“ Le meurtre du Commandeur ”

Le Meurtre du Commandeur de Haruki Murakami aux Éditions Belfond

Une idée apparaît (Livre 1)

Traduit du japonais par Hélène Morita

“ Dans le silence du bois, je pouvais presque percevoir jusqu’au bruit de l’écoulement du temps, du passage de la vie. Un humain s’en allait, un autre arrivait. Un sentiment s’en allait, un autre arrivait. Une image s’en allait, une autre arrivait. Et moi aussi, je me désintégrais petit à petit dans l’accumulation de chaque moment, de chaque jour, avant de me régénérer. Rien ne demeurait au même endroit. Et le temps se perdait. Un instant après l’autre, le temps s’écroulait puis disparaissait derrière moi, comme du sable mort. Assis devant la fosse, l’oreille aux aguets, je ne faisais qu’écouter le temps mourir. ”

Un beau jour, la femme du narrateur lui annonce son intention de divorcer. En panne d’inspiration, le jeune peintre quitte leur domicile et part pour un long voyage, seul, à travers le Japon. Puis un jour, il s’installe dans la montagne, dans une maison isolée appartenant à un artiste de génie, Tomohiko Amada, aujourd’hui sénile et vivant dans un hôpital.

Dans ma vie, les choses ont toujours fonctionné calmement, de manière cohérente, et souvent en accord avec la raison. C’est seulement dans la parenthèse de ces neuf mois que, de façon inexplicable, tout a été soudain plongé dans le chaos. Cette période, pour moi, a constitué un temps parfaitement exceptionnel, littéralement extraordinaire. J’étais semblable à un nageur au milieu d’une mer paisible avant d’être englouti brusquement dans un immense tourbillon non identifié, surgi de nulle part. “

Un riche homme d’affaires, Wataru Menshiki, habitant de l’autre côté de la vallée lui fait une proposition alléchante qu’il ne peut refuser. Il souhaite que le jeune peintre réalise son portrait. Un travail apparemment simple pour un portraitiste, mais le modèle semble contrarié la représentation de l’artiste.

” Lorsque c’est possible, il y a des choses qu’il vaut mieux continuer à ignorer. ”

Une nuit, il découvre un mystérieux tableau dans le grenier, une œuvre d’une grande violence, le meurtre d’un vieillard, Le Meurtre du Commandeur. Cette peinture obsède le narrateur. Et des choses étranges commencent à se produire, comme si une brèche s’était entrouverte sur un autre monde.

” La découverte que je fis du tableau de Tomohiko Amada, intitulé Le Meurtre du Commandeur, eut lieu quelques mois après mon installation dans cette maison. Je n’avais aucun moyen de le savoir à cette époque, mais cette toile allait radicalement transformer ma situation. “

Il était loin d’imaginer ce qui allait suivre, aussi étranges qu’inattendues certaines visites allaient tout changer…

” En moi, le réel et l’irréel avaient encore du mal à s’accommoder l’un à l’autre. “

Ce que j’en dis :

S’aventurer entre les pages d’un roman de Haruki Murakami est toujours prémisse d’un voyage livresque très particulier. Son univers nous emporte dans un monde où le réel côtoie l’irréel et laisse place à notre imaginaire.

Cette fois, à travers cette fresque composée de deux volumes, l’auteur explore l’univers d’un peintre, les ressorts de la création artistique et nous dépeint l’histoire de cet homme confronté au divorce.

Un roman qui se savoure patiemment, comme lorsqu’on admire un tableau, on découvre le décor, les personnages, l’histoire se dévoile peu à peu sous la plume de l’écrivain comme le ferait un peintre avec sa toile.

Les personnages entrent en scène et nous réservent de belles surprises et même une intrigue surprenante. Il est clair que le premier tome terminé, on se précipite sur le suivant, l’un n’allant pas sans l’autre comme un diptyque.

La magie propre à Murakami m’a envoûté et il est difficile de comprendre l’indignation que ces deux romans suscitent au Japon. Les scènes sensuelles présentes sont très mal perçues et l’on juge à Hong Kong l’œuvre indécente et l’on n’hésite pas à la censurer et même à l’interdire à la vente au moins de dix-huit ans.

Et pourtant cette odyssée initiatique aussi étrange soit-elle, a tout pour plaire et enchanter les nombreux fans de l’auteur.

Un roman fascinant, une histoire que je poursuis avec grand plaisir pour découvrir le mot de la fin et continuer ce rêve éveillé en compagnie de personnages atypiques et attachants.

Pour info :

MURAKAMI Haruki est né à Kyoto en 1949, mais grandit à Ashiya (Hyogo). Son père est le fils d’un prêtre bouddhiste et sa mère la fille d’un marchand d’Osaka. Les deux enseignaient la littérature japonaise. Mais Haruki, à cette époque, ne s’intéressait pas vraiment à la littérature de son pays et se plongeait plus volontiers dans des histoires de détectives américains ou de science-fiction. Point de vue artistique, les États-Unis représentent pour lui la seule culture valant la peine. En 1968, il déménage à Tokyo pour y étudier le théâtre à l’Université Waseda ; il y passera plus de temps à lire des scénarios qu’à être un élève assidu.

En 1974, MURAKAMI ouvre avec son épouse, TAKAHASHI Yoko avec qui il s’est marié trois ans plus tôt, un club de jazz : le « Peter Cat » dans le quartier de Kokobunji à Tokyo qu’ils tiendront jusqu’en 1981, date à laquelle il décide de devenir écrivain professionnel.

Entre 1986 et 1989, MURAKAMI vit en Grèce et à Rome pour ensuite se rendre aux États-Unis où il enseigne à l’Université de Princeton et à l’Université Tufts de Medford. En 1995, il ressent une sorte d’obligation de retourner dans son pays natal qui commence à souffrir d’une grave crise économique et sociale. C’est également à cette époque qu’eut lieu le terrible tremblement de terre de Kobe qui le marqua énormément et qui l’inspira pour son recueil de nouvelles « Après le tremblement de terre », ainsi que l’attaque terroriste contre le métro de Tokyo par la secte Aum Shinrikyo. Il reprendra d’ailleurs ce thème dans son roman « 1Q84 ».

MURAKAMI commence à écrire dans les années 1970. Son premier roman « Kaze no uta o kike », jamais traduit en français remporte le prix Gunzo des Nouveaux Écrivains. En 1973, il publie « 1973-nen no pinbōru » et reçoit le Prix Bunkaku en 1980.

