“ Un insaisissable paradis ”

Un insaisissable paradis de Sandy Allen aux Éditions Belfond

Traduit de l’américain par Samuel Sfez

” Peut-être cette histoire était-elle un délire. Peut-être était-ce un mensonge. Ou peut-être Bob poursuivait un but précis. Par exemple, imaginais – je, peut-être qu’il était en colère contre son père et qu’il avait écrit cette histoire peu flatteuse pour se venger. (Si tel était le cas, je n’appréciais pas du tout qu’il cherche à m’impliquer.) (…) J’ai arrêté de lire. Le manuscrit me regardait. Il était hideux, même de loin. Ses pages puaient, littéralement. Je voulais l’ignorer, comme on ignore un tas de manteaux imbibés d’urine sur le trottoir ou un homme qui hurle des obscénités sur un banc. J’ai remis les pages dans leur enveloppe et l’ai glissé dans un tiroir que j’ouvrais rarement. “

En 2009, lorsque Sandy Allen reçoit dans une grande enveloppe, ce qui semble être l’autobiographie de son oncle, elle est assez surprise.

Son oncle a toujours été aux yeux de la famille, un être à part, étrange, et même considéré comme fou pour certains.

Jesuis Robert

C’est l’histoire vraie d’un garçon qui a grandi à berkeley californie pendant les années soixante et soixante-dix, incapable de s’identifier à la réalité et pour ça étiqueté schizophrène paranoïaque psychotique pendant le reste de sa vie. “

Comme on choisit un exécuteur testamentaire, Robert a choisi, Sandy sa nièce pour réécrire son histoire.

À travers ces feuillets, elle découvre l’histoire de ce gamin, fan de Jimi Hendrix, dont l’existence a basculé en 1970 après avoir été enfermé sans raison dans un hôpital psychiatrique. Isolé du monde, bourré de narcotiques, subissant même des électrochocs, il sera au final déclaré schizophrène.

 » Au réveil, il faisait la queue pour prendre des cachets, mangeait puis errait. Il faisait la queue pour reprendre des cachets, mangeait puis errait jusqu’à ce qu’il soit l’heure de dormir. Il se réveillait, faisait la queue pour prendre des cachets et ainsi de suite. Ce n’était pas des décisions qu’il prenait ; juste des choses qu’il faisait. Il n’y avait personne à combattre. Aucune raison de vivre. Pour autant qu’il sache, ça pouvait bien être le reste de sa vie. “

Sandy, réécrit l’histoire, tout en menant une véritable enquête sur sa famille qui semble avoir voulu cacher tout ce qui se rapporte à son oncle, mais également sur cette maladie pleine de mystère, dont on ignore tout. Une maladie qui isole, et laisse en marge de nombreuses personnes comme Robert.

Ce que j’en dis :

Sandy Allen ne s’est pas contentée de retranscrire l’histoire de son oncle, elle a mené une véritable enquête au sein de la famille et dans le milieu médical pour comprendre et analyser au plus juste le comportement de son oncle atteint de schizophrénie.

Elle démêle de ce fait le vrai du faux et mène de véritables recherches qui démontrent également les travers de la médecine face à cette maladie si méconnue à l’époque.

Bien plus qu’une biographie, Sandy Allen fait de cette histoire un véritable cas d’étude sur la schizophrénie, et le milieu psychiatrique à travers les âges.

En alternant, les feuillets de Robert et son analyse personnelle issue des ses investigations, Sandy Allen nous offre un récit atypique, passionnant en nous plongeant au cœur de la vie de Robert, tout en nous faisant part de ses découvertes parfois surprenantes.

Après lecture de cette histoire vraie aussi intéressante que bouleversante, je me demande encore si le destin de Robert aurait pris une autre tournure s’il n’avait pas été hospitalisé ce fameux jour, qui pour moi a tout déclenché, et plongé la vie de cet enfant vers d’insaisissables paradis.

À découvrir absolument.

Une découverte extraordinaire.

Pour info :

Sandy Allen, qui souhaite être identifié.e par le pronom iel٭, est un.e auteur.e de non-fiction, résidant dans les montagnes de Catskills. Son premier livre, Un insaisissable paradis, a été publié en janvier 2018 par Scribner, maison d’édition américaine.

Iel était auparavant chroniqueur.se pour BuzzFeed News.

Ses essais et ses reportages ont notamment été édités par BuzzFeed News, CNN Opinion et Pop-Up Magazine. Iel a également fondé et dirigé la revue littéraire pureplayer et trismestrielle Wag’s Revue.

