“ Le meurtre du Commandeur ”

Le Meurtre du Commandeur de Haruki Murakami aux Éditions Belfond

Une idée apparaît (Livre 1)

Traduit du japonais par Hélène Morita

“ Dans le silence du bois, je pouvais presque percevoir jusqu’au bruit de l’écoulement du temps, du passage de la vie. Un humain s’en allait, un autre arrivait. Un sentiment s’en allait, un autre arrivait. Une image s’en allait, une autre arrivait. Et moi aussi, je me désintégrais petit à petit dans l’accumulation de chaque moment, de chaque jour, avant de me régénérer. Rien ne demeurait au même endroit. Et le temps se perdait. Un instant après l’autre, le temps s’écroulait puis disparaissait derrière moi, comme du sable mort. Assis devant la fosse, l’oreille aux aguets, je ne faisais qu’écouter le temps mourir. ”

Un beau jour, la femme du narrateur lui annonce son intention de divorcer. En panne d’inspiration, le jeune peintre quitte leur domicile et part pour un long voyage, seul, à travers le Japon. Puis un jour, il s’installe dans la montagne, dans une maison isolée appartenant à un artiste de génie, Tomohiko Amada, aujourd’hui sénile et vivant dans un hôpital.

Dans ma vie, les choses ont toujours fonctionné calmement, de manière cohérente, et souvent en accord avec la raison. C’est seulement dans la parenthèse de ces neuf mois que, de façon inexplicable, tout a été soudain plongé dans le chaos. Cette période, pour moi, a constitué un temps parfaitement exceptionnel, littéralement extraordinaire. J’étais semblable à un nageur au milieu d’une mer paisible avant d’être englouti brusquement dans un immense tourbillon non identifié, surgi de nulle part. “

Un riche homme d’affaires, Wataru Menshiki, habitant de l’autre côté de la vallée lui fait une proposition alléchante qu’il ne peut refuser. Il souhaite que le jeune peintre réalise son portrait. Un travail apparemment simple pour un portraitiste, mais le modèle semble contrarié la représentation de l’artiste.

” Lorsque c’est possible, il y a des choses qu’il vaut mieux continuer à ignorer. ”

Une nuit, il découvre un mystérieux tableau dans le grenier, une œuvre d’une grande violence, le meurtre d’un vieillard, Le Meurtre du Commandeur. Cette peinture obsède le narrateur. Et des choses étranges commencent à se produire, comme si une brèche s’était entrouverte sur un autre monde.

” La découverte que je fis du tableau de Tomohiko Amada, intitulé Le Meurtre du Commandeur, eut lieu quelques mois après mon installation dans cette maison. Je n’avais aucun moyen de le savoir à cette époque, mais cette toile allait radicalement transformer ma situation. “

Il était loin d’imaginer ce qui allait suivre, aussi étranges qu’inattendues certaines visites allaient tout changer…

” En moi, le réel et l’irréel avaient encore du mal à s’accommoder l’un à l’autre. “

Ce que j’en dis :

S’aventurer entre les pages d’un roman de Haruki Murakami est toujours prémisse d’un voyage livresque très particulier. Son univers nous emporte dans un monde où le réel côtoie l’irréel et laisse place à notre imaginaire.

Cette fois, à travers cette fresque composée de deux volumes, l’auteur explore l’univers d’un peintre, les ressorts de la création artistique et nous dépeint l’histoire de cet homme confronté au divorce.

Un roman qui se savoure patiemment, comme lorsqu’on admire un tableau, on découvre le décor, les personnages, l’histoire se dévoile peu à peu sous la plume de l’écrivain comme le ferait un peintre avec sa toile.

Les personnages entrent en scène et nous réservent de belles surprises et même une intrigue surprenante. Il est clair que le premier tome terminé, on se précipite sur le suivant, l’un n’allant pas sans l’autre comme un diptyque.

La magie propre à Murakami m’a envoûté et il est difficile de comprendre l’indignation que ces deux romans suscitent au Japon. Les scènes sensuelles présentes sont très mal perçues et l’on juge à Hong Kong l’œuvre indécente et l’on n’hésite pas à la censurer et même à l’interdire à la vente au moins de dix-huit ans.

Et pourtant cette odyssée initiatique aussi étrange soit-elle, a tout pour plaire et enchanter les nombreux fans de l’auteur.

Un roman fascinant, une histoire que je poursuis avec grand plaisir pour découvrir le mot de la fin et continuer ce rêve éveillé en compagnie de personnages atypiques et attachants.

Pour info :

MURAKAMI Haruki est né à Kyoto en 1949, mais grandit à Ashiya (Hyogo). Son père est le fils d’un prêtre bouddhiste et sa mère la fille d’un marchand d’Osaka. Les deux enseignaient la littérature japonaise. Mais Haruki, à cette époque, ne s’intéressait pas vraiment à la littérature de son pays et se plongeait plus volontiers dans des histoires de détectives américains ou de science-fiction. Point de vue artistique, les États-Unis représentent pour lui la seule culture valant la peine. En 1968, il déménage à Tokyo pour y étudier le théâtre à l’Université Waseda ; il y passera plus de temps à lire des scénarios qu’à être un élève assidu.

En 1974, MURAKAMI ouvre avec son épouse, TAKAHASHI Yoko avec qui il s’est marié trois ans plus tôt, un club de jazz : le « Peter Cat » dans le quartier de Kokobunji à Tokyo qu’ils tiendront jusqu’en 1981, date à laquelle il décide de devenir écrivain professionnel.