Il devient très vite le romancier le plus populaire du Japon. Pour son roman « Noruwei no mori » publié en 1987, plus de quatre millions d’exemplaires sont vendus. Et ce succès ne se dément toujours pas à voir les chiffres de son dernier roman en date paru au Japon « 1Q84 » et qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires en un mois.

MURAKAMI Haruki a créé un style original reconnaissable immédiatement. Ce style bien à lui se compose d’humour, de légèreté, de simplicité, de clarté, mais aussi de surréalisme. Il ose faire voyager ses lecteurs du réalisme à l’imaginaire pur sans crier gare. Le lecteur est tellement prisonnier de l’univers de MURAKAMI que ça ne l’étonne absolument pas d’apercevoir des chats parler le plus naturellement possible, et tout ça, sans être choqué ou rebuté. Loin de lui la période pénible de l’après-guerre et des romans traditionnels autobiographiques. Pour preuve, le musée qu’il invente dans « Kafka sur le rivage » est presque devenu réel. Bon nombre de Japonais se sont rendus à l’arrêt de la gare qu’il décrit dans son roman pour demander aux employés le chemin le plus court pour arriver au musée. Quelle ne fut pas leur déception lorsque les pauvres employés éreintés devaient leur annoncer que ce musée n’a jamais existé.

Un des fils conducteurs de son œuvre est sans conteste la musique. MURAKAMI est un passionné de musique classique et de jazz, et il ne cesse au long de ses romans de citer toutes les œuvres qu’il admire depuis si longtemps, comme s’il ne pouvait s’empêcher de faire partager ses coups de cœur à ses lecteurs.

MURAKAMI est également le traducteur des œuvres de F. Scott Fitzgerald, de Truman Capote, de Raymond Carver, de Paul Theroux, de John Irving, de Tim O’Brien, et de bien d’autres encore.

Outre ses travaux littéraires, MURAKAMI Haruki est également connu en tant que coureur de marathon qu’il devint alors qu’il a déjà 33 ans. En 1996, MURAKAMI termine un marathon de 100 km lors d’une course autour du lac Saroma à Hokkaido. Il écrit à ce propos un excellent témoignage dans son livre « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond ».

MURAKAMI aime raconter qu’il a une hygiène de vie plutôt simple et saine : il écrit chaque jour durant 4 heures et court environ 10 kilomètres quotidiennement. Pour l’anecdote, à ses débuts, il fumait 60 cigarettes par jour pour pouvoir se concentrer sur son écriture, et un jour il décida d’arrêter. Il commença aussitôt à prendre du poids. Étant individualiste, il trouva que la course à pied était le meilleur sport pour lui.

L’écrivain le plus populaire du Japon s’est toujours éloigné de la littérature japonaise proprement dite, ce qui lui a valu énormément de critiques à ses débuts. On dit de ses romans qu’ils semblent être écrits dans une langue étrangère et avoir ensuite été traduits en japonais. Mais tout cela ne l’a jamais empêché d’être l’écrivain japonais le plus apprécié dans son pays et à l’étranger.

Je remercie les éditions Belfond pour ce voyage pictural où les rêves voyagent à l’infini.

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“ La carte du souvenir et de l’espoir ”

La carte du souvenir et de l’espoir de Jennifer Zeynab Joukhadar aux Éditions Les Escales

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Séverine Gupta

” Quel que soit l’endroit où Allah nous mène, on rêve toujours d’un ailleurs. “

Été 2011, à New-York, le père de Nour est emporté par un cancer, sa mère décide de quitter les États-Unis et de rejoindre leur famille en Syrie.

C’est un déchirement pour Nour qui était très proche de son père. Pour préserver son souvenir, elle se remémore sans cesse leur conte préféré : l’histoire de Rawiya, une jeune fille du douzième siècle qui s’était travestie pour pour devenir l’apprenti d’al-Hidrisi, le légendaire cartographe médiéval.

” J’appuie mon visage contre le hublot. Sur l’île en contrebas les trous de Manhattan ressemblent à de la dentelle. Je cherche des yeux celui où Baba repose et tente de me souvenir du début de l’histoire. Mes mots traversent la vitre et dégringolent sur terre. “

La famille est à peine installées à Homs, la guerre éclate, et la ville commence à disparaître sous les bombes.

 » Les rues de la ville ne sont plus qu’un dédale de béton tordu et de squelette d’acier. “

Nour et sa famille sont obligés de fuir et sans le savoir s’apprêtent à parcourir les sept mêmes pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord qu’ont sillonnés, neuf cents ans plus tôt, les cartographes qu’elle admire tant.

 » Plus je parcours le monde, plus il me parait vaste, et j’ai toujours l’impression qu’il est plus simple de quitter un lieu que d’y revenir. “

Commence alors un long périple, un voyage entre passé et présent, où se dessine au fil des pages la carte du souvenir et de l’espoir.

Les récit s’habillent de mots, mais c’est pour dresser la carte de l’âme. “

Ce que j’en dis :

Voyager au cœur de l’Orient et découvrir l’histoire croisée de deux héroïnes, à travers une épopée magnifique et bouleversante, dépeinte par une jeune auteure américano-syrienne.

Entre passé et présent, ce roman initiatique nous fait découvrir une extraordinaire période de l’histoire, une formidable quête d’aventure, d’amour et d’espoir digne des contes des mille et une nuit.

Un monde où se côtoient splendeurs et souffrances et rend hommage à la Syrie, aux réfugiés qui ont connu la guerre et ont du fuir à travers le monde en quête de paix et de liberté.

Dans la lignée de l’écrivain Khaled Hosseini ( Les cerfs-volants de Kaboul), Jennifer Zeynab Joukhadar nous offre un récit époustouflant, qui virevolte avec un équilibre extraordinaire, entre le conte oriental et le témoignage bouleversant sur le quotidien des réfugiés, et rend ce récit universel.

Une étoile de plus brille dans l’univers des écrivains dont il faudra se souvenir.

Pour un premier roman, on ne peut être qu’admirative.

Une formidable invitation aux voyages, peuplés de légendes et d’Histoire que je vous recommande vivement.

Pour info :

“ Simple d’esprit « 

Simple d’esprit de Jean-Claude Lefebvre aux éditions La Trace

Dans les alpages est arrivé en plein hiver un bébé un peu abîmé au sourire figé.

