“ Pères et fils ”

Pères et fils de Howard Cunnell aux Éditions Buchet . Chastel

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Stéphane Roques

C’est par Seaside Road que l’on entre et sort de la ville. Si on prend à droite, et qu’on va assez loin, on tombe sur le Régal, la salle de jeu, et sur le Painted Wagon près du centre-ville, où tout les petits durs qui habitent à l’est de la jetée traînent les soirs d’été, fumant et crachant par terre, attendant qu’il se passe quelque chose. Dans quelques année, Luke sera l’un des pires durs du coin. Pour ma part, je ferai seulement semblant d’en être un. (…) Je veux que les autres garçons m’aiment bien parce que cela pourrait contredire ce que je sais à mon sujet. Que je ne vaux rien. Que c’est pour ça que mon père est parti. Sans moi, il n’aurait pas quitté maman et Luke, et ils seraient toujours heureux. Papa savait à quoi s’en tenir avec moi avant même ma naissance. Ça ne valait pas le coup de rester pour moi. “

Grandir sans père, le narrateur s’y est attelé du mieux qu’il ait pu, même si ce fut difficile. L’absence du père crée un manque douloureux, un vide difficile à combler et l’entraîne jour après jour vers une rébellion qui l’incite à jouer les durs pour ne pas montrer ses faiblesses aux autres.

J’ai bu une gorgée, puis une autre.

La colère en moi était permanente, et je n’aurais jamais pensé pouvoir éprouver autre chose.

La colère était un monstre qui vivait en moi, se nourrissait de l’absence.

Mon père ne voulait pas de moi parce que j’étais une merde.

Boire fit disparaître le monstre. Dès la première gorgée. Je n’arrivais pas à y croire. Cela me protègera de ce que j’éprouve. “

Longtemps, emplis de culpabilité. Il laissera le chaos envahir sa vie. Des années noires, se mettant en danger en permanence, jusqu’au jour où il laissera entrer dans sa vie l’amour et connaîtra à son tour la paternité.

Même si en premier temps, il sera un père de substitution pour les enfants de sa compagne, il prendra ce rôle très au sérieux, surtout pour Jay, qui vit une adolescence torturée et se révèle peu à peu être un garçon.

” C’est là – tandis que son cœur bat fort contre ma main – que Jay, en plus de tout ce qu’elle est par ailleurs, me donne plus que tout l’impression d’être un cadeau.

Je me dis en brossant les cheveux de Jay qu’en l’absence de liens du sang, la force où tout ce qui fait la connexion entre nous reposera toujours sur l’amour et rien que sur l’amour. L’amour que je donne à Jay, à ses deux sœurs et à leur mère me sera toujours rendu au centuple.

Cette hache qui sculpte, c’est l’amour. “

Ce que j’en dis :

Construit à la manière d’un diptyque, on suit le chemin de la vie du narrateur, de sa jeunesse à l’âge adulte. Un parcours à la fois chaotique et bouleversant où l’on découvre les souffrances et la culpabilité de cet homme qui a grandi sans père.

Habité par une profonde colère il réussira pourtant à donner l’amour que l’on peut attendre d’un père, aux enfants de sa compagne, avant d’être père biologique si l’on peut dire, à son tour. Un défi d’autant plus grand, qu’il sera confronté avec la femme qu’il aime, aux changements qui s’opèrent jour après jour sur Jay, cette jeune fille qui se sent garçon.

L’auteur puise dans les souvenirs de son enfance, dans ses propres expériences qui lui ont donné une certaine maturité pour nous offrir un récit très intime et touchant, et pourtant complètement autofictionnel.

Il explore l’absence du père à travers des références littéraires – de Kerouac à Hemingway en passant par Carver – des auteurs qui l’ont aidé à se construire, à accepter cet abandon et à comprendre son histoire.

Une écriture poignante, une langue délicate qui s’habille de lyrisme pour nous offrir un très beau récit sur la paternité.

Une très belle découverte,

Pour info :

Howard Cunnell est universitaire et écrivain. Il est l’éditeur et le coordinateur de Sur la route ; Le rouleau original de Jack Kerouac.

Il vit à Londres avec sa famille.

Pères et fils est son premier roman traduit en français.

Je remercie Claire et les éditions Buchet . Chastel pour cette très belle découverte.

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“ Les belles espérances ”

Les belles espérances de Caroline Sers aux Éditions Buchet.Chastel

” – C’est formidable, lui avait expliqué son jumeau avec enthousiasme, tout le monde peut s’exprimer ! On parle enfin ! On explore des idées neuves !

Pierre l’avait écouté avec circonspection. Cette liberté dont il lui rabattait les oreilles lui paraissait si lointaine… “

Mai 68 à Paris, c’est ici que cette histoire commence, en pleine manifestation d’étudiants indisciplinés, refusant l’ordre gaulliste et la vieille société sclérosée…

Pierre et Fabrice sont jumeaux, issus d’une famille où le statut social a de l’importance.

