Brême, elle était absolument convaincue d’avoir pris la bonne décision. L’Amérique n’avait rien à lui offrir. « 

Alors que les États-Unis sont frappés par la grande dépression, Florence Fein décide de quitter son pays pour rejoindre l’Urss. À seulement 24 ans, elle laisse derrière elle sa famille à Brooklyn.

Ayant soif d’indépendance et de liberté, elle espère beaucoup de cette nouvelle vie, mais hélas les désillusions arrivent très vite et le retour en arrière impossible.

 » « Et toi, comment tu t’es retrouvée ici ? » demandra-t-elle une fois.

Florence avait appris à ce stade qu’il valait mieux privilégier les réponses simple. « Il n’y avait pas de travail aux États-Unis. Alors je suis venue en Russie. J’ai rencontré un homme et je suis restée. »

Comme de nombreux Refuzniks, son fils Julian, une fois adulte, émigre aux États-Unis.

Quelques années plus tard, en apprenant l’ouverture des archives du KGB, il retourne en Russie et décide de faire des recherches pour essayer de comprendre les zones d’ombre qui entouraient la vie de sa mère et tenté de persuader son propre fils de rentrer aux États-Unis avec lui.

” Ce qui a poussé sa mère à venir en Russie ne m’a jamais semblé étrange. Ce qui l’a poussé à y rester, voilà une autre histoire, sur laquelle je me suis interrogé. Par quel sortilège, en vertu de quoi (ou de qui) le paysage insipide autour d’elle s’était-il transformé en mosaïque prolétarienne colorée comme celles qui ornent encore cette ville mercantile ? “

” Je me suis dit qu’elle avait peut-être tout simplement fini par renoncer aux États-Unis, de la même manière que les États-Unis avaient si cruellement renoncé à elle.“

Entre passé et présent, Les patriotes nous embarque à travers le destin de trois générations d’une famille juive, l’histoire méconnue de milliers d’Américains abandonnés par leur pays en pleine terreur Stalinienne.

Ce que j’en dis :

Dès le départ j’ai été captivé par cette histoire au souffle romanesque extraordinaire. Il est impossible de ne pas s’attacher à Florence et de se révolter pour tout ce qu’elle va subir, alors qu’elle voulait juste retrouver l’homme aux yeux noirs dont elle s’était éprise et offrir ses services à ce pays.

Elle qui rêvait d’amour, de liberté, d’indépendance, va se retrouver prisonnière dans un pays qui n’est pas le sien et subir une dictature et des privations sans limites. Et pourtant elle gardera la foi et ne se détournera jamais de ses convictions, même dans les pires souffrances.

À travers ce roman choral qui couvre trois générations, on fait également connaissance avec son fils et son petit fils, et on se rends compte des conséquences que peuvent avoir certains choix de vie sur les générations futures.

Un roman ambitieux, qui se mérite et demande une lecture attentive et nous permet de saluer le courage de cette femme à une époque où justement il y avait tant à prouver. Par amour et pour ses convictions, elle sacrifiera presque toute sa vie à un pays qui la considérera toujours comme une étrangère, et peut-être même une espionne, elle aurait pourtant mérité amplement son statut de ” Patriote “.

Sana Krasikov nous offre un impressionnant premier roman, aux personnages touchants, bouleversants dans une ambiance communiste effrayante .

À découvrir absolument.

Pour info :

Sana Krasikov. Née en Ukraine en 1979, Sana Krasikov a grandi dans l’ancienne république soviétique de Géorgie avant d’émigrer aux États-Unis avec sa famille. Elle est l’auteur d’un recueil de nouvelles, L’An prochain à Tbilissi (Albin Michel, 2011), récompensé par le O. Henry Award et le prix Sami Rohr.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce fabuleux roman.

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“ Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage ”

Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage de Vendela Vida aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Adèle Carasso

Mais où est ton sac à dos ? Tu regardes par terre. Rien. Tu te tâtes le dos tout en tournant la tête, dans l’espoir d’apercevoir ton sac par-dessus ton épaule. Tu expliques au réceptionniste que tu n’as plus ton sac à dos et tu regardes au pied du comptoir surélevé, te disant qu’il a peut-être glissé dessous. L’homme inspecte le sol de son côté : rien non plus.

La panique te gagne – tu es au Maroc et tu as perdu ton sac à dos. Tu penses à tout ce qu’il contient – ordinateur portable, portefeuille avec toutes tes cartes de crédit et tout l’argent retiré à l’aéroport de Miami. Un appareil photo acheté. (…)

À peine arrivée sur le sol marocain, une jeune femme se fait voler son sac contenant ses papiers d’identité et tout son argent entre autres. Elle réussit à prévenir la police après un long périple qui dès le lendemain lui remet un sac qui n’est hélas pas le sien mais qui contient un passeport. Toujours sans ses papiers, elle n’a pas d’autres choix que de s’approprier cette identité qui lui permet d’autant plus d’être embauchée sur le tournage d’un film comme doublure d’une actrice de son hôtel.

Commence alors une aventure rocambolesque qui la mène jour après jour vers un voyage intérieur et nous révèle petit à petit les raisons dramatiques qui l’ont conduite à Casablanca.

