Les brumes de Key West

Les brumes de Key West de Vanessa Lafaye aux éditions Belfond

Traduit de l’américain par Laurence Videloup

 » Elle à la gorge serrée, autant en pensant à ce qu’elle va commettre qu’à cause de l’effort physique qu’elle vient de faire. Si seulement, pense-y-elle, elle pouvait rembobiner la matinée, revenir à l’aube et aller au marché plutôt qu’au parc. Si seulement elle pouvait ne pas avoir vu ce qu’elle y a vu et s’installer sous le cocotier dans son fauteuil préféré avec un verre de limonade… Mais ce n’est pas possible. “

En Floride, au cours de l’année 1993, en plein jour, à la vue de tous, une femme de quatre-vingt-seize ans abat froidement un homme, membre du Ku Klux Klan.

« (…) Les gars, vous n’allez pas en revenir quand vous saurez qui est là, dans notre cellule. » Elle ménage son effet avant de déclarer : « C’est Alicia Cortez . »

Mais pourquoi Alicia Cortez arrivée en 1919 de La Havane après avoir été bannie par les siens s’est-elle rendue coupable d’un tel acte ?

Il est vrai que son arrivée n’est pas passée inaperçue.

” « Nombre de personne viennent ici pour recommencer à zéro. » (…) « Bienvenue en Amérique.»

Très vite elle comprend que derrière le salon de thé de sa tante, est une façade qui cache un tout autre commerce. Mais très vite elle trouvera sa place grâce à ses talents de guérisseuse.

Qui suis-je ici ? c’était bon de pouvoir ajouter « guérisseuse » à la liste. Car même si redresser le salon de thé et lui assurer une réputation grandissante en tant que restaurant pouvait lui procurer une certaine satisfaction, rien ne lui donnait plus de joie que de dispenser les moyens de soulager la souffrance. “

Petit à petit, elle se rapproche de John, un séduisant vétéran, propriétaire du bar d’à côté. Mais ici, le racisme est profondément ancré. Le Ku Klux Klan fait des émules en ville. Il serait étonnant que cette histoire d’amour naissante plaise à tout le monde.

« Dans le coin, des tas de familles blanches ont du sang noir dans les veines, depuis l’esclavage et les hommes blancs qui ont enjambé la barrière. Pas grave, sauf que de temps en temps, bébé a pas la bonne couleur, et alors tout le monde joue la surprise. Mais la ville entière est construite sur un marécage de secrets. » (…) « Le meilleur conseil que je peux vous donner, mademoiselle, c’est de rester en dehors du marécage. »

Le drame semble inévitable…

Après avoir de découvert la plume de Vanessa Lafaye, à travers son premier roman Dans la chaleur de l’été ( ma chronique ici) qui m’avait bouleversé, j’étais impatiente de retrouver son univers et une fois de plus je suis conquise et émue.

En s’inspirant d’événements historiques, tout en prenant une certaine liberté afin que le récit coule de manière fluide, elle nous offre un récit extrêmement fort. Il nous plonge véritablement dans l’atmosphère de l’époque via une histoire d’amour mixte qui subit, le sectarisme, la jalousie, la haine. On découvre la ségrégation, l’arrivée un Klan, la prohibition mais aussi la grippe espagnole qui fit pour la deuxième fois des ravages.

La construction du récit nous transporte vers le passé, aux côtés de personnages terriblement poignants. Comme son précédent roman, il se dégage des émotions puissantes, à couper le souffle et à tirer les larmes.

Un roman fascinant, déchirant, une plume talentueuse qui me laisse le cœur en vrac depuis qu’elle s’est éteinte en février 2018.

Je ne peux que vous encourager à découvrir ces deux romans exceptionnels publiés chez Belfond.

Véritable coup de cœur

” Le seul moyen d’être libre c’est de cesser de lutter. “

Née en Floride à Tallahassee, Vanessa Lafaye a étudié en Caroline du Nord, puis à Paris. Une aventure européenne qui lui a fait découvrir l’Angleterre, où elle s’est installée avec son époux et leurs enfants. Après avoir travaillé dans l’édition d’ouvrages académiques à Oxford, elle se consacrait désormais à l’écriture et au chant- Elle dirigeait la chorale de sa ville de Malbourough. Après Dans la chaleur de l’été (Belfond 2016 ; Pocket 2017), Les brumes de Key West est son deuxième roman. Vanessa Lafaye est décédée en février 2018.

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“ Salut à toi ô mon frère ”

Salut à toi ô mon frère de Marin Ledun aux éditions Gallimard

” -Rose, c’est toi qui m’as encore piqué mon tee-shirt bleu, tu sais, celui avec des paillettes ?