Son travail cible essentiellement le système de santé mentale américain actuel, son histoire ainsi que ses évolutions ; mais aussi la notion de « normalité », en particulier ses constructions, incluant le handicap mental et le genre.

٭ Iel : pronom servant à désigner des personnes qui ne s’inscrivent pas dans un genre binaire.

Je remercie les Éditions Belfond pour cette formidable lecture.

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“ Les patriotes ”

Les patriotes de Sana Krasikov aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Sarah Gurcel

” « C’est ça qui compte aujourd’hui pour les bons patriotes, Florence ! De parfait culs-bénits qui agitent leurs petits drapeaux américains. Voilà ceux qui ont le pouvoir et voilà pourquoi j’en ai fini avec les grands États-Unis d’Amérique. »

Florence entendait de grosses larmes s’accumuler derrière certaines de ces tirades nasillardes. (…)

« Tu prêches une convertie » lui dit-elle joyeusement. Elle se demanda pourquoi le désarroi d’Essie la rendait si gaie. Puis elle réalisa que, pour la première fois depuis qu’elle avait quitté sa famille et embarqué sur le Brême, elle était absolument convaincue d’avoir pris la bonne décision. L’Amérique n’avait rien à lui offrir. « 

Alors que les États-Unis sont frappés par la grande dépression, Florence Fein décide de quitter son pays pour rejoindre l’Urss. À seulement 24 ans, elle laisse derrière elle sa famille à Brooklyn.

Ayant soif d’indépendance et de liberté, elle espère beaucoup de cette nouvelle vie, mais hélas les désillusions arrivent très vite et le retour en arrière impossible.

 » « Et toi, comment tu t’es retrouvée ici ? » demandra-t-elle une fois.

Florence avait appris à ce stade qu’il valait mieux privilégier les réponses simple. « Il n’y avait pas de travail aux États-Unis. Alors je suis venue en Russie. J’ai rencontré un homme et je suis restée. »

Comme de nombreux Refuzniks, son fils Julian, une fois adulte, émigre aux États-Unis.

Quelques années plus tard, en apprenant l’ouverture des archives du KGB, il retourne en Russie et décide de faire des recherches pour essayer de comprendre les zones d’ombre qui entouraient la vie de sa mère et tenté de persuader son propre fils de rentrer aux États-Unis avec lui.

” Ce qui a poussé sa mère à venir en Russie ne m’a jamais semblé étrange. Ce qui l’a poussé à y rester, voilà une autre histoire, sur laquelle je me suis interrogé. Par quel sortilège, en vertu de quoi (ou de qui) le paysage insipide autour d’elle s’était-il transformé en mosaïque prolétarienne colorée comme celles qui ornent encore cette ville mercantile ? “

” Je me suis dit qu’elle avait peut-être tout simplement fini par renoncer aux États-Unis, de la même manière que les États-Unis avaient si cruellement renoncé à elle.“

Entre passé et présent, Les patriotes nous embarque à travers le destin de trois générations d’une famille juive, l’histoire méconnue de milliers d’Américains abandonnés par leur pays en pleine terreur Stalinienne.

Ce que j’en dis :

Dès le départ j’ai été captivé par cette histoire au souffle romanesque extraordinaire. Il est impossible de ne pas s’attacher à Florence et de se révolter pour tout ce qu’elle va subir, alors qu’elle voulait juste retrouver l’homme aux yeux noirs dont elle s’était éprise et offrir ses services à ce pays.

Elle qui rêvait d’amour, de liberté, d’indépendance, va se retrouver prisonnière dans un pays qui n’est pas le sien et subir une dictature et des privations sans limites. Et pourtant elle gardera la foi et ne se détournera jamais de ses convictions, même dans les pires souffrances.

À travers ce roman choral qui couvre trois générations, on fait également connaissance avec son fils et son petit fils, et on se rends compte des conséquences que peuvent avoir certains choix de vie sur les générations futures.

Un roman ambitieux, qui se mérite et demande une lecture attentive et nous permet de saluer le courage de cette femme à une époque où justement il y avait tant à prouver. Par amour et pour ses convictions, elle sacrifiera presque toute sa vie à un pays qui la considérera toujours comme une étrangère, et peut-être même une espionne, elle aurait pourtant mérité amplement son statut de ” Patriote “.

Sana Krasikov nous offre un impressionnant premier roman, aux personnages touchants, bouleversants dans une ambiance communiste effrayante .

À découvrir absolument.