L’histoire vertigineuse d’une femme blessée qui tente de se libérer d’un poids douloureux du passé…

Ce que j’en dis :

À travers cette histoire originale, bien rythmée qui ne manque pas d’humour, se cache pourtant une drame bien sombre.

Notre héroïne fuit un passé douloureux en s’offrant une escapade qui va vite tourner en aventure rocambolesque, mais quand l’occasion se présente pour elle de prendre une nouvelle identité, tout en jouant le sosie d’une actrice, elle n’hésite pas. Un double jeu qui lui permet d’affronter ce qui lui arrive et de régler ses comptes avec le passé.

Un roman surprenant, étonnant, intriguant où l’auteur explore à travers ce portrait de femme malmenée , le thème de l’identité.

Une bien belle découverte.

Pour info :

Figure de l’avant-garde intellectuelle et littéraire de la côte Ouest des États-Unis, Vendela Vida est éditrice du magazine The Believer, fondé avec son mari Dave Eggers.

On lui doit déjà trois romans parus en français, Sans gravité et Soleil de minuit aux Éditions de l’Olivier ; Se souvenir des jours heureux chez Albin Michel, qui tous furent encensés par la presse.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce roman plein de surprises.

“ Ici n’est plus ici ”

Ici n’est plus ici de Tommy Orange aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Stéphane Roques

” Certains d’entre nous ont grandi avec des histoires de massacre. Des histoires sur ce qui est arrivé à notre peuple il n’y a pas si longtemps. Sur la façon dont on s’en est sorti. “

Les indiens étaient pourtant les premiers occupants du continent américain, néanmoins on n’a eu de cesse de les exterminer pour s’approprier leurs terres.

Après avoir perdu la majorité de leurs territoires, ils furent contraints d’intégrer des réserves et continuèrent à disparaître. Ravagé par le chômage, la pauvreté, l’alcool et la drogue, ce peuple faillit disparaître.

” Nous amener en ville devait être la nécessaire étape finale de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. Mais la ville nous a renouvelés, et nous nous la sommes appropriée. “

Il faudra attendre les années 70 pour qu’enfin la population augmente et que les traditions reprennent vie.

” On appelle Indiens urbains cette génération née en ville. Il y a longtemps que nous nous déplaçons, mais la terre se déplace avec nous comme un souvenir. Un indien urbain appartient à la ville, et la ville appartient à la terre. (…) Les indiens urbains se sentent chez eux quand ils marchent à l’ombre d’un building. Nous sommes désormais plus habitués à la silhouette des gratte-ciel d’Oakland qu’à n’importe quelle chaîne de montage sacrées, aux séquoias des collines d’Oakland qu’à n’importe quelle forêt sauvage. “

Comme à Oakland où vivent des indiens façonnés par la rue et la pauvreté où ils ont grandi loin des réserves. Ils portent en eux des histoires douloureuses mais ont toujours envie de transmettre et de partager leurs cultures avec ceux de leur sang, en se réunissant à l’occasion d’un grand Pow-wow.

 » Les gens ne veulent rien de plus qu’une petite histoire qu’ils peuvent rapporter chez eux, pour la raconter à leurs amis ou à leur famille pendant le dîner, pour dire qu’ils ont vu un véritable Amérindien dans le métro, qu’il en existe encore. “

C’est l’histoire de douze d’entre eux que nous allons découvrir à travers ce roman. Douze hommes et femmes liés par le destin qui vont se retrouver plongés au cœur d’une violence destructrice comme leurs ancêtres il y a fort longtemps.

” Être indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout ou nulle part. “

Ce que j’en dis :

Quand un indien prends la plume, c’est toujours avec beaucoup d’émotions que je me plonge entre les pages de cette nouvelle histoire et qu’une fois encore je découvre avec grand plaisir un nouveau talent dans le paysage littéraire.

Tommy Orange appartient à la tribu des Cheyennes, et même s’il a grandi à Oakland, il n’en demeure pas moins habité par le passé douloureux de ses ancêtres. Ce roman en témoigne et grâce à cette rage qui demeure en lui, il nous offre un récit aussi puissant qu’un uppercut, porté par une écriture singulière où la poésie s’invite au côté de la fureur.

À travers ce roman choral à la construction particulière, une peu à la manière des nouvelles mais qui s’enchaînent majestueusement les unes après les autres pour former une tribu de personnages où chaque voix fait écho à une histoire, leur Histoire.

L’histoire d’un peuple qui tente de transmettre à ses descendants leurs souvenirs et leurs traditions au cœur d’une ville où la nouvelle génération est déjà en marche.

Un récit sous haute tension, absolument déchirant qui reflète sans aucune exagération mais au contraire avec beaucoup de réalisme ce que ces hommes et ces femmes continuent de subir dans ce monde où le chaos s’invite bien trop souvent à la fête…

Tommy Orange s’impose tel un cri dans la nuit et permet à son peuple de ne pas s’éteindre même si trop souvent les balles continuent de siffler dans le paysage américain.

Une véritable révélation littéraire à découvrir absolument.