Entre 1986 et 1989, MURAKAMI vit en Grèce et à Rome pour ensuite se rendre aux États-Unis où il enseigne à l’Université de Princeton et à l’Université Tufts de Medford. En 1995, il ressent une sorte d’obligation de retourner dans son pays natal qui commence à souffrir d’une grave crise économique et sociale. C’est également à cette époque qu’eut lieu le terrible tremblement de terre de Kobe qui le marqua énormément et qui l’inspira pour son recueil de nouvelles « Après le tremblement de terre », ainsi que l’attaque terroriste contre le métro de Tokyo par la secte Aum Shinrikyo. Il reprendra d’ailleurs ce thème dans son roman « 1Q84 ».

MURAKAMI commence à écrire dans les années 1970. Son premier roman « Kaze no uta o kike », jamais traduit en français remporte le prix Gunzo des Nouveaux Écrivains. En 1973, il publie « 1973-nen no pinbōru » et reçoit le Prix Bunkaku en 1980.

Il devient très vite le romancier le plus populaire du Japon. Pour son roman « Noruwei no mori » publié en 1987, plus de quatre millions d’exemplaires sont vendus. Et ce succès ne se dément toujours pas à voir les chiffres de son dernier roman en date paru au Japon « 1Q84 » et qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires en un mois.

MURAKAMI Haruki a créé un style original reconnaissable immédiatement. Ce style bien à lui se compose d’humour, de légèreté, de simplicité, de clarté, mais aussi de surréalisme. Il ose faire voyager ses lecteurs du réalisme à l’imaginaire pur sans crier gare. Le lecteur est tellement prisonnier de l’univers de MURAKAMI que ça ne l’étonne absolument pas d’apercevoir des chats parler le plus naturellement possible, et tout ça, sans être choqué ou rebuté. Loin de lui la période pénible de l’après-guerre et des romans traditionnels autobiographiques. Pour preuve, le musée qu’il invente dans « Kafka sur le rivage » est presque devenu réel. Bon nombre de Japonais se sont rendus à l’arrêt de la gare qu’il décrit dans son roman pour demander aux employés le chemin le plus court pour arriver au musée. Quelle ne fut pas leur déception lorsque les pauvres employés éreintés devaient leur annoncer que ce musée n’a jamais existé.

Un des fils conducteurs de son œuvre est sans conteste la musique. MURAKAMI est un passionné de musique classique et de jazz, et il ne cesse au long de ses romans de citer toutes les œuvres qu’il admire depuis si longtemps, comme s’il ne pouvait s’empêcher de faire partager ses coups de cœur à ses lecteurs.

MURAKAMI est également le traducteur des œuvres de F. Scott Fitzgerald, de Truman Capote, de Raymond Carver, de Paul Theroux, de John Irving, de Tim O’Brien, et de bien d’autres encore.

Outre ses travaux littéraires, MURAKAMI Haruki est également connu en tant que coureur de marathon qu’il devint alors qu’il a déjà 33 ans. En 1996, MURAKAMI termine un marathon de 100 km lors d’une course autour du lac Saroma à Hokkaido. Il écrit à ce propos un excellent témoignage dans son livre « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond ».

MURAKAMI aime raconter qu’il a une hygiène de vie plutôt simple et saine : il écrit chaque jour durant 4 heures et court environ 10 kilomètres quotidiennement. Pour l’anecdote, à ses débuts, il fumait 60 cigarettes par jour pour pouvoir se concentrer sur son écriture, et un jour il décida d’arrêter. Il commença aussitôt à prendre du poids. Étant individualiste, il trouva que la course à pied était le meilleur sport pour lui.

L’écrivain le plus populaire du Japon s’est toujours éloigné de la littérature japonaise proprement dite, ce qui lui a valu énormément de critiques à ses débuts. On dit de ses romans qu’ils semblent être écrits dans une langue étrangère et avoir ensuite été traduits en japonais. Mais tout cela ne l’a jamais empêché d’être l’écrivain japonais le plus apprécié dans son pays et à l’étranger.

Je remercie les éditions Belfond pour ce voyage pictural où les rêves voyagent à l’infini.

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“ Les jours de silence ”

Les jours de silence de Phillip Lewis aux Éditions Belfond

Traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut

«  Il était habituel pour les enfants d’Old Buckram de commencer l’école mais de ne pas aller au bout, et, comme on pouvait s’y attendre, aucun des ainés de mon père ne reçut guère d’éducation au-delà des années de lycée obligatoires. Je me rappelle avoir un jour demandé naïvement à mon grand- père s’il était allé à l’université. Il me répondît sèchement : « Non, petit, mais je suis passé à côté d’un certain nombre d’universités. Sans m’arrêter. » (…) Mon père, toutefois, parmi ces nombreux enfants, se distinguait. À un degré déconcertant. (…) Dans une famille où savoir lire était considéré comme une simple nécessité et aucun cas comme une vertu, il apprit sans guide. Il avait toujours un livre, avant même de savoir quoi en faire. “

Sur un contrefort élevé des Appalaches se dresse une étrange demeure de verre et d’acier réputée maudite dans le petit village d’Old Buckram. C’est ici que vit la famille Aster.

Le père, Henry Senior, intellectuel autodidacte développa très tôt une passion incommensurable pour les mots.

” M. Smeth avait dit à mon grand-père : « Il est franchement bizarre, ce garçon ; vous savez ?

– Vous pensez, si on le sait. » “

La mère, Eleonore, insoumise et lumineuse partage ses journées entre la contemplation de la nature et l’élevage de pur-sang.

Et avec eux, leurs enfants, Threnody, une adorable fillette et Henry Junior, petit garçon très sensible et attentif, qui voue une véritable adoration à son père. Un père qui lit et noircit jour et nuit des pages et des pages, qui composeront un jour, le roman de sa vie.

Quand l’homme se fut retiré, je demandai à Père pourquoi il passait tant de temps à lire. Il lâcha un rire et se mit à nettoyer ses lunettes (…) « J’adore lire, dit-il. J’adore les mots, le langage. Il en a toujours été ainsi. Il n’est rien qui me plaise davantage.