On l’appellera Jean comme moi et Noël comme aujourd’hui. Et il me baptisèrent Jean-Noël, un prénom que bientôt seuls mes parents et Georges continueront à me donner, les autres l’ont oublié. ”

En grandissant « Toujours counten » se révéla quelque peu Simple d’esprit.

Entouré de l’immense amour de ses parents, de son véritable ami Georges et toujours accompagné de son âne Néan, il suit son petit bonhomme de chemin.

” L’arrivée de Néan transforma ma vie. (…) Cet animal avait un poil brun roux, très long qui pendait autour de lui comme une houppelande et qui, sur la tête, lui cachait pratiquement les yeux. (…) Il semblait rejeté par les autres. Je me suis approché, il a tourné sa tête vers moi, je lui ai tendu la main à plat comme mon père le fait avec les mules et il est venu la lécher. (…) je l’ai pris pris par le cou, et il a posé sa tête sur mon épaule « on sera les deux Fadas, moi des hommes et toi des ânes mais personne ne doit le savoir, c’est notre secret ».

Dans une époque et un environnement parfois très rude, Jean-Noël nous confie son histoire, ses joies, ses peines, ses rencontres, ses amours, ses douleurs…

Une histoire en toute simplicité d’un garçon différent qui ne manquera pas d’amour et en donnera en retour au centuple à qui saura ouvrir son cœur.

” J’ai beau être simple d’esprit j’ai un cœur comme les autres. ”

Ce que j’en dis :

Derrière cette magnifique couverture se cache un récit qui l’est tout autant.

L’auteur nous emmène au cœur de la montagne, dans l’arrière-pays niçois.

Au fil des saisons, la vie très particulière de Jean-Noël nous est contée avec une douce sensibilité et une plume pleine de poésie. Une histoire qui nous parle sans pathos de la différence, la vie d’un simple d’esprit à une époque lointaine, de sa naissance à l’âge adulte.

Un roman court mais d’une intensité incroyable qui telle une immense bouffée d’oxygène, nourrit l’âme et bouleverse le cœur.

L’auteur nous offre une histoire d’amitié, d’amour, et dégage à chaque instant une multitude d’émotions, en nous baladant dans une nature parfois aussi hostile que certaines personnes, mais qui réserve tout de même de belles surprises et de belles rencontres.

C’est un petit bijou, une petite douceur qu’il serait dommage de ne pas suivre à La Trace, cette chouette maison d’éditions amoureuse des beaux mots qui font toujours de belles histoires.

Simple d’esprit n’a pas fini de faire chavirer les cœurs.

Pour info :

Après « Barnabé et le Vieux Fou », « Insomnies » et « Ils m’appelait Doctor John », Jean-Claude Lefebvre revient dans ses montagnes pour se mettre dans la peau de « Simple d’Esprit, le Fada de Bousiéyas » dont les idées frissonnent dans la tête comme les petites pensée sauvages au vent des alpages.

Jean-Claude Lefebvre est aussi médecin à la retraite, pas toujours à la retraite… avec des missions pour MSF en Syrie, en Lybie et en Afrique.

Je remercie les éditions La Trace pour cette merveilleuse découverte pleine de charme.

“ Des mirages plein les poches ”

Des mirages plein les poches de Gilles Marchand, éditions Aux Forges de Vulcain

J’avais un bateau mais le bateau coulait. J’étais sur le pont, réfléchissant aux différentes options qui s’offraient à moi. Le bateau coulait et rien ne pouvait l’en empêcher. Il y avait une fuite, une avarie, un trou dans la coque, que sais-je ? Mais c’était mon bateau et les capitaines n’abandonnent pas leur navire. (…) J’en avais rêvé, de ce bateau. J’avais mis de l’argent de côté. J’en avais rêvé à mon bureau, j’en avais rêvé dans mon appartement, j’en avais rêvé dans le métro. J’avais économisé pour réunir la somme nécessaire à son acquisition. C’était un petit bateau, pas grand-chose en apparence, mais le bout d’un rêve, c’est forcément un grand quelque chose. “

Quand on s’aventure au milieu des pages des livres de Gilles Marchand, on se prépare la mine réjouie, à découvrir de nouvelles histoires où la magie s’invite avec délicatesse, à pas de velours pour vous murmurer des mots doux comme seuls les poètes ont le pouvoir.

Mot après mot, les histoires se révèlent et au détour d’une phrase avec subtilité, l’auteur délivre des messages subliminaux, tout en se moquant de certaines addictions, ou de certains comportements. Il joue à cache-cache avec nous, derrière son masque d’écrivain équipé de sa plume magique et nous mets des mirages plein les poches, des sourires sur nos lèvres et des perles de bonheur au coin des yeux.

On pourrait dire de lui qu’il est malin comme un singe, ou rusé comme un renard, et je suis certaine que La Fontaine l’aurait adoré. En attendant sous ses airs de super raconteur d’histoires, il explore des sujets sensibles avec beaucoup d’élégance et de poésie, que ce soit pour les phobies, le deuil, la séparation, l’apparence, le manque de confiance, le désir de fonder une famille, d’être le meilleur père ou être un super héros même en amour, sans jamais être moralisateur mais en restant un grand rêveur, la tête dans les nuages mais les deux pieds sur terre.

J’aurais pu prendre la grosse tête, mais je ne savais pas trop ce que je devais à mes chaussures qui couraient vite et à mes slips qui faisaient bien l’amour. “

Une chose est sûre, il utilise des stylos qui écrivent de belles histoires, qui ne manquent ni d’amour ni d’humour dont il serait dommage de se priver.

” Je ne voulais pas partir sans dire à ceux que j’ai aimé que je les avais aimés. J’espère qu’il le savent. Je n’ai pas visité tous les continents, je n’ai pas gravi de hautes montagnes. Mais j’ai connu l’amour. J’ai toujours préféré aux vertiges des cimes ceux de l’amour. Après la chute, on s’en relève et un jour on se reprend à rire. J’ai beaucoup aimé et j’ai beaucoup ri. De quoi partir sans regret. “

Si l’auteur trouve les mots et rivalise de fantaisie et d’imagination pour nous offrir ces bonnes nouvelles, je n’en ai pas 36 pour lui dire que je les ai adoré, à moins d’utiliser toutes les langues de la planète.