Pour info:

Né en 1982, Tommy Orange a grandi à Oakland, en Californie, mais ses racines sont en Oklahoma. Il appartient à la tribu des Cheyennes du Sud.

Diplômé de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeurs Sherman Alexie et Joseph Boyden, il a fait sensation sur la scène littéraire américaine avec ce premier roman.

Je remercie infiniment les Éditions Albin Michel de m’avoir permis de découvrir cette merveille.

“ Les Dieux de Howl Mountain ”

Les dieux de Howl Mountain de Taylor Brown aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Laurent Boscq

Le garçon leva un bref instant les yeux vers la vieille maison, dont les rondins de chênes découpés à la hache s’imbriquaient en queue d’aronde. La véranda s’affaissait un peu sous le toit de tôle, mais elle tenait bon. Les fenêtres brillaient d’une chaude lumière ; autour des vitres, le mastic d’argile miroitait dans l’obscurité comme des bandes blanches. Derrière, il y avait la cabane qui servait de grange, avec son toit aux panneaux arrachés, puis la porcherie et le fumoir. Chaque chose était à sa place. Et la prairie tout autour, pas impeccable mais entretenue, miroitait d’un bleu profond sous la lune. “

C’est ici, dans cette vieille maison, que vit Rory Docherty auprès de sa grand-mère, une femme étonnante. De retour de la guerre de Corée, où il y a laissé une jambe, il tente de se reconstruire malgré les cauchemars qui le hantent trop souvent. Pas facile d’oublier cette guerre, quand la douleur et un membre fantôme vous le rappellent constamment.

Sa mère, est hélas internée dans un hôpital psychiatrique depuis une agression qu’elle a subi avant la naissance de Rory. Muette depuis, elle n’a jamais pu révéler le noms de ses agresseurs. Rongée par les remords et la culpabilité, de n’avoir pu protéger sa fille, Ma fait son possible pour veiller sur son petit-fils.

” Parfois, elle se demandait comment elle avait pu donner naissance à une aussi belle et douce enfant. Et comment elle avait pu échouer à protéger cette créature de lumière des démons de l’enfer. Elle n’avait jamais retrouvé ses agresseurs. Elle ne les avait jamais fait payer pour leur crime, ne leur avait pas tranché la gorge ni arraché le cœur. Depuis ce jour, l’univers de sa fille s’était désaxé. Malgré ses ruses et ses talents de sorcière, elle avait échoué à lui rendre son équilibre. Et aujourd’hui que son petit-fils était revenu chez elle avec la guerre dans le sang, elle s’inquiétait de savoir où ça pourrait le mener. Au bout de cette route engloutie depuis longtemps par la montée des eaux. Elle s’inquiétait aussi de la peur et de la culpabilité qui pourrait surgir et obscurcir son cœur. Elle ne connaissait ça que trop bien. “

Rory livre pour le compte de son oncle de l’alcool de contrebande. Longtemps considéré comme le baron de l’alcool clandestin, Eustace voit son empire menacé par la concurrence et par l’arrivée d’un nouvel agent fédéral prompte à faire du zèle. Au volant de Maybelline, Rory va devoir ruser pour déjouer la surveillance des agents fédéraux bien décidés à mettre fin à ce trafic, tout en affrontant ses rivaux et les fantômes liés au passé. Et ce n’est pas l’apparition de cette belle fille dans le paysage qui va beaucoup l’aider à ne pas perdre la tête.

Ce que j’en dis :

Qu’il fut bon de croiser sur ma route Les Dieux de Howl Mountain et de découvrir la magnifique plume de Taylor Brown pour me raconter cette histoire.

Ce roman possède toute les qualités dont je pouvais rêver. Une écriture singulière qui s’habille de lyrisme pour nous décrire cet endroit de Caroline du Nord, des personnages authentiques auxquels on s’attache forcément, qu’ils soient du passé ou du présent, on ne peut rester insensible à leurs vécus et à la force qui les habite, pour faire face à tous ses mauvais coups disséminés sur leurs routes.

Et c’est avec plaisir que l’on savoure ces pointes d’humour caustiques et parfois gonflées qui s’immiscent entre les lignes pourtant très sombre, qui apportent un peu de douceur dans ce monde de brutes.

Entre Rory et Ma sa grand-mère, on sent un attachement féroce, un respect mutuel, une belle complicité, un grand amour malgré les années qui les séparent et le passé douloureux qui les a réuni.

Mais également les personnages secondaires, qui ne manquent pas de caractère, tel que Eli l’ami de Rory ou encore Eustace son oncle. Et d’autres bien évidemment que je vous laisse le plaisir de découvrir…

Taylor Brown nous offre un récit fabuleux aux côtés de ces bootleggers, dans les années cinquante, parsemant son histoire de coutumes et de croyances, dans un coin reculé des États-Unis et rejoint de ce fait le clan des auteurs qui donnent voix avec beaucoup de talent aux oubliés de l’Amérique tels que Ron Rash, Donald Ray Pollock ou encore Tom Franklin.