– Et pourquoi passes-tu autant de temps à écrire ? »

Je vis qu’il réfléchissait. Je lui avais posé une question dont il ignorait la réponse, mais qu’il avait passé sa vie à chercher. “

Dix années plus tard, Henry Junior sous prétexte de poursuivre ses études, fuit cette maison et son intranquillité chargé de silence qui le ronge. Fuir pour essayer de comprendre pourquoi un jour son père est parti, emportant son mystérieux manuscrit…

” Le monde entier qui s’étendait tel un arc à l’horizon semblait vaste et vide. “

Ce que j’en dis :

À travers ce roman et un style raffiné, l’auteur nous offre le portrait sibyllin d’une famille du vieux Sud, amoureux des mots, des livres et de leurs histoires, sans pour autant parvenir à exprimer ses plus belles joies comme ses terribles peines.

Il explore en profondeur la passion démesurée de la lecture et de l’écriture d’un homme épris depuis toujours des mots. Une passion qui conduit jour après jour dans la douceur du silence.

Il aborde également, le deuil, la solitude mais aussi l’abandon, parfois nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie.

Un premier roman d’apprentissage puissant, accompli, qui s’impose avec délicatesse, à son rythme, d’une manière très personnelle chère à l’auteur.

Un roman bouleversant, qui laisse son empreinte dans la mémoire des lecteurs.

Philippe Lewis en compagnie de membres du Picabo River Book Club, lors d’un petit déjeuner organisé par Léa et les Éditions Belfond , à l’occasion du festival America

Né en Caroline du Nord, Phillip Lewis a étudié à l’université North Carolina de Chapel Hill et à l’école de droit Norman Adrian Wiggins, où il a été rédacteur en chef de la Campbell Law Review. Avec son premier roman, Les Jours de silence, il nous plonge dans le décor fascinant des montagnes des Appalaches d’où, comme son narrateur, il est originaire. Il vit actuellement à Charlotte, en Caroline du Nord.

Je remercie les Éditions Belfond et Léa créatrice du groupe Picabo River Book Club pour l’organisation d’un super petit déjeuner avec l’auteur et pour cette formidable lecture.

“ Regarde-moi ”

Regarde-moi d’ Aga Lesiewicz aux Éditions Belfond

Traduit de l’anglais par Julia Taylor

” – J’ai reçu des e-mails bizarres… Un e-mail, en fait. Avec la photo d’une scène de crime, tu sais, de quand je travaillais pour la police.

– Qui te l’a envoyée ?

– Je sais pas…

– Est-ce que tu as essayé de demander de quoi il s’agissait ?

– Non… Je devrais peut-être.

– Tu pourrais essayer d’en parler à la police, si c’est une de leurs photos…

– Non, c’est une photo de moi, avec mon appareil à la main, sur la scène de crime. L’affaire du Violoniste, tu t’en souviens ? Je t’en ai parlé. “

Kris est photographe free-lance à Londres. Elle partage sa vie avec le beau et séduisant Anton artiste célèbre de street art. Ils mènent une vie de bohème plutôt sympa, jusqu’au jour où Kris découvre dans sa boîte mail un mystérieux message accompagné d’une étrange photo. Apparemment, un mystérieux inconnu cherche à lui nuire.

” – Un de tes amis ?

– Si c’était un canular, je pense que je le saurais déjà. Mes amis ne sont pas des psychopathes. Un peu dingues peut-être, mais pas à ce point-là… “

Bientôt, d’autre messages se succèdent, accompagnés de vidéos très intimes filmées dans son appartement. Jusqu’à ce montage macabre, mettant en scène sa propre mort. Sa vie devient un enfer et jour après jour, la paranoïa la gagne.

” On dirait que les différentes parties de ma vie a été infectées par un virus malveillant. “

Kris succombe peu à peu à la terreur. Comment va-t-elle faire pour démasquer l’expéditeur de ses menaces et reprendre sa vie en main ? À qui se fier ? Comment quitter ce cauchemar ?

” Se demander pourquoi quelqu’un pense qu’on mérite de recevoir un tas de merde. “

Ce que j’en dis :

Alterner ses lectures avec un thriller urbain, pourquoi pas ?

Être attirée par ce titre qui vous fait de l’œil et vous apostrophe , allons-y … Regardons-le…

Dès les premières pages je suis piégée et il est certain que je ne vais pas lâcher ce livre avant de découvrir qui essaye de détruire la vie de cette photographe.

L’auteur réussit à m’accrocher et à me plonger dans l’angoisse tout en me mettant en garde subrepticement contre les contenus privés de mes ordinateurs.

Un thriller urbain qui met en avant le métier de photographe et également le street art tout en soulignant les dangers que l’on peut rencontrer face à la cybercriminalité et autres nouvelles technologies en matière d’espionnage.

Malgré la naïveté qui accompagne le personnage principal et son côté un peu trop :  » Femme en chaleur » , l’intrigue est plutôt pas mal et attise ma curiosité.

Un livre fourmillant de détails, peut-être un peu trop encombrant pour en faire un excellent thriller. Une lecture plutôt aisée qui m’a permis de passer un moment agréable sans trop de prise de tête. Une lecture idéale pour la période estivale.

Aga Lesiewicz est née en Pologne mais vit en Angleterre depuis plus de trente ans. Après des études de littérature anglaise, elle a travaillé comme présentatrice à la radio, scénariste et productrice à la télévision, notamment pour les chaînes BBC World, Disney ou encore Discovery. Elle vit à Londres où se déroulent les intrigues de ses romans. 

Je remercie les Éditions Belfond pour cette lecture intrigante.