Le réveil est brutal. En dessous ça grouille. Dans tous les sens du terme et dans toute la maison. Ça s’agite en grand nombre. En quinconce. C’est rempli d’une masse confuse et en mouvement. “

Dans cette famille atypique qui comprend, un père, une mère et six enfants dont deux filles et quatre garçons, sans oublier un chien et deux chats, un membre manque à l’appel. C’est le branle-bas de combat. Rien ne va plus.

” – Monsieur et madame Mabille-Pons, je n’irai pas par Quatre chemins, l’affaire est grave. “

Gus a disparu, et c’est Personne qui est sur l’affaire. Ça commence mal, et même très mâle, avec ce Personne qui trouble Rose.

Personne dans le rôle du flic, ça ne s’invente pas, c’est même écrit noir sur blanc, même si il est plutôt vert-pêche pour une certaine demoiselle.

” – Où est la chambre de votre frère ? S’enquiert Personne, en tête de meute.

– Je ne suis pas une balance …“

Non mais sérieux, il croit peut-être que parce qu’il a du charme, la sœur de Gus va le trahir ? Dans la tribu Mabille-Pons c’est un pour tous et tous pour un. Et même si tout accuse Gus du pire, personne n’y croit, oui même Personne a des doute.

” Tout le monde s’agite, tout le monde fait semblant, mais le cœur n’y est pour personne. L’absence de Gus et notre impuissance nous hantent tous. ”

Dans cette famille on n’adopte pas que les enfants, on adopte aussi une attitude face au racisme ordinaire de la petite ville bien mal pensante, on lutte pour le droit au désordre et on se mobilise pour innocenter, lui ô notre frère.

Salut à toi ô mon frère

Salut à toi le Colombien

Salut à toi le p’tit Français

Salut à toi le voleur

Salut à toi le rôdeur

Salut à toi le vagabond

Salut à toi le maraudeur

Salut à toi le braqueur

Salut à toi le musicien

Salut à toi le rasta

Salut à toi l’Opel Manta “

Quand une gothique prénommée Rose, amoureuse de poésie et de Personne en particulier nous raconte cette histoire, cela donne un récit survolté et cynique, du noir avec une pointe de rose, dans une ambiance dix mille volts sans temps mort, ça déménage.

À travers une plume aussi drôle que sarcastique, Marin Ledun nous offre un roman savamment orchestré qui ne laisse au lecteur aucun répit. La famille Mallausène a du soucis à se faire, les Malavita également (pour les connaisseurs).

Imaginez un peu, le bouquet final d’un feu d’artifice en boucle, et vous saurez tout de suite dans quoi vous vous embarquez. Attendez-vous à une profusion de sourires, des instants de suspense, des retombées de malice et des waouhs en chaîne.

L’auteur nous régale, et se renouvelle tout en gardant son esprit engagé.

C’est excellent, même si une énigme reste entière :

Mais où est passé le tee-shirt bleu à paillettes ?

On ne nous dit pas tout, une suite peut-être ?

En tout cas je l’espère de tout cœur.

Salut à toi Marin

Salut à toi l’écrivain

Salut à toi le tatoué

Salut à toi l’engagé

Salut à toi ô mon frère

Marin Ledun a publié une quinzaine de romans noirs, dont La guerre des vanités, Les visages écrasés, L’homme qui a vu l’homme, et En douce ( ma chronique ici) , tous primés. Il écrit également des romans pour la jeunesse et des pièces radiophoniques pour France Culture. Avec Salut à toi ô mon frère, il signe son retour à la Série Noire.

Je remercie les éditions Gallimard pour cette lecture explosive.

“ Les Pâques du commissaire Ricciardi ”

Les Pâques du commissaire Ricciardi de Maurizio De Giovanni

Traduit de l’italien par Odile Rousseau

” La vieille était arrivée au commissariat tout essoufflée. C’était la concierge du bordel, une célébrité, connue dans tout le quartier à cause de la force de ses bras qui contrastaient avec sa silhouette menue et lui permettaient d’assurer un service d’ordre efficace, jetant à la rue les clients ivres et importuns qui cherchaient toujours à en avoir plus pour leur argent. (…) Quand il s’était trouvé face à elle, il avait compris qu’elle était vraiment troublée : les joues rouges, le souffle court, l’air désespéré.

« Brigadier, venez tout de suite, tout de suite. Y s’est passé quelque chose de terrible. » “

À Naples, une semaine avant Pâques, une prostituée de luxe plus connue sous le nom de Vipera est retrouvée sans vie dans la chambre du bordel où elle officiait. L’oreiller, dernier témoin de ce crime odieux n’est hélas d’aucun secours.

” Malgré l’affront fait par la mort, le commissaire comprit que Vipera avait dû être très belle. “

Vipera était d’une beauté envoûtante qui ne laissait personne indiffèrent. Le commissaire Ricciardi devra démêler un sacré sac de nœud où se mêlent de l’avidité, de la jalousie et une rancune tenace, afin de résoudre l’énigme de la mort de cette femme.