Comme ci-dessous :

À votre tour de découvrir ces délicieuses nouvelles et de rêver, un peu, beaucoup, à la folie…

Pour info :

Gilles, moi-même et son éditeur David

Gilles Marchand est écrivain et éditeur.

Historien, il a publié un « Dictionnaire des monuments de Paris »(2003), une « Chronologie d’histoire de la peinture » (2002), coécrit avec Hélène Ferbos, et « La construction de Paris » (2002), scénario de la bande dessinée, aux éditions Gisserot.

En 2010, il participe à l’appel à textes du recueil « CapharnaHome » des éditions Antidata, est sélectionné, publie l’année suivante un recueil personnel dans la même maison, et devient ensuite un contributeur régulier des anthologies thématiques Antidata. Il signe en 2011 « Dans l’attente d’une réponse favorable, 24 lettres de motivation » chez Antidata, où il a aussi été éditeur.

En 2011, Il imagine également deux novellas postales pour Zinc Éditions, « Green Spirit » et « Les évadés du musée ».

Son premier roman, « Le Roman de Bolaño » en 2015, écrit en collaboration avec le critique littéraire et auteur Éric Bonnargent, éveille la curiosité de la critique par sa structure inhabituelle.

Son premier roman solo, « Une bouche sans personne » en 2016, (ma chronique ici) attire l’attention des libraires et de la presse. Il est notamment sélectionné parmi les « Talents à suivre » par les libraires de Cultura et remporte le prix des libraires indépendants « Libr’à Nous » et le prix Hors Concours en 2017.

En 2017, il publie « Un funambule sur le sable »( ma chronique ici).

Il a été batteur dans plusieurs groupes de rock et a écrit des paroles de chansons. Il est également rédacteur au Who’s Who, et chroniqueur littéraire au sein du webzine k-libre.

Je remercie les Éditions Aux forges de Vulcain pour ce voyage fantastique au cœur de l’âme humaine ❤️

“ La neuvième heure ”

La neuvième heure de Alice McDermott aux Éditions La Table Ronde

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud

” Il avait un problème avec le temps. Ça tombait mal pour un cheminot, même employé de la BRT. Son problème, c’était qu’il aimait refuser le temps. Il se délectait de le refuser. (…) Il n’avait qu’à murmurer. Je n’y vais pas. Rien ne m’y oblige. Bien sûr, il n’était pas toujours nécessaire de refuser la journée entière. Parfois, le simple fait d’avoir une heure ou deux de retard suffisait à lui rappeler que lui, au moins, était libre, que les heures de sa vie – possédait-il un bien plus précieux ? – n’appartenait qu’à lui. “

Jim après un jour de trop à profiter du temps, à paraisser, vient d’être licencié de son emploi au chemin de fer. Ne supportant pas cette situation, il décide de mettre fin à ses jours dans son appartement. Précautionneux, il a envoyé Annie sa femme faire quelques courses, mais il a oublié que le gaz pouvait faire d’horribles dégâts.

Sœur Saint-Sauveur avait pour vocation d’entrer chez les gens qu’elle ne connaissait pas, surtout des malades et des personnes âgées, de pénétrer dans leur foyer et de circuler dans leur appartement comme si elle était chez elle, d’ouvrier les armoires à linge, leur vaisselier ou les tiroirs de leur commode – d’examiner leurs toilettes ou les mouchoirs souillés serrés dans leurs mains –, mais le nombre de ses visites chez des inconnus n’avait pas atténué, au fil des années, son premier réflexe, consistant à rester à l’écart et à détourner les yeux. “

Sœur Saint-Sauveur était passée le soir après le drame, elle prend la relève des pompiers auprès d’Annie la jeune femme enceinte et des voisins sinistrés de ce petit immeuble de Brooklyn. Elle va tenter d’aider Annie, pour que son mari soit enterré dans la concession déjà payée, dans le cimetière catholique, malgré le suicide.

Annie sera très vite embauchée au couvent par Sœur Lucy, où sa fille grandira sous l’œil bienveillant de sœur Illuminata.

Là en bas, Annie le savait, les mots étaient comme des produits de contrebande. Aucune des sœurs, à cette époque, ne parlait de sa vie au couvent, dans ce qu’elles appelaient dédaigneusement le monde. Prononcer ses vœux signifiait laisser tout le reste derrière soi: la jeunesse, la famille et les amis, tout l’amour qui n’était qu’individuel, tout ce qui dans l’existence nécessitait un regard en arrière. La coiffe qu’elles portaient comme des œillères faisait plus que limiter leur vision périphérique. Elle rappelait aux sœurs qu’elles devaient regarder uniquement leur tâche en cours. “

Quand Annie s’octroiera du bon temps sous prétexte de prendre l’air, son enfant élevé au couvent qui aspire à devenir sœur, se verra mise à l’épreuve par Sœur Jeanne qui l’emmènera dans sa tournée auprès des malades.

Chaque sœur de la congrégation possède son histoire et ses secrets, elles sont l’âme de ce quartier. Un endroit et des habitants qu’elles protègent jour après jour, tel le berger, elles veillent sur le troupeau.

« Est-ce que votre mari est gentil avec vous ? » demande-t-elle.

Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une bénédiction – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dilapidait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne traitait pas sa femme en esclave – mais une bénédiction rare à tout le moins.

Ce que j’en dis :

Jamais je n’aurais imaginé être aussi captivé par une histoire de bonnes sœurs.

L’auteure nous invite à partager le quotidien des sœurs de la congrégation de Marie dans une communauté Irlandaise de Brooklyn.

Toujours discrètes et bienveillantes, les sœurs se dévouent entièrement à ce quartier et veillent sur chaque famille dans le besoin.

Parfois drôle et souvent touchante, la plume délicate et minutieuse d’Alice McDermott en véritable orfèvre des mots, nous fait cadeau d’un magnifique bijou.

Un véritable conteuse qui réussit sans se faire prier à embarquer les lecteurs dans une balade irlandaise pleine de charme en compagnie de religieuses phénoménales.

Un joli coup de cœur qui a reçu le Prix Femina étranger 2018.

Pour info :

Alice McDermott est née à Brooklyn en 1953. Ses nouvelles ont notamment été publiées dans le New York Times, le New Yorker et le Washington Post. Elle est l’auteur de huit romans, dont cinq ont paru à Quai Voltaire. Elle vit près de Washington et occupe la chaire de littérature de l’université John Hopkins. Finaliste du Kirkus Prize et du National Book Critics Circle Award, La Neuvième Heure figure en 2017 parmi les meilleurs romans de l’année de la New York Times Book Review, du Wall Street Journal, de Time Magazine et du Washington Post.