“ La joie du matin ”

La joie du matin de Betty Smith aux Éditions Belfond (Collection Vintage)

Traduit de l’américain par Gisèle Bernier

” À vingt ans, Carl était un beau garçon – grand, blond, avec un air de maturité virile qui le faisait paraître plus âgé. Ses vêtements étaient bon marché, mais il les portait si bien qu’ils avaient l’air coûteux. Son élégance désinvolte attirait l’attention et suscitait la sympathie.

Annie avait dix-huit ans, mais elle en paraissait quatorze. On eût dit qu’elle avait emprunté les vêtements de sa grande sœur pour la journée. Petite, mince mais bien faite, elle avait de beaux cheveux longs d’un châtain très clair, arrangés en chignon derrière la tête. Elle avait un joli teint clair, une bouche expressive et des yeux gris au regard grave. Elle n’attirait pas autrement l’attention, sauf quand elle parlait. Alors on était obligé de remarquer son accent. “

Dans le Midwest dans les années 1920, Carl et Annie se sont enfuis du giron familial pour se marier, allant à l’encontre de leurs parents respectifs. Ils sont effectivement très jeunes mais très amoureux.

Commence alors pour eux, l’apprentissage de la vie de couple.

Carl toujours étudiant devra également travailler pour subvenir au besoin de son foyer.

« Tu ne me verras donc pas beaucoup, constata-t’il.

– Il suffit que je sache que tu existes.

– Te sentiras-tu trop seul ?

– Je n’ai que toi au monde. »

Nos deux tourtereaux découvrent les joies de la vie maritale, mais aussi les premiers tourments face à une réalité parfois sans pitié. Mais ils s’aiment pour le meilleur et pour le pire.

Ce que j’en dis :

Voilà un roman tout à fait rafraîchissant. Si vous vous attendiez à une simple histoire d’amour guimauve, vous en êtes loin. Betty Smith nous offre une œuvre tout en finesse, drôle, et qui illustre brillamment les joies de l’amour même lorsqu’il est parfois contrarié par les vicissitudes de la vie quotidienne.

L’écriture nous charme autant que ce couple attendrissant malgré une certaine naïveté. N’oublions pas que nous sommes dans les années vingt, et pourtant ce récit est assez avant-gardiste quand on observe de près tous les thèmes qu’il aborde à travers cette histoire tels que l’importance de dialogue dans le couple, la sexualité, la considération envers les femmes, l’argent, les études, le travail. Mais également la passion de la lecture et de l’écriture qui amènera Annie à aller bien plus loin qu’un simple rêve.

Vous l’aurez compris, cette histoire m’a conquise, la plume pleine de poésie m’a charmé, une lecture agréable, apaisante, amusante et pleine de beaux moments en compagnie d’un couple aussi attachant que touchant et qui ne manque pas d’humour.

Une bien belle idée cette réédition que nous propose la collection Vintage des éditions Belfond.

À savourer sans modération.

Née Elisabeth Wehner en 1896 de parents allemands, la jeune Betty passe toute son enfance dans le quartier de Williamsburg, à Brooklyn. En 1919, elle épouse George Smith, un étudiant en droit dont elle aura deux filles. La famille s’installe dans le Michigan, où Betty suit des cours de journalisme. En 1938, elle divorce, s’établit en Caroline du Nord avec ses filles et multiplie les petits travaux.

L’année 1943 est un tournant puisqu’elle rencontre Joseph Jones, qui deviendra son second mari, et que paraît Le Lys de Brooklyn (Belfond, 2014 ; 10/18, 2016), roman largement autobiographique qui va devenir instantanément un immense best-seller. Le succès est tel qu’il sera adapté par Elia Kazan au cinéma en 1945 et joué en comédie musicale à Broadway en 1951. Elle écrira ensuite trois autres romans, dont le très délicat La Joie du matin, sorte de suite au Lys de Brooklyn.

Betty Smith s’est éteinte en 1972 dans le Connecticut, à l’âge de soixante-quinze ans.

Je remercie les Éditions Belfond pour cette belle histoire d’amour américaine tout en délicatesse.

“ Le Club des veuves qui aimaient la littérature érotique ”

Le Club des veuves qui aimaient la littérature érotique de Balli Kaur Jaswal Aux éditions Belfond Traduit de l’anglais (Syngapour) par Guillaume-Jean Milan

Elles’était déplacée personnellement pour informer les femmes, leur expliquant que les cours, gratuits, auraient lieu deux fois par semaine, avec une exigence d’assiduité. Ses cibles principales : les veuves âgées qui auraient ainsi un passe-temps plus utile que les commérages dans l’entrée du la garde. C’était les plus susceptibles de fréquenter les cours et d’en faire un succès. “

En allant à Southall déposer une annonce de demande de mariage pour sa sœur au temple, Nikki tomba sur une billet qui attira aussitôt son attention. On recherchait une animatrice pour donner des cours d’écriture à des femmes, pour l’association communautaire sikhe. Aucune qualification particulière n’était demandée, aucune expérience souhaitée. Une super aubaine pour Nikki qui recherchait désespérément un second petit boulot.

Nikki s’arrêta et regarda autour d’elle. Il n’y avait que des femmes, la tête couverte (…) chacune avait une histoire. Elle s’imaginait parler à une pièce pleine de femmes pendjabies. Ses sens étaient maintenant submergés par la couleur des kameez, les froufrous du tissu et les crayons qui tapotent, l’odeur de parfum et de curcuma mêlés. Et son but se révéla dans toute sa clarté. « Certaines personnes ne connaissent même pas l’existence de cet endroit, disait-elle. Il faut que ça change. » L’œil ardent, avec acharnement, elles écriraient leurs histoires pour que le monde entier les lise. “

Sa première rencontre avec les femmes qui se sont inscrites à ce cours va lui réserver quelques surprises. Elle qui pensait former de futures romancières se retrouve confrontée à une dizaine d’indiennes, de tous âges, la plupart veuves et qui plus est analphabètes. Un sacré challenge s’annonce mais c’est sans compter sur l’imagination très fertile de toutes ces femmes. Un florilège d’histoires très coquines et même plutôt osées se racontent dorénavant à chaque cours.