” Pour le Jeudi saint, le printemps choisit un costume gris.

La matinée se présenta voilée, sous un soleil pâle et maladif qui ne se sentait pas la force d’exercer son métier. Une lumière laiteuse atténuait les contours, les noyant dans une brume incertaine. Les rares passants du petit matin se déplaçaient le long des murs, surpris par l’humidité de l’air : le printemps continuait à étonner et à décevoir, se trompant lui-même sur son propre compte. “

À travers une intrigue tout en finesse, je fais connaissance avec le commissaire Ricciardi et je découvre son don particulier. Un personnage d’emblée très attachant, que j’aurai plaisir à retrouver dans ses précédentes enquêtes pour le connaître davantage.

L’auteur dépeint le fascisme napolitain des années 30, à travers une plume raffinée, délicate. Un récit où l’amour voyage à travers la mort, la beauté à travers la haine.

Un roman imprégné de lyrisme qui ravira les lecteurs exigeants, comme quoi on peut écrire du polar et y apporter une écriture singulière.

Du suspens, de la poésie et des personnages particuliers pour un voyage en Italie absolument génial.

Une très belle découverte grâce aux concours des éditions rivages et je les remercie.

” Dans la pénombre du soir qui descendait, Ricciardi était à son bureau, assis dans un fauteuil, ses yeux clairs grands ouverts sur le vide.

Combien de temps faudra-t-il attendre encore ? Et, surtout, comment cela allait-il se terminer ?

Il n’y avait qu’à attendre.

Seulement attendre. “

Maurizio De Giovanni est né à Naples, le cadre de tous ses romans. Auteur star, lauréats du prestigieux prix Scerbanenco, son œuvre a été traduite dans de nombreux pays et plusieurs fois adaptée à la télévision. Après les quartes volumes du cycle des Saisons, il entame le cycle des Fêtes avec Le Noël du commissaire Ricciardi.

“ Les indifférents ”

Les indifférents de Julien Dufresne Lamy aux éditions Belfond

 » Depuis des années. On nous reconnaît de loin, les inséparables, les mielleux, les attitrés. Certains nous jalousent, d’autres nous approchent comme des animaux sacrés. Tout le monde nous regarde. On est ceux qui ne se mélangent pas. Ceux qui ne divulguent jamais les secrets. Nous sommes les indifférents. ”

Une bande d’adolescents bourgeois règne sur le bassin d’Arcachon. On les surnomme Les indifférents.

Justine et sa mère débarque d’Alsace et s’installe chez un notable du coin. C’est pour lui que sa mère va travailler. De son côté, elle ne tarde pas à faire connaissance avec Théo, le plus jeune fils de cette famille et très vite, elle rejoint son clan.

 » Mon premier été avec les indifférents, j’y repenserai toujours. Indélébile sur ma peau. Gravé sur les lèvres et le bout des doigts. Un été de glaux à boutons jaunes, de couleurs qui pètent les yeux et de souvenirs tous les jours. Un été de genoux écorchés, de cloques et de coups de soleil, de chairs de poule et de frissons qui disent la terre, la mer et le vent.

Toujours je retiendrai ça. Malgré la fin, malgré ce qui arrivera. ”

Elle n’est pourtant pas du même monde. Mais elle fera tout pour s’intégrer, se mettant même parfois en danger.

Les indifférents, pour le meilleur et pour le pire.

D’abord le meilleur. “

De ces belles années, Justine raconte tout. Les rituels, le gang, l’océan, l’amitié, l’amour. Une vie pleine d’insouciance, de fêtes clandestines jusqu’ à un certain matin, où un drame a lieu sur la plage.

 » Les riches maquillent jusqu’au mensonge. Leur vie, c’est un trucage sans péremption. »

Les indifférents sont certainement coupables. Une vraie bande de sauvages.

La jeunesse dans toute sa noirceur.

Dés le départ, je succombe au charme de l’écriture de Julien Dufresne-Lamy.

À travers une narration stylée, l’auteur nous offre le portrait d’une jeunesse aussi cruelle que prodigieuse. Un récit divinement orchestré entre les flash-back du passé et du présent. Un drame contemporain au suspense maitrisé, une plume envoûtante et fascinante, qui nous conduit vers une fin tragique qui nous laisse sans voix et nous brise le cœur.

Impossible de rester indifférente à un tel talent d’écriture, un tel style et une telle construction, pour ce roman noir fabuleux, cruellement divin.

Coup de cœur ❤️ Un auteur que je vais suivre de très près et que je vous invite à découvrir.