Pour info :

Sana Krasikov. Née en Ukraine en 1979, Sana Krasikov a grandi dans l’ancienne république soviétique de Géorgie avant d’émigrer aux États-Unis avec sa famille. Elle est l’auteur d’un recueil de nouvelles, L’An prochain à Tbilissi (Albin Michel, 2011), récompensé par le O. Henry Award et le prix Sami Rohr.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce fabuleux roman.

“ La vie en chantier ”

La vie en chantier de Pete Fromm aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Juliane Nivelt

” Taz ferme les yeux et reste rivé à sa chaise, comme si on l’y avait attaché avec des cordes. Des chaînes.

Il contemple ses mains. Rien que le faux cigare. Il a dû laisser le sac dans le pick-up. Les biberons. Les trois boîtes de lait premier âge fournies par l’hôpital, chose que Marnie avait juré qu’ils n’utiliseraient jamais. Il s’en souvient très bien. Pas de lait artificiel. Hors de question. Pas même pour rigoler. Et ce n’est pas une question d’argent, avait-elle précisé. Elle tirerait son lait pour que Taz puisse nourrir Midge et voir ce que ça faisait, puisque ses seins à lui étaient aussi inutiles que le sont les hommes en général. Revoyant son sourire à ce moment précis, Taz oublie de respirer. Comment respirer. “

Marnie et Taz sont amoureux, très amoureux. Ensemble, à Missoula, dans le Montana, il rénove une maison, leur nid d’amour. Rien n’est encore terminé, leurs moyens sont plutôt modestes, et voilà qu’ils apprennent qu’ils vont être parents. Un grand bouleversement se prépare, mais unis comme jamais ils sont prêts à relever ce nouveau challenge.

Mais hélas c’est sans Marnie que Taz rentrera de la maternité avec sa fille.

” Lorsque plus aucun son ne s’échappe du berceau ou de la chambre au bout du couloir, il pose ses coudes sur ses genoux et prends sa tête entre ses mains, trop perdu pour oser fermer les yeux, effrayé par ce qui l’attend dans l’obscurité, dans ses propres pensées. “

” Ici sur terre, sans elle. “

Anéanti par la perte de son amour, il n’en demeure pas moins un père exemplaire, partagé entre le doute, et les joies de la paternité. Au programme, insomnie, nouvelles responsabilités, nouveaux souvenirs, nouveaux bonheurs, la vie en chantier prends une nouvelle tournure et réserve malgré tout de belles surprises.

” Il lève les yeux et se met à contempler le ciel comme si c’était une manne providentielle. La pluie ne dure pas plus d’une minute ou deux, mais dans les montagnes, c’est de la neige qu’il doit tomber. Les feux vont peut-être finir par s’éteindre, et le monde paraîtra un peu moins apocalyptique, alors même que la fumée et le brouillard semblaient faire partie de leur quotidien. “

Ce que j’en dis :

C’est le cœur serré que je me suis aventurée entre ses pages, sachant pertinemment que dès le début des émotions intenses allaient m’envahir.

J’étais prête à faire un bout de chemin avec Marnie et Taz, ce jeune couple d’amoureux et vivre avec eux les plus beaux moments de leur vie. Alors quand tout s’est effondré, j’ai bien cru au désastre mais c’était sans compter sur le pouvoir de la plume de Pete Fromm capable de nous transporter au cœur des grands espaces et dans la vie intime de ses personnages en nous faisant rêver sans jamais perdre de vue l’espoir.

En créant de l’empathie envers ses personnages, Pete Fromm nous lie à jamais à eux.

Il nous offre cette fois un formidable portrait d’un jeune père confronté à une perte inestimable et qui pourtant ne rejettera jamais son enfant affrontant également, les difficultés face à la pénurie de travail dans cette région du Montana. Il pourra compter sur l’amitié indéfectible de son meilleur ami et sur tous les élans de générosité qui l’aideront à faire face à toute cette tragédie.

Un beau roman, une belle histoire sans pathos mais avec une pointe d’humour qui évite la sinistrose.

Un roman intimiste magnifique, une histoire d’amour, d’amitié, où l’éclaircie tant espérée surgira après la tempête.

Un gros coup de cœur.

Pour info :

Pete Fromm est né le 29 septembre 1958 à Milwaukee dans le Wisconsin.

Peu intéressé par les études, c’est par hasard qu’il s’inscrit à l’université du Montana pour suivre un cursus de biologie animale. Il vient d’avoir vingt ans lorsque, fasciné par les récits des vies de trappeurs, il accepte un emploi consistant à passer l’hiver au cœur des montagnes de l’Idaho, à Indian Creek, pour surveiller la réimplantation d’œufs de saumons dans la rivière. Cette saison passée en solitaire au cœur de la nature sauvage bouleversera sa vie.

