“ La légende de Santiago ”

La légende de Santiago de Boris Quercia aux Éditions Asphalte

Traduit de l’espagnol (Chili) par Isabel Siklodi

« Toi, Quiñones, tiens-toi tranquille. On va le choper », dit Garcia pour me laisser en dehors du coup.

Je sais que ce n’est pas de la méchanceté de sa part mais, même si j’y suis habitué, ses mots me dérangent. Après tout, qu’est-ce que j’y peux ? Je suis la pomme pourrie dans le panier, personne ne veut rester dans les parages. Je suis l’exemple même du flic raté, qu’on montre du doigt aux nouveaux. Pour recadrer un petit jeune, j’ai entendu un collègue dire : « Si tu continues comme ça, tu vas finir comme Quińones ». Je suis une légende, ils me croient capable de tout, et comme souvent dans les légendes, tout est faux. “

Santiago Quiñones, flic à Santiago du Chili, n’est pas au mieux de sa forme. Il n’est plus en odeur de sainteté auprès de Marina, sa compagne et ses collègues le détestent.

La culpabilité le ronge, et le fantôme de celui qu’il vient d’aider à mourir ne le quitte plus. L’enfer ne semble plus très loin.

Ça ressemble à un film d’horreur, mais c’est la réalité. Ce sont des choses qui arrivent.

Je n’ai pas entendu de voix quand j’ai étouffé le monsieur, ou alors si j’en ai entendu une, c’était la mienne. La fille est innocente, pas moi. “

Alors quand il tombe sur le cadavre tout juste refroidi d’un trafiquant de drogue dans un restaurant chinois, il n’hésite même pas à se servir dans la came qui traîne sur la table.

Ce n’est sûrement pas une bonne idée mais au point où il en est…

Et pourtant ce faux pas de trop risque de lui coûter très cher…

Ça fait plus d’une semaine que je suis clean et avant ça, je ne me rappelle même plus la dernière fois que j’ai snifé. Mais quand on te mets autant de sucreries sous le nez, impossible de refuser, d’autant que ces derniers jours n’ont pas été faciles. “

Ce que j’en dis :

Découvert très récemment, avec son précédent roman Tant de chiens, Grand Prix de la littérature policière 2018, la plume de Boris Quercia avait tout pour me plaire.

Une plume brutale, directe, sans concession, habitée de noirceur, l’auteur met en scène un flic atypique, déjanté, borderline, torturé, et tellement attachant.

Boris Quercia nous embarque dans un Chili gangrené par la cocaïne, la prostitution, la corruption loin des décors de carte postale où la violence n’a pas sa place, ne prenant pas le risque d’effrayer les touristes.

Malgré tout on l’aime son décor sombre, son ambiance merdique, ses personnages déglingués, son flic un peu salaud, un peu voyou, genre Olivier Marchal pour l’adaptation ciné, et pourquoi pas ? On peut toujours rêver…

Vous l’aurez compris ce livre et le précédent bien évidemment étaient fait pour moi, cette rencontre était inévitable et j’ose espérer que l’auteur continuera à nous servir du noir bien serré qui nous prend bien aux tripes et nous déchire le cœur.

Un virtuose du noir à découvrir absolument.

Pour info :

Boris Quercia est né à Santiago du Chili.

Il est connu dans son pays en tant que cinéaste aux multiples facettes : acteur, réalisateur, scénariste, producteur…

Il travaille sur une série télévisée très populaire au Chili, Los 80. Mais son jardin secret est l’écriture de polars. 

Les Rues de Santiago, son premier livre, est paru chez Asphalte début 2014 et met en scène le flic Santiago Quiñones. On retrouve ce dernier dans son roman suivant, Tant de chiens, qui a remporté le Grand Prix de littérature policière 2016.

La légende de Santiago est son troisième roman noir publié également chez Asphalte.

Je remercie les Éditions Asphalte toujours présent sur les bons coups littéraires, de la bonne came cinq étoiles.

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“ Né d’aucune femme ”

Né d’aucune femme de Franck Bouysse aux Éditions de La Manufacture de livres

 » Lorsque ma respiration s’accélère, puis se ralentit, je parviens à modifier le voyage des ombres mortifères sur le papier terni, et un visage inconnu m’apparait, comme un rinceau sur un tombeau. Cette femme que je n’ai jamais rencontrée de ma vie, mais dont il me semble pourtant tout connaître, cette femme avec qui je n’ai pas fini de cheminer, avec qui je n’en aurai jamais fini. Alors, je me résous à laisser aller mon regard sur la première feuille, afin que disparaissent les ombres trompeuses, pour en faire naître de nouvelles, que je me prépare à découvrir, au risque de les assombrir plus encore. “

Trois jours avant l’Ascension, un homme, se présenta à l’église pour demander au prêtre de venir bénir un corps à l’asile, situé dans l’ancien monastère proche de la paroisse.

La veille en confession, une inconnue avait déjà fait une demande étrange au curé concernant cette bénédiction à venir. Il devait récupérer, cachées sur le corps de la défunte des notes manuscrites, les cahiers de Rose.

” Je pensais que ce serait plus difficile, d’écrire. J’ai passé tellement d’années à attendre ce moment, j’en ai tellement rêvé. Je me suis préparée tous les jours à mettre de l’ordre, à trier mes idées, en espérant le moment où je pourrais enfin poser mon histoire sur du vrai papier. Et voilà que le grand soir est arrivé, celui où j’ai décidé de me jeter dans la grande affaire des mots. Sûrement que personne me lira jamais. “

Ainsi vont sortir de l’ombre les écrits de Rose, les écrits qui racontent son histoire, afin de briser enfin le secret de son effroyable destin.

Il est grand temps que les ombres passent aux aveux. “

Ce que j’en dis :

En 2014, le paysage littéraire français découvrait une plume noire, sortie enfin de l’ombre grâce à son écriture lumineuse, ciselée à la perfection, de toute beauté. On pouvait s’enorgueillir de voir une telle œuvre ” Grossir le ciel “ de notre belle littérature et admirer cette étoile montante qui en véritable star reçut de nombreux prix prestigieux.

L’auteur ne s’arrêta pas en cours de chemin. L’année suivante, il nous servit sur un  » Plateau  » son deuxième roman, tout aussi fabuleux.

Entre temps un  » Vagabond  » et un  » Pur Sang » venaient embellir les bibliothèques des plus chanceux, déjà amoureux fous de cette plume singulière .

En 2017, plus personne n’hésita à mettre ses mains dans la  » Glaise  » et savoura ce dernier bijou, où l’amour côtoyait la folie des hommes.