” À cette époque, tout le monde les appelait « les jumeaux » sans mesurer à quel point ils étaient différents et en opposition constante. “

Tout deux viennent de commencer leur vie d’adulte, ont fait des choix et fait des rencontres décisives.

Pierre si jeune, est déjà en couple et même père. Fabrice lui, fait ses débuts dans l’entreprise familiale. Néanmoins, ils restent l’un et l’autre sous la coupe de leur mère, veuve, une femme autoritaire, pleine de principes qui ne se fait pas à l’idée que le monde est en train de changer.

Tel un pavé dans la mare, Fabrice va lancer la première pierre, et va faire voler en éclat tout ce qu’on avait prévu à son attention…

” Oui, il allait partir dans le Sud et commencer une autre vie. Même si le nouveau monde n’était pas encore pour demain, il allait se construire son nouveau monde à lui, comme il l’entendait. Il était temps de vivre… “

De mai 68 à nos jours Les belles espérances raconte le tourbillon de la vie d’une famille française qui devra faire face à l’évolution en marche. Une vie faite de passion, d’amour, de rancoeur, de jalousie, parsemées d’ambitions, de doutes, d’envie, de rêves, de mariage, de naissance, de divorce, où la maladie et parfois les décès révèlent certains secrets honteux.

” Un tableau de vie familiale comme dans les films. “

La vie quoi…

Ce que j’en dis :

À ma grande surprise, la plume de Caroline Sers m’a emporté au cœur de cette famille parisienne à laquelle je me suis très vite attachée.

La vie de ces hommes et de ces femmes défile sous nos yeux, année après année, avec ses joies et ses peines dans une France qui ne cesse d’évoluer que ce soit au niveau technologique mais également des mœurs.

L’auteure pose un regard avisé et subtil sur toutes ces générations qui se suivent sans pourtant se ressembler mais qui restent liées par ce lien du sang qu’on appelle la famille.

Les émotions nous envahissent et réveillent nos propres souvenirs, sur ce demi-siècle passé si vite.

C’est ce qui fait la force de ce roman, sa capacité à retracer tout ce chemin parcouru à travers des personnages réalistes et attachants, auxquels on s’identifie très souvent.

Comme si l’on visionnait les diapos d’une vie avec une voix of qui nous dirait : tu te rappelles ?

On dit souvent : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous », ce roman en est la preuve. J’ai erré entre ses pages en compagnie d’êtres humains qui auraient pu croiser ma vie et ont fait partie de la mienne le temps d’une lecture absolument magnifique.

Une belle rencontre livresque qui restera ancrée en moi, auprès de mes plus beaux coups de cœur littéraire.

Je ne peux que vous encourager à vous y plonger très vite.

Biographie présentée par l’auteure :

Je suis née le 18 septembre 1969 à Tulle, en Corrèze. Une enfance puis une adolescence parisiennes m’ont donné le goût des villes, mais l’envie de nature me saisit régulièrement, et c’est en Corrèze ou dans le Gers que je l’assouvis. 

Les livres ont représenté très tôt un havre de paix : dans ma famille, celui qui lit est sacré, rien ne doit le perturber… ce qui m’a permis de me soustraire aux aléas de la fratrie.

J’ai écrit beaucoup de textes inachevés avant de faire lire mon premier manuscrit à un éditeur — une éditrice en l’occurrence. Tombent les avions est paru en septembre 2004 chez Buchet/Chastel. Puis ont suivi La Maison Tudaure, en 2006, Les Petits Sacrifices, en 2008, Des voisins qui vous veulent du bien, en 2009 (chez Parigramme), Le Regard de crocodileen 2012, Sans les meubles, en 2014 et enfin Maman est en haut, en 2016.

Parallèlement, j’ai participé à plusieurs recueils collectifs de nouvelles : trois autour de groupes mythiques, les Ramones, les Doors et Nirvana, et un constitué autour de photographies retrouvées.

Je remercie Claire et les Éditions Buchet. Chastel pour cette balade à travers le temps.

“ La faille du temps ”

La faille du temps de Jeanette Winterson aux Éditions Buchet . Chastel

Traduit de l’anglais (Royaume – Uni) par Céline Leroy

 » Les « boîtes à bébés » ont toutes une histoire. La grande histoire n’est-elle pas faite de petites histoires ? Vous croyez vivre dans le présent mais le passé vous colle comme une ombre. “

Lors d’une soirée fortement pluvieuse, dans une ville américaine, un afro-américain et son fils assistent à une agression violente et tentent d’intervenir pour sauver la victime. Hélas l’homme ne s’en sortira pas. En quittant la scène de crime de peur de se retrouver impliqués, ils font une autre étrange découverte.

” Et c’est là que je la vois. La lumière.

La boîte à bébé est allumée.

J’ai l’impression que tout est lié – la BM, le tas de boue, l’homme mort, le bébé.

Parce qu’il y a un bébé dans la boîte. “

Impossible pour eux de laisser ce bébé. Ils décident de le sauver, de l’adopter et de prénommer cette petite fille Perdita, « la fille perdue » .

” Il y a tant de récits où ce qui a été perdu est retrouvé.