Julien Dufresne-Lamy vit et travaille à Paris. Il est l’auteur de Dans ma tête je m’apprête Alice ( Stock, 2012), Mauvais joueurs (Actes Sud junior, 2016) et Deux cigarettes dans le noir ( Belfond, 2016). Les Indifférents est son quatrième roman.

Je remercie Camille et les éditions Belfond pour ce savoureux nectar littéraire.

“ La route sauvage ”

La route sauvage de Willy Vlautin aux éditions Albin Michel

Traduit de l’ américain par Luc Baranger

Vers une heure du matin mon père est rentré. Il a allumé la radio dans la cuisine et j’ai entendu du bruit comme s’il se préparait quelque chose à manger. Je me suis assoupi et quand je me suis réveillé, on cognait à la porte en hurlant. À la seconde où j’ai ouvert les yeux. J’ai su que quelque chose n’allait pas. Je l’ai très bien senti. Il ne m’a fallu qu’un instant pour que la trouille m’envahisse. “

Charley, vient d’emménager à Portland dans l’Oregon avec son père. À peine installés, les ennuis commencent. Avec un père aussi insouciant, il ne peut en être autrement, et c’est Charley qui va trinquer.

C’est au champ de course du coin qu’il va trouver refuge. C’est là qu’il rencontrera Del.

” À ce moment-là, j’aurais mieux fait de me tirer mais j’étais fauché. “

Del est un homme antipathique, grincheux, radin et toujours d’humeur massacrante. Il exploite Charley aussi durement qu’il maltraite ses chevaux.

” – Quand Del est fauché, il a tendance à faire courir ses chevaux chaque semaine ou toutes les deux semaines. (…) Del mène la vie dure à ses chevaux, c’est une réalité. Mais il n’est pas le seul. Un conseil, ne t’attache pas à un cheval. Un cheval, c’est pas comme un chien. S’il ne court pas, il ne vaut rien. “

Pour sauver Lean On Pete de l’abattoir, il va s’enfuir avec lui vers le Wyoming, et tenter de retrouver sa tante, la seule famille qu’il lui reste.

À travers cette errance, ils veillent l’un sur l’autre. Le cheval devient le confident de l’adolescent, et une belle relation les unit . À se demander qui de l’animal ou du jeune homme sauvera l’autre.

Ce périple ne sera pas de tout repos, Charley va découvrir les laissés-pour-compte de l’Amérique profonde, leurs rêves fêlés et les destins malmenés. En un seul été, il vivra plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie.

J’ai continué à courir et à courir encore, jusqu’à l’épuisement. Je ne voulais plus penser à ce genre de choses. J’ai dû lutté longtemps. Ça prend toujours beaucoup de temps de combattre des pensées, mais à chaque fois on finit par gagner. “

J’ai découvert la plume de Willy Vlautin pour la première fois via Cheyenne en automne, aux éditions 13éme note paru en 2012. Une maison d’éditions qui a malheureusement disparu. Grâce aux éditions Albin Michel, nous avons la chance de retrouver ce roman sous le titre La route sauvage, revu et corrigé par un des précédents traducteurs, Luc Baranger.

Je retrouve avec plaisir cette plume épurée et incisive. Un fabuleux roman d’apprentissage qui pose un regard juste sur la solitude d’un adolescent. Un garçon sensible et tellement attachant. Avec une infinie délicatesse, inspiré de sa propre histoire, l’auteur nous offre une douce balade mélancolique, un récit à fleur de peau à la fois tragique et touchant. L’histoire d’une jeunesse foudroyée.

Willy Vlautin célèbre l’Amérique des grands espaces, les marginaux qui donnent à ses romans une résonance universelle.

J’ai hâte de le retrouver pour d’autres récits et j’espère cette fois ne pas rater son univers musical si l’occasion se représente, à Vincennes peut-être ?

En attendant je vous invite à lire ce roman initiatique bouleversant.

La route sauvage a été adapté à l’écran par le réalisateur britannique Andrew Haigh, il est en salle actuellement.

Willy Vlautin a grandi à Reno dans le Nevada. Il habite à Scappoose en Oregon. Ses deux premiers romans Motel life (2006) et Plein nord (2010) ont été publié chez Albin Michel. Suivi Cheyenne en automne (Lean on Pete en VO) (en 2012 chez 13 éme note) et Ballade pour Leroy (2016 chez Albin Michel) puis la réédition de La route sauvage (2018 chez Albin Michel) Il est aussi auteur-compositeur et chanteur depuis 1994 au sein du groupe Richmond Fontaine. C’est un fan inconditionnel des courses de chevaux.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette ballade au cœur de l’Amérique en si belle compagnie.

“ Jesse le héros ”

Jesse le héros de Lawrence Millman aux éditions Sonatine

Traduit de l’anglais (État-Unis) par Claro

” Le révérend : Le professeur Munson va vous appeler un peu plus tard dans la soirée. Il aimerait que vous envisagiez de placer Jesse dans une sorte d’institution.