Ici et là, quelques très bonnes  » nouvelles  » enrichirent les nombreux collectionneurs en attendant la venue  » Né d’aucune femme « .

En quelques années, Franck Bouysse nous a offert des diamants noirs, d’une grande maîtrise, pleine d’élégance et d’émotions.

Et pourtant il réussit encore à se surpasser et à nous surprendre.

Au milieu du silence d’un monastère, Rose nous apparaît et nous offre son histoire, tel un cri sorti de l’enfer que fut sa vie.

Une chorale l’accompagne, où chaque voix dégage son propre style pour nous embarquer au cœur des ces êtres de chair et de sang responsables de tant de maux.

La plume de Franck Bouysse s’affirme, il s’investit auprès de ses personnages et leur donne un relief unique, une force sculptée dans le roc.

Une nouvelle histoire qu’il murmure à l’oreille des lecteurs, bouleversant leur cœur, et hantera pour toujours et à jamais les lecteurs qui croiseront le chemin de Rose.

Au fil des saisons, Franck Bouysse a construit une œuvre littéraire grandiose qui ne cesse de se bonifier, un véritable nectar à déguster sans modération.

Pour info:

Franck Bouysse est né à Brive-la-Gaillarde. Il partage son enfance entre un appartement du lycée agricole où son père enseigne et la ferme familiale tenue par ses grands-parents. Il y passe ses soirées et ses week-ends, se passionne pour le travail de la terre, l’élevage des bêtes, apprend à pêcher, à braconner…

Sa vocation pour l’écriture naîtra d’une grippe, alors qu’il n’est qu’adolescent. Sa mère, institutrice, lui offre trois livres pour l’occuper tandis qu’il doit garder le lit : L’Iliade et L’Odyssée, L’Île aux trésors et Les Enfants du capitaine Grant.

Il ressort de ses lectures avec un objectif : raconter des histoires, lui aussi. Après des études de biologie, il s’installe à Limoges pour enseigner. Pendant ses loisirs, il écrit des nouvelles, lit toujours avidement et découvre la littérature américaine, avec notamment William Faulkner dont la prose alimente ses propres réflexions sur la langue et le style.

Jeune père, il se lance dans l’écriture de ses premiers livres : il écrit pour son fils les romans d’aventures qu’il voudrait lui offrir plus tard, inspiré des auteurs qui ont marqué son enfance : Stevenson, Charles Dickens, Conan Doyle, Melville… Son travail d’écriture se poursuit sans ambition professionnelle.

Le hasard des rencontres le conduit à publier quelques textes dans des maisons d’édition régionales dont la diffusion reste confidentielle.

En 2013, il déniche une maison en Corrèze, à quelques kilomètres des lieux de son enfance. La propriété est vétuste, mais c’est le coup de coeur immédiat.
Il achète la maison qu’il passera plus d’une année à restaurer en solitaire.

Alors qu’il est perdu dans ce hameau désolé, au coeur de ce territoire encore sauvage, un projet romanesque d’ampleur prend forme dans son esprit. Un livre voit le jour et, poussé par un ami, Franck Bouysse entreprend de trouver un éditeur. 
Grossir le ciel paraît en 2014 à La Manufacture de livres et, porté par les libraires, connaît un beau succès.

La renommée de ce roman va grandissant : les prix littéraires s’accumulent, la critique s’intéresse à l’auteur, un projet d’adaptation cinématographique est lancé.

Ce livre est un tournant. Au total, près de 100 000 exemplaires seront vendus. Suivront Plateau, puis Glaise, et dont les succès confirment l’engouement des lecteurs et des professionnels pour cette œuvre singulière et puissante.

Né d’aucune femme est le dernier de ses romans qui rencontre déjà un véritable succès auprès de cette foule de lecteurs de plus en plus nombreux.

Je remercie la maison d’éditions de La Manufacture de livres pour ce bijou littéraire. Un nouveau diamant noir qui enrichit ma collection.

“ Le Cherokee ”

Le Cherokee de Richard Morgiève aux Éditions Joëlle Losfeld

Il a pivoté vers le zinc qui a surgi à cent mètres, trois étages au-dessus du sol, un chasseur Sabre, sans lumière, réacteur coupé, noirâtre – odeur de brûlé, d’essence. Autre odeur bizarre, chaleur.

Corey s’est jeté à terre instinctivement. Le Sabre est passé au-dessus de lui dans un souffle violent. Corey a relevé la tête pour le voir filer sans bruit, le train d’atterrissage sorti. “

Au cours de l’année 1954, aux USA, sur les hauts plateaux désertiques du comté de Garfield, dans l’Utah, atterrit en pleine nuit un chasseur Sabre, sans aucune lumière, ni pilote.

Inopinément le Shérif Nick Corey assiste à la scène, lors de sa tournée de nuit à la première neige.

Après avoir découvert une voiture abandonnée, cette nuit est de plus en plus surprenante et annonce un sacré branle-bas de combat.

Suite à ces événements, le FBI et l’armée débarque. Tous sont sur les dents.

Corey de son côté se retrouve confronté à son propre passé, le tueur en série qui a assassiné ses parents et gâché sa vie, réapparaît.

Le tueur n’avait pas été retrouvé. La guerre était venue et tout le monde s’était intéressé à un autre type de meurtre. Il n’était pas impossible que l’assassin de ses parents ait été décoré pour bravoure et héroïsme. Corey espérait qu’il était vivant, lui n’avait pas clos l’enquête. Il n’avait pas la possibilité d’avoir accès à toutes les procédures pour homicides, à toutes les enquêtes, alors il attendait. Il attendait depuis vingt et un ans. Il n’espérait pas — c’était un type au bord de l’eau qui attendait que ça morde, sans ligne, sans hameçon. “

Corey a assez attendu, il est temps pour lui de faire face à ses cauchemars et de reprendre la route pour suivre les traces de ce tueur qui parsème sa route d’indices troublants de manière très particulière que seul un indien pourrait trouver. Le Cherokee pourrait être une aide précieuse au shérif, à l’allure Apache.

Un sacré fantôme de plus dans une ville de fantômes. Il connaissait son labyrinthe et ne craignait pas d’affronter la nuit. Ce qu’il craignait d’affronter, c’était la vérité. “

C’est sur sa Harley, qu’il fonce à la poursuite du tueur, le cœur battant la chamade pour cet agent du FBI. Même dans les pires moments, personne n’est à l’abri de tomber amoureux pour la première fois…

” Il espérait et comprenait que c’était ça vivre, cet espoir qui ne se disait pas, ne se prononçait pas. Cet espoir en nous et qu’on projetait sans le savoir, sans en être conscient, pour marcher sur la corde au dessus du vide. “

Ce que j’en dis :

Tomber d’amour pour un polar, en ce qui me concerne c’est assez rare. Dès le départ j’ai été sous le charme de la plume de Richard Morgiève, d’une qualité remarquable, sans compter l’histoire qui se profilait qui avait tout pour me plaire.