À croire que l’histoire est un vaste service des objets trouvés.

Cela remonte peut-être au moment où la Lune s’est détachée de la Terre, pâle, solitaire, vigilante, présente, décalée, inspirée. La jumelle autiste de la Terre. “

Entre l’Angleterre et les États-Unis, l’histoire de ce bébé nous est conté, à travers la plume singulière de Jeanette Winterson qui nous offre une variation brillante et contemporaine d’une œuvre de Shakespeare : Le conte d’hiver.

” Et, une pierre après l’autre, l’histoire fut révélée, scintillante et concentrée, comme le temps est concentré dans un diamant, comme la lumière dans chaque pierre précieuse. Les pierres parlent, et ce qui était silence ouvre la bouche pour raconter une histoire, et l’histoire se grave dans la pierre pour la briser. Ce qui est arrivé est arrivé.

Mais.

Le passé est une grenade qui n’explose que quant on lance. “

Ce que j’en dis :

C’est avec une petite appréhension que j’ai démarré ce roman, n’ayant pas spécialement de grande connaissance de la tragédie Shakespearienne et de ses œuvres littéraires en générale.

Ayant rencontré Céline Leroy la traductrice, j’étais plutôt curieuse de lire, une fois de plus son travail de traductrice et m’aventurer dans ce roman en découvrant également une auteure que je ne connaissais pas.

J’en profite pour souligner le merveilleux travail de Céline, toujours très méticuleux pour retranscrire au plus juste l’histoire en gardant toutes les émotions que dégage le roman.

La faille du temps se révèle, telle une ligne de vie, parsemées de rencontres, de hasard bousculant le destin où le pouvoir et la jalousie engendrent des fractures irréversibles.

En nous offrant une variation contemporaine et brillante de ce conte d’hiver, Jeanette Winterson nous fait voyager à travers le temps et mélange passé, présent et futur dans une histoire extraordinaire, tragique où s’entremêlent l’amour, la passion, la jalousie et l’avidité.

Une création originale et complètement addictive auprès de personnages très forts que je ne suis pas prête d’oublier.

Une œuvre merveilleuse, une écriture singulière, qui ferait certainement pâlir de jalousie Shakespeare.

Aussi conquise par la plume de l’auteure que par cette histoire, un véritable coup de cœur que je vous recommande infiniment.

Il suffit d’un instant pour changer toute une vie et il faut tout une vie pour comprendre ce qui a changé. « 

Pour info :

Jeanette Winterson est née en 1959 à Manchester et a grandi dans le nord de la Grande-Bretagne.

Elle relatera ces années de formation dans Les oranges ne sont pas les seuls fruits (L’Olivier, 2012).

Traduite dans près de trente pays, elle connaît depuis Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? (L’Olivier, 2012) un immense succès en France.

Je remercie Les Éditions Buchet . Chastel pour cet extraordinaire voyage livresque.

“ On dirait que je suis morte ”

On dirait que je suis morte de Jen Beagin aux Éditions Buchet / Chastel

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy

 » En réalité, passer l’aspirateur faisait partie de ses activités préférées. Sur les formulaires, elle le mettait dans la liste de ses hobbies. Même enfant, elle préférait passer l’aspirateur plutôt que de jouer au volley ou à la poupée. On avait obligé ses copines de classe à apprendre le violoncelle et le violon, mais son instrument de prédilection avait été le Hoover Aero-Dyne Modèle 51. “

Manon, 24 ans, assez cabossée, bien plus douée pour les taches ménagères que pour choisir le reste, surtout pour ce qui pourrait l’amener vers une vie meilleure. Alors pour gagner vie, elle nettoie celles des autres avec beaucoup de méticulosité et même une certaine curiosité.

 » – Ah, tu es fouineuse.

– Méthodique. Et…observatrice. Il y a beaucoup à apprendre sur les gens en faisant le ménage chez eux. Ce qu’ils mangent, ce qu’ils lisent aux toilettes, quels comprimés ils avalent le soir. Ce à quoi ils tiennent, ce qu’ils cachent, ce qu’ils jettent. Je sais où est l’alcool, le porno, le godemichet à la con fourré sous le lit. Je vois tout le vide qui remplit leur vie. “

Pour occuper certaines de ses soirées, elle distribue des seringues aux junkies de Lowell dans le Massachusetts. C’est là qu’elle va faire la connaissance de celui qu’elle surnommera M.Dégoutant, un artiste raté et sans dent.

” – On a de la chance de s’être trouvé. Nous, les deux orphelins. “

Ce qui ne l’empêchera pas de tomber amoureuse. Son intuition peu fiable va encore lui réserver de drôles de surprises.

” – Tu es en train de me dire que tu fais le maquereau ? Parce que ce serait pire que de ne pas avoir de dents, bien pire.

– Je préfère « gangster de l’amour », répliqua-t-il sur un ton un peu prétentieux. “

Après une nouvelle déconvenue, elle décide de prendre un nouveau départ et file vers Le Nouveau-Mexique à Taos. Là-bas l’attendent des loufoques en tout genre. Toujours habité par sa curiosité et son besoin de nettoyer elle va être amenée à découvrir bien plus que ce qu’elle s’imaginait et peut-être enfin trouver sa place dans le monde.