(…) Tant que les hommes n’ont pas vent de ces histoires, on ne risque rien. Nikki pensait au langar et à la frontière stricte qui courait comme un champ magnétique invisible entre hommes et femmes. « J’imagine que ce ne sera pas un problème, nota-t-elle. Aucune de vous ne bavarde vraiment avec les hommes n’est-ce pas ?- Bien sûr que non. On est des veuves. On n’a plus de contact avec les hommes. C’est interdit, dit Preetam. “

Ce qui au départ amusa plus Nikki que de l’effrayer, se révéla pour elle très vite l’occasion d’aider ces femmes de manière détournée. Car chaque histoires soulevaient de sérieux problèmes que les femmes rencontraient chaque jour face à la soumission aux hommes, mais aussi face à la solitude et même parfois à la violence. Nikki est une jeune femme émancipée qui se rebelle contre certaines traditions qui n’accordent aucune liberté aux femmes. C’est l’occasion pour elle de faire évoluer les choses et de tenter d’améliorer la condition des femmes. ”

– Ça va aller. C’est seulement que … ils disent des trucs terriblement insultants et j’en avais assez de fermer ma gueule. “

La fréquentation du club augmente de manière inattendue, et désormais Nikki souhaite plus que tout libérer la parole des femmes au delà de ces murs. Mais même si l’union fait la force, ce n’est jamais sans danger.

 » Les autres histoires sont aussi osées ? Demanda Olive.

– Plus ou moins.

– Espiègles et cochonnes ! Qui les lit, à part toi et les veuves ?

– Personne, pour l’instant. Mais ça pourrait bien changer…“

Ce que j’en dis : Voilà le genre de roman idéal pour la pause estivale. En plus de divertir, il enrichit notre culture. À travers une histoire pleine de rebondissements et remplie d’humour, on découvre la culture indienne et hélas ses travers. Tous les personnages ont leur importance, petit à petit une intrigue prend forme pour nous réserver de belles surprises. Grâce au courage de Nikki, à sa volonté de venir en aide à ses consœurs on découvre le combat quotidien de ces femmes soumises, et le choc des cultures. Une histoire croustillante, émouvante, qui soulève le problème des femmes occidentales qui doivent faire face aux traditions ancestrales malgré un immense désir de liberté. Un récit parsemé d’amour et d’humour, aussi épicé que les plats traditionnels, aussi coloré que les saris de leur pays. Une histoire qui allie modernité et traditions. Dépaysement garanti, un beau voyage en compagnie de femmes touchantes qui vont unir leurs forces pour atteindre leur but et résoudre une terrible affaire. Ne vous privez surtout pas de ce roman  » Bollywood ” qui risque d’en surprendre plus d’une. Née à Singapour, Balli Kaur Jaswal a passé sa vie entre le Japon, la Russie, les États-Unis et l’Europe. Premier de ses romans publié en France, le Club des veuves qui aimaient la littérature érotique, a rencontré un fort succès lors de sa publication internationale et a été sélectionné par Reese Witherspoon pour son fameux book club. Je remercie Carine du cercle des Éditions Belfond pour m’avoir fait voyager aux pays des mille et une nuit.

“ Les chasseurs de gargouilles ”

Les chasseurs de gargouilles de John Freeman Gill aux éditions Belfond

Traduit de l’américain par Anne-Sylvie Homassel

” À L’ÉPOQUE, TOUT LE MONDE LE SAVAIT : New York était la ville la plus chaotique de tout le pays, la plus dévastée par le crime, la plus couverte de graffitis. Nous étions nombreux à nous enorgueillir quelque peu de cette distinction. Il y avait pourtant bien des aspects de ma ville natale qui m’étaient alors inconnus. Par exemple, j’étais loin de savoir que New York était au bord de la faillite, que ses maires successifs avaient fait des promesses extravagantes qu’ils étaient incapables de financer,qu’à chaque printemps la ville devait emprunter des fortunes pour continuer à éclairer les rues et à fournir des uniformes à sa police. Il y a des choses qu’on ne raconte pas aux enfants. (…) La ville était sur la mauvaise pente. En situation instable. ”

Année 1970, la ville de New-York est en pleine crise financière. C’est également la crise dans la famille Watts où l’argent se fait rare.

La vie de Griffin, 13 ans vole en éclat, ses parents se séparent. Son père Nick, antiquaire passionné s’est donné pour mission de sauver de la démolition les gargouilles sur les immeubles new-yorkais, précieux témoignages d’un autre temps, d’une histoire architecturale bouleversante, sacrifiés peu à peu sur l’autel du modernisme.

« Griffin, je vais te dire quelque chose. Ça va à toute vitesse. Entre la rénovation urbaine et tout ces immeubles modernes pourris, sans âmes, tous pareils, qu’on te colle partout – les HLM, les tours de bureaux comme tu en vois de Tokyo à Londres, les immeubles d’habitation tout mastocs, d’abord en brique blanche, puis jaune et maintenant rouge -, crois-moi, ce n’est plus qu’une question de quelques mois ou quelques années avant que tout le patrimoine ornemental privé de la ville disparaisse. »

Profitant de l’agilité de son fils, Nick n’hésite pas à se servir de lui pour détrousser les façades des immeubles les plus inaccessibles.Grisé, Griffin se prend au jeu, il ferait n’importe quoi pour obtenir les faveurs de son père. Il se lance dans une chasse au trésor la plus fantastique de sa vie.