C’est en tout premier lieu, le titre qui m’a interpellé puis la couverture attirante qui m’a donnée envie de voir ce que ce roman cachait.

Adepte des lectures à l’aveugle ou vierge de toute information, je ne me suis pas attardée sur le synopsis, et dès les premières pages, j’étais comblée et sous le charme de ce shérif atypique. L’aventure se présentait sous de merveilleux auspices.

Il ne fallait pas croire que Corey était un bon gars simple et gentil. Des blagues. Il pensait qu’il était un sacré fumier — et on ne se refait pas. “

Un polar à la hauteur de toutes mes espérances qui recèle de nombreuses qualités.

Dans un style d’une grande maîtrise, une plume de caractère, délicieuse, acérée, avec ce petit côté de surnaturel où résonnent les croyances ancestrales des indiens d’Amérique, ce récit m’a conquise.

On accompagne Corey, ce shérif hyper attachant, qui porte en lui un lourd fardeau, accompagné de quelques fantômes qui le hantent jour et nuit, tout en lui permettant de mieux appréhender la vie et même de résoudre quelques énigmes au passage.

Quand l’enquêteur était à la ramasse, quand son âme battait des ailes, quand il était à bout de son humanité, alors la vérité pouvait venir à lui. Corey ne le savait pas encore. Corey était un homme, pas un ange. “

Et également un serial killer sournois qu’on aimerait bien voir finir derrières les barreaux.

Salué par Jean Patrick Manchette en 1994, pour Cueille le jour, ce polar tout aussi magnifique est à découvrir absolument.

Moment de lecture exquis.

Et s’apercevoir qu‘ Un petit homme de dos, et Boy m’attendent patiemment dans ma bibliothèque, me font regretter d’autant moins mes achats compulsifs.

Un auteur que je vais continuer à découvrir avec plaisir après cet énorme coup de foudre.

Pour info :

Richard Morgiève devient très tôt orphelin, sa mère meurt d’un cancer alors qu’il n’a que sept ans, et son père se suicide quand il en a treize.

Il vit ensuite une adolescence chaotique, au cours de laquelle il se débrouille en dealant du faux haschisch, entre autres activités, avant d’entamer toute une série de petits métiers.

Il publie son premier livre, un recueil de poèmes, à compte d’auteur à l’âge de vingt ans mais, honteux et écœuré de devoir payer pour être lu, il s’interdit d’écrire pendant dix ans. Il exerce tour à tour des emplois de débrouille tels fort des halles, employé de bureau, ouvrier, mécanicien, peintre en bâtiment, plâtrier, représentant, colporteur, déménageur de caves, standardiste ou chauffeur poids lourds.

Foncièrement autodidacte, Richard Morgiève publie, à l’âge de trente ans, en 1980, son premier livre à compte d’éditeur : un roman policier. Dès lors, il ne cessera plus d’écrire, entamant véritablement son œuvre personnelle avec la publication de son premier roman de littérature générale, Des femmes et des boulons, en 1987.

Aujourd’hui, il a écrit plus d’une vingtaine de romans, nombreux publiés aux éditions Joëlle Losfeld.

Je remercie les Éditions Joëlle Losfeld pour ce polar qui vaut son pesant d’or.

“ Janesville une histoire américaine ”

Janesville une histoire américaine d’ Amy Goldstein aux Éditions Christian Bourgeois

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Aurélie Tronchet

” Tandis que es milliers de travailleurs perdaient leur emploi et que Mike s’inquiétait, la nuit, de ce qui leur arrivait à tous, il portait en lui une autre information : quand le quatrième dernier jour arriverait, ce serait son tour. (…) il a regardé sa petite équipe démanteler l’usine, pièce par pièce, une chaîne de montage après l’autre. L’usine a disparu un peu plus chaque jour jusqu’à être désormais vide, ce qui s’apparente au sentiment intérieur de Mike.

Ce matin, il a dit au revoir à chaque membre de l’équipe, conscient qu’il n’a pas été aussi proche d’eux que beaucoup d’autres qui sont déjà partis. C’est l’après-midi de son dernier jour et il ne veut pas être coincé par les longues conversations. Alors il a ce long regard depuis la porte et, après dix-huit années passées chez Lear, il s’en va. “

Le 23 décembre 2008, en pleine crise économique, la dernière voiture General Motors produite à l’usine de Janesville sort de la chaîne de montage, avant que celle-ci ferme définitivement ses portes.

Des milliers d’emplois disparaissent soudainement, des familles se retrouvent en grande difficulté morale et financière, la ville souffre mais déjà un formidable élan de solidarité se met en place et personne ne restera sur le carreau, même si l’usine restera fermée.

” Nous devons être fiers de notre communauté, a écrit Mary, et nous devons tous êtres des Ambassadeurs de l’optimisme. “

Grâce aux courages d’hommes et de femmes, Janesville conservera l’image d’une ville où il fait bon vivre.

” Au moment de la fermeture de l’usine, les États-Unis connaissaient une crise financière écrasante qui a laissé une région frappée par les suppressions d’emplois et les baisses de salaire. Pourtant, les habitants de Janesville croyaient que leur futur serait à l’image de leur passé, qu’ils pourraient façonner leur destin. Ils avaient des raisons d’y croire. “

Ce que j’en dis :

À travers ce livre, Amy Goldstein nous offre un formidable récit, un incroyable témoignage qui se lit comme un roman, absolument passionnant.

Derrière des faits historiques et économiques, c’est avant tout une histoire humaine.

L’auteure nous offre une radiographie de cette ville plongée dans la tourmente en donnant la voix, jour après jour à tous les habitants. Qu’ils soient employés, licenciés, travailleurs sociaux, entrepreneurs locaux, figures syndicalistes ou politiques, formateurs, hommes, femmes, enfants, tous prennent la parole. Ils vont tenter de donner un nouveau sens à leur vie quitte à se réinventer en puissant au plus profond d’eux-mêmes.

Face à une telle crise financière il est difficile pour chacun de garder le moral, mais une entraide incroyable s’organise jour après jour pour combattre cet enchaînement de catastrophes qui suit la fermeture de l’usine.