Je remercie les éditions de la Table Ronde pour cette divine lecture.

“ La métallo ”

La métallo de Catherine Ecole-Boivin aux Éditions Albin Michel

« On l’appelait Mézioù, une forte en gueule. On n’avait pas intérêt d’y approcher les pattes car elle cartonnait des bras autant que nous. Sinon, durant nos dimanches copains à vélo elle était increvable. Après son départ, des comme elle, y’en a plus eu dans nos ateliers. Les femmes coquettes nouvellement embauchées demandaient à travailler dans les bureaux. Faut dire, on rapportait l’usine avec nous à la maison, dans nos cheveux et jusqu’à dans nos slips quand on avait été de corvée de bacs à graisse du laminoir. Yvonnick, c’était un homme comme nous. »

Yvonnick n’est pas une femme comme les autres. En plus d’avoir un prénom et des bras d’homme, elle a une force de caractère extraordinaire. Et elle en a bien besoin pour affronter cette vie difficile. Depuis le départ de son homme, elle a repris sa place à la forge.

” Je ne veux plus devenir secrétaire, passer une blouse blanche pour travailler. Je veux des marques d’ouvrier sur moi et de l’huile de moteur sous mes semelles. “

Jeune veuve et mère d’un enfant fragile, elle devient métallo. Commence alors une lutte ouvrière où elle devra se faire respecter par les hommes.

” J’invente la posture de la courageuse, la virile. Je n’ai pas de couilles mais j’ai de la place pour en avoir. “

Jour après jour, son courage force le respect, elle est fière de son travail et de sa communauté solidaire. Hélas une nouvelle menace se pointe en 1968, il est dorénavant question de rentabilité, de chiffres d’affaires, de restructuration…

” J’ignore comment nous allons garder notre histoire, notre mémoire à tous et celle de tous ceux venus poser leur existence pénible et parfois heureuse ici. “

Ce que j’en dis :

Malgré une couverture qui ne rend pas justice à ce récit, il serait dommage que vous passiez votre chemin, car derrière se cache une pépite littéraire qui rend hommage à toute une génération d’ouvriers hors du commun.

Inspiré d’un authentique témoignage, l’auteure Catherine Ecole-Boivin nous offre le destin d’une femme, Yvonnick.

C’est aussi l’histoire de celles et de ceux qui ont travaillé pour l’industrie Française dans les années 50, de son apogée jusqu’à son déclin dans les années 80.

” Il ne reste rien de nous si personne ne nous raconte quelque part. “

Une plume de caractère, métallique ciselée dans l’acier, aussi étincelante qu’une usine en pleine nuit où brille le feu du brasier, aussi brûlante que les flammes des hauts-fourneaux, aussi travaillée et puissante que le courage de ces ouvriers qui acceptaient tant pour des salaires de misère.

Homme ou femme, même combat et pourtant salaires inégaux pour tâches identiques, apparemment certaines choses ne changeront jamais, mise à part le hashtag #balancetonporc ou #balancetonpatron inexistant à l’époque.

Un récit qui défend également la cause des femmes qui ont combattu à tous les niveaux autant à la maison que sur leur lieu de travail pour se faire une place et gagner le respect.

Comme le dit si bien Bernard Lavilliers dans son texte Fench Vallée, ici pas de place pour les manchots, les shootés du désespoir fument la came par les cheminées et les usines désossées ont rencard avec la mort…mais c’est bien plus sa magnifique chanson Les mains d’or (à écouter ici) qui résonne entre ces pages.

Rarement un récit m’a autant touché par l’humanité qu’il dégage, par la puissance de l’écriture et l’hommage extraordinaire rendu à ce peuple ouvrier dont mon père a fait partie.

 » L’histoire vraie des hommes, des femmes et des enfants remarquables qui n’auront jamais leurs noms dans les livres d’histoires.  »

Authentique, brillant, admirable, féministe, engagé, historique, à lire pour ne jamais les oublier.

Pour info :

Catherine Ecole-Boivin à Brive la Gaillarde. Copyright de Marie Hélène,

Originaire de la Hague, historienne de formation, diplômée en Science de l’éducation, doctorante au CREN de Nantes, Catherine École Boivin est surnommée la glaneuse ou la défricheuse d’histoires car elle conte dans ses livres « les mémoires des humbles et de ceux à qui on n’a pas donné la parole durant leur vie ». Son premier livre Jeanne de Jobourg, paroles d’une paysanne du Cotentin a eu un succès en Basse-Normand. Suivi de plusieurs autres depuis. 

Elle est sociétaire de la SGDL et de la SOFIA, et membre de la Société des auteurs de Normandie et des écrivains combattants. Elle a reçu du préfet de Loire-Atlantique la médaille de bronze de la jeunesse et des sports. Elle est adhérente de la Maison du roman populaire de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne).

Le 18 novembre 2012, elle reçoit le prix littéraire du Centre régional du livre de Basse-Normandie dit « Reine Mathilde » lors du salon du livre de Cheux (Calvados), pour son roman chez Albin Michel Les Bergers blancs, l’histoire des bergers guérisseurs aux pieds nus de la Hague.

Catherine Ecole-Boivin habite depuis presque 20 ans en Loire Atlantique. Biographe et romancière, elle prépare en 2018 un doctorat en sciences humaines à l’université de Nantes. Elle est également professeure à Saint Nazaire.

Je remercie les éditions Albin Michel pour ce livre en hommage à toutes les mains d’or.

“ Leurs enfants après eux ”

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu aux Éditions Actes Sud

” À Berlin, un mur était tombé et la paix, déjà, s’avançait comme un rouleau compresseur. Dans chaque ville que portait ce monde désinsdustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêve écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana. Ils se laissaient pousser les cheveux et tâchaient de transformer leur vague à l’âme en colère, leur déprime en décibels. Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu ; il ne restait plus qu’à faire du bruit. “

Août 1992, dans l’Est de la France, au cœur d’une vallée, les hauts-fourneaux se sont éteints, seul le soleil brûle encore et offre à tous un été caniculaire.

Pour tuer l’ennui, Anthony et son cousin enfourchent leurs vélos et filent au bord du lac se créer de nouveaux souvenirs.