Ce que j’en dis :

– Mes premières impressions au bout de quelques pages : à l’image de la couverture.

– Mais encore direz-vous ?

Et je rajouterais :

– drôle, subtil, original, prometteur, et la suite fut à la hauteur de mes espérances.

Il est clair que pour rendre le récit de la vie d’une femme de ménage captivant, il faut avoir une certaine imagination et si le rire est de la partie c’est gagné d’avance.

Il est parfois nécessaire de mettre des gants pour raconter certaines histoires car derrières des sourires se cachent parfois des drames, les apparences sont parfois trompeuses derrières certaines attitudes loufoques.

Et cette obsession du ménage, comme si, vider les poubelles des autres permettait de désencombrer les siennes.

C’est clair il faut bien le reconnaître, le ménage n’est jamais une partie de plaisir mais en compagnie de Mona, tout devient possible et bien plus sympathique.

Ce roman est incontestablement une belle surprise de la rentrée littéraire. L’auteur nous offre un roman ingénieux, rafraîchissant, d’une belle sensibilité et non dépourvu d’humour. Mona est attachante et même très touchante, le genre de personnage qu’on aimerait croiser et que l’on n’est pas prête d’oublier.

Je ne peux que féliciter la traductrice Céline Leroy pour avoir réussi à retranscrire avec brio toutes les émotions qui se dégagent de ce roman.

Alors j’espère que vous mettrez de côté votre ménage et vos Mappas pour vous plonger au plus vite entre les pages de cette délicieuse aventure rocambolesque pleine de charme.

Mon premier coup de cœur de la rentrée ❤️

Pour info :

Jen Beagin vit à Hudson, dans l’État de New York. Elle a collaboré à plusieurs revues et publié des nouvelles. On dirait que je suis morte est son premier roman, lequel a reçu un accueil enthousiaste outre-Atlantique et a été finaliste de plusieurs prix.

Je remercie les Éditions Buchet. Chastel pour cette rencontre éblouissante.

“ Made in Trenton”

Made in Trenton de Tadzio Koelb aux Éditions Buchet. Chastel

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Capelle

Dans le New Jersey en 1946, tout juste sortie des horreurs de la guerre, travailler dans l’industrie florissante de Trenton est une des clés de l’émancipation pour les américains des classes populaires.

Malgré les craintes qui le faisaient trembler, personne ne lui avait alors demandé quoi que ce soit d’autre que son nom. Quand il l’avait dit pour la première fois à voix haute, il avait senti la panique transpercer sa poitrine, un abîme sans limites. Cela faisait des jours qu’il passait pour lui-même, sans rien dire d’autre, à personne, comme une prière à un dieu disparu qu’il s’était mis à réciter dès l’instant où il avait vu l’annonce manuscrite dans la vitrine du café- restaurant – On recrute – et qu’il répétait à l’infini, comme une incantation, tentant frénétiquement de repousser le moment fatidique. ”

Le rêve américain envahit la population et le mystérieux Abe Kunstler, nouveau venu à l’usine est bien décidé à se tailler une part du gâteau.

Travailleur, obstiné, bon camarade, buveur émérite, Abe est l’archétype du col bleu, sauf que Abe a un secret.

” – une liste trop longue de choses entreposées dans une pièce dont la porte menaçait à tout instant de s’ouvrir à la volée sur un désastre de révélations . “

De l’après guerre au Vietnam, l’histoire d’Abe Kunstler nous montre combien ce rêve américain est une machine implacable qui broie tous ceux qui ne sont pas nés dans la bonne classe, le bon corps, ou la bonne couleur de peau.

Confronté à une société américaine au conformisme impitoyable, enlisé dans une vie de mensonges et menacé de voir son terrible secret révélé, jusqu’où Abe sera-t-il prêt à aller pour préserver l’existence qu’il s’est durement forgé ?

Il se couvrit le visage de sa main odorante ; l’autre, il la posa sur son corps, un pèlerinage auprès de son ancien moi qui ne lui plaisait guère, mais qui était aussi essentiel, naturel d’une certaine manière à l’homme qu’il était devenu. “

Ce que j’en dis :

Si j’ai choisi de garder pour moi le secret de Abe Kunstler c’est avant tout que je trouve dommage qu’il soit révélé sur la quatrième de couverture. Même si le roman en révèle bien plus, je préfère découvrir ce genre d’information primordiale au cours de ma lecture. Néanmoins il est fortement intéressant de découvrir l’imagination et la machination phénoménale mise en place par Abe pour justement donner l’illusion parfaite à ce secret.

Pour un premier roman, l’auteur fait une entrée remarquable avec un récit plutôt original qui nous plonge dans une noirceur absolue dans l’Amérique de l’après-guerre.

La plume de Tadzio Koelb est rude et assez sophistiquée et demande parfois une attention particulière afin de ne pas perdre le fil de cette histoire.