Amy Goldstein réussit à brosser le portrait d’une classe ouvrière avec une grande humanité, beaucoup d’humilité et d’empathie, et une bonne dose d’émotions.

Un récit authentique, magnifiquement écrit, une histoire américaine aussi intéressante que poignante que je vous encourage à découvrir.

Un des dix livres préférés du Président Obama en 2017

Pour info :

Amy Goldstein est journaliste et rédactrice au Washington Post depuis trente ans, où une grande partie de son travail a porté sur les enjeux de la politique sociale. En 2002, elle a reçu le Prix Pulitzer du reportage national. Elle a été membre de la Fondation Nieman pour le journalisme de l’Université Harvard et de l’Institut Radcliffe pour les études avancées. Elle vit à Washington, D.C.

Janesville, Une histoire américaine est son premier livre. Ce dernier a été récompensé par le Prix Financial Times and McKinsey Business Book of the Yearling, ainsi que le prix Anthony Lukas, un prix non-fiction prestigieux remis par l’école de journalisme de l’université de Columbia.

Je remercie les éditions Christian Bourgeois pour cette lecture poignante.

“ Le pays des oubliés ”

Le pays des oubliés de Michael Ferris Smith aux Éditions Sonatine

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Fabrice Pointeau

” (…) Il sentait la douleur dans sa tête à cause des innombrables commotions cérébrales et vivait dans le monde brumeux d’un esprit ébranlé. Il sentait des pointes de douleur dans ses yeux et sa colonne vertébrale et des explosions de lumières vives et les bruits perçants et inattendus du monde moderne qui hurlait dans son cerveau. Doigts brisés, rotules luxées, entorses cervicales et crâne ouvert, et encore et encore et encore les poings et les jointures de doigts, les genoux et les coudes, et il sentait tout ça comme si chaque coup qu’il avait reçu et chaque coup qu’il avait donné continuaient d’exister dans un nuage de douleur invisible qui l’enveloppait et le retenait comme une âme migrante à la recherche de sa maison. Les années qui passaient et son corps qui rouillait et son esprit tel un gigantesque espace dégagé avec des vents hurlants et tournoyants et des tourbillons de souvenirs qui ne faisaient pas la différence entre maintenant et avant, et il sentait tout ça.  »

Jack a encaissé les coups depuis très longtemps. Abandonné devant l’armée du salut bébé, placé ensuite dans quatre familles d’accueil différentes, puis deux foyers sans compter les cinq écoles, de quoi perturber n’importe quel gamin.

Jusqu’à ce que Maryann le prenne sous son aile.

” (…) ses yeux semblaient voyager au-delà de la propriété et des étoiles jusqu’à un endroit qu’elle seule pouvait voir. Au début il avait pris son silence comme le signe qu’il avait fait quelque chose de mal ou qu’elle était mécontente de sa présence, mais au fil du temps il avait commencé à regarder vers l’horizon avec elle. Ce royaume vivant qui vivait dans ses yeux, il l’avait vu dans le plafond au-dessus de son lit dans les foyers et il l’avait vu à travers la fenêtre des chambres des familles d’accueil, et il le voyait là-bas au-delà de cette terre de poussière et d’os, là où le noir était aussi profond que le paradis ou l’enfer. (…) le garçon l’avait suffisamment vue dans la sérénité de la nuit pour croire qu’elle vivait avec des fantômes, et le matin il s’attendait parfois à voir leurs traces de pas cendreuses sur le sol usé. “

Aujourd’hui Maryann est au bout de sa vie, même sa propriété est sur le point d’être saisie. Jack va devoir mener une lutte de plus contre cette vie qui s’acharne sur leurs sorts. Ses nombreux combats l’ont fracassé, son corps est à bout et son esprit est ravagé par tous ses fantômes qui l’accompagnent.

S’il veut conserver la maison que lui lègue Maryann, il doit réunir une somme importante et la seule issue serait un dernier combat. Mais il devra également affronter Big Momma Sweet qui règne sur l’empire du vice du delta du Mississippi.

Un ultime combat, aux conséquences incertaines.

Ce que j’en dis :

Depuis ma découverte de sa plume à travers son premier roman noir  » Une pluie sans fin  » publié aux Éditions Super 8, je suis une fan inconditionnelle. A suivi « Nulle part sur la terre. ” (ma chronique ici) et son dernier  » Le pays des oubliés  » tout aussi formidable.

Il donne la voix aux oubliés de l’Amérique, aux exclus qui tentent de s’en sortir, son thème de prédilection qui lui sied à merveille. Une plume noire qui s’illumine par la poésie qui l’accompagne.

Cette fois Michael mets en scène un homme endetté, brisé, en quête de rédemption, une âme en déroute dans un coin misérable de l’Amérique qui n’a plus que ses poings pour ultime recours à sa perte. Un héros ordinaire qui devient extraordinaire et inoubliable sous la plume puissante et lyrique d’un auteur qui s’affirme encore davantage roman après roman.

Une histoire fascinante, bouleversante qui nous émotionne et nous laisse le cœur en miette.

Michael Farris Smith confirme sa place dans mon panthéon d’auteurs américains de romans noirs incontournables auprès de Larry Brown, Pete Dexter, David Joy ou encore Benjamin Whitmer.

Très heureuse d’avoir croisé sa route cette année encore, au magnifique festival America de Vincennes et à l’Amérique à Oron (Suisse) organisé par Marie Musy ❤️

Un gros coup de cœur une fois de plus et je trépigne déjà d’impatience en attendant le prochain.

Une fois n’est pas coutume : un livre, une chanson… Ben harper accompagnera celui-ci avec Amen Omen (à écouter ici).

Pour info :

Michael Farris Smith est un écrivain américain originaire du Mississipi dont le travail et la personnalité sont fortement marqués par son ancrage territorial dans le Sud des États-Unis.

Si ses voyages en France et en Suisse inspirent son premier roman, The Hands of Strangers (2011), son second récit, Une pluie sans fin (Super 8 editions, 2015), fresque post-apocalyptique qui dépeint un Mississipi dévasté par des intempéries diluviennes, a été salué pour l’originalité et l’intensité de sa langue.

Avec son deuxième roman Nulle part sur la terre, Michael Farris Smith continue de construire une vision littéraire unique, dépositaire de toute l’aridité, la poésie et l’humanité qui rythme l’existence sudiste.

Michael Farris Smith vit aujourd’hui à Oxford, dans le Mississipi.

Le pays des oubliés est son troisième roman publié chez Sonatine.
 

Je remercie les Éditions Sonatine pour ce roman noir inoubliable.