Une nouvelle voix qui ne manque ni de style, ni de caractère, ni d’humour. Je n’ai pas aimé, j’ai adoré, et c’est avec une grande impatience que je me prépare pour une future rencontre grâce à Léa créatrice du Picabo River Book Club et aux Éditions Albin Michel.

Je les remercie tous deux infiniment pour cette divine lecture pleine de charme et pour ce prochain rendez-vous qui va me permettre de féliciter en live ce grand auteur.

À souligner également la magnifique traduction de Laurent Boscq et la magnifique couverture très représentative qui nous embarque à bord de cette voiture vers une contrée mystérieuse.

” – Il y a quelque chose qui cloche chez ce type, reprit-il, genre depuis la naissance.

– J’en ai connu des comme ça, là-bas. Des mauvais de naissance.

Eli pivota sur un coude et le fixa du regard.

– En Corée ?

Rory acquiesça.

– C’était comment ? (…)

– Tout ce que je peux te dire, c’est que c’est un endroit où tu as envie que ce genre de fils de pute soient de ton côté, et derrière toi. Les pires. Les plus fous. Là-bas, le mal était un bien.

(…) je crois bien que tu reviens en plein bordel, conclut-il en secouant la tête.

Rory jeta sa cigarette par terre et l’écrasa avec son pied valide.

– Au moins, je suis revenu, dit-il. Enfin, en partie. “

Pour info :

Taylor Brown est né en 1982 en Géorgie, dans le sud des Etats-Unis, puis il a vécu à Buenos Aires et San Francisco avant de s’installer en Caroline du Nord. 

Les dieux de Howl Mountain est son troisième roman après La Poudre et la Cendre (Autrement, 2017) et The River of Kings (à paraître chez Albin Michel).

Par ailleurs nouvelliste, il a publié ses textes dans une vingtaine de revues littéraires, et a été récompensé par le Montana Prize in Fiction.

“ Viens voir dans l’Ouest ”

Viens voir dans l’Ouest de Maxim Loskutoff aux Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Charles Recoursé

” J’ai écouté l’écho de mon cœur dans mes oreilles et j’ai pensé aux Indiens – ça aurait été le bon moment pour qu’ils débarquent avec leurs cris de guerre. “

L’Ouest de l’Amérique est au bord de la guerre civile. Des milices armées tentent de prendre possessions du territoire.

L’Amérique semble désunie…

” La première frappe aérienne a rasé le terrain de golf – l’a changé en terre fumante et a tué quarante hommes. La seconde n’a laissé de la salle municipale qu’un cratère à la forme compliquée. L’explosion nous a réveillés, on a senti un tremblement profond et terrifiant, puis on a entendu les sirènes et les cris. “

Dans ce chaos, des hommes et des femmes tentent de combler leur solitude, d’oublier leur chagrin, leur manque d’amour en s’accrochant comme ils peuvent à ce qui les entoure, à ce qui leur reste.

” Je me suis demandé si mes parents avaient déjà connu des journées comme celle-ci, quand j’avais l’âge de Gigi. Si tout le monde connaissait des journées comme celle-ci. Marcher trop longtemps, aimer trop fort. Si les blessures finissaient par se refermer, ou s’il fallait vivre avec les cicatrices, parfois cachées, parfois non. Fragiles dans ce monde avec tant à perdre. “

À travers ces nouvelles Maxim Loskutoff, nous offre une vision étonnamment proche de l’Amérique d’aujourd’hui, en explorant le destin de tous ces gens ordinaires.

Des nouvelles étonnantes, parfois surprenantes, où il est question d’amour, de peur, de survie, de frustration, le combat de vie ordinaire de tout à chacun dans une Amérique tourmentée.

Un auteur à la plume audacieuse, maîtrisée plutôt prometteuse que j’aurai plaisir à retrouver pour son premier roman actuellement en cours d’écriture.

Pour info :

Maxim Loskutoff a grandi dans les petites villes de l’Ouest américain, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreux magazines littéraires aux États-Unis.

Elles lui ont valu d’être couronné par le prix Nelson Algren.

S’il a été l’élève de David Foster Wallace et de Zadie Smith, il enseigne lui-même aujourd’hui à l’université du Montana à Missoula.

Il termine actuellement son premier roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel et le picabos river book club pour ce chouette partenariat de m’avoir permis de découvrir ces nouvelles d’Amérique aussi étranges que surprenantes.

“ Cotton County ”

Cotton County d’Eleanor Henderson aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Amélie Juste-Thomas

Les nourrissons reposaient tête-bêche dans un berceau, Winnafred d’un côté, Wilson de l’autre. Dans ce minuscule nid bourré à craquer, avec leurs doigts entrelacés semblables à de petites griffes délicates et leurs frémissantes paupières veinées de bleu, on aurait dit deux poussins, leurs crânes blancs comme les deux moitiés de l’unique coquille d’œuf dont ils auraient éclos. Il fallait vraiment y regarder de plus près – et personne ne s’en privait – pour remarquer que la fille était rose comme un porcelet et le petit garçon café au lait. “

À Cotton County en Géorgie dans les années 30, Elma Jesup fille d’un métayer de la région vient de donner la vie à des jumeaux de couleur différente. L’un s’avère être blanc et l’autre noir, à la stupéfaction générale.

