“ Made in Trenton”

Made in Trenton de Tadzio Koelb aux Éditions Buchet. Chastel

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Capelle

Dans le New Jersey en 1946, tout juste sortie des horreurs de la guerre, travailler dans l’industrie florissante de Trenton est une des clés de l’émancipation pour les américains des classes populaires.

Malgré les craintes qui le faisaient trembler, personne ne lui avait alors demandé quoi que ce soit d’autre que son nom. Quand il l’avait dit pour la première fois à voix haute, il avait senti la panique transpercer sa poitrine, un abîme sans limites. Cela faisait des jours qu’il passait pour lui-même, sans rien dire d’autre, à personne, comme une prière à un dieu disparu qu’il s’était mis à réciter dès l’instant où il avait vu l’annonce manuscrite dans la vitrine du café- restaurant – On recrute – et qu’il répétait à l’infini, comme une incantation, tentant frénétiquement de repousser le moment fatidique. ”

Le rêve américain envahit la population et le mystérieux Abe Kunstler, nouveau venu à l’usine est bien décidé à se tailler une part du gâteau.

Travailleur, obstiné, bon camarade, buveur émérite, Abe est l’archétype du col bleu, sauf que Abe a un secret.

” – une liste trop longue de choses entreposées dans une pièce dont la porte menaçait à tout instant de s’ouvrir à la volée sur un désastre de révélations . “

De l’après guerre au Vietnam, l’histoire d’Abe Kunstler nous montre combien ce rêve américain est une machine implacable qui broie tous ceux qui ne sont pas nés dans la bonne classe, le bon corps, ou la bonne couleur de peau.

Confronté à une société américaine au conformisme impitoyable, enlisé dans une vie de mensonges et menacé de voir son terrible secret révélé, jusqu’où Abe sera-t-il prêt à aller pour préserver l’existence qu’il s’est durement forgé ?

Il se couvrit le visage de sa main odorante ; l’autre, il la posa sur son corps, un pèlerinage auprès de son ancien moi qui ne lui plaisait guère, mais qui était aussi essentiel, naturel d’une certaine manière à l’homme qu’il était devenu. “

Ce que j’en dis :

Si j’ai choisi de garder pour moi le secret de Abe Kunstler c’est avant tout que je trouve dommage qu’il soit révélé sur la quatrième de couverture. Même si le roman en révèle bien plus, je préfère découvrir ce genre d’information primordiale au cours de ma lecture. Néanmoins il est fortement intéressant de découvrir l’imagination et la machination phénoménale mise en place par Abe pour justement donner l’illusion parfaite à ce secret.

Pour un premier roman, l’auteur fait une entrée remarquable avec un récit plutôt original qui nous plonge dans une noirceur absolue dans l’Amérique de l’après-guerre.

La plume de Tadzio Koelb est rude et assez sophistiquée et demande parfois une attention particulière afin de ne pas perdre le fil de cette histoire.

Un texte fort, plutôt violent qui réserve de belles surprises et qui plaira aux lecteurs exigeants.

Une très belle découverte de cette rentrée littéraire.

Tadzio Koelb, est auteur, journaliste et traducteur américain. Ses articles ont été publiés par The New York Times et The Times Liberaty Supplement, entre autres prestigieux journaux. Il enseigne à l’Université de Rutgers (New Jersey) et vit à New-York. Il a traduit en anglais le roman Paludes d’André Gide.

Made in Trenton est son premier roman.

Je remercie les Éditions Buchet.Chastel pour cette révélation saisissante.

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“ K.O. ”

K.O. D’Hector Mathis aux Éditions Buchet.Chastel

 » Un roman c’est un ballet, la musique emporte tout et la musique c’est les mots ! On y croise des visages et des silhouettes. Les personnages dansent une chorégraphie qu’ils pensent être la leur, mais en vérité il n’y a que la musique, tout le reste est en fonction, rien n’existe en dehors d’elle. Ils obéissent voilà tout. Pour faire résonner la mélodie, j’avais des tonnes de mots à faire valser (…) Comme le jazz. Tout pareil. Je ne m’en remettrais pas de comprendre tout maintenant. J’avais le sentiment que ça ne s’arrêtait plus, que le monde était à ma portée, entièrement, déchiffré, crocheté, musical à tout point de vue ! La littérature me jetait son âme dans les feuilles mortes. Alors je me suis servi. “