 » Gang of L.A. »

Gang of L.A. Une enquête d’Isaiah Quintabe de Joe Ide aux Éditions Denoël

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Diniz Galhos

” Une bande de Sureños Locos 13 traînait sur un carré de gazon à côté de l’entrée, et ce n’était pas par hasard. Il y avait là un muret en béton derrière lequel on pouvait s’abriter et des bananiers où l’on pouvait cacher des flingues. Un tas de leurs potes étaient en cellule pour port d’arme illégal. Bien qu’âgés de moins de vingt ans pour la plupart, les Locos étaient de vrais tueurs, et ce jour-là, personne n’avait oublié son uniforme : short baggy, T-shirt blanc ou maillot de football américain trop large, et un accessoire rouge. Un bracelet, une casquette, un bandana dépassant de la poche. Le rouge, c’était leur couleur. ”

Certains quartiers mal famés de Los Angeles à l’est de Long Beach, regorgent de criminels et la police a bien du mal à faire face. Meurtres impunis, retraités dépouillés, enfants kidnappés, la violence ne cesse d’augmenter, et les gangs de prospérer.

Mais on murmure le nom d’un citoyen qui pourrait bien aider ceux abandonnés par la police : Isaiah Quintabe.

” Isaiah n’avait pas de site Internet, pas de page Facebook ni de compte Twitter, mais les gens parvenaient quand même à le contacter. Il traitait en priorité les affaires locales dont la police ne pouvait pas ou ne voulait pas s’occuper. Ce n’était pas le travail qui manquait, mais la plupart de ses clients le rémunèreraient en tarte à la patate douce, en coups de râteau dans son jardin ou en tout nouveaux pneus radiaux. Et ça, c’était quand on le payait. “

On l’appelle IQ, un loup solitaire, autodidacte qui cache sous une apparence banale une ténacité à toute épreuve et une intelligence hors du commun. Ce n’est hélas pas avec ce qu’il gagne avec ses clients qu’il va pouvoir s’en sortir. Alors parfois, il accepte certains contrats plus lucratifs.

C’est à cette occasion qu’il va se retrouver à bosser pour un célèbre rappeur qui est convaincu qu’on veut lui faire la peau.

Et la manière dont on a tenté de l’éliminer est assez surprenante et même terrifiante, de quoi s’inquiéter sérieusement.

” Isaiah regarda la vidéo en s’efforçant de trouver un sens à tout cela. Quelqu’un avait envoyé un chien pour tuer Cal. Quelqu’un s’était servi d’un chien comme assassin. Qui avait pu faire une chose pareille ? “

L’enquête d’Isaiah va l’amener à croiser une ex-femme rancunière, des molosses aux dents acérées, un tueur à gages sanguinaire qui ferait même fuir le pire des gangs…

Il était loin d’imaginer ce qui l’attendait, mais quelques soient les dangers qu’il pourrait rencontrer, il ira jusqu’au bout de cette affaire.

Ce que j’en dis :

Il est écrit sur la couverture : une enquête d’Isaiah Quintabe et j’ose espérer que ce ne sera pas la seule, même si j’ai découvert pour mon plus grand plaisir que cet opus sera adapté en série télévisée par la production à qui l’on doit The Dark Knight et American Bluff.

Pas étonnant que ce récit m’ai accroché dès le départ, en écourtant sérieusement ma nuit pour prolonger au maximum ma lecture, terminée dès le lendemain matin en le quittant à regret, comme lorsqu’on arrive au dernier épisode d’une super série.

Enivrée par la plume de Joe Ide, développant immédiatement un attachement aux personnages, je me suis retrouvée embarquée dans une histoire qui voyage entre le passé et le présent d’ Isaiah, qui nous permet de mieux comprendre comment cet homme en est arrivé là.

Une construction étonnante, qui s’enchaînent merveilleusement à un rythme endiablé, pleine de surprises inattendues au côté d’une galerie de personnages explosifs qui donnent à ce roman une originalité extraordinaire. Même si la violence est au rendez-vous, l’enquête n’en demeure pas moins fascinante et souvent hilarante.

Joe Ide a donné vie à un enquêteur fabuleux qui risque de faire beaucoup d’ombre à certains et il serait vraiment dommage qu’il s’arrête là.

Vous l’aurez compris, cette virée à Los Angeles m’a captivé, et je suis sous le charme de cette nouvelle plume mais également de ce génie d’enquêteur.

Un polar noir américain à découvrir d’urgence.

Pour info :

Joe Ide est d’origine japonaise et a grandi dans les quartiers chauds de South Central Los Angeles, dévorant Arthur Conan Doyle et fasciné par l’idée qu’un personnage puisse triompher de ses adversaires uniquement à l’aide de son intelligence. Après des études à l’université, il s’est essayé à plusieurs métiers avant d’écrire son premier roman, Gangs of L.A., inspiré par sa jeunesse et par cet amour pour Sherlock Holmes.

Joe Ide vit aujourd’hui à Santa Monica, en Californie.

Il a reçu en 2017 pour Gangs of L.A., en tant que meilleur premier roman, le Prix Anthony, le Prix Macavity et également le Prix Shamus aux États-Unis.

La traduction de Gangs of L.A. a bénéficié d’une subvention du CNI.,fait assez rare pour les polars.

Je remercie les Éditions Denoël pour cette virée extraordinaire à L.A.

“ À la ligne ”

À la ligne de Joseph Ponthus aux Éditions de La Table Ronde

” Demain

En tant qu’intérimaire

L’embauche n’est jamais sûre

Les contrats courent sur deux jours une semaine tout au plus

Ce n’est pas du Zola mais on pourrait y croire

On aimerait l’écrire le XIX° et l’époque des ouvriers héroïques

On est au XIX° siècle

J’espère l’embauche

J’attends la débauche

J’attends l’embauche

J’espère “

Ici nous est conté l’histoire peu ordinaire d’un homme ordinaire. L’histoire d’un ouvrier intérimaire qui embauche dans les conserveries de poissons et les abattoirs bretons.

Jour après jour il inventorie son travail, les gestes répétitifs, la fatigue qui envahit le corps, les douleurs qui s’accumulent, les rituels épuisants, ses états d’âme avec précision et une lucidité étonnante.

” J’éprouve un sentiment très aigu d’être au monde

En adéquation presque spinoziste avec mon

environnement

Le Grand Tout qu’est l’usine

Je suis l’usine elle est moi elle est elle et je suis moi

Cette nuit

Nous œuvrons “

Un combat quotidien sauvé par son autre vie auprès de sa femme, de son chien et de sa mère, accompagnés par tout ce qu’il aime, la musique, les livres, et ses balades en bord de mer.