Un texte fort, plutôt violent qui réserve de belles surprises et qui plaira aux lecteurs exigeants.

Une très belle découverte de cette rentrée littéraire.

Tadzio Koelb, est auteur, journaliste et traducteur américain. Ses articles ont été publiés par The New York Times et The Times Liberaty Supplement, entre autres prestigieux journaux. Il enseigne à l’Université de Rutgers (New Jersey) et vit à New-York. Il a traduit en anglais le roman Paludes d’André Gide.

Made in Trenton est son premier roman.

Je remercie les Éditions Buchet.Chastel pour cette révélation saisissante.

“ K.O. ”

K.O. D’Hector Mathis aux Éditions Buchet.Chastel

 » Un roman c’est un ballet, la musique emporte tout et la musique c’est les mots ! On y croise des visages et des silhouettes. Les personnages dansent une chorégraphie qu’ils pensent être la leur, mais en vérité il n’y a que la musique, tout le reste est en fonction, rien n’existe en dehors d’elle. Ils obéissent voilà tout. Pour faire résonner la mélodie, j’avais des tonnes de mots à faire valser (…) Comme le jazz. Tout pareil. Je ne m’en remettrais pas de comprendre tout maintenant. J’avais le sentiment que ça ne s’arrêtait plus, que le monde était à ma portée, entièrement, déchiffré, crocheté, musical à tout point de vue ! La littérature me jetait son âme dans les feuilles mortes. Alors je me suis servi. “

Sitam est un jeune homme fou de jazz, de littérature et de la môme Capu. Il loge avec elle chez un ami d’un ami parti en voyage. Il est fauché comme les blés, mais fou amoureux. La vie est belle, mais un soir tout bascule…

” Faut dire qu’elle me tenait par le bout du cœur, la môme. Même qu’on s’était fait des amourettes sous la pluie (…) Nous étions deux, heureux comme on peut l’être quand on cavale dans la rencontre. (…) C’est alors que la ville s’est hérissée. Toutes aiguilles dehors ! Les sirènes se sont mises à s’égosiller. Le silence crevé, éventré comme une toile. Y avait des hurlements, perçants, déchirés dans les cordes. (…) La guerre. La saloperie de guerre en terrasse, en dégradés de rouge et en lambeaux de civils… “

Sirène, coup de feu, explosions, policiers et militaires envahissent la capitale. La ville devient terrifiante, invivable. Bouleversés, Sitam et Capu décident de déguerpir. Ils montent in extremis dans le dernier train en partance pour « la grisâtre », le pays natal de Sitam.

C’est le début de leur odyssée. Ensemble il vont traverser la banlieue, l’Europe et la précarité…

” Qu’est-ce que c’est beau l’horizon quand il bave ses couleurs jusqu’au délire. On commettait comme une indiscrétion à ce moment précis. Ce ciel-là on n’était pas censé le voir. On était entrés sans frapper, au moment le plus délicat. (…) C’est là que j’ai compris ce que je m’en allais chercher. (…) J’allais droit vers la littérature, depuis le départ, et Capu à mes côtés. Je traquais mon roman…“

Ce que j’en dis :

Il aura fallu peu de page pour que je tombe amoureuse de cette nouvelle plume. Le charme qui se dégage de cette écriture est incroyable, et vous l’aurez remarqué, je n’ai pu m’empêcher de vous citer quelques passages.

Un récit poétique où résonne une musicalité étonnante. Des mots délicatement couchés sur le papier, comme des notes sur une partition. Tout comme au cinéma, la musique accompagne chaque moment, tantôt touchante, souvent bouleversante et parfois terrifiante.

À travers cette histoire qui pourrait très bien se passer de nos jours, on ressent comme une urgence de s’exprimer, à travers les thèmes abordés tels que la poésie, la musique, la maladie, la mort, l’amitié, la précarité, l’errance, mais aussi l’amour.

Un style incisif, troublant, admirable. Un voyage au bout de la nuit en plein chaos qui risque de mettre K.O plus d’un lecteur.

Sincèrement, rarement un premier roman m’a autant bluffé.

N’attendez pas qu’il soit primé pour le lire, car il le sera c’est certain.

Ce roman est fantastique.

 » La littérature c’est un cimetière accueillant, qui abrite tous les amis que je n’ai pas eus et ceux qui m’ont quitté. Je digresse en compagnie des morts ! “

Né en 1993, Hector Mathis grandit aux environs de Paris entre la littérature et les copains de banlieue. Diagnostiqué précoce à l’âge de six ans, il obtient son baccalauréat bien avant sa majorité. Écrivant sans cesse, s’orientant d’abord vers la chanson, il finit par se consacrer pleinement au roman. Frappé par la maladie à l’âge de vingt-deux ans, il jette aujourd’hui l’ensemble de ses forces dans l’écriture.

Je remercie Claire et les éditions Buchet.Chastel pour cette sublime lecture.

