“ Taxi ”

Taxi de Carlos Zanón aux Éditions Asphalte

Traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton

” On l’appelle Sandino, mais ce n’est pas son prénom. C’est un surnom. (…)

Sandino n’aime pas conduire, mais il est chauffeur de taxi.

Un chauffeur triste, un chauffeur dragueur, un chauffeur gentil.

(…) Enfants, il observait la ville depuis cette terrasse, cette ville avec toutes les histoires qui allaient lui arriver. Là, dans ces bâtiments, vivaient et dormaient la femme qui l’aimerait un jour, ses amis et ses ennemis. C’est dans ces rues que se déroulerait tout ce qui n’avait pas encore eu lieu. “

Sandino l’insomniaque parcourt Barcelone à bord de son taxi, accompagné de ses clients toujours prompts à se confier.

Sa femme attend patiemment son retour pour parler, faire une mise au point, le quitter.

Infidèle, il sait ce qui l’attend et préfère fuir une fois de plus cette discussion fatidique. Commence alors une véritable odyssée de sept jours et six nuits à travailler sans relâche.

” On avance pour ne pas avoir à regarder derrière soi. Sinon, à quoi bon partir. ”

Dans cette fuite en avant, il tâche de venir en aide à Sofia, une de ses collègues qui a eut la mauvaise idée de s’approprier un bien oublié dans sa voiture.

Un service qui risque de le mettre véritablement en danger.

C’est comme mettre une balle dans le barillet d’un revolver, l’enlever et la remettre pour jouer à la roulette russe par ennui. N’importe quoi pour se sentir exister à nouveau et essayer de disparaître en même temps. “

Ce que j’en dis :

Carlos Zanón possède un style de narration propre à lui-même et nous offre une nouvelle fois un roman noir profond et des personnages complexes non démunis d’humanité.

Sandino, notre chauffeur de taxi a beau connaître sa ville par cœur, il s’est perdu en chemin et prend de nombreux détours, qui hélas ne le mettent pas à l’abri de mauvaises rencontres. Il va lui falloir bien plus qu’un GPS et surtout une bonne dose de courage pour venir en aide à sa collègue qui s’est fourré dans une drôle de galère.

À travers ce portrait d’un chauffeur de taxi, on plonge dans la noirceur de Barcelone dépeinte à merveille par une plume lyrique qui donne un peu de lumière et d’espoir à cette ville qui part à la dérive tout comme cet homme.

Un roman sombre, une belle errance urbaine où les âmes vagabondes se perdent dans l’espoir de se retrouver.

Né à Barcelone, Carlos Zanón est écrivain, scénariste, parolier et critique. Après cinq recueils de poésie, il s’est consacré au roman : Soudain trop tard et N’appelle pas à la maison (publiés chez Asphalte puis repris au Livre de poche) ont assis définitivement sa carrière d’auteur de noir. J’ai été Johnny Thunders a remporté le prix Dashiell Hammet 2015, récompensant le meilleur roman noir de l’année en langue espagnole.

Taxi est son quatrième roman publié aux éditions Asphalte.

Je remercie les éditions Asphalte pour cette belle balade à Barcelone.

Publicités

 » Jusqu’à la bête « 

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers aux Éditions Asphalte 




« Et le sang. Le sang poisseux au sol. Comme une prémonition. Comme un signe avant- coureur. Mon ancienne caverne. Mon ancienne cabane ensanglantée. L’abattoir. Le sang. Le bruit. « 

Erwan est en prison depuis  » L’événement  » Deux ans déjà. Auparavant il était ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il travaillait aux frigos de ressuage dans un froid mordant, au rythme des carcasses qui s’entrechoquent sur les rails. Un travail à la chaîne répétitif, usant, pénible, laborieux.

 » Clac.

Jusqu’à la fin de la journée.Jusqu’à la fin de la semaine.

Jusqu’aux vacances.

Jusqu’à la retraite.

Clac.

Jusqu’à la mort. La Chaine. Cette maudite chaine qui ne nous quitte jamais.  » 



Pour échapper à son quotidien, Erwan se plonge dans sa mémoire. C’est tout ce qui lui reste, ses souvenirs.

 » À ressasser les souvenirs, à filer les histoires, les unes aprés les autres, comme ils viennent au gré des heures, au gré du cheminement de l’esprit, repenser à l’usine, à cette usine… « 


Pour tenir un jour de plus, pour remplir le vide, quitte à raviver ses angoisses.