” L’usine bouleverse mon corps

Mes certitudes

Ce que je croyais savoir du travail et du repos

De la fatigue

De la joie

De l’humanité “

C’est son refuge, contre tout ce qui blesse, tout ce qui aliène. Pour réussir à embaucher jour après jour et ne pas sombrer en cours de route.

 » Retour à la maison

Le chien me lèche les mains sans doute encore imprégnées du sang des bêtes

Il y a les restes de la nuit d’hier

Extraordinaire

Ton anniversaire

Mon épouse amour

Les autant de roses que de bougies sublimes

Le cadavre d’une bouteille de champ’

Tout ce qui n’est pas l’abattoir

Où demain il faudra retourner

Pour une journée ordinaire “

Ce que j’en dis :

À croire qu’il l’a écrit avec ses tripes voir même son sang, tellement ce récit est puissant et parfois violent, brutal. Il y a mis aussi du cœur et lui a apporté une certaine poésie pour l’adoucir un peu.

À travers ce récit autobiographique, il nous parle de l’autre côté du miroir, de l’envers du décor, de ce que l’on ne nous dit pas, forcément c’est pas reluisant l’univers des usines agro-alimentaires.

Mais en tant qu’amoureux des mots, il nous confie ses maux avec élégance, et une lucidité étonnante dans une prose singulière, poétique qui nous bouleverse par sa sincérité.

Un livre qui donne à réfléchir, à comprendre que si tout travail mérite salaire, il mérite aussi une certaine considération.

Un livre à découvrir, autant pour son écriture que pour tout ce qu’il contient de courage. Oui, un livre courageux, exemplaire. Un bel hommage au monde ouvrier quel qu’il soit mais aussi une belle déclaration d’amour aux deux femmes de sa vie.

Vous l’aurez compris, moi qui revendique souvent mon statut de fille d’ouvrier d’usine et fière de l’avoir été, ce roman est un véritable coup de cœur qui ne peut laisser personne indifférent.

Accueillez le comme il le mérite, les bras grands ouverts et chérissez le à votre tour.

Vous m’en direz des nouvelles.

Pour info :

Joseph Ponthus est né en 1978. Après des études de littérature à Reims et de travail social à Nancy, il a exercé plus de dix ans comme éducateur spécialisé en banlieue parisienne où il a notamment dirigé et publié Nous… La Cité (Editions Zones, 2012). Il vit et travaille désormais en Bretagne. 

Quelques mots de l’auteur pioché dans un article :

« Mon livre ? C’est un chant d’amour pour mon épouse, pour mes collègues, une ode à la classe ouvrière et à la littérature ».

Je remercie les éditions de La Table Ronde pour cette immersion au cœur du monde ouvrier, les invisibles qui œuvrent tant.

“ L’herbe de fer ”

L’herbe de fer de William Kennedy aux Éditions Belfond, collection Vintage.

Traduit de l’américain par Marie-Claire Pasquier

Albany, pendant la Grande Dépression, Francis Phelan revient au bercail, mais dans un triste état et semble complètement perdu.

 » Francis pensait à son talent à lui tel qu’il s’exerçait, jadis, sur les terrains de base-ball, par des après-midi tout embués de lumière ; comment il savait suivre le trajet de la balle dès que la batte la frappait, et fondre sur elle comme un vautour fond sur une poule ; comment il l’amadouait et la captait et plein vol, soit qu’elle se dirige droit sur lui, soit qu’elle se rapproche de lui en sifflant comme un serpent dans l’herbe. Il l’enserrait dans son gant creusé comme la serre d’un oiseau de proie…(…) Aucun joueur de baseball dans aucune équipe ne déplaçait son corps avec autant de dextérité que Francis Phelan, une sacrée machine à saisir la balle, la plus rapide de toute. “

Qu’est-ce qui a bien pu arriver à Francis Phelan pour qu’il finisse clochard et alcoolique, lui ce grand joueur de base-ball, à qui aucune balle ne résistait ?

” Au plus profond de lui-même, là où il pouvait pressentir une vérité qui échappait aux formules, il se disait : ma culpabilité est tout ce qui me reste. Si je perds cela, alors tout ce que j’aurais pu être, tout ce que j’aurais pu faire aura été en vain. “

Il tente de reprendre le dessus, mais les fantômes du passé l’assaillent et semblent vouloir régler leurs comptes.

Va-t-il fuir une fois encore, ou va-t-il réussir cette fois à se pardonner? Va-t-il réussir sa quête de rédemption ?

” Maintenant que mes souvenirs reviennent au grand jour, est-ce que tu crois que je vais enfin pouvoir commencer à oublier ? “

Ce que j’en dis :

Pour quelqu’un qui apprécie énormément la littérature américaine, j’ai pourtant beaucoup de lacunes mais grâce à la collection vintage des éditions Belfond, je découvre à chaque réédition de merveilleuses pépites.

L’herbe de fer ne déroge pas à la règle. Ce roman possède une verve exceptionnelle et un style incroyable qui mélange poésie et ironie avec talent. Le récit nous emporte, nous captive et nous bouleverse avec grâce. Francis Phelan, est un clochard avec une certaine éducation et des principes. Il est attendrissant, attachant et son histoire nous touche de bien des façons, entre les rires et les larmes qu’elle déclenche. Un roman aussi triste qu’insolent tout comme son héros pas ordinaire et tous les personnages que vous croiserez dans ce magnifique livre.

 » Tous deux connaissaient sur le bout des doigts le rituel du trimardeur avec ses tabous, son protocole. Ils s’étaient assez parlé pour savoir qu’ils croyaient tous deux en une sorte de fraternité des sans-espoir ; cependant les cicatrices qu’ils portaient aux yeux montraient bien qu’une telle fraternité n’avait jamais existé, que la seule chose qu’ils partageaient vraiment, c’était l’éternelle question : comment vais-je me tirer d’affaire pendant les vingt prochaines minutes ? Ce qui leur faisait peur à tous les deux, c’était les désintoxiqués, les flics, les matons, les patrons, les moralistes, les diseurs de vérité, et ils avaient également peur l’un de l’autre. Ce qu’ils adoraient, c’était les raconteurs d’histoires, les menteurs, les putains, les boxeurs, les chanteurs, les chiens qui remuent la queue, et les bandits d’honneur. Rudy, en somme, se disait Francis, ça n’est qu’une cloche, mais qui vaut mieux que lui ? “

Extraite de l’adaptation cinématographique

Il n’est jamais trop tard pour découvrir des bijoux littéraires, mais c’est sans conteste un devoir que de les partager et de jouer les passeurs de mots pour qu’à votre tour vous succombiez aux charmes de cette plume.