Une ombre au tableau

Une ombre au tableau de Myriam Chirousse au éditions Buchet / Chastel

“ Greg sorti son téléphone et prit une photo qu’il envoya à Mélissa. Cette maison lui plairait-elle ? Bien sûr, évidemment qu’elle lui plairait. Il y avait un grand salon, une cuisine équipée, deux salles de bains, trois chambres à l’étage dont une suite parentale avec balcon, un dressing, un garage, une terrasse, un jardin bien exposé avec cet arbre en fleur (…) et cette piscine magnifique, bordée de dalles claires et de palmiers, un vrai lagon.

Son regard s’arrêta sur la piscine. Mais il y avait une ombre au tableau. ”

Sur la Côte d’Azur, Greg Delgado, un employé de banque qui rêve d’une réussite sociale cherche une nouvelle maison qui serait à la hauteur de ses ambitions. Un ami, agent immobilier lui propose une affaire dans une résidence de standing. Il se jette sur cette opportunité sans même consulter sa femme, Melissa. Afin qu’elle n’en prenne pas ombrage, il lui cache la noyade du fils des anciens propriétaires.

La maison est achetée et la nouvelle vie du couple et de leur petit garçon commence sous cet été caniculaire.

Malgré tout, Melissa s’y sent mal à l’aise. Elle a comme un pressentiment…

Melissa posa une main sur son front pour empêcher les pensées de valser sous son crâne. Il s’était passé quelque chose, forcément. Il s’était passé quelque chose et elle n’était pas au courant.

À mesure que les Delgado s’intègrent dans la résidence, leurs voisins s’immiscent dans leur vie… Derrière ce paradis se cache peut-être l’enfer.

À travers ce roman au allure de thriller psychologique, on découvre une histoire troublante, obsédante. Telle la température de cet été caniculaire, la tension monte jour après jour. Une ombre apparaît, le doute s’installe, et crée une ambiance suspecte.

Une belle escapade littéraire au bord de la piscine sous un été brûlant qui se consume à petit feu sans l’ombre d’un doute.

Une belle surprise pour une première rencontre avec la plume stylée de Myriam Chirousse.

Myriam Chirousse vit à Bras d’Asse. Elle est traductrice d’espagnol ( en particulier de Rosa Montero) et a déjà publié chez Bûchette/ Chastel trois romans, Miel et vin ( 2009), La paupière du jour (2013) et Le sanglier (2016).

Je remercie les éditions Buchet / Chastel pour ce thriller épineux.

“ Tombée des nues ”

Tombée des nues de Violaine Bérot au Éditions Buchet / Chastel

 » Il faut que vous sachiez qu’un enfant né dans de telles conditions est condamné si sa mère ne parvient pas à sortir rapidement de son apathie, ne perdez pas de vue que pour elle l’enfant n’est pas un enfant, il faut vraiment comprendre que tout se joue en quelques minutes, si la mère est seule le pire peut arriver, dans cette histoire le bébé a eu beaucoup de chance, un homme providence a croisé sa route, tous ces enfants n’ont pas droit à pareil conte de fées. ”

Baptiste et Marion élèvent des bêtes dans leur ferme isolée du village. Ils attendent de nouvelles naissances dans leur cheptel mais ils étaient loin de s’imaginer que la première serait tout autre.

 » le père a bien réagi, certains ont des comportements brutaux, s’en prennent à leur femme, les accusent de mentir, de leur avoir caché la grossesse, se montrent jaloux, mauvais, lui non, il a eu ce moment de flottement mais il en est sorti assez vite, il a écouté ce que nous lui expliquions, la mère par contre n’entendait rien, n’exprimait rien, pas un mot, pas un geste ni un cri, rien … »

Cette nuit, Marion à son plus grand étonnement, vient de donner la vie à une petite fille. Elle ne réalise pas, elle est dans le déni.

 » j’entendais Baptiste discuter au téléphone, il expliquait, il racontait, il parlait du bébé, il n’arrêtait pas de parler de ce bébé, je l’entendais répondre oui Marion va bien elle se remet, et ces mots tournaient en boucle dans ma tête, Marion va bien elle se remet, la voix qui les prononçait se distordait, ricanait, c’était Baptiste et ce n’était plus lui, la voix riait, se moquait, Marion va bien elle se remet, ça pouffait de rire dans mon crâne, Marion va bien elle se remet, alors je souriais, qu’aurais-je pu faire d’autre que sourire puisque j’allais bien, puisque je me remettais « 

Je découvre l’écriture de Violaine Bérot à travers ce roman atypique qui soulève un sujet grave, une douleur de femme, le déni de grossesse : quand l’inconscient est plus fort que le corps. Le regard d’une femme sur une autre femme sans aucun jugement. 

L’auteur se démarque par la construction de son récit plutôt originale et vous propose deux choix de lecture, soit de la façon classique comme tout livre normal, soit en commençant par un chapitre qui vous mènera vers le prochain en suivant les indications comme un jeu de piste.

Personnellement j’ai choisi la lecture classique et me connaissant c’est celle que j’aurais préféré même si je tenterai prochainement la seconde.

Un roman choral, avec sept personnages qui nous donnent à tour de rôle leurs points de vue face à cette naissance, pendant quelques jours.