 » (…) et qu’on occupe le vide comme on peut pour que le temps passe plus vite, que l’ennui s’amenuise, et de tenter de désengluer ses pensées, de se sortir de ce cycle infernal, gouverné  par la haine des autres, la haine du passé, la haine de soi et le rien, et puis ce rien qui devient tellement tout, le vide d’une journée blanche, et une deuxième, et une troisième…  » 

Le  » Planton des frigos » est devenu  » Le Boucher « , autre bagne, autre surnom. Les Clacs des portes du pénitencier ont remplacé les Clacs de l’usine. Là-bas le frigo, ici la cellule. D’un coté une liberté relative, de l’autre une liberté perdue. Mais que ce soit ici ou là-bas, les compteurs marquent seize années. D’un coté c’était  la retraite au bout, mais ici ce sera la liberté, enfin peut-être …

Jusqu’à la bête est le récit d’un basculement, écrit par un jeune auteur qui n’hésite pas à dénoncer la pénibilité du travail à la chaine. À travers cette immersion dans un abattoir, on découvre la face cachée des barquettes de viandes, des burgers et autres morceaux de choix,  leurs parcours avant d’atterrir dans nos assiettes. L’auteur léve le voile sur ces ouvriers, aux conditions de travail absolument inhumaines , avec sur le dos des chefs qui ne pensent qu’à la productivité sans jamais se salir les mains.

Un récit sanglant, brutal, féroce, noir, plein de fureur et de rage. Une écriture brillante, cinglante, abrupte, vive, directe. Une histoire pleine de haine, de solitude, et si peu d’espoir.

Un roman engagé, où résonnent des voix qu’on aimerait entendre davantage dans la littérature.

Comme un témoignage, c’est violent mais nécessaire.

À découvrir absolument, en gardant  le cœur bien accroché.

Timothée Demeillers

Timothée Demeillers est né en 1984. Il est passionné par l’Europe centrale et orientale. Après avoir longtemps vécu à Prague, il s’est désormais établi entre Paris et Londres, et il partage son temps entre le journalisme et la rédaction de guides touristiques.


Prague, faubourgs est, son premier roman, est paru Chez Asphalte en 2014.

Je remercie au passage Estelle et les Éditions Asphalte pour cette découverte aussi noire que brillante.

 » Chat sauvage en chute libre  » 

Chat sauvage en chute libre aux éditions Asphalte


 » la moindre ombre fugace prenait des allures effrayantes d’ailes noires et d’yeux affolés de chat sauvage… en train de tomber dans le vide, en chute libre. »

Mudrooroo nous livre l’histoire d’un jeune métis aborigène tout juste sorti de prison, à sa manière sans jamais le nommer. On découvre, entre passé et présent l’errance d’un homme qui ne trouve pas sa place face au racisme de la société australienne- occidentale. Il séjourne bien davantage en prison et connait peu la liberté. Échec après échec Il s’enlise dans  » la laideur et la désolation de l’enfer . » 


 » La prison, un refuge d’une certaine manière, où je me sentais chez moi bien plus que partout ailleurs.  » 

Habité par une révolte permanente, Il ne fait aucun effort pour s’en sortir, à croire qu’il se plaît  dans cette noirceur.

 » Moi je ne me laisserai plus avoir. Je me fous de tout. Je me suis endurci afin qu’aucune émotion bidon ne puisse jamais plus m’effleurer. J’agis dans la vie comme dans un rêve. Acteur et spectateur en même temps. Limite schiso. « 

Un roman puissant mais fataliste, le premier roman écrit dans les années 60 par un aborigène. Un roman qui est devenu un classique, sans cesse réédité depuis 1965, d’une importance capitale dans la littérature australienne.


Un roman qui respire la colère, la haine,le désespoir.

Lecture faite dans le cadre de masse critique, pour Babelio.

Malgré que ce soit devenu un grand classique de la littérature, ce roman autobiographique m’a quelque peu exaspéré, je suis plus admirative des personnes qui luttent pour se sortir d’une condition difficile quel qu’elle soit que pour un mec qui se détruit et se complaît dans la perfidie.

Même si je reconnais un talent indéniable pour l’écriture à l’auteur, cette lecture fut assez difficile, peut-être lu à un autre moment de ma vie je l’aurais davantage apprécié.

Pas déçue mais pas conquise, mais je vous laisse le soin de vous faire votre idée sur Murdrooroo ce chat sauvage .


Mudrooroo est née en 1938 en Australie-Occidentale. Son enfance tumultueuse le mène très tôt en maison de correction. Il publie en 1965 son premier roman, chat sauvage en chute libre. Suivront des années de voyage, d’écriture et d’engagement pour les droits des Aborigènes. À la fin des années 1990, Il est mis à l’écart des lettres australien suite à une controverse sur ses origines aborigènes. C’est alors qu’il part s’installer au Népal pour travailler à son autobiographie. 
Je remercie Babelio Et les éditions Asphalte pour cette lecture aborigène.