C’est ce qu’ils disent tous. Ôtez ce garçon de nos pattes, faites le enfermer chez les fous. Personne comprend… “

En 1968, Jesse vit à Hollinsford dans le New Hampshire, élevé par son père. Son comportement a toujours laissé à désirer, à la limite de l’anormal, d’ailleurs il essuie très souvent les railleries des autres à l’école ou dans la rue. Et avec l’adolescence et les poussées hormonales, ça ne va pas s’arranger.

 » Jesse dit qu’il voulait juste être un adulte. Il savait que ça allait pas tarder, mais il pouvait pas attendre. Il était quelqu’un d’impatient.

Un adulte, mon cul ! T’as quasiment brisé le cœur de papa ! Tu le sais, ça ? On devient pas un adulte en violant des gamines. C’est un truc de pervers. “

Et quand son frère, Jeff, qu’il idolâtre rentre enfin du Vietnam, rien ne se passe comme prévu. Pour échapper à cet enfermement, il prend la fuite, sans se douter un instant qu’il allait prendre part à une escalade meurtrière à la noirceur extrême.

” Je crois pas qu’il le fasse exprès…

Qu’il le fasse exprès ou pas, c’est toujours des embrouilles.

Le pauvre garçon… “

Jesse n’est pas un héros ordinaire, à défaut de partir au Vietnam il va mener son propre combat pour lutter contre des décisions qu’on tente de prendre pour lui. Et c’est avec une violence inouïe sans aucune empathie, qu’il va semer les cadavres sur son passage. On assiste à la véritable naissance d’un tueur en série, à un comportement pervers tout en se demandant si derrière cette attitude ne se cache pas une maladie mentale dont on parlait peu à l’époque.

Un roman noir magnifique, d’une intense violence, à la fois dérangeant, perturbant qui nous offre un héros effrayant, enragé, excessif mais dont on ne peut qu’essayer de comprendre en espérant qu’il ne finira en héros à titre posthume.

Une pépite de la littérature américaine extirpé de l’oubli par les éditions Sonatine pour mon plus grand plaisir.

Amoureux des romans noirs sans concession, ce livre est fait pour vous.

Lawrence Millman est né à Kansas City dans le Missouri. C’est un écrivain voyageur. Il est l’auteur de onze livres, et a reçu pour certains des prix prestigieux tel le Prix Northern Lights, un Thomas Lowell Award.

Dans le Groenland, une montagne porte son nom.

Je remercie les Éditions Sonatine pour ce roman noir extirpé de l’enfer et de l’oubli.

Braconniers

Braconniers de Tom Franklin aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par François Lasquin

“ Désormais, quand je reviens ici, à Dickinson, je n’y suis plus vraiment chez moi. Après tout, j’ai quitté cet endroit, j’ai fait des études, il ne reste pas grand-chose de mon accent traînant, j’ai même épousé Une Yankee. Et lorsque j’y reviens, comme c’est le cas à présent, pour y chasser des détails qui enrichiront mes récits, j’ai l’impression de braconner sur des terres qui ne m’appartiennent plus. Mais j’ai toujours besoin de mon Alabama à moi, de le révéler tel qu’il est, vert, luxuriant, mortifère. Alors j’y reviens, avec le langage que j’ai acquis. Je retourne à ces lieux où la vie s’éteint à petit feu, et j’y braconne des histoires. ”

S’imaginer au coin d’un feu de cheminée dans une cabane de trappeurs et écouter ces nouvelles braconnées en Alabama, loin des lieux touristiques par un conteur, capable de plonger dans ses souvenirs pour nous offrir des histoires authentiques.

Le sud profond de cette région, un cadre parfait pour cette atmosphère sombre et violente, où l’on devient un homme après son baptême de chasse, si l’on a fait couler le sang.

 » Ce soir- là, assis sur mon flanc de colline, j’étais un homme, qui avait déjà versé le sang et ne demandait qu’à en verser encore.  »

Tel un braconnier, l’auteur vole ces fragments de vies à ces gens au plus profond de leur intimité, en passant par leurs secrets bien enfouis, leurs rêves inaboutis, inavouables, ravagés parfois par la drogue et l’alcool et subissant une pauvreté pas toujours méritée.

 » La pauvreté, je vais vous dire ce que c’est. C’est quand on se fait plaquer par sa femme parce qu’on n’a pas été foutu de dégoter un boulot vu que du boulot y’en a nulle part.  »

Entre ces lignes circulent des armes à feu, de la violence, des âmes perdues, des corps blessés en mal d’amour, des chasseurs, des pêcheurs, des animaux, des glandeurs, des ivrognes, des vivants, des morts, des pacifistes et des criminels. Tous ont une histoire, leur histoire, même si elles finissent mal en général.