” Si bien que je transformai la chose en jeu. Ces murs en surplomb devinrent les flancs de de bois de deux grands trois-mâts dissimulant sous leurs contrevents de rangées de canons. Et j’étais là -moi, le gamin des rues,téméraire et fugueur qui m’étais engagé sur un navire de pirates pour explorer le monde…“

Mais la folie de Nick ne semble pas avoir de limites, et le voilà mêlé au vol du siècle, celui d’une façade en fer forgé d’un vieux building, condamné à la destruction…

Ce que j’en dis :

En grande amoureuse de New-York, je ne pouvais pas passer à coté de ce roman.

Cette ville y est magnifiquement représentée par l’auteur, des passages sublimes illustrent ce roman et mets en lumière la ville qui ne dort jamais. Une ville qui se renouvelle jour après jour.

” La ville avait la métamorphose dans la peau. “

Apparemment, le patrimoine historique américain est mal protégé, et ces fameux détrousseurs d’immeubles tentent à leur manière d’en sauver une partie, il est bien dommage que l’argent mère de tous les vices fasse partie de l’équation.

En attendant, même si certaines descriptions historiques étaient un peu barbantes à mon goût, ce roman m’a transporté, on sent derrière ces mots tout l’amour que l’auteur porte à sa ville.

Ce récit nous fait partager la vie de cette famille plongée dans le chaos, les tourments des adolescents et les relations parfois difficile entre le père et son fils, faites de passion, d’adulation mais aussi de déception.

Un roman magnifique, enrichissant, intense et même souvent drôle porté par une plume singulière et élégante. Une belle déclaration d’amour à travers une quête qui semble impossible.

Un beau récit, qui plaira à tous les amoureux de New-York, de l’art et des aventures fantastiques.

John Freeman Gill est né à New York. Passionné de sa ville natale, il écrit régulièrement sur le sujet. Son travail a notamment été publié dans le New York Times Book of New York et More New York Stories. Il écrit, entre autres, pour The New York Times, The Atlantic et The New York Observer. Les chasseurs de gargouilles est son premier roman.

Diplômé de Yale, John Freeman Gill vit à New York avec sa femme et leur trois enfants.

Je remercie les Éditions Belfond pour cette lecture passionnante.

“ Un intrus”

Un intrus de Charles Beaumont aux éditions Belfond, collection Vintage

Traduit de l’américain par Jean-Jacques Villard

Préface de Roger Corman, traduite de l’américain par Michael Belano

« Ma’ame, je voudrais savoir si vous avez des enfants à l’École supérieur ? » J’ai répondu oui, une fille. Alors il a dit : « J’aimerais savoir ce que vous pensez de voir votre enfant dans la même école qu’un tas de nègres, peut-être dans la même classe. » (…) – Il à demandé si j’étais prête à travailler pour l’empêcher. (…) – Naturellement, ai-je répondu, mais que peut-on faire ? « Énormément », a-t-il déclaré.

À Caxton, une petite ville sudiste des États-Unis, les habitants sont un peu perturbés par l’annonce de la Cour suprême qui vient de tomber. Nous sommes en 1954, la ségrégation dans les écoles publiques vient d’être déclarée anticonstitutionnelle .

Malgré l’étonnement et l’agacement que cette nouvelle suscite, on laisse faire.

(…) nous avons usé de toutes les ficelles, mais cela n’a servi à rien. Les nègres fréquenteront l’école à dater de demain, autant se faire toute suite à cette idée.

Mais un intrus vient de débarquer et s’oppose ouvertement à cette décision. Tel un ver dans le fruit, il va tenter de répandre son fiel raciste, pourrir l’ambiance et semer la haine sur son passage.

« Vous êtes l’éprouvette du pays, son cobaye ! C’est pour cela je dis que vous avez entre vos mains non seulement l’avenir de Caxton, mais celui de l’AMÉRIQUE. »

La population s’inquiète.

” Ce soir,se dit-il, c’était le début. Une guerre va se déclarer dans ma ville, et je ne sais même pas de quel côté je suis. “

Ce que j’en dis :

Les éditions Belfond nous offre l’occasion de redécouvrir une pépite de la littérature américaine grâce à cette réédition dans leur collection Vintage.

À travers ce roman « Politique  » doté d’une conscience sociale, on se retrouve au cœur d’une page d’Histoire. Un récit passionnant qui allie suspense et fait historique dans une atmosphère plutôt sombre et inquiétante. Une belle plume assez puissante pour une histoire déchirante. Manipulation psychologique, intolérance, violence, racisme, autant de sujets abordés avec précision dans ce roman engagé qui réveille les âmes.

Même plus de cinquante ans après, le racisme et les préjugés n’ont pas disparu, ce qui rend ce roman encore plus pertinent. Un livre qui devrait à mon avis figurer au programme dès le collège.

Un Vintage noir coup-de-poing paru aux États-Unis en 1959, adapté au cinéma par Roger Corman en 1962.

Né Charles Leroy Nutt à Chicago en 1929, Beaumont a très vite abandonné le lycée et multiplie les petits boulots avant de se consacrer à l’écriture. C’est en 1950 qu’il vend une de ses histoires au magazine Amazing stories, une étape décisive sur la route du succès. En 1954, son récit Black Country est la première œuvre de fiction à paraître dans le journal Playboy. Beaumont collabore fréquemment avec le magazine et publie de nombreuses nouvelles dans différents périodiques grand public comme Esquire, ou dans des publications de sciences-fiction et de fantasy.

L’univers télévisuel est son second domaine de prédilection, il est notamment scénariste pour la série The Twilight Zone ( la Quatrième dimension), et collaboreactivement avec Roger Corman pour lequel il écrit les scénarios de L’Enterré vivant, La Malédiction d’Arkham, Le Masque de la mort rouge…

Atteint du syndrome de Werner, maladie caractérisée par un vieillissement précoce, Charles Beaumont meurt très jeune, à 38 ans, en Californie.