«  C’est Baptiste qui nous l’a annoncé, il a dit je voudrais que vous mettiez le haut- parleur pour que vous entendiez tous les deux ce que j’ai à vous dire, je l’ai interrompu il est arrivé quelque chose à Marion, il a ri, il a dit oui il est arrivé quelque chose mais ça va tout va bien … »

Avec ce titre à double sens en parfaite harmonie avec le récit et sa présentation où même le lecteur à son tour Tombe des nues.

Un sujet compliqué, abordé d’une manière inattendue auquel je me suis attachée comme le cordon du bébé attaché à sa mère pour être à la fin libérée de l’ignorance.

Violaine Bérot donne naissance à sa manière à un roman percutant où les émotions se bousculent, entre les sourires et les larmes,  comme à chaque venue au monde.

Tombée des nues est  né le 11 janvier 2018 en librairie pour le plus grand plaisir de l’écrivaine et tous les futurs lecteurs. Il pèse 162 pages et tient déjà toutes ses promesses.

Il est né le divin bouquin…

Violaine Bérot vit dans les Pyrénées  Son parcours éclectique l’a menée de l’informatique à l’élevage des chèvres. Dans cette vie en soubresauts, une seule contante : écrire. Elle a déjà publié deux romans chez Buchet/Chastel : Des motsjamais dits (2015) et Nue, sous la lune (2017). 

Une auteure que j’ai eu le plaisir de rencontrer à la Taverne du livre à Nancy, et que je vais suivre assidument. 

Je remercie Claire et les Éditions Buchet/Chastel pour cette belle découverte atypique comme j’aime dénicher sur mon chemin de lectrice. 

 » Une vie comme les autres « 

Une vie comme les autres d’Hanya Yanagihara aux Éditions Buchet Chastel Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ertel

 » Aucun d’entre eux ne souhaitait réellement écouter l’histoire des autres, ils voulaient juste raconter la leur.  »

Dans les années 80, quatre étudiants s’apprêtent a conquérir New York. Leur amitié prit vie sur les bancs de la fac et ne cessa de grandir.

 » La situation n’avait rien d’étrange : vous étiez de jeunes hommes qui présumaient que tout le monde vous aimerait, non par arrogance mais parce que tout le monde vous avait toujours aimés, et vous n’aviez aucune raison de penser que, si vous vous comportiez de manière polie et aimable, on ne vous rendrait pas cette politesse et cette amabilité.  »

À travers cette amitié, ils vont se construire et devenir des hommes talentueux, des artistes chacun dans un domaine bien particulier. Malcolm deviendra architecte, JB peintre de renom, Willem acteur à succès, et Jude avocat.

 » Il y avait eu des périodes entre ses vingt et ses trente ans où il regardait ses amis et éprouvait un contentement si pur et si profond qu’il aurait souhaité que le monde autour d’eux s’arrête tout simplement, qu’aucun d’eux ne quitte plus cet instant, où tout avait atteint un équilibre et son affection pour eux était parfaite. Mais bien sûr, cela ne devait jamais être : un battement de plus, et tout se modifiait, et l’instant se volatilisait en silence.  »

La vie poursuit son chemin, les succès s’enchaînent mais parfois les échecs amènent une ombre au tableau. Les amours, les amies, les emmerdes, le boulot, le fric, la vie dans toute sa splendeur avec ses hauts et ses bas.

« Parfois la pression pour atteindre le bonheur devenait presque oppressante, comme si celui-ci était une chose à laquelle tout le monde devait et pouvait accéder, et que le moindre fléchissement dans cette quête vous était en quelque sorte imputable.  »

Au centre de cette épopée, Jude, s’impose avec force. Il reste une énigme et cache sous ses costumes de multiples blessures que seuls l’amitié et l’amour pourront estomper.

 » La journée s’était avérée étonnamment riche en souvenirs, l’une de celles où le voile qui séparait son passé de son présent s’était révélé étrangement transparent. Toute la soirée, il avait discerné, comme en vision périphérique, des fragments de scènes flotter devant lui et, pendant le dîner, Il avait lutté pour rester ancré dans le présent, pour ne pas se laisser dériver en direction de ce monde obscur, à la fois familier et effrayant, des souvenirs.  »

Pas à pas, j’entre dans l’histoire, j’apprivoise les personnages, je m’imprègne de l’atmosphère, je découvre cet univers masculin non démuni de sentiments et d’emblée je m’y attache. Je parcours la ville avec eux, je communie avec cette bande de potes pour mieux les comprendre et les apprécier. Ils me font rêver, ils me bouleversent, et je me prends à envier cette amitié si forte, si belle, sans contre-partie, sans jalousie, une amitié hors norme, gigantesque, véritable, si proche du véritable amour.

Je partage leurs vies, leurs souvenirs, leurs joies, mais aussi leurs peines, leurs douleurs. Et plus la trame du récit se précise , plus Jude prends de l’importance et plus le récit me percute.

Une vie comme les autres n’est pas un roman comme les autres. Il est à la fois fascinant et éprouvant. Aussi attachant que révoltant, beau et triste à la fois.