 » (…) redoutant – tout en l’espérant du fond du cœur.  »

En digne chasseur, Tom Franklin traque et reste à l’affût du moindre détail qui enrichit sa prose et la rends admirable. Une plume puissante qui fait rêver.

«  Ça serait facile d’oublier tout ce qu’on sait de la vie en contrebas, de s’imaginer qu’on est au fond de quelque abysse marin, un gouffre où des silhouettes noires se meuvent entre les colonnes, où des bancs de créatures indécises flottent comme des nuages.  »

Et finir en beauté, avec cette nouvelle «  braconniers  » qui à elle seule est un petit diamant noir. Une histoire tragique qui a obtenu une multitude de prix aux USA, et dont on rêve qu’elle grandisse et devienne un roman.

Des braconniers dont il faut pourtant se méfier…

 » Ils ont besoin que d’une chose, c’est qu’on leur foute la paix. Dans la forêt, ils sont chez eux. Les gens devraient savoir qu’il faut pas venir leur chercher d’emmerdes.  »

Déjà conquise par son magnifique roman Dans la colère du fleuve, co-écrit avec sa femme, Beth Ann Fennelly, une histoire passionnante de bootleggers, j’ai été ravie de retrouver la plume talentueuse de Tom Franklin. Un auteur qui rejoint mon palmarès des grands noms de la littérature américaine, et qui me donne envie de poursuivre ma traque en terres d’Amérique à travers cette prodigieuse collection des éditions Albin Michel.

Si ça ce n’est pas de bonnes nouvelles !

Tom Franklin est élevé dans la région rurale de Clarke County, au sud-ouest de l’Alabama, non loin du cadre où se dérouleront la plupart de ses romans. Il s’inscrit à l’Université de l’Alabama à Huntsville, puis à l’Université de l’Arkansas.

Sa carrière littéraire, influencée par les œuvres sudistes de Cormac McCarthy et Flannery O’Connor, s’amorce avec la publication en 1999 de Braconniers (Poachers), un recueil de nouvelles.

En 2001, il obtient une bourse Guggenheim.

Son premier roman, paru en 2003, La Culasse de l’enfer (Hell at the Breech), dont le récit est fondé sur des faits historiques, se déroule en 1890 quand Macy Burke, un adolescent blanc miséreux, tire accidentellement sur le riche commerçant Arch Bedsole.

Tom Franklin obtient le Los Angeles Times Book Prize, dans la catégorie romans policier/thriller, en 2010 et le Gold Dagger Award en 2011 pour Le Retour de Silas Jones (Crooked Letter, Crooked Letter) qui raconte l’amitié entre deux adolescents que la classe sociale et la couleur de la peau devraient séparer, dans le milieu étouffant et tendu d’une petite ville du Mississippi des années 70.

Il est le mari de la poétesse Beth Ann Fennelly avec qui il écrit et publie, en 2013, Dans la colère du fleuve (The Tilted World), roman qui a pour toile de fond la crue du Mississippi de 1927.

Tom Franklin est professeur à l’université du Mississippi.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ces bonnes nouvelles d’Amérique.

“ L’oiseau, le goudron et l’extase ”

L’oiseau, le goudron et l’extase d’ Alexander Maksik aux Éditions Belfond

Traduit de l’américain par Sarah Tardy

“ Et puis un jour,comme ça, soudain, elle est entrée en moi. S’est posée. Une chose lourde comme du plomb, dont la forme et les contours varient constamment, aussi bien dans ses représentations passées que présentes. (…) Et puis quel que soit son nom, cette chose s’est emparée de moi : une sensation écœurante, paralysante, de poids terrible. Je ne sais pas comment appeler ça. Je n’ai jamais su. (…) Elle m’a fait tomber le livre des mains. Elle m’a fait fermer les yeux et c’est alors que là, dans le noir, j’ai vu s’infiltrer dans mon corps un épais goudron. ”

À travers cette attaque aussi surprenante qu’inattendue, la vie de Joseph sera à jamais vécue au bord d’un précipice. Et lorsqu’un été, sa mère va commettre l’indicible alors qu’il découvrait la passion amoureuse, sa vie sera pour toujours entachée de désespoir.

« Aujourd’hui encore, j’entends des sons que seuls ma mère et ces enfants ont pu entendre. Et peut-être, Strauss lui-même. Les deux clics métalliques des ceintures. Ses chaussures sur l’asphalte. Le métal dur qui entre en contact avec le crâne. J’ai fait des tests sur des os. Je me suis frappé l’arrière de la tête avec un marteau. J’ai essayé de savoir. Depuis presque vingt ans, j’entends ces bruits. Du métal qui casse l’os. « 

Sa mère finira derrière les barreaux, et pourtant c’est Joe qui est emprisonné dans sa vie malgré tout l’amour qui le lie à Tess, tout comme son père.