Sitam est un jeune homme fou de jazz, de littérature et de la môme Capu. Il loge avec elle chez un ami d’un ami parti en voyage. Il est fauché comme les blés, mais fou amoureux. La vie est belle, mais un soir tout bascule…

” Faut dire qu’elle me tenait par le bout du cœur, la môme. Même qu’on s’était fait des amourettes sous la pluie (…) Nous étions deux, heureux comme on peut l’être quand on cavale dans la rencontre. (…) C’est alors que la ville s’est hérissée. Toutes aiguilles dehors ! Les sirènes se sont mises à s’égosiller. Le silence crevé, éventré comme une toile. Y avait des hurlements, perçants, déchirés dans les cordes. (…) La guerre. La saloperie de guerre en terrasse, en dégradés de rouge et en lambeaux de civils… “

Sirène, coup de feu, explosions, policiers et militaires envahissent la capitale. La ville devient terrifiante, invivable. Bouleversés, Sitam et Capu décident de déguerpir. Ils montent in extremis dans le dernier train en partance pour « la grisâtre », le pays natal de Sitam.

C’est le début de leur odyssée. Ensemble il vont traverser la banlieue, l’Europe et la précarité…

” Qu’est-ce que c’est beau l’horizon quand il bave ses couleurs jusqu’au délire. On commettait comme une indiscrétion à ce moment précis. Ce ciel-là on n’était pas censé le voir. On était entrés sans frapper, au moment le plus délicat. (…) C’est là que j’ai compris ce que je m’en allais chercher. (…) J’allais droit vers la littérature, depuis le départ, et Capu à mes côtés. Je traquais mon roman…“

Ce que j’en dis :

Il aura fallu peu de page pour que je tombe amoureuse de cette nouvelle plume. Le charme qui se dégage de cette écriture est incroyable, et vous l’aurez remarqué, je n’ai pu m’empêcher de vous citer quelques passages.

Un récit poétique où résonne une musicalité étonnante. Des mots délicatement couchés sur le papier, comme des notes sur une partition. Tout comme au cinéma, la musique accompagne chaque moment, tantôt touchante, souvent bouleversante et parfois terrifiante.

À travers cette histoire qui pourrait très bien se passer de nos jours, on ressent comme une urgence de s’exprimer, à travers les thèmes abordés tels que la poésie, la musique, la maladie, la mort, l’amitié, la précarité, l’errance, mais aussi l’amour.

Un style incisif, troublant, admirable. Un voyage au bout de la nuit en plein chaos qui risque de mettre K.O plus d’un lecteur.

Sincèrement, rarement un premier roman m’a autant bluffé.

N’attendez pas qu’il soit primé pour le lire, car il le sera c’est certain.

Ce roman est fantastique.

 » La littérature c’est un cimetière accueillant, qui abrite tous les amis que je n’ai pas eus et ceux qui m’ont quitté. Je digresse en compagnie des morts ! “

Né en 1993, Hector Mathis grandit aux environs de Paris entre la littérature et les copains de banlieue. Diagnostiqué précoce à l’âge de six ans, il obtient son baccalauréat bien avant sa majorité. Écrivant sans cesse, s’orientant d’abord vers la chanson, il finit par se consacrer pleinement au roman. Frappé par la maladie à l’âge de vingt-deux ans, il jette aujourd’hui l’ensemble de ses forces dans l’écriture.

Je remercie Claire et les éditions Buchet.Chastel pour cette sublime lecture.

Une ombre au tableau

Une ombre au tableau de Myriam Chirousse au éditions Buchet / Chastel

“ Greg sorti son téléphone et prit une photo qu’il envoya à Mélissa. Cette maison lui plairait-elle ? Bien sûr, évidemment qu’elle lui plairait. Il y avait un grand salon, une cuisine équipée, deux salles de bains, trois chambres à l’étage dont une suite parentale avec balcon, un dressing, un garage, une terrasse, un jardin bien exposé avec cet arbre en fleur (…) et cette piscine magnifique, bordée de dalles claires et de palmiers, un vrai lagon.

Son regard s’arrêta sur la piscine. Mais il y avait une ombre au tableau. ”

Sur la Côte d’Azur, Greg Delgado, un employé de banque qui rêve d’une réussite sociale cherche une nouvelle maison qui serait à la hauteur de ses ambitions. Un ami, agent immobilier lui propose une affaire dans une résidence de standing. Il se jette sur cette opportunité sans même consulter sa femme, Melissa. Afin qu’elle n’en prenne pas ombrage, il lui cache la noyade du fils des anciens propriétaires.