À son retour à l’université, il supporte mal sa vie d’étudiant et part barouder notamment en Australie. Poussé par ses parents à terminer ses études, il s’inscrit au cours de creative writing de Bill Kittredge, ce cours du soir étant le seul compatible avec l’emploi du temps qui lui permettrait d’achever son cursus au plus tôt. C’est dans ce cadre qu’il rédige sa première nouvelle et découvre sa vocation.

Son diplôme obtenu, il devient ranger et débute chaque jour par plusieurs heures d’écriture avant de décider de s’adonner à cette activité à plein temps. 

Pete Fromm a publié plusieurs romans et recueils de nouvelles qui ont remporté de nombreux prix et ont été vivement salués par la critique. 

Indian Creek, récit autobiographique, a été son premier livre traduit en français. Il vit dans le Montana.

Je remercie les éditions Gallmeister pour ce roman fabuleux ❤️

“ Un autre tambour ”

Un autre tambour de William Melville Kelley aux Éditions Delcourt

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Lisa Rosenbaum

” En juin 1957, pour des raisons qui restent à éclaircir, tous les habitants noirs quittèrent l’État. Ce dernier constitue un cas unique dans l’Union, du fait qu’il ne compte pas un seul membre de la race noire parmi ses citoyens. “

Dans le Sud profond des États-Unis, en 1957, de bon matin Tucker Caliban se conduit de manière étrange. Il commence par répandre du sel sur son champ, puis abat sa vache et son cheval pour finir par brûler sa ferme. Une fois ces tâches accomplies, vêtu de son plus beau costume, il quitte la ville.

Le lendemain c’est au tour de tous les autres habitants noirs de déserter la ville.

En fin de journée, cette contrée s’est vidée d’un tiers de sa population et devient une ville de Blancs.

” … personne ne prétend que cette histoire est entièrement vraie. Ça a dû commencer comme ça, mais quelqu’un, ou des tas de gens, ont dû penser qu’ils pouvaient améliorer la vérité, et c’est ce qu’ils ont fait. Et c’est une bien meilleure histoire parce qu’elle est faite à moitié de mensonges. “

C’est ces Blancs, ceux qui restent, les enfants, les hommes et les femmes qui vont après le choc encaissé nous raconter cette histoire.

” N’importe qui, oui, n’importe qui peut briser ses chaînes. Ce courage, aussi profondément enfoui soit-il, attend toujours d’être révélé. Il suffit de savoir l’amadouer et d’employer les mots appropriés, et il surgira, rugissant comme un tigre. “

Ce que j’en dis :

Qu’elle soit vraie ou fausse, cette histoire cache sous ses allures de fable, de bien tristes révélations, qu’elles soient du temps passé ou du temps présent.

À travers la voix des blancs, ce roman choral remonte sur trois générations. L’auteur évoque les questions raciales à travers une histoire étonnante et pose un regard pertinent et avisé sur cette population malgré son jeune âge. À seulement 24 ans, il nous offre un roman surprenant mais au réalisme qui résonne hélas toujours actuellement, le racisme n’étant toujours pas prêt de disparaître.

Publié en 1962 au États-Unis, on ne peut que remercier Kathryn Schulz de lui avoir permis de sortir des oubliettes et féliciter également les Éditions Delcourt de lui avoir donné vie en France.

Un roman de qualité littéraire extraordinaire qui rejoint mon panthéon d’écrivains afro-américains auprès de Toni Morrison et James Baldwin.

” Le géant de la littérature américaine  » à découvrir absolument.

Pour info :

Né à New York en 1937, WILLIAM MELVIN KELLEY a grandi dans le Bronx. Il a 24 ans lorsque paraît son premier roman, Un autre tambour, accueilli en triomphe par la critique.

Comment ce jeune auteur, promis à une brillante carrière, a-t-il disparu de la scène littéraire ? Une décision consciente : la réponse est contenue dans son premier roman en quelque sorte.

En 1966, il couvre le procès des assassins de Malcom X pour le Saturday Evening Post, ce qui éteint ses derniers rêves américains. Anéanti par le verdict, il regagne le Bronx par la West Side Highway, les yeux pleins de larmes et la peur au fond du cœur. Il ne peut se résoudre à écrire que le racisme a encore gagné pour un temps, pas maintenant qu’il est marié et père.

Quand il atteint enfin le Bronx, sa décision est déjà prise, ils vont quitter la «Plantation», pour toujours peut-être. La famille part un temps pour Paris avant de s’installer en Jamaïque jusqu’en 1977.