 » Être près d’elle me rendait heureux. C’est aussi simple que ça. Avec elle j’avais presque l’impression d’être trop stable. Peut-être était-elle mon antidote. Peut-être avais-je guéri de cette chose étrange qui vivait en moi quelle qu’elle soit. »

À travers ce roman bouleversant, on voyage tantôt dans le passé et tantôt dans le présent. Joseph se livre, se délivre du poids qui encombre sa vie entre amour et tragédie. C’est l’histoire d’un homme torturée par une douleur qui l’étouffe, le tétanise mais que la beauté de l’amour libère.

«  Écoute, j’essaie de survivre. »

« Peu importe la façon dont tu vis, il y a toujours des victimes. « 

En virtuose, Alexander Maksik entraîne le lecteur dans une tragédie contemporaine et aborde de nombreux thèmes tels que les violences conjugales, les traumatismes familiaux, la folie, l’univers carcéral féminin, la vengeance, le désespoir, la douleur des hommes, mais aussi l’amour, la liberté, la fidélité au cœur de la nature omniprésente. Une plume pleine de rage, écorchée qui te touche en plein cœur et au lyrisme qui te charme et t’enchante.

Un roman magnifique aussi mystérieux que douloureux, une écriture puissante aussi déchirante que délicate.

 » Les phrases des autres nous racontent tellement mieux.  »

Gros coup de cœur ❤️

Alexander Maksik vit à Hawaï. Il est diplômé de l’Iowa Writers’s Workshop et a été publié dans Harper’s, Tin House, Harvard Review et The New York Times Magazine. Indigne (Rivages, 2013), traduit en plus de douze langues est son premier roman, puis en 2014 Belfond publie La Mesure de la dérive, son deuxième roman traduit en français. Il fut finaliste du prix du Meilleur Livre étranger et traduit en une dizaine de langues. Sélectionné parmi les dix meilleurs livres de l’année du Guardian et du San Francisco Chronicle, L’oiseau, le goudron et l’extase est son troisième roman à paraître en France.

Avec la romancière Colombe Schneck il est co- directeur artistique d’une résidence d’écrivains, la Can Cab Literary Residence en Catalogne (Espagne).

Je remercie les éditions Belfond pour cette sublime lecture.

“ La chambre des merveilles ”

La chambre des merveilles de Julien Sandrel aux éditions Calmann Lévy

(…) Il y aurait un avant et un après ce samedi : 7 janvier 2017. Pour toujours il y aurait cet avant, cette minute précédente que je désirais figer pour l’éternité…”

Un matin comme les autres, on se prépare pour affronter sa journée, pour Thelma, le travail et pour Louis, le collège. Chacun a déjà la tête ailleurs et pourtant, ce matin, Louis est prêt à partager un secret avec sa mère mais la voyant déjà accro à son téléphone, il file à fond la caisse sur son skate, un peu furax. Thelma tente de le retenir mais il est déjà loin. Juste le temps d’une dernière pensée et c’est le drame…

 » C’est incroyable toutes les pensées qui jaillissent en l’espace de quelques secondes. C’est incroyable à quel point quelques secondes peuvent ensuite s’ancrer douloureusement dans un cerveau. (…) C’est drôlement con, une dernière pensée. ”

La vie de Thelma et Louis bascule et pas vers le grand canyon.

« Putain de camion» comme l’a dit Renaud qui conduit Louis aux urgences puis sous respirateur.

“ Une incongruité de plus dans cette vie décidément sans dessus dessous. ”

Le pronostic vital est engagé, et si dans quatre semaines rien ne change, il faudra lui dire au revoir et pour Thelma, une vie sans Louis, c’est juste pas possible.

“ Il a fallu que j’abandonne mes autolamentations et mes autoflagellations pour pouvoir regarder l’espoir en face et ne plus le lâcher. ”

C’est vrai quoi, ne dit-on pas : Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Alors on croise les doigts et on y croit.

“ Je pense éclater en sanglots. À la place j’éclate de rire. ”

Et c’est grâce à un mystérieux carnet que tout va être possible, oublier la tristesse, découvrir la joie et garder espoir.

Mais comment cela est-il possible me direz-vous ?

Il vous suffit de me faire confiance et de vous plonger dans La chambre des merveilles.

Ce livre est un véritable bonbon plein de surprises, des saveurs différentes, parfois amères et parfois savoureuses qui au final t’explose le cœur. Une fois passé le drame, il suffit de se laisser porter par cette plume pertinente, pleine d’humour et d’esprit qui soulève avec dérision des sujets plutôt sensibles, tels que le harcèlement au travail ou les difficultés d’une mère célibataire.