La maison est achetée et la nouvelle vie du couple et de leur petit garçon commence sous cet été caniculaire.

Malgré tout, Melissa s’y sent mal à l’aise. Elle a comme un pressentiment…

Melissa posa une main sur son front pour empêcher les pensées de valser sous son crâne. Il s’était passé quelque chose, forcément. Il s’était passé quelque chose et elle n’était pas au courant.

À mesure que les Delgado s’intègrent dans la résidence, leurs voisins s’immiscent dans leur vie… Derrière ce paradis se cache peut-être l’enfer.

À travers ce roman au allure de thriller psychologique, on découvre une histoire troublante, obsédante. Telle la température de cet été caniculaire, la tension monte jour après jour. Une ombre apparaît, le doute s’installe, et crée une ambiance suspecte.

Une belle escapade littéraire au bord de la piscine sous un été brûlant qui se consume à petit feu sans l’ombre d’un doute.

Une belle surprise pour une première rencontre avec la plume stylée de Myriam Chirousse.

Myriam Chirousse vit à Bras d’Asse. Elle est traductrice d’espagnol ( en particulier de Rosa Montero) et a déjà publié chez Bûchette/ Chastel trois romans, Miel et vin ( 2009), La paupière du jour (2013) et Le sanglier (2016).

Je remercie les éditions Buchet / Chastel pour ce thriller épineux.

“ Tombée des nues ”

Tombée des nues de Violaine Bérot au Éditions Buchet / Chastel

 » Il faut que vous sachiez qu’un enfant né dans de telles conditions est condamné si sa mère ne parvient pas à sortir rapidement de son apathie, ne perdez pas de vue que pour elle l’enfant n’est pas un enfant, il faut vraiment comprendre que tout se joue en quelques minutes, si la mère est seule le pire peut arriver, dans cette histoire le bébé a eu beaucoup de chance, un homme providence a croisé sa route, tous ces enfants n’ont pas droit à pareil conte de fées. ”

Baptiste et Marion élèvent des bêtes dans leur ferme isolée du village. Ils attendent de nouvelles naissances dans leur cheptel mais ils étaient loin de s’imaginer que la première serait tout autre.

 » le père a bien réagi, certains ont des comportements brutaux, s’en prennent à leur femme, les accusent de mentir, de leur avoir caché la grossesse, se montrent jaloux, mauvais, lui non, il a eu ce moment de flottement mais il en est sorti assez vite, il a écouté ce que nous lui expliquions, la mère par contre n’entendait rien, n’exprimait rien, pas un mot, pas un geste ni un cri, rien … »

Cette nuit, Marion à son plus grand étonnement, vient de donner la vie à une petite fille. Elle ne réalise pas, elle est dans le déni.

 » j’entendais Baptiste discuter au téléphone, il expliquait, il racontait, il parlait du bébé, il n’arrêtait pas de parler de ce bébé, je l’entendais répondre oui Marion va bien elle se remet, et ces mots tournaient en boucle dans ma tête, Marion va bien elle se remet, la voix qui les prononçait se distordait, ricanait, c’était Baptiste et ce n’était plus lui, la voix riait, se moquait, Marion va bien elle se remet, ça pouffait de rire dans mon crâne, Marion va bien elle se remet, alors je souriais, qu’aurais-je pu faire d’autre que sourire puisque j’allais bien, puisque je me remettais « 

Je découvre l’écriture de Violaine Bérot à travers ce roman atypique qui soulève un sujet grave, une douleur de femme, le déni de grossesse : quand l’inconscient est plus fort que le corps. Le regard d’une femme sur une autre femme sans aucun jugement. 

L’auteur se démarque par la construction de son récit plutôt originale et vous propose deux choix de lecture, soit de la façon classique comme tout livre normal, soit en commençant par un chapitre qui vous mènera vers le prochain en suivant les indications comme un jeu de piste.

Personnellement j’ai choisi la lecture classique et me connaissant c’est celle que j’aurais préféré même si je tenterai prochainement la seconde.

Un roman choral, avec sept personnages qui nous donnent à tour de rôle leurs points de vue face à cette naissance, pendant quelques jours.

«  C’est Baptiste qui nous l’a annoncé, il a dit je voudrais que vous mettiez le haut- parleur pour que vous entendiez tous les deux ce que j’ai à vous dire, je l’ai interrompu il est arrivé quelque chose à Marion, il a ri, il a dit oui il est arrivé quelque chose mais ça va tout va bien … »

Avec ce titre à double sens en parfaite harmonie avec le récit et sa présentation où même le lecteur à son tour Tombe des nues.