” Ici, la vie était une affaire de trajets. On allait au bahut, chez ses potes, en ville, à la plage, fumer un pet’ derrière la piscine, retrouver quelqu’un dans le petit parc. On rentrait, on repartait, pareil pour les adultes (…) . Chaque désir induisait une distance, chaque plaisir nécessitait du carburant. À force, on en venait à penser comme une carte routière. Les souvenirs étaient forcément géographiques. “

Sur place, ils volent un canoé et rejoignent l’autre rive, se rapprochant de la plage des culs-nus.

Sans s’en douter, Anthony vogue vers son destin, vers le premier amour, celui qu’on n’oublie pas et qui change tout, celui qui décide de toute la suite.

” Anthony vivait l’été de ses quatorze ans. Il faut bien que tout commence. « 

Le temps de quatre étés, les moments se suivent et dans la vallée on tente de survivre et la jeunesse tente de trouver sa voie dans un monde qui s’éteint à petit feu.

” Au travail comme ailleurs, les idées reçues gouvernaient, qui ne servaient qu’à enrober, s’intoxiquer de bonheur pour ne pas crever de l’évidence des faits. ”

C’est l’histoire de la France de l’entre-deux, des zones pavillonnaires, de la cambrousse, des cités HLM. La France qui écoute Johnny un verre de picon à la main, qui aime les fêtes foraines et regarde Interville et Champs Élysée à la télé, des hommes usés par le travail et des femmes fanées par l’ennui de la routine.

L’histoire d’un coin de France éloigné des comptoirs de la mondialisation qui erre entre la mélancolie et le déclin, la dignité et la colère.

” La vie allait se poursuivre c’était le plus dur. La vie se poursuivait. ”

Ce que j’en dis :

Depuis le moment où j’ai su que ce roman était en lice pour le Goncourt, jusqu’au bout j’y ai cru , et j’ai bien fait de faire confiance à l’enfant du pays. Certains me prendront pour une chauvine et d’autres sauront reconnaître comme moi le talent là où il est c’est à dire entre les pages et à travers les lignes noires, encrées sur les pages blanches de ses deux romans.

Pour son second roman, Nicolas Mathieu, nous offre une fresque politique sociale, un roman choral, où l’on suit le destin des habitants d’une vallée où se côtoient des classes sociales bien différentes. On assiste au déclin d’une ville meurtrie par la fermeture de l’usine.

Il décortique dans les règles de l’art et avec brio, toute une jeune génération qui rêve de partir vers un avenir meilleur que celui réservé à leurs parents. Il pose également un regard acerbe et surtout réaliste sur le milieu de l’éducation, sur cette gare de triage, qui laisse peu de place aux rêves face au déterminisme social.

Il nous parle de ce qu’il connaît vraiment, des choses qui lui tiennent à cœur, histoire peut-être de régler ses comptes avec le passé, parfois encombrant.

Avec habilité, et élégance ils nous parle des gens, de la jeunesse, des petites vies sans prétentions, sans pour autant porter de jugement, mais bien au contraire en les élevant au sommet, en leur rendant hommage à travers ses romans.

La vie des autres résonnent parfois dans les souvenirs de la nôtre car Nicolas Matthieu place toujours les bons mots sur les émotions avec une grande justesse.

Il signe une fois encore un récit formidable, illuminé par une plume singulière qui mérite toute l’attention qu’on lui porte.

Un très beau roman noir contemporain à ne surtout pas rater.

Un énorme coup de cœur pour ma part.

Pour info :

Photo empruntée aux Pictos

Nicolas Mathieu est né à Épinal en 1978. Après des études d’histoire et de cinéma, il s’installe à Paris où il exerce toutes sortes d’activités instructives et presque toujours mal payées. En 2014, il publie chez Actes Sud Aux animaux la guerre, adapté pour la télévision par Alain Tasma. Aujourd’hui, il vit à Nancy et partage son temps entre l’écriture et le salariat.

Leurs enfants après eux a reçu le prestigieux Prix Goncourt en novembre 2018 mais a également reçu en septembre le Prix des Médias, feuille d’or de la ville de Nancy.

La Lorraine est fière de l’enfant du pays.


“ l’éternité n’est pas pour nous ”

L’éternité n’est pas pour nous de Patrick Delperdange aux Éditions Équinox

– Pourquoi tu tiens tellement à aller jusqu’à cette baraque ? dit Danny derrière lui.

– Vaut mieux passer la nuit là-bas que dehors, non ?

– Et s’ils veulent pas de nous, ces gens ?

– Je les déciderai, d’une manière ou d’une autre », fit Sam. “

Sam et Danny, deux vagabonds cherchent un refuge en pleine campagne. Ils ont fui le foyer d’hébergements où résidait Danny, après les problèmes rencontrés par ce dernier avec un gars qui l’importunait.

” Il était toujours question de violence dans ce que devinait Danny. Il était comme un chien qui sent l’orage et dont le poil se hérisse lors d’une soirée tranquille, mis en alerte par Dieu sait quels signes. “

Pas loin, Lila une prostituée, attends le client assise sur sa chaise en plastique, au bord de la chaussée. Quand elle voit débarquer Julien et sa bande, elle sait déjà que ça va mal finir. Mais elle était loin d’imaginer la tournure qu’allait prendre cette fin de soirée pour elle et sa fille.

(…) « C’est terrible, reprit le docteur d’une voix blanche. Je ne sais pas ce qui est en train de se passer depuis hier, mais je croirais bien que le diable vient de jeter son dévolu sur notre chère petite ville. »

Cet endroit serait-il maudit ?

Les loups sortent du bois et guettent leurs proies.

Une tornade de violence s’abat sur la ville. Durant quelques heures, ces personnages armés de courage pour certains et de lâcheté pour d’autres vont nous entraîner dans une terrifiante aventure.

Ce que j’en dis :

J’ai découvert la plume noire et lyrique de Patrick Delperdange avec son précédent roman : Si tous les Dieux nous abandonnent , du rural noir pur et dur tel que j’apprécie. Avec ce nouveau récit, l’auteur monte en puissance et atteint un pic d’émotions et de frayeurs plutôt impressionnantes pour une histoire qui se passe sur deux jours.

Situé un endroit paumé, ce huis clos mets en scène des marginaux, des désœuvrés, des pauvres qui subissent l’arrogance des riches, des gens de peu, des personnages d’une volonté incroyable qu’ils soient du bon ou du mauvais côté de la frontière du mal.