Laissez-vous tenter et faites un bout de chemin avec cette cloche cabossée en quête de pardon et épris de liberté.

Pour info :

D’origine irlandaise, William Kennedy est né en janvier 1928 à Albany dans l’État de New York, où il a grandi. Diplômé de l’université Siena de Loudonville en 1949, il est journaliste dans l’État de New York et à San Juan, Porto Rico, où il s’essaie également à la fiction. En 1963, il retourne à Albany, l’une de ses principales sources d’inspiration, qui sera le décor de nombre de ses œuvres. Il travaille alors pour des journaux et poursuit l’écriture de ses romans.


Son premier livre, The Ink Truk (1969), évoque un chroniqueur haut en couleur nommé Bailey, gréviste en chef dans un journal. Pour le roman qui suit, Jack Legs Diamond (Belfond, 1988 ; 10/18, 1994), William Kennedy combine histoire, fiction et humour noir, et s’attaque au personnage de Jack « Legs » Diamond, un gangster irlando-américain tué à Albany en 1931. Billy Phelan (Belfond, 1990 ; 10/18, 1994) chronique, lui, la vie d’un voyou rusé, qui s’amuse à contourner la politique locale.


C’est avec L’Herbe de fer (Belfond, 1986 ; 10/18, 1993), publiée pour la première fois aux États-Unis en 1983, que William Kennedy reçoit les honneurs en remportant le prix Pulitzer de la fiction 1984. Un roman audacieux, qui nous plonge dans la vie chaotique de Francis Phelan – le père de Billy Phelan –, vagabond alcoolique errant dans les rues d’Albany pendant la Grande Dépression. L’auteur publie la même année O Albany!, un récit passionnant sur la politique et l’histoire de sa ville.


William Kennedy a aussi écrit les romans Le Livre de Quinn (Belfond, 1991), Vieilles carcasses (Belfond, 1993), Le Bouquet embrasé (Actes Sud, 1996), Roscoe (2002) et Changó’s Beads and Two-tone Shoes (2011), qui complètent notamment le « Cycle d’Albany » ; les scénarios des films Cotton Club, réalisé par Francis Ford Coppola, et d’Ironweed : la Force du destin de Héctor Babenco, avec Jack Nicholson et Meryl Streep dans les rôles principaux ; et deux pièces de théâtre Grand View (1996) puis In the System (2003).

Avec son fils, Brendan Kennedy, il est également le coauteur de deux livres pour enfants : Charlie Malarkey and the Belly-Button Machine (1986) et Charlie Malarkey and the Singing Moose (1994).


« Avec L’Herbe de fer qui lui a valu le ‟genius grant” de la fondation Mac Arthur, le National Book Award et le prix Pulitzer, William Kennedy est devenu une gloire nationale… Son style, qui doit quelque chose à Joyce, à Fitzgerald, à Beckett, reste foncièrement original. »
The New York Times Book Review

Je remercie les éditions Belfond pour cette pépite de la littérature américaine.

“ Candyland ”

Candyland de Jax Miller aux éditions Flammarion collection Ombres Noires

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire-Marie Clévy

« Allô, je voudrais signaler une disparition… »

Sadie Gingerich, une ancienne amish propriétaire de la confiserie située dans une ville minière de Pennsylvanie est inquiète. Son fils a disparu et le chef Braxton ne semble pas la prendre au sérieux.

” Écoutez, je suis sûr qu’il va réapparaître. Il doit être fourré au pieu avec quelqu’un.

Elle n’est hélas pas la seule mère qui s’inquiète de la disparition de son enfant…

“ Est-ce qu’il faut vraiment que je menace d’écorcher vif tous les gens que vous aimez pour que vous m’aidiez ? (…)

« Et, où voulez-vous que je commence ?

– Au dernier endroit où on l’a vu, j’imagine » dit-elle en baissant les yeux vers la silhouette d’une grande roue qui se profilait dans la neige.

« Candyland. »

Et lorsque Thomas est enfin retrouvé, il semble avoir été assassiné et tous les soupçons se portent sur sa petite amie, une toxicomane notoire.

„ De l’amour à la haine. De la vie à la mort. De Vinegar à Cane. “

Cruauté du destin, Sadie fait la connaissance de Danny, le père d’ Allison la présumée assassine, lui-même confronté à ses propres démons.

Le hasard fait parfois bien les choses, mais dans le cas présent une fois les dés jetés, la partie qui s’annonce va lever le voile sur une indicible vérité.

” Bon sang, on ne peut vraiment pas avoir de secret dans cette ville, hein ? “

Ce que j’en dis :

Qu’il soit en petit ou grand format, Candiland réserve autant de surprises que dans un parc d’attractions.

Au fil des pages, nous grimpons à bord des montagnes russes, l’inquiétude nous gagne, petit à petit la peur s’installe, la tension monte crescendo et la première descente fait froid dans le dos et l’on continue comme ça jusqu’au final. Bien sûr de temps en temps on déguste quelques douceurs vite agrémentées par de nombreuses frayeurs.

Électrisé par de nombreux flash-back entre passé et présent, fil conducteur de cette histoire démoniaque nous ne perdons jamais l’attention et restons bien accroché à cette enquête noire à souhait.

Les tours de manège s’enchaînent dans un engrenage infernal , où l’alcool et la drogue ont remplacé l’huile et agrémentent à jamais les rouages d’une violence inouïe jusqu’à la fin des temps.

On est bien d’accord, je joue de métaphore pour garder un maximums de suspense aux futurs lecteurs mais il est certain qu’une fois montée à bord je ne suis pas descendue en cours de route. Une virée que j’ai faite en deux jours où j’ai découvert les Appalaches en compagnie de cette communauté Amish, et de la population de ces villes minières abandonnées, des hommes et des femmes aux vies broyées. Ici point de conte de fée mais des contes défaits, brisés par la drogue et la pauvreté.

Tout est chaos dans ce monde désenchanté.

En seulement deux romans Jax Millar s’impose dans l’univers du roman noir de manière magistrale et on ne peut qu’espérer que le troisième arrive très vite et déclenchera une fois encore autant de Waouh !

Je remercie Léa de son choix pour les poches du mois de décembre sur son merveilleux groupe, le Picabo River Book Club, qui m’a permis de dépoussiérer mon grand format qui attendait patiemment son tour.

En espérant que vous aussi, vous prendrez votre ticket de lecture pour un tour de folie à Candyland. Frissons garantis nom remboursable tellement c’est le pied.