Un sujet compliqué, abordé d’une manière inattendue auquel je me suis attachée comme le cordon du bébé attaché à sa mère pour être à la fin libérée de l’ignorance.

Violaine Bérot donne naissance à sa manière à un roman percutant où les émotions se bousculent, entre les sourires et les larmes,  comme à chaque venue au monde.

Tombée des nues est  né le 11 janvier 2018 en librairie pour le plus grand plaisir de l’écrivaine et tous les futurs lecteurs. Il pèse 162 pages et tient déjà toutes ses promesses.

Il est né le divin bouquin…

Violaine Bérot vit dans les Pyrénées  Son parcours éclectique l’a menée de l’informatique à l’élevage des chèvres. Dans cette vie en soubresauts, une seule contante : écrire. Elle a déjà publié deux romans chez Buchet/Chastel : Des motsjamais dits (2015) et Nue, sous la lune (2017). 

Une auteure que j’ai eu le plaisir de rencontrer à la Taverne du livre à Nancy, et que je vais suivre assidument. 

Je remercie Claire et les Éditions Buchet/Chastel pour cette belle découverte atypique comme j’aime dénicher sur mon chemin de lectrice. 

 » Une vie comme les autres « 

Une vie comme les autres d’Hanya Yanagihara aux Éditions Buchet Chastel Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle Ertel

 » Aucun d’entre eux ne souhaitait réellement écouter l’histoire des autres, ils voulaient juste raconter la leur.  »

Dans les années 80, quatre étudiants s’apprêtent a conquérir New York. Leur amitié prit vie sur les bancs de la fac et ne cessa de grandir.

 » La situation n’avait rien d’étrange : vous étiez de jeunes hommes qui présumaient que tout le monde vous aimerait, non par arrogance mais parce que tout le monde vous avait toujours aimés, et vous n’aviez aucune raison de penser que, si vous vous comportiez de manière polie et aimable, on ne vous rendrait pas cette politesse et cette amabilité.  »

À travers cette amitié, ils vont se construire et devenir des hommes talentueux, des artistes chacun dans un domaine bien particulier. Malcolm deviendra architecte, JB peintre de renom, Willem acteur à succès, et Jude avocat.

 » Il y avait eu des périodes entre ses vingt et ses trente ans où il regardait ses amis et éprouvait un contentement si pur et si profond qu’il aurait souhaité que le monde autour d’eux s’arrête tout simplement, qu’aucun d’eux ne quitte plus cet instant, où tout avait atteint un équilibre et son affection pour eux était parfaite. Mais bien sûr, cela ne devait jamais être : un battement de plus, et tout se modifiait, et l’instant se volatilisait en silence.  »

La vie poursuit son chemin, les succès s’enchaînent mais parfois les échecs amènent une ombre au tableau. Les amours, les amies, les emmerdes, le boulot, le fric, la vie dans toute sa splendeur avec ses hauts et ses bas.

« Parfois la pression pour atteindre le bonheur devenait presque oppressante, comme si celui-ci était une chose à laquelle tout le monde devait et pouvait accéder, et que le moindre fléchissement dans cette quête vous était en quelque sorte imputable.  »

Au centre de cette épopée, Jude, s’impose avec force. Il reste une énigme et cache sous ses costumes de multiples blessures que seuls l’amitié et l’amour pourront estomper.

 » La journée s’était avérée étonnamment riche en souvenirs, l’une de celles où le voile qui séparait son passé de son présent s’était révélé étrangement transparent. Toute la soirée, il avait discerné, comme en vision périphérique, des fragments de scènes flotter devant lui et, pendant le dîner, Il avait lutté pour rester ancré dans le présent, pour ne pas se laisser dériver en direction de ce monde obscur, à la fois familier et effrayant, des souvenirs.  »

Pas à pas, j’entre dans l’histoire, j’apprivoise les personnages, je m’imprègne de l’atmosphère, je découvre cet univers masculin non démuni de sentiments et d’emblée je m’y attache. Je parcours la ville avec eux, je communie avec cette bande de potes pour mieux les comprendre et les apprécier. Ils me font rêver, ils me bouleversent, et je me prends à envier cette amitié si forte, si belle, sans contre-partie, sans jalousie, une amitié hors norme, gigantesque, véritable, si proche du véritable amour.