Ce qui aurait du faire la joie de tous entraîne pourtant un drame affreux. Genus Jackson, un ouvrier agricole est tout de suite accusé et se retrouve lynché par une foule haineuse avant sa mise à mort.

” Depuis trois ans, on croyait la Géorgie revenue à la raison. L’homme du Ku Klux Klan a finalement été évincé de la résidence du gouverneur, et le lynchage avec lui. Mais, en janvier, Irwin County a fait replonger l’Etat dans cette période sombre. Maintenant que le record a été battu, pourquoi ne pas continuer, n’est-ce pas ? La tragédie d’Irwin County restera dans L’Histoire comme un acte barbare, mais au moins le shérif disposait d’aveux. Dans le cas qui nous occupe, en revanche, il n’y a aucune preuve, rien à part un égo meurtri et une justice sauvage.

Personne ne sera pourtant accusé et le meurtre reste impuni.

” Le démon s’est installé en Géorgie et si nous ne l’exorcisons pas, je crains qu’il ne décide de rester. “

Aidé d’Edna la jeune domestique noire qu’elle considère comme sa sœur, Elma élèvera ses deux enfants au cœur d’une ségrégation raciale toujours bien présente dans le Sud.

Mais ce drame a fragilisé les liens qui les unissaient et bientôt la vérité aussi douloureuse soit-elle va éclater et diviser cette famille.

Ces deux femmes que seule la couleur de peau sépare vont devoir chacune affronter les secrets de leur histoire familiale.

Ce que j’en dis :

À travers cette épopée américaine, Eleanor Henderson signe un roman ambitieux et nous offre une histoire dramatique où la ségrégation et le racisme règnent dans cette contrée rurale de Géorgie magnifiquement représentée.

La naissance de ces jumeaux entraîne un enchaînement de violence, de haine, de mensonges et de vengeance que l’on découvre à travers des flash-backs qui nous entraînent entre le passé et le présent de tous les habitants de cette contrée où les secrets de famille perdurent depuis plusieurs générations.

En véritable conteuse, Eleanor Henderson nous offre un magnifique roman choral porté par un plume captivante et mérite sa place auprès des plus grands auteurs américains.

Un énorme coup de cœur pour ce roman magnifiquement construit, qui peut paraître parfois exigeant mais qui s’avère absolument passionnant.

Je ne peux que vous encourager ce voyage dans le passé de la Géorgie au côté de ces deux sœurs de cœur.

Pour info :

Eleanor Henderson est une auteure américaine. Née en 1980 en Grèce et élevée en Floride, elle écrit son premier roman en 2011. Il est traduit deux ans plus tard en français sous le titre Alphabet City chez Sonatine Éditions.

Dès sa sortie aux Etats-Unis, Alphabet City remporte un franc succès et se retrouve dans la sélection des dix meilleurs livres de l’année du New York Times.
Eleanor Henderson vit aujourd’hui à Ithaca, New York, avec son mari et ses deux enfants. Elle y travaille comme professeur.
Cotton County est son deuxième roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette extraordinaire roman.

“ La dernière chance de Roman Petty ”

La dernière chance de Rowan Petty de Richard Lange aux éditions Albin Michel

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Patricia Barbe- Girault

” Petty ne voyait pas d’objection à dépouiller plus bête que soi, bien au contraire, mais dans ce cas précis les ficelles étaient si grosses que ça le déprimait. Il n’y avait rien de beau là-dedans, rien d’élégant. Ça ne demandait même pas de culot. Les casinos exploitaient simplement la tendance du client à se cramponner aux idées reçues plutôt qu’à faire le calcul lui-même. (…)

Il en avait mal aux crânes à force d’y penser. Il respirait l’air recyclé de l’hôtel depuis une semaine, l’odeur dégueulasse de la clope et du désespoir, et la désillusion s’était propagée dans son corps comme une tumeur. Dans l’espoir de préserver la petite lueur de joie festive qu’il avait su trouver en lui pour Thanksgiving, il engloutit son scotch et se dirigea vers la sortie au pas de course. “

Petty Rowan est un bel escroc en passe de finir sur la voie de garage. Il est dans une mauvaise passe. Sa femme l’a quitté pour un autre mec, sa fille refuse de lui parler depuis des années et même sa voiture l’a planté.

Alors, lorsqu’une vieille connaissance lui parle de deux millions de dollars planqués à L.A que des soldats ont patiemment détourné d’ Afghanistan, ils voient cette opportunité comme une dernière chance de se refaire.

” Petty dansa d’un pied sur l’autre en l’attendant. Il avait toujours eu un faible pour les putes. Pas les camées qui fichent la trouille, ni les tourmentées qui ont une dent contre les mecs, mais celles qui assurent parce qu’elles voient leur job comme un business. Il en avait rencontré des drôlement intelligentes au fil des ans, des super vives d’esprit. “

En compagnie de Tinafey, une sublime prostituée qu’il vient de rencontrer et dont il s’est vite amouraché, il file en direction du Sud à la recherche du magot.

Commence alors un jeu bien plus dangereux qu’une partie de poker truquée auquel vont se retrouver mêlés, un vétéran blessé, un acteur hasbeen, et même sa fille.