Je remercie les Éditions Belfond pour cette réédition historique passionnante.

Les brumes de Key West

Les brumes de Key West de Vanessa Lafaye aux éditions Belfond

Traduit de l’américain par Laurence Videloup

 » Elle à la gorge serrée, autant en pensant à ce qu’elle va commettre qu’à cause de l’effort physique qu’elle vient de faire. Si seulement, pense-y-elle, elle pouvait rembobiner la matinée, revenir à l’aube et aller au marché plutôt qu’au parc. Si seulement elle pouvait ne pas avoir vu ce qu’elle y a vu et s’installer sous le cocotier dans son fauteuil préféré avec un verre de limonade… Mais ce n’est pas possible. “

En Floride, au cours de l’année 1993, en plein jour, à la vue de tous, une femme de quatre-vingt-seize ans abat froidement un homme, membre du Ku Klux Klan.

« (…) Les gars, vous n’allez pas en revenir quand vous saurez qui est là, dans notre cellule. » Elle ménage son effet avant de déclarer : « C’est Alicia Cortez . »

Mais pourquoi Alicia Cortez arrivée en 1919 de La Havane après avoir été bannie par les siens s’est-elle rendue coupable d’un tel acte ?

Il est vrai que son arrivée n’est pas passée inaperçue.

” « Nombre de personne viennent ici pour recommencer à zéro. » (…) « Bienvenue en Amérique.»

Très vite elle comprend que derrière le salon de thé de sa tante, est une façade qui cache un tout autre commerce. Mais très vite elle trouvera sa place grâce à ses talents de guérisseuse.

Qui suis-je ici ? c’était bon de pouvoir ajouter « guérisseuse » à la liste. Car même si redresser le salon de thé et lui assurer une réputation grandissante en tant que restaurant pouvait lui procurer une certaine satisfaction, rien ne lui donnait plus de joie que de dispenser les moyens de soulager la souffrance. “

Petit à petit, elle se rapproche de John, un séduisant vétéran, propriétaire du bar d’à côté. Mais ici, le racisme est profondément ancré. Le Ku Klux Klan fait des émules en ville. Il serait étonnant que cette histoire d’amour naissante plaise à tout le monde.

« Dans le coin, des tas de familles blanches ont du sang noir dans les veines, depuis l’esclavage et les hommes blancs qui ont enjambé la barrière. Pas grave, sauf que de temps en temps, bébé a pas la bonne couleur, et alors tout le monde joue la surprise. Mais la ville entière est construite sur un marécage de secrets. » (…) « Le meilleur conseil que je peux vous donner, mademoiselle, c’est de rester en dehors du marécage. »

Le drame semble inévitable…

Après avoir de découvert la plume de Vanessa Lafaye, à travers son premier roman Dans la chaleur de l’été ( ma chronique ici) qui m’avait bouleversé, j’étais impatiente de retrouver son univers et une fois de plus je suis conquise et émue.

En s’inspirant d’événements historiques, tout en prenant une certaine liberté afin que le récit coule de manière fluide, elle nous offre un récit extrêmement fort. Il nous plonge véritablement dans l’atmosphère de l’époque via une histoire d’amour mixte qui subit, le sectarisme, la jalousie, la haine. On découvre la ségrégation, l’arrivée un Klan, la prohibition mais aussi la grippe espagnole qui fit pour la deuxième fois des ravages.

La construction du récit nous transporte vers le passé, aux côtés de personnages terriblement poignants. Comme son précédent roman, il se dégage des émotions puissantes, à couper le souffle et à tirer les larmes.

Un roman fascinant, déchirant, une plume talentueuse qui me laisse le cœur en vrac depuis qu’elle s’est éteinte en février 2018.

Je ne peux que vous encourager à découvrir ces deux romans exceptionnels publiés chez Belfond.

Véritable coup de cœur

” Le seul moyen d’être libre c’est de cesser de lutter. “

Née en Floride à Tallahassee, Vanessa Lafaye a étudié en Caroline du Nord, puis à Paris. Une aventure européenne qui lui a fait découvrir l’Angleterre, où elle s’est installée avec son époux et leurs enfants. Après avoir travaillé dans l’édition d’ouvrages académiques à Oxford, elle se consacrait désormais à l’écriture et au chant- Elle dirigeait la chorale de sa ville de Malbourough. Après Dans la chaleur de l’été (Belfond 2016 ; Pocket 2017), Les brumes de Key West est son deuxième roman. Vanessa Lafaye est décédée en février 2018.

“ Les indifférents ”

Les indifférents de Julien Dufresne Lamy aux éditions Belfond

 » Depuis des années. On nous reconnaît de loin, les inséparables, les mielleux, les attitrés. Certains nous jalousent, d’autres nous approchent comme des animaux sacrés. Tout le monde nous regarde. On est ceux qui ne se mélangent pas. Ceux qui ne divulguent jamais les secrets. Nous sommes les indifférents. ”

Une bande d’adolescents bourgeois règne sur le bassin d’Arcachon. On les surnomme Les indifférents.

Justine et sa mère débarque d’Alsace et s’installe chez un notable du coin. C’est pour lui que sa mère va travailler. De son côté, elle ne tarde pas à faire connaissance avec Théo, le plus jeune fils de cette famille et très vite, elle rejoint son clan.

 » Mon premier été avec les indifférents, j’y repenserai toujours. Indélébile sur ma peau. Gravé sur les lèvres et le bout des doigts. Un été de glaux à boutons jaunes, de couleurs qui pètent les yeux et de souvenirs tous les jours. Un été de genoux écorchés, de cloques et de coups de soleil, de chairs de poule et de frissons qui disent la terre, la mer et le vent.