Je partage leurs vies, leurs souvenirs, leurs joies, mais aussi leurs peines, leurs douleurs. Et plus la trame du récit se précise , plus Jude prends de l’importance et plus le récit me percute.

Une vie comme les autres n’est pas un roman comme les autres. Il est à la fois fascinant et éprouvant. Aussi attachant que révoltant, beau et triste à la fois.

L’amitié, fil conducteur de l’histoire vole la vedette à l’amour même si elle s’en approche fortement. Car une telle amitié est impossible sans une once d’amour.

Un roman ambitieux, qui met en scène bien plus que quatre amis, il nous offre un regard sur la beauté de l’amitié, mais aussi sur la famille réelle ou adoptive, sur l’identité raciale, et l’orientation sexuelle parfois incertaine, sur l’argent le nerf de la guerre. Mais aussi sur la maltraitance, les traumatismes qui engendrent des souffrances éternelles et avec lesquelles il faut vivre, voire survivre.

Une vie comme les autres de par sa force m’a secoué, bouleversé.

Une vie comme les autres de par son style m’a captivé.

De par son intensité Une vie comme les autres m’a hypnotisé.

De par la puissance de ces mots Une vie comme les autres m’a impressionné.

J’ai aimé, j’ai rêvé, j’ai souri, j’ai pleuré, beaucoup pleuré pour ces amitiés masculines où l’amitié et l’amour se mêlent à la douleur.

Mais je suis heureuse d’avoir désormais dans mes souvenirs et dans mon cœur ce roman aussi atypique que peut l’être Une vie comme les autres.

Il risque d’en effrayer plus d’un, mais que serait la vie sans un minimum de risque ?

Il serait dommage de se priver d’un si beau roman épique américain plein de souffle et de style.

Un livre unique en son genre.

 » – C’est une excellente histoire (…) Je vais te raconter.

Avec plaisir. Je t’écoute, ai-je dit.

Et il a raconté… »

Hanya Yanagihara vit à New York où elle est journaliste et écrivain.

Je remercie Claire et les Éditions Buchet Chastel pour ce monument littéraire de toute beauté.

 » Nos vies « 

Nos vies de Marie – Hélène Lafon aux éditions Buchet Chastel 





 » Il y a comme ça des périodes où les plaques tectoniques de nos vies se mettent en mouvement, où les coutures des jours craquent, où l’ordinaire sort de ses gonds, ensuite le décors se recompose et on continue.  » 



Quel magnifique passage, comme une mise en bouche pour vous donner envie de découvrir cette petite merveille.

À travers le regard d’une femme plutôt solitaire, nous allons partager des moments particuliers de sa vie et celle de deux autres personnages. Tout se passe au Franprix rue du Rendez-Vous, un lieu propice aux rencontres.

 » C’est là, c’est donné, il suffit de regarder et d’écouter. Les femmes surtout, certaines comme elles sont vaillante, comme elles veulent y croire, et paient de leur personne, de tout leur corps qui fabrique les enfants, et les nourrit ; (…) 
C’est chaque jour et au bout des jours ça fait une vie. « 



Seule, la femme observe, analyse, compatit, c’est par elle que tout existe. Jour après jour la vie de Gordana la caissière et son handicap se révèlent, on s’y attache tout autant qu’ au client fidèle à cette caissière, comme un amoureux transi et à la foule qui vivote tout autour. Tous survivent comme elle, comme nous, au mieux et parfois au pire.

 » Le corps de Gordana, sa voix, son accent, son prénom, son maintien viennent de loin, des frontières refusées, des exils forcés, des saccages de l’histoire qui écrase les vies à grand coup de traités plus ou moins hâtivement ficelés. « 

Des fragments de vies au milieu de la nôtre qui nous touchent, nous bouleversent, parfois nous dérangent. Mais qui résonnent en nous, comme un écho dans la montagne.

 » … c’est de la mort, de la maladie, de la perte, de la trahison, de l’absence qui commence pour toujoursou pour  longtemps, on ne sait pas, on tient, on fait face, on attend et on s’arrange plus ou moins, on vieillit, on dure.  » 



L’auteure nous raconte les solitudes urbaines. Avec son style, sa plume singulière elle nous charme, nous ensorcelle, nous fascine. 

Nos vies réveille nos silences, nos soupirs, nos espoirs. Il bouscule notre propre solitude, nos vies ordinaires qu’on aimerait extraordinaires.