Pour le gagnant ce sera :le jackpot, pour le perdant : une balle dans la tête.

” – T’es au courant que je suis pas le méchant qui veut te dépouiller, hein ? Moi, je suis le gentil, celui qui veut t’aider à le garder. “

Ce que j’en dis :

Comme dit ce vieil adage : arnaqueur un jour, arnaqueur toujours.

Dans cette ambiance américaine survoltée, Richard Lange nous fait découvrir la vie d’un looser, un paria de la société qui espère bien que ce dernier coup lui fera enfin vivre le rêve américain tant attendu et permettra au passage d’être enfin un bon père pour sa fille . Mettant en scène des personnages hauts en couleur comme cette star déchue , cette prostituée mais également un vétéran de guerre mal en point, il nous offre un roman noir qui ne manque ni de piquant ni d’humour à travers une intrigue captivante et originale.

Cette fois l’arnaque est presque louable puisqu’elle est liée à l’opération de la dernière chance et doit réussir quelques soient les risques.

Que ce soit l’écriture parfaitement maîtrisée ou cette virée dans les bas-fonds de Los Angeles, tout m’a plu dans ce récit et c’est avec joie que je poursuivrai ma découverte de cet auteur qui décrit si bien l’Amérique pleine d’espoir mais aussi de désespoir.

C’est noir et brillant, brutal et réaliste, c’est une belle surprise à découvrir absolument et promis c’est pas une arnaque.

Pour info :

Originaire de Californie, Richard Lange a passé une grande partie de sa vie à Los Angeles où il a étudié avec T.C Boyle, travaillé pour Larry Flint, dirigé un magazine musical. Il n’a cessé d’écrire sur cette ville durant ces vingt dernières années. Il a été révélé aux États-Unis et en France par son recueil de nouvelles, Dead Boys (Albin Michel, 2009), salué unanimement. Lauréat de la prestigieuse fondation Guggenheim, Lange a également été récompensé pour Angel Baby par le prix Dashiell Hammett que décerne chaque année l’International Assocation of Crime Waters.


Je remercie les éditions Albin Michel pour cette virée à Los Angeles pleine de belles surprises à la rencontre d’une star de la plume.

“ De loin on dirait des mouches ”

De loin on dirait des mouches de Kike Ferrari aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’espagnol (Argentin) et révisé par Tania Campos

” Dans la boîte à gants se trouve le Glock .45 que lui a offert son ami Loco Wilkinson. Il le sort, vérifie qu’il est chargé et que la sécu n’est pas enclenchée. Puis, le flingue pointé vers le sol et la bête de la paranoïa à l’affût, il avance vers le coffre pour prendre un chargeur de recharge.

Et alors l’histoire commence. “

Machi, un entrepreneur véreux, corrompu jusqu’à l’os. Il a fait fortune sous la dictature argentine et s’est fait au passage un paquet d’ennemis. Vu son comportement odieux, vulgaire et arrogant comme tout parvenu. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’on ai tenté de le piéger en lui fourguant un cadavre dans sa bagnole de luxe.

” Depuis combien de temps est-il mort ?

Mais surtout, que vient foutre ce cadavre dans sa BM à deux cent mille dollars ? Et comment est-il arrivé là ? “

Et malgré ses millions, et ses gros flingues il se retrouve dans une sacré galère.

” Qui peut m’en vouloir à ce point ? Se lamenta-t-il. Je suis un type puissant après tout. Mais la brèche est ouverte et le doute menace de s’y engouffrer. “

La nuit risque d’être longue, il va enfin connaître l’enfer qu’il a tant infligé aux autres.

” C’est vraiment bizarre ce qui m’arrive, pense-t-il, et il serait vraiment bizarre de croire qu’il ne s’agit là que de coïncidences, évidemment. Mais ce qui serait encore plus bizarre, c’est que ce soit un complot contre moi. “

Le salaud va devoir payer et régler son ardoise avec cette drôle d’infortune qui lui tombe dessus.

Ce que j’en dis :

Il suffira seulement de six heures pour assister à la chute d’un dictateur, un odieux connard.

Dans son coffre il découvre une véritable bombe qui va lui exploser sa vie.

Le compte à rebours a commencé pour la mise à mort d’un salaud qu’on ne regrettera pas

Un régal, noir, déjanté servi par une plume qui fait mouche, atypique et soignée.

Une nouvelle plume d’Argentine talentueuse, un concentré de noirceur qu’il fut bon de déguster.

Bien serré, bien servi, ce roman noir a tout pour vous plaire.

Un Road movie d’enfer qui sort des sentiers battus à une vitesse non autorisée.

Vivement le prochain.

Pour info :

Kike Ferrari est né à Buenos Aires en 1972.

Aujourd’hui balayeur dans le métro, il concilie sa passion de l’écriture et son travail en écrivant régulièrement pour El Andén, le magazine du syndicat des travailleurs du métro de Buenos Aires, dont il est délégué.