À travers une écriture sans concessions, un style sordide et violent, souvent trash où pointent des doses d’humour, de quoi détendre un peu l’atmosphère oppressante tout en gardant une part d’humanité et d’espoir, l’auteur nous offre un roman poignant qui ne manque pas de piquant ni de poésie.

Un bon shot de whisky aux effets enivrants et dévastateurs qui t’emmène au plus profond de l’âme humaine, au cœur de la forêt, là où sommeille le mal qui n’attend, qu’une étincelle pour qu’une vague de violence incendiaire détruise tout sur son passage, épargnant parfois les quelques arbres robustes qui arrivent à rester debout.

Si les Dieux nous abandonnent et que L’éternité n’est pas pour nous, profitez dès à présent pour découvrir sa plume avant qu’il ne soit trop tard …

Il n’est pourtant pas américain, ni même français et pourtant ce barbu belge a réussi en deux romans à me bluffer et à combler mon appétit livresque du noir.

Un petit noir bien serré à déguster sans modération.

Vivement le prochain.

Pour info:

Patrick Delperdange, écrivain belge, vit et travaille à Bruxelles. Prix Simenon pour son roman « Monk », Prix du Jeune Théâtre pour la pièce « Nuit d’amour » (éditions Actes Sud/Papiers), il a ensuite publié bon nombre d’ouvrages en littérature jeunesse, dont une trilogie fantastique chez Nathan, « L’œil du Milieu ». Parallèlement à cela, il est également le scénariste de plusieurs bandes dessinées.

Patrick Delperdange est également l’auteur de Chants des gorges, paru aux éditions Sabine Wespieser et réédité chez Espace Nord en 2014. Ce roman a été couronné par le prix littéraire le plus prestigieux de Belgique francophone, le prix Rossel, ainsi que par le prix Rossel des jeunes, doublé historique puisque ces deux prix n’avaient jamais encore été attribués au même ouvrage.

Après : Si tous les Dieux nous abandonnent publié chez Gallimard à la Série Noire, il signe un nouveau roman : L’éternité n’est pas pour nous aux Éditions Equinox (dirigé par Aurélien Masson), qui vous étreint le cœur, dans la lignée des œuvres de Larry Brown et de Daniel Woodrell, des grands maîtres américains.

Je remercie les éditions Équinox pour ce roman rural noir belge qui m’a transporté à la frontière de l’Amérique.

“ Le poids du monde ”

Le poids du monde de David Joy aux Éditions Sonatine

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau

” Ce qui l’effrayait, c’était ce qu’il savait dans son rêve. Il semblait avoir la certitude incontestable, presque divine, qu’avec le temps il deviendrait comme son père. Que certaines choses étaient transmises qui ne se reflétaient pas dans les miroirs, des traits qui étaient peints à l’intérieur. C’était ça qui le terrifiait. Et toutes les nuits, avant de se réveiller en frissonnant, il entendait les mots du Tout-Puissant, le seigneur qui disait :« Au bout du compte, c’est toujours le sang qui parle. »

Thad Broom a connu l’horreur de la guerre au Moyen-Orient, mais à présent il a quitté l’armée. Il est de retour dans son village natal des Appalaches et s’installe pas loin de sa mère dans une vieille caravane. Il renoue très vite avec Aiden McCall son meilleur ami.

Aiden avait toujours cru qu’avec le temps le monde s’ouvrirait à lui, que la vie deviendrait plus facile. Mais tandis qu’il approchait de son vingt-cinquième anniversaire, rien ne s’était arrangé. Tout était de plus en plus dur. La vie avait le don de vous vider. Quoi qu’il fasse, il avait l’impression qu’une puissance supérieure en avait après lui, et ce genre de certitude finissait par vous engourdir au bout d’un moment. “

On ne peut pas dire que la chance fasse partie de leur vie. Alors quand leur dealer passe l’arme à gauche après un stupide accident et qu’ils se retrouvent avec une quantité de drogue et un paquet de fric, est-ce enfin le bout du tunnel ou le début de nouvelles emmerdes ?

Peut-être que c’était ça le but de cette foutue vie, attendre la mort. “

Ici même la nature, pourtant si belle parfois, te rappelle toujours que rien n’est éternel.

” Le fond de l’air était frais pour la fin du mois d’août, un rappel que bientôt l’été serait fini. Dans un peu plus d’un mois, les feuilles commenceraient à lentement rougeoyer, embrasant les montagnes de leur feu automnal. Puis, quelques semaines plus tard, la couleur disparaîtrait. Le fait que ça s’achevait si vite n’était pas anodin. Il y avait une leçon à tirer de ce souffle de beauté éphémère. Les bonnes choses ne duraient jamais, et quand tout s’écroulait, ça se produisait en un clin d’œil. C’était vrai pour tout sur cette montagne. “

Seule l’amitié peut parfois sauver une vie…

” Au bout du compte, la seule chose qui différenciait une personne d’une autre, c’était le fait d’avoir quelqu’un pour sauter à l’eau et vous empêcher de vous noyer. “

Ce que j’en dis :

En 2016, je découvrais cette nouvelle plume américaine, publiée également chez Sonatine, avec son tout premier roman noir : Là où les lumières se perdent (ma chronique ici). Coup de foudre immédiat pour ce géant du noir rencontré la même année au festival America à Vincennes. Comme vous pouvez le constater, le terme géant lui sied à merveille.

David Joy nous livre un nouveau roman noir aussi bouleversant que magnifique. À travers ces portraits saisissants et d’un réalisme incroyable, il nous plonge au cœur des Appalaches où le terme désenchanté résonne en écho à l’infini. Ici le désespoir est monnaie courante, bien plus que le dollar qui demeure bien difficile à gagner dans cet endroit en cours de désertification où il est bien difficile d’échapper à son destin.

Mais pourtant cette histoire aussi noire soit-elle, se révèle être une belle histoire d’amitié entre deux garçons qui n’ont quasiment rien d’autre pour survivre dans ce monde cruel.

L’écriture de David Joy est absolument grandiose, tant par sa singularité que par toutes les émotions qu’elle dégage. Chacune de ses histoires transpercent le cœur et restent à jamais inoubliable.

En seulement deux romans, il a enflammé mon cœur de lectrice, grande amoureuse du noir et garde une place de choix dans mon panthéon américain.