Alors, à qui le tour ?

Pour Info :

Elle naît et grandit à New York. Elle réside aujourd’hui dans le comté de Meath , en Irlande.

En 2015, elle publie son premier roman, Les Infâmes (Freedom’s Child) grâce auquel elle est lauréate du prix Transfuge du meilleur polar étranger 2015 et du grand prix des lectrices de Elle. 2016. Selon François Lestavel  de Paris Match, c’est « le roman noir le plus trépidant de l’année 2015. Pour Jérôme Leroy dans Causeur, « Jax Miller, dans Les Infâmes, est impressionnante de virtuosité narrative et de précision presque clinique dans le réalisme. Elle joue avec les points de vue et les époques dans une construction millimétrée. Mais comme elle sait donner à ses personnages une réelle consistance, on ne s’en aperçoit pas, ce qui est du grand art ».

Le 30 août 2017, est paru en avant-première en France aux Éditions Ombres Noires, son second roman Candyland.

“ La libraire ”

La libraire de Penelope Fitzgerald aux Éditions Quai Voltaire / La Table Ronde

Traduit de l’anglais par Michèle Lévy-Bram

” En 1959, Hardborough ne possédait ni fish and chips, ni laverie automatique, ni cinéma, bien qu’il y eût une projection nocturne un samedi sur deux. Si on ressentait le besoin de ces commodités, personne n’avait jamais envisagé l’ouverture d’une librairie – personne en tout cas n’avait songé que Mrs. Green eût pu l’envisager. “

Hardborough, une sympathique petite ville de l’East Anglia plutôt paisible s’apprête à vivre quelques bouleversements. Une jeune veuve se met en tête d’ouvrir une librairie se mettant illico tous les notables à dos. Cette femme était loin d’imaginer qu’elle devrait faire face à tant de médisances.

Sans oublier l’ostracisme féroce d’une partie de la population.

Et pourtant…

” Un bon livre est l’élément vital et précieux d’un esprit supérieur ; il est embaumé et chéri pour attendre une vie située au-delà de la vie. En tant que tel, on peut sûrement le considérer comme une denrée de première nécessité, non ? ”

Et lorsqu’elle met en vente Lolita, le sulfureux roman de Nabocov, on lui déclare la guerre. Florence se retrouvera très seule face au conformisme ambiant.

” Chère Mrs. Green,

Je reçois ce jour une lettre lettre (…) Ils nous informent que la marchandise exposée dans votre vitrine attire, de la part de certains clients potentiels et effectifs, une attention jugée indésirable en ce qu’elle crée sur la voie publique une obstruction qu’on pourrait qualifier de déraisonnable, tant par le quantum que par la durée. (…) Qui plus est, les usagers habituels de votre bibliothèque de prêt qui, je vous le rappelle, jouissent légalement du statut d’invités, se sont vus importunés, voire poussés, bousculés, ou apostrophés par des personnes étrangères au quartier sous les termes de « vieux lapin », «vieille bique », « vieille dinde » et même « vieille carne »…

(…) Je pense aussi que nous devrions cesser d’offrir à la vente ce qui, par son sensationnalisme, est devenu un sujet de plainte – j’ai nommé le roman de V. Nabokov… “

Pourra-t’elle faire face à tant de mauvaise fois ? Arrivera- t’elle à surmonter tous ces obstacles mis en travers de sa route ?

Ce que j’en dis :

Étant très cinéphile mais également bibliophile, il me tenait à cœur de découvrir ce petit bijou de la littérature anglaise et faire également connaissance avec la délicieuse écriture de l’auteure. Un premier rendez-vous qui a tenu toutes ses promesses et m’a embarqué dans une histoire qui ravira tous les amoureux des livres et des librairies.

Impossible de ne pas succomber aux charmes de cette plume et de cette histoire truculente qui nous plonge au cœur de la bourgeoisie anglaise de province où notre héroïne se verra confrontée à une société ignorante, avide d’argent, sans scrupules, et attirés par les rivalités.

L’humour « So brtish ” est de mise, dans ce tableau plein d’ironie grinçante et n’épargnera pas cette population où les différentes classes sociales sont magnifiquement représentées. Bien difficile de faire accepter la littérature dans des esprits aussi étroits.

Ce roman est une pépite, une petite merveille et on ne peut que remercier les éditions Quai Voltaire d’avoir réédité ce livre fantastique, tout en y apportant une touche soignée et extraordinaire qui rend à cet objet littéraire, tout le charme dont il mérite.

Je ne peux que vous inciter à le découvrir à votre tour et vous verrez que même si les années ont passé, certaines idées préconçues face à la lecture et au métier de libraire sont loin d’être abolies. Alors n’hésitons pas à continuer à partager notre passion, à arpenter les librairies, à lire, tout n’est pas encore perdu, bien au contraire…

La libraire, un magnifique roman à lire et à offrir sans modération.

Pour info :

Après avoir connu plusieurs vies en France sous les titres « L’Affaire Lolita » et « La Libraire », le roman de Penelope Fitzgerald devient un film d’Isabel Coixet intitulé « The Bookshop ».

Aujourd’hui dans les salles !

Ce film a été primé des Goyas du Meilleur film, du Meilleur réalisateur et de la Meilleur adaptation en Espagne.

Penelope Fitzgerald

Romancière et biographe anglaise de très haute réputation, Penelope Fitzgerald a été lauréate des trois prix littéraires les plus prestigieux.

Elle est diplômée de Somerville College de l’Université d’Oxford en 1938. Elle a travaillé comme journaliste à la BBC pendant la Seconde Guerre mondiale, créé un magazine culturel, « World Review », et animé une librairie avant de connaître le succès.

Après avoir écrit son premier ouvrage, la biographie du peintre Edward Burne-Jones, en 1975, elle publie son premier roman, « The Golden Child », en 1977.

Elle obtient le prix Booker en 1979 pour « À la dérive » (Offshore, 1979), un roman autobiographique.

En 2012, « La fleur bleu » (The Blue Flower, 1995), son dernier roman, a été nommé dans la catégorie du meilleur roman historique par « The Observer ».

La réalisatrice espagnole Isabel Coixet adapte le roman « La Libraire » ( aussi réédité sous le titre « L’Affaire Lolita ») (The Bookshop, 1978), en 2017.

Mère de trois enfants, Penelope Fitzgerald est célèbre pour sa prose raffinée et son humour noir.

Je remercie les éditions Quai Voltaire / LaTable Ronde pour cette délicieuse aventure très British qui ne manque ni d’humour ni de grâce.