 » J’ai préféré une relation simple et exclusive mère-fils plutôt qu’un triangle invivable. J’ai choisi l’option décomposée plutôt que recomposée. ”.

Mais avant tout, de l’amour d’une mère qui se lance des défis pour ramener son fils à la vie.

 » Et finalement je me suis dit qu’il fallait qu’elle m’aime sacrément pour faire ça. Ça m’a fait du bien de palper ses sentiments, de l’entendre me parler comme elle faisait. (…) et là je me suis remis à sourire et je ne me suis plus arrêté parce que j’ai commencé à me représenter maman vivant mes rêves. « 

Si avant moi le monde entier a déjà eu le coup de foudre pour La chambre des merveilles, ce n’est sûrement pas anodin, et je tiens à saluer l’imagination de l’auteur pour rendre un sujet si douloureux absolument délicieux.

Un auteur qui a du garder son âme d’enfant avec la maturité d’un adulte.

Alors cape ou pas cape ?

Envie de mettre des couleurs dans ta vie ?

Alors rejoins Thelma et Louis et même si sa grand- mère a pris la place de Brad Pitt je t’assure ça vaut le voyage.

Un trio hallucinant, un pari fou pour une histoire unique.

Un joli pied de nez à la morosité.

J’ai adoré ❤️

Julien Sandrel est né en 1980 dans le sud de la France. Aujourd’hui, il réalise enfin son rêve d’enfant en publiant son premier roman, La chambre des merveilles

Je remercie les Éditions Calmann Levy pour cette divine lecture toute en couleur.

“ La mort du petit cœur ”

La mort du petit cœur de Daniel Woodrell aux éditions Rivages

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frank Reichert

Préface de Dennis Lehanne

“ – Quand je dis « gros lard » ,gros père, c’est à toi que je cause, pigé ? T’as donc pas remarqué que t’étais qu’une grosse merde ? ”

C’est auprès de ce père que Shuggie Atkins un adolescent solitaire et obèse grandit. Bien loin du père idéal, ce mec l’initie à certaines magouilles pour voler les médicaments au domicile des grands malades afin d’assouvir son addiction.

Il n’a pas vraiment le choix, même si son éducation parentale laisse à désirer.

“ J’entendais des clapotements, chair contre chair, et une charretée de grognements. J’aurais préféré prendre une raclée. Il la besognait bruyamment, à la hussarde, et elle répondait en hoquetant de tendres roucoulades. (…) Mon cœur vociférait, mes j’ai réprimé mes hurlements ; je me suis retenu (…) Les cris que j’ai embouteillés cette fois-là et toutes les autres fois similaires ont patienté, jusqu’au jour où j’ai enfin pu les libérer. »

Shuggie accepte pour l’amour de sa mère, même si son attitude équivoque envers lui va le perturber davantage.

L’arrivée de Jim Vin Pearce, au volant d’une magnifique T-Bird dans le paysage ne va rien arranger.

„ Sa présence soudaine a modifié l’ambiance, un peu comme une allumette embrasée modifie l’ambiance d’une grange à fourrage.  »

Quand ça dérape chaque jour un peu plus, il est clair qu’au dernier virage, il sera déjà trop tard pour ne pas sortir de la route et éviter le choc final.

 » J’aimerais pouvoir dire que rien de tout ceci n’est jamais arrivé. ”

Daniel Woodrell décrit à travers son roman noir, la vie d’un adolescent qui grandit entre la haine de son père et l’amour de sa mère. Une vie tourmentée, malmenée, polluée par l’alcool et la drogue que consomment ses parents. Une vie solitaire, sordide, cabossée, qui offre peu d’espoir.

Tel Eskin Cadwell , il dépeint à merveille l’Amérique profonde, ses contrées misérables sans foi ni loi, où la misère sociale brille par sa noirceur dans une ambiance oppressante, brutale et malsaine.

Une histoire située dans les Monts Osark, sa région de prédilection, un univers noir, sa marque de fabrique, une plume sans concessions, vivante, puissante et touchante.

La mort du petit cœur mérite sa place au côté des classiques contemporains.

Un chef-d’œuvre littéraire, un roman culte qui s’inscrit dans la pure tradition du country noir américain.

Daniel Woodrell est né en 1953 dans le Missouri. Il est l’auteur de neuf romans dont la plupart se situent dans les monts Osark. Chevauchée avec le diable a été adapté au cinéma en 1999 par Ang Lee, puis Un hiver de glace en 2010 par Debra Granik (Winter’s Bone), avec Jennifer Lawrence dans le rôle principal. Il a reçu le prix du Pen Club américain pour La fille aux cheveux rouge tomate et le prix Mystère de la Critique pour Un hiver de glace.

Je remercie les Éditions Rivages pour ce chef-d’œuvre de la littérature américaine.