Toujours je retiendrai ça. Malgré la fin, malgré ce qui arrivera. ”

Elle n’est pourtant pas du même monde. Mais elle fera tout pour s’intégrer, se mettant même parfois en danger.

Les indifférents, pour le meilleur et pour le pire.

D’abord le meilleur. “

De ces belles années, Justine raconte tout. Les rituels, le gang, l’océan, l’amitié, l’amour. Une vie pleine d’insouciance, de fêtes clandestines jusqu’ à un certain matin, où un drame a lieu sur la plage.

 » Les riches maquillent jusqu’au mensonge. Leur vie, c’est un trucage sans péremption. »

Les indifférents sont certainement coupables. Une vraie bande de sauvages.

La jeunesse dans toute sa noirceur.

Dés le départ, je succombe au charme de l’écriture de Julien Dufresne-Lamy.

À travers une narration stylée, l’auteur nous offre le portrait d’une jeunesse aussi cruelle que prodigieuse. Un récit divinement orchestré entre les flash-back du passé et du présent. Un drame contemporain au suspense maitrisé, une plume envoûtante et fascinante, qui nous conduit vers une fin tragique qui nous laisse sans voix et nous brise le cœur.

Impossible de rester indifférente à un tel talent d’écriture, un tel style et une telle construction, pour ce roman noir fabuleux, cruellement divin.

Coup de cœur ❤️ Un auteur que je vais suivre de très près et que je vous invite à découvrir.

Julien Dufresne-Lamy vit et travaille à Paris. Il est l’auteur de Dans ma tête je m’apprête Alice ( Stock, 2012), Mauvais joueurs (Actes Sud junior, 2016) et Deux cigarettes dans le noir ( Belfond, 2016). Les Indifférents est son quatrième roman.

Je remercie Camille et les éditions Belfond pour ce savoureux nectar littéraire.

“ L’oiseau, le goudron et l’extase ”

L’oiseau, le goudron et l’extase d’ Alexander Maksik aux Éditions Belfond

Traduit de l’américain par Sarah Tardy

“ Et puis un jour,comme ça, soudain, elle est entrée en moi. S’est posée. Une chose lourde comme du plomb, dont la forme et les contours varient constamment, aussi bien dans ses représentations passées que présentes. (…) Et puis quel que soit son nom, cette chose s’est emparée de moi : une sensation écœurante, paralysante, de poids terrible. Je ne sais pas comment appeler ça. Je n’ai jamais su. (…) Elle m’a fait tomber le livre des mains. Elle m’a fait fermer les yeux et c’est alors que là, dans le noir, j’ai vu s’infiltrer dans mon corps un épais goudron. ”

À travers cette attaque aussi surprenante qu’inattendue, la vie de Joseph sera à jamais vécue au bord d’un précipice. Et lorsqu’un été, sa mère va commettre l’indicible alors qu’il découvrait la passion amoureuse, sa vie sera pour toujours entachée de désespoir.

« Aujourd’hui encore, j’entends des sons que seuls ma mère et ces enfants ont pu entendre. Et peut-être, Strauss lui-même. Les deux clics métalliques des ceintures. Ses chaussures sur l’asphalte. Le métal dur qui entre en contact avec le crâne. J’ai fait des tests sur des os. Je me suis frappé l’arrière de la tête avec un marteau. J’ai essayé de savoir. Depuis presque vingt ans, j’entends ces bruits. Du métal qui casse l’os. « 

Sa mère finira derrière les barreaux, et pourtant c’est Joe qui est emprisonné dans sa vie malgré tout l’amour qui le lie à Tess, tout comme son père.

 » Être près d’elle me rendait heureux. C’est aussi simple que ça. Avec elle j’avais presque l’impression d’être trop stable. Peut-être était-elle mon antidote. Peut-être avais-je guéri de cette chose étrange qui vivait en moi quelle qu’elle soit. »

À travers ce roman bouleversant, on voyage tantôt dans le passé et tantôt dans le présent. Joseph se livre, se délivre du poids qui encombre sa vie entre amour et tragédie. C’est l’histoire d’un homme torturée par une douleur qui l’étouffe, le tétanise mais que la beauté de l’amour libère.

«  Écoute, j’essaie de survivre. »

« Peu importe la façon dont tu vis, il y a toujours des victimes. « 

En virtuose, Alexander Maksik entraîne le lecteur dans une tragédie contemporaine et aborde de nombreux thèmes tels que les violences conjugales, les traumatismes familiaux, la folie, l’univers carcéral féminin, la vengeance, le désespoir, la douleur des hommes, mais aussi l’amour, la liberté, la fidélité au cœur de la nature omniprésente. Une plume pleine de rage, écorchée qui te touche en plein cœur et au lyrisme qui te charme et t’enchante.

Un roman magnifique aussi mystérieux que douloureux, une écriture puissante aussi déchirante que délicate.

 » Les phrases des autres nous racontent tellement mieux.  »

Gros coup de cœur ❤️

Alexander Maksik vit à Hawaï. Il est diplômé de l’Iowa Writers’s Workshop et a été publié dans Harper’s, Tin House, Harvard Review et The New York Times Magazine. Indigne (Rivages, 2013), traduit en plus de douze langues est son premier roman, puis en 2014 Belfond publie La Mesure de la dérive, son deuxième roman traduit en français. Il fut finaliste du prix du Meilleur Livre étranger et traduit en une dizaine de langues. Sélectionné parmi les dix meilleurs livres de l’année du Guardian et du San Francisco Chronicle, L’oiseau, le goudron et l’extase est son troisième roman à paraître en France.

Avec la romancière Colombe Schneck il est co- directeur artistique d’une résidence d’écrivains, la Can Cab Literary Residence en Catalogne (Espagne).

Je remercie les éditions Belfond pour cette sublime lecture.