C’est aussi noir qu’une nuit sans lune mais aussi lumineux qu’un ciel parsemé d’étoiles.

Hâte de retrouver cet immense écrivain.

Pour info :

David Joy est un jeune auteur américain né en 1983 à Charlotte en Caroline du Nord. Titulaire d’une licence d’anglais obtenue avec mention à la Western Carolina University, il y poursuit naturellement ses études avec un master spécialisé dans les métiers de l’écrit. Il a pour professeur Ron Rash qui l’accompagnera et l’encouragera dans son parcours d’écrivain. Après quelques années d’enseignement, David Joy reçoit une bourse d’artiste du conseil des Arts de la Caroline du Nord. Il se met à écrire pour le Crossroads Chronicle et pour lui-même. Son premier roman, Là où les lumières se perdent, remporte un franc succès et est finaliste du prix Edgar du meilleur premier roman en 2016.
David Joy est également l’auteur d’essais. Growing Gills: A Fly Fisherman’s Journey a été finaliste de deux prix littéraires : le Reed Environmental ainsi que le Ragan Old North State for Creative Non Fiction. Il vit aujourd’hui à Webster en Caroline du Nord au beau milieu des Blue Ridge Mountains et partage son temps entre l’écriture, la chasse, la pêche et des travaux manuels.

Je remercie les éditions Sonatine pour cette magnifique tragédie contemporaine absolument grandiose.

“ La mort selon Turner ”

La mort selon Turner de Tim Willocks aux Éditions Sonatine

Traduit de l’anglais par Benjamin Legrand

La fille semblait aussi morte que n’importe quel cadavre. Elle était noire, dans les quinze, seize ans, et allongée face contre terre, sa joue gauche reposant sur la terre craquelée du parking. Des mouches rampaient sur ses yeux et ses lèvres desséchées. Un hématome s’épanouissait sur sa pommette. Apparemment, elle ne respirait plus. ”

Après une soirée particulièrement arrosée, un jeune Afrikaner issu d’un milieu aisé renverse en voiture une jeune noire et disparaît avec ses amis.

” – On a tous croisé cette fille dans la rue. On est passé devant tous les jours. Pourquoi a-t-elle tant d’importance maintenant qu’elle est morte ?

– Parce que se soucier d’elle maintenant qu’elle est morte, c’est le seul droit qui lui reste. “

Dans ce pays où règne la violence et la corruption, cette mort aurait tendance à vite être oubliée, mais Turner, un flic noir de la criminelle en a décidé autrement. Même s’il doit affronter Margot Le Roux, la mère du chauffeur et ses hommes de main.

” – Mais c’est mon fils, mon combat » (…) Ce sera bref mais beau, dit-elle, surtout beau pour vous si vous jouez vos cartes comme il faut. Si vous les jouez de travers, jamais plus vous ne dormirez paisiblement, parce que le but de ma vie sera de vous détruire. “

On ne peut pas dire que l’on réserve un bon accueil à Turner, dans cette région aride et désertique. Mais rien n’arrêtera cet homme qui a soif de justice.

” Peu importait le passif merdique qui était le vôtre, vous pouviez encore blâmer la malchance. Mauvais endroit, mauvais moment, mauvais parents. Vous aviez tout de même de l’espoir. Deux décennies de plus, et vous réalisiez qu’il n’existait pas de monde meilleur, nulle part. Une meilleure vie, peut-être, mais pas un meilleur monde. L’homme est un salopard vicieux, purement et simplement, et cinglé, en prime. “

La confrontation est terrible entre ce flic déterminé à rendre justice au péril de sa vie et cette mère décidée à protéger son fils, quel qu’en soit le prix à payer.

Que justice soit faite même si les cieux dégringolent… “

Ce que j’en dis :

En tant qu’acheteuse compulsive, toujours friande de bonne came, il me semble avoir tous les livres de Tim Willocks et pourtant c’est avec celui-ci que je fais connaissance avec sa plume que je présentais grandiose. Et je ne m’étais pas trompée. La première fois que j’avais autant été embarqué dans un récit qui mettait en scène l’ Afrique du Sud et les Township, c’était avec le fabuleux Zulu de Caryl Férey, qui a été ensuite magnifiquement adapté au cinéma.

J’ai retrouvé la même tension et la même violence omniprésente dans ce pays, décrite avec une précision chirurgicale. L’auteur ne nous épargne pas et nous offre un récit puissant, noir à souhait.

Et pourtant Tim Willocks prend un énorme risque en choisissant de commencer son histoire par la fin, puis remonter le temps pour revivre dans les moindres détails cette histoire terrifiante. Très vite, le ton est donné , les scènes s’enchaînent et nous plonge en enfer au côté d’un justicier fervent défenseur de l’injustice.

Tim Willocks nous conte un opéra d’une noirceur absolument hypnotique. Une écriture furieuse, sublime, intense qui donne une force et une grandeur incroyable à l’histoire.

C’est presque avec regret que l’on referme ce livre, que l’on quitte Turner mais avec le bonheur d’avoir lu un formidable roman et d’avoir découvert une plume exceptionnelle où la poésie côtoie la violence sans fausses notes.

C’est extrêmement noir mais absolument brillant.

N’ayez pas peur de vous aventurer entre ses pages, Turner veille…

Pour info :

Tim Willocks est un romancier britannique né en 1957 à Stalybridge. Chirurgien et psychiatre de formation, il est également ceinture noire de karaté et grand amateur de poker. Son premier roman Bad City Blues, publié en 1991, est adapté au cinéma par Dennis Hopper. Il a, depuis, écrit plusieurs polars à succès dont Green River ou Les Rois écarlates, avant de se lancer dans une entreprise littéraire titanesque avec une série de romans historiques à la force romanesque époustouflante initiée avec La Religion puis Les Douze Enfants de Paris. Ces deux ouvrages mettent en scène le personnage inoubliable de Mathias Tannhauser, mercenaire lettré et apatride jeté au cœur des fracas du XVe siècle. Tim Willocks est également l’auteur d’un roman jeunesse publié chez Syros, Doglands. Producteur et scénariste, l’écrivain a également travaillé avec Michael Mann, rédigé une vingtaine de scénarios, et co-écrit un documentaire avec Spielberg, The Unfinished Journey.
Je remercie les éditions Sonatine pour cette virée grandiose en Afrique du Sud.