Dans un pays où aucun écrivain ne peut vivre de l’écriture, Kike Ferrari fait partie d’une puissante nouvelle génération d’auteurs argentins et a réussi à devenir, avec sa personnalité hors-normes à la Bukowski et ses romans Operación Bukowski, Lo que no fue (Prix Casa de la Américas en 2009) et Punto Ciego (co-écrit avec son ami Juan Mattio), un auteur culte en Argentine et reconnu à l’international.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Masse Critique de Babelio pour cette merveilleuse découverte.

“ Les mal-aimés ”

Les mal-aimés de Jean-Christophe Tixier aux Éditions Albin Michel

 » Elle lève les yeux sur la droite, étire son dos pour l’ai filer son regard par la minuscule fenêtre. Il rencontre la masse austère du bagne qui trône là-bas plus au nord. Une bâtisse imposante de deux niveaux, quatre ou cinq fois plus large que haute. On dit que chaque fenêtre est grillagée. D’ici, Blanche ne peut pas le vérifier. Elle ne s’en est jamais vraiment approchée, s’est simplement contentée de maintes et maintes fois les compter. Il y en a six paires par étage sur cette façade, comme autant de regards pesant et accusateurs. “

Aux confins des Cévennes en l’an 1884, une maison d’éducation surveillée ferma ses portes, libérant des adolescents décharnés. Il quittent ce lieu maudit sous les regards des paysans qui furent leurs geôliers.

Dix-sept ans plus tard, sur cette terre reculée et oubliée de tous, une succession d’étranges événements se produit. Des chèvres meurent décimées par une étrange maladie, des meules de foin prennent feu, la mort rôde et s’apprête à faire d’autres victimes. Une rumeur prends racine et commence à s’étendre.

Les enfants se vengent, souffle l’homme.

(…)

Ils angoissent tous. S’affolent. Paniquent.

– Rien n’arrêtera le feu vengeur. Il prendra tout ce qu’il y’a à prendre. Et chacun espère qu’il brûlera chez le voisin plutôt que chez lui. Par ici, les gens sont comme ça. Ils se serrent les coudes pour braver l’hiver et les catastrophes car ils ont peur d’avoir faim s’ils perdent leurs récoltes ou si leurs troupeaux crèvent. Mais quand vient une malédiction, c’est chacun pour soi ! Le malheur des uns n’attire que la méfiance et fait fuir les autres. Ils croient tous que la colère du ciel ou des entrailles de la terre est toujours méritée. Alors… “

Et si c’était les fantômes du passé qui venaient régler leurs comptes ?

Comme autant de silhouettes, autant de petits bagnards qu’ils obligeaient à rester dehors des heures durant dans la nuit glacée, en une file silencieuse et parfaite, rouant de coups le premier qui bougeait ou manifestait le moindre signe d’épuisement. Au nom de la discipline, au nom de l’ordre, au nom de l’idée que pour leur retirer le mal, la brutalité permettait de faire entrer ces notions dans leurs caboches su dures. “

Ce que j’en dis :

Happée dès les premières pages par ce roman habité d’une extrême noirceur, j’ai fait la connaissance d’une plume fabuleuse qui m’a embarquée dans le confins des Cévennes à une époque où l’on envoyait les enfants délinquants au bagne.

En incluant dans ce récit au début de chaque chapitre des billets d’écrous des pensionnaires, on découvre avec stupéfaction la dureté de l’époque.

Porté par une plume hypnotique qui n’a pas été sans me rappeler l’univers de Zola, de Victor Hugo et même de Franck Bouysse, Jean- Christophe Tixier nous offre une galerie de personnages habités par la culpabilité, rongés par les non-dits au cœur de la campagne où même la foi ne sauvera pas toutes les âmes perdues.

Inspirée de faits réels du passé, l’auteur raconte l’horreur des bagnes, la misère du monde rural, la violence incestueuse dans certains foyers, la honte qui entache tout un village sans espoir de rédemption.

Après avoir conquis la jeunesse, Jean-Christophe Tixier fait une entrée remarquable à travers ce premier roman sombre, bouleversant qui va briser plus d’un cœur.

Un énorme coup de cœur que je vous recommande vivement.

Pour Info :

Ancien enseignant et formateur, Jean-Christophe Tixier vit à Pau. Pendant vingt ans, il a enseigné l’économie dans un lycée. Un poste à temps partiel qui lui a permis de mener maintes autres activités en parallèle. Ainsi, il a été directeur de collège, a créé et dirigé un centre de formation pour jeunes en grandes difficultés, a créé une société de communication aux débuts d’Internet et créé des sites Internet…
Lorsqu’il ne se consacre pas à l’écriture (de romans, mais aussi d’audio-guides pour la jeunesse), ce passionné de littérature organise le salon du polar de Pau, Un Aller-Retour dans le Noir, ou dirige la Collection « Quelqu’un m’a dit » aux éditions In8.