Au fil de l’histoire, à chaque nœud, on s’attache un peu plus, on résiste et on craque… pour ce roman.

C’est beau, c’est puissant, c’est vrai, c’est pas Nos vies mais pourtant ça y resssemble .

Une bonne nouvelle  » Gordana  » publiée au chemin de fer, retravaillée pour donner naissance à  » Nos vies »

Ce magnifique roman est entré dans ma vie et y laissera un souvenir fort agréable.

Et si vous, le laissiez entrer dans la vôtre ?

Marie – Hélène Lafon est originaire du Cantal. Elle est écrivain mais également professeur de lettres classiques à Paris.

Elle construit une œuvre exigeante qui, livre après livre, séduit un large public. Tous ses romans sont publiés Chez Buchet / Chastel dont certains récompensés. Elle a obtenu le Goncourt de la nouvelle en 2016.

Je remercie Claire et les Éditions Buchet Chastel pour ces vies de passage dans la mienne. 



 » Manège « 

Manège de Daniel Parokia aux Éditions Buchet- Chastel


Tu me fais tourner la tête, mon manège à moi c’est toi, je suis toujours à la fête quand tu me tiens dans tes bras…..

 » La musique était lente. Un calme et une pudeur – le sérieux de l’amour aussi, autant que l’espoir d’aimer – se dégageaint de la chanson. « 

Il y a dans nos vies des milliers de chansons, et certaines directement associées à un moment bien précis. Pour Matteo, c’est Non ho l’età  de Gigliola Cinquetti qui lui rappelle une vieille histoire d’amour.

 » Un souvenir d’autant plus vif qu’à peu près à la même époque il avait acheté un scooter et était tombé amoureux pour la première fois. De Mathilda, justement. 

Pour lui, Gigliola faisait partie des cadres sociaux de sa mémoire – une mémoire douloureuse -, car l’expérience de ce primo amore avait été assez cuisante pour lui laisser des traces indélébiles, loin de la chanson sucrée qui, pour toujours, le lui rappellerait. « 

Et c’est en se faisant renverser par une voiture à un carrefour qu’il va retrouver cette amoureuse qui n’est autre que la conductrice. Après le coup de foudre, le coup de tôle…

Vingt-six ans ont passé, pourtant en un instant tous les souvenirs de cet été lui reviennent, mais une fois encore Mathilda s’est envolée.

 » Mais on était trente ans plus tard ou presque et s’il voulait retrouver Mathilda, il fallait qu’il sorte de sa rêverie. Le voulait-il vraiment ? « 

À travers des flashback l’histoire nous est contée. On voyage entre les années 90 et les années 60, entre amour et chagrin, entre regrets et remords, dans le Lyon d’hier et d’aujourd’hui.

 » Tout cela ne le menait pas très loin. Le pire était que cette enquête le plongeait dans des abîmes de la mélancolie. Comment sa vie avait-elle pu lui échapper à ce point ?  En réalité, il le savait parfaitement. Même s’il n’y pensait plus aujourd’hui depuis longtemps. Il se rappelait maintenant toute  l’histoire avec une acuité douloureuse. « 

Et même si comme le dit une chanson : Les histoires d’amour finissent mal, en général … Celle-ci est bien sympathique à lire. Un joli roman d’ambiance qui entraîne le lecteur dans le charme cossu de l’ouest lyonnais.


Ça sent bon les prémices de l’amour, les vacances, les bonheurs simples. Mais aussi la fascination pour Matteo de découvrir le luxe et la richesse, lui si loin de cet univers,  mais qui risquent hélas de l’étourdir un certain temps. L’amoureux est aveugle et ignore la trame qui se prépare en coulisses à son insu. 

Un beau roman, une belle histoire, savoureuse comme une douce mélodie. Une danse à deux, un tour de manège qui s’arrête à la fin de l’été pour reprendre peut-être, quelques années plus tard…

Daniel Parokia


Daniel Parokia vit à Lyon. Professeur émérite depuis 2012, Il est proche, en tant que philosophe de l’œuvre de François Dagognet. Son premier roman,  Avant de rejoindre le grand soleil, publié en 2015 chez Buchet Chastel, a été particulièrement remarqué ( sélection prix de Flore ) Ce deuxième roman devrait en ravir plus d’un. 

Je remercie Claire et les Éditions Buchet Chastel pour cette romance pleine de suspens dans une ambiance très fitzgeraldienne.