L’amitié, fil conducteur de l’histoire vole la vedette à l’amour même si elle s’en approche fortement. Car une telle amitié est impossible sans une once d’amour.

Un roman ambitieux, qui met en scène bien plus que quatre amis, il nous offre un regard sur la beauté de l’amitié, mais aussi sur la famille réelle ou adoptive, sur l’identité raciale, et l’orientation sexuelle parfois incertaine, sur l’argent le nerf de la guerre. Mais aussi sur la maltraitance, les traumatismes qui engendrent des souffrances éternelles et avec lesquelles il faut vivre, voire survivre.

Une vie comme les autres de par sa force m’a secoué, bouleversé.

Une vie comme les autres de par son style m’a captivé.

De par son intensité Une vie comme les autres m’a hypnotisé.

De par la puissance de ces mots Une vie comme les autres m’a impressionné.

J’ai aimé, j’ai rêvé, j’ai souri, j’ai pleuré, beaucoup pleuré pour ces amitiés masculines où l’amitié et l’amour se mêlent à la douleur.

Mais je suis heureuse d’avoir désormais dans mes souvenirs et dans mon cœur ce roman aussi atypique que peut l’être Une vie comme les autres.

Il risque d’en effrayer plus d’un, mais que serait la vie sans un minimum de risque ?

Il serait dommage de se priver d’un si beau roman épique américain plein de souffle et de style.

Un livre unique en son genre.

 » – C’est une excellente histoire (…) Je vais te raconter.

Avec plaisir. Je t’écoute, ai-je dit.

Et il a raconté… »

Hanya Yanagihara vit à New York où elle est journaliste et écrivain.

Je remercie Claire et les Éditions Buchet Chastel pour ce monument littéraire de toute beauté.

 » Nos vies « 

Nos vies de Marie – Hélène Lafon aux éditions Buchet Chastel 





 » Il y a comme ça des périodes où les plaques tectoniques de nos vies se mettent en mouvement, où les coutures des jours craquent, où l’ordinaire sort de ses gonds, ensuite le décors se recompose et on continue.  » 



Quel magnifique passage, comme une mise en bouche pour vous donner envie de découvrir cette petite merveille.

À travers le regard d’une femme plutôt solitaire, nous allons partager des moments particuliers de sa vie et celle de deux autres personnages. Tout se passe au Franprix rue du Rendez-Vous, un lieu propice aux rencontres.

 » C’est là, c’est donné, il suffit de regarder et d’écouter. Les femmes surtout, certaines comme elles sont vaillante, comme elles veulent y croire, et paient de leur personne, de tout leur corps qui fabrique les enfants, et les nourrit ; (…) 
C’est chaque jour et au bout des jours ça fait une vie. « 



Seule, la femme observe, analyse, compatit, c’est par elle que tout existe. Jour après jour la vie de Gordana la caissière et son handicap se révèlent, on s’y attache tout autant qu’ au client fidèle à cette caissière, comme un amoureux transi et à la foule qui vivote tout autour. Tous survivent comme elle, comme nous, au mieux et parfois au pire.

 » Le corps de Gordana, sa voix, son accent, son prénom, son maintien viennent de loin, des frontières refusées, des exils forcés, des saccages de l’histoire qui écrase les vies à grand coup de traités plus ou moins hâtivement ficelés. « 

Des fragments de vies au milieu de la nôtre qui nous touchent, nous bouleversent, parfois nous dérangent. Mais qui résonnent en nous, comme un écho dans la montagne.

 » … c’est de la mort, de la maladie, de la perte, de la trahison, de l’absence qui commence pour toujoursou pour  longtemps, on ne sait pas, on tient, on fait face, on attend et on s’arrange plus ou moins, on vieillit, on dure.  » 



L’auteure nous raconte les solitudes urbaines. Avec son style, sa plume singulière elle nous charme, nous ensorcelle, nous fascine. 

Nos vies réveille nos silences, nos soupirs, nos espoirs. Il bouscule notre propre solitude, nos vies ordinaires qu’on aimerait extraordinaires.

Au fil de l’histoire, à chaque nœud, on s’attache un peu plus, on résiste et on craque… pour ce roman.

C’est beau, c’est puissant, c’est vrai, c’est pas Nos vies mais pourtant ça y resssemble .

Une bonne nouvelle  » Gordana  » publiée au chemin de fer, retravaillée pour donner naissance à  » Nos vies »

Ce magnifique roman est entré dans ma vie et y laissera un souvenir fort agréable.

Et si vous, le laissiez entrer dans la vôtre ?

Marie – Hélène Lafon est originaire du Cantal. Elle est écrivain mais également professeur de lettres classiques à Paris.

Elle construit une œuvre exigeante qui, livre après livre, séduit un large public. Tous ses romans sont publiés Chez Buchet / Chastel dont certains récompensés. Elle a obtenu le Goncourt de la nouvelle en 2016.

Je remercie Claire et les Éditions Buchet Chastel pour ces vies de passage dans la mienne.