“ Les femmes de Heart Spring Mountain ”

Les femmes de Heart Spring Mountain de Robin MacArthur aux éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par France Camus-Pichon

” Vale trinque, son verre à elle contre son bourbon à lui: « Ils s’en sortiront, là-haut », assure-t-elle. Elle vient du Vermont – d’un appartement aux murs bleus surplombant la rivière. Les ouragans ne montent pas jusque là. C’est l’un de ces lieux étrangement épargnés : par les araignées et les serpents venimeux, les tornades, les tremblements de terre, les glissements de terrain. Mais le plan suivant montre un mobile home – revêtement de plastique vert, volets noirsemporté par les flots. « Merde », murmure-t-elle (…) Bonnie, la mère de Vale, vit justement dans l’une de ces villes en bordures de rivière qui sont actuellement dévastées par les inondations…

En août 2011, un nouvel ouragan s’abat sur les État-Unis, le Vermont ne sera pas épargné, et offre à présent un triste spectacle de désolation.

Loin de là, à la NouvelleOrléans, Vale suit les informations avec intérêt, même si elle a quitté cette région depuis plusieurs années, et tourné le dos à sa famille. Sa mère y vit toujours, et elle vient d’apprendre sa disparition lors du passage de la tempête. Une inquiétude la gagne et ne lui laisse d’autres choix que de rentrer à Heart Spring Mountain, sa ville natale.

Elle adore cette ville – sa douce chaleur, sa musique, sa lumière. Et elle déteste sa ville natale – son silence, sa blancheur, ses nids-de-poule, les gens qu’elle y a laissés.

« Bonnie », murmure-y-elle.

Le lendemain matin, elle enfile ses bottes, mets quelques affaires dans son sac à dos, retire de l’argent et part à pied vers la gare routière de Loyola Avenue. “

Elle va y retrouver les femmes qui ont bercé son enfance, la vieille Hazel que la mémoire fuit et Deb, toujours fidèle à ses idéaux hippies.

Vale contemple par la vitre les champs, un silo gris, une grange rouge, le ruban étincelant de la Silver Creek qui leur fait des clins d’œil entre les arbres. Chaque centimètre est familier, mais dans chaque carré de paysage quelque chose a changé, est comme renversé ou sculpté différemment. À force de vivre à la Nouvelle-Orléans, on finit par s’habituer à la menace des ouragans, à l’affaissement mais indéniable des terres. À constater l’impermanence du sol, des arbres, des murs, de sa propre peau.

Mais ici ? Elle est habituée à ce que les choses soient immuables. “

Sa mère reste introuvable, mais jour après jour Vale découvre les secrets des générations de femmes qui l’ ont précédées et décèle un attachement féroce pour cette terre qu’elle a tant cherché à fuir.

” Une citation de No Word for Time lui vient alors à l’esprit, une phrase qu’elle a lue le matin même : « Peu importe le sol que vous foulez, il devrait être sacré, car la terre tout entière est sacrée. » Elle ferme les yeux. Sent la terre solide et fertile sous ses pieds, et entend résonner à ses oreilles l’eau qui court sur les galets de la rivière. “

Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. “

Ce que j’en dis :

Retrouver une auteure, découverte en 2017 à travers le plus merveilleux recueil de nouvelles de ma vie de lectrice, Le cœur sauvage, (retrouvez ma chronique ici) était prémisse d’un moment de lecture intensément délicieux, et je ne me suis pas trompée.

On retrouve le Vermont, état cher à l’auteur, réputé pour ses paysages naturels et ses nombreuses forêts. Le dernier ouragan ne l’a pas épargné, dévastant au passage certaines zones rurales et la vie des habitants déjà malmenée.

C’est ici, au cœur du désastre que l’on va découvrir trois générations de femmes, à travers un roman choral où le passé s’invite dans le présent et nous révèle certains secrets de famille. À travers ces flash-back, habités par certaines croyances, la vie de ces femmes prends forme et envahit Vale d’une douce nostalgie et l’aide à mieux comprendre sa mère dont elle s’était éloignée.

Robin MacArthur est une merveilleuse conteuse, sa plume est un enchantement. Elle dégage une musicalité particulière qui transporte et envoûte les lecteurs. Elle donne à ses personnages féminins une force sauvage et aux plus rebelles une belle âme. Même cabossées , les femmes demeurent de grandes battantes.

En deux livres, l’auteure s’impose remarquablement dans le paysage de la littérature américaine. Elle nous touche, nous bouleverse aux fils des pages avec autant d’émotions que ce soit dans ce roman où dans son recueil de nouvelles.

Cette femme du Vermont n’a pas fini de nous éblouir et je n’ai qu’une hâte, celle de la retrouver très vite.

Je salue au passage la très belle couverture et la magnifique traduction qui m’a permis ce nouveau voyage livresque dans le Vermont aux côtés de femmes admirables.

Un nouveau coup de cœur pour cette écrivaine talentueuse que je vous encourage à découvrir.

Pour info :

Robin MacArthur est originaire du Vermont, où elle vit toujours aujourd’hui.

Elle a créé avec son mari un groupe de musique folk baptisé Red Heart the Ticker, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreuses revues littéraires.

Régulièrement comparée à Annie Proulx et Anthony Doerr, elle s’impose en deux livres seulement comme un des jeunes écrivains les plus prometteurs de sa génération.

Je remercie les éditions Albin Michel pour cette sublime balade livresque dans le Vermont en compagnie de femmes comme j’aime.