William Melvin Kelley est l’auteur de quatre romans dont Dem (paru au Castor Astral en 2003) et d’un recueil de nouvelles. En 1988, il écrit et produit le film Excavating Harlem in 2290 avec Steve Bull. Il a aussi contribué à The Beauty that I saw, un film composé à partir de son journal vidéo de Harlem qui a été projeté au Harlem International Film Festival en 2015.

William Melvin Kelley est mort à New York, en 2017.

Je remercie infiniment les éditions Delcourt pour cette pépite littéraire.

“ Vaste comme la nuit ”

Vaste comme la nuit d’Elena Piacentini aux Éditions Fleuve Noir

Parfois, Mathilde a le sentiment d’avoir grandi hors sol. Elle est née à neuf ans. Quelques mois plus tôt, au terme d’une affaire sous haute tension, elle s’était juré de reconstituer le puzzle de son histoire. Un cold case vieux de trente ans, l’entreprise n’était pas de nature à rebuter le capitaine de police rigoureux et inflexible que ses collègues s’accordent à décrire. Rien ne s’est déroulé selon ses plans. La vie, comme à l’ordinaire, s’est chargée de jeter du sable dans les rouages. “

Après avoir été obligé de faire ses adieux à Lazaret, son ancien chef de groupe, Mathilde Sénéchal se retrouve sur une enquête vieille de trente ans.

Cette affaire va la conduire sur les lieux de son enfance, où très vite elle va être rattrapée par le passé, un passé qu’elle semblait pourtant avoir oublié.

Mathilde ferme les yeux. Le pont qui se disloque dans ses cauchemars et qu’elle ne parvient pas à franchir est peut-être celui sur lequel elle se tient. “

Le passé ne meurt jamais, il suffit parfois d’une odeur pour réveiller la mémoire et déverrouiller les accès qui mènent vers les souvenirs aussi cruels soient-ils.

Et même si les habitants demeurent muets comme une tombe, certains d’entre-eux vont pourtant jouer un rôle et l’aider à affronter la vérité, même dans l’ombre.

Ce que j’en dis :

Elena Piacentini à la particularité de me ravir autant par ses histoires passionnantes que par sa qualité d’écriture toujours très soignée. Un style qui se démarque avec brio, et rends ses romans incontournables. Notre Corse s’est assurée une belle place dans le monde du polar et c’est amplement mérité.

J’ai retrouvé avec plaisir Mathilde, sa petite protégée et son ours des montagnes à travers une nouvelle enquête qui nous plonge dans une sombre histoire, intrigante et inquiétante où les fantômes du passé s’invitent pour régler leurs comptes avec l’Histoire.

Non démunis d’empathie, ses personnages bien intégrés dans cette toile tissée à la perfection, piègeant le lecteur au passage, vont nous dévoiler de vieux secrets inavouables.

Une fois encore, Elena nous offre un polar parfaitement maîtrisé, dans une ambiance mystérieuse, illuminé par une plume fabuleuse, je ne m’en lasse pas.

Amoureux des polars, ne vous privez surtout d’un tel talent.

Pour info :

Née à Bastia en 1969, Elena Piacentini vit à Lille depuis vingt ans.

Elle a créé la série des Enquêtes de Pierre-Arsène Leoni, un Corse qui dirige la section homicide de la PJ lilloise, et elle est scénariste pour la télévision. C’est la nouvelle voix féminine du polar français. 

Des forêts et des âmes, le roman qui précède Aux vents mauvais, présenté cette année, fut finaliste du Prix des Lecteurs Quais du polar/20 Minutes et du Grand Prix de littérature policière.

Lauréat du prix Transfuges 2017 du meilleur polar français pour Comme de longs échos, (Ma chronique ici), elle affirme de livre en livre la singularité de son univers et de « son style plein d’empathie pour ses personnages », selon Le Monde.

Je remercie les éditions Fleuve pour ce polar aux nombreuses qualités absolument savoureux.

“ Mon territoire ”

Mon territoire deTess Sharpe aux Éditions Sonatine

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié

 » Papa ne titube pas trop, mais je suis trop loin pour voir s’il est couvert de son vomi comme la semaine dernière. Je suis sur le point de sauter de l’arbre, mais au lieu de se diriger vers la maison, il fait le tour de son pick-up et ouvre la portière côté passager. (…) Un faisceau éclaire l’entrée, et j’aperçois les pieds d’un homme qu’on traine sur le sol avant que la porte se referme en claquant.

(…) J’essaie de me convaincre que mes yeux me jouent des tours. Mais au fond de moi, je sais bien que non.

(…) Il fallait que j’apprenne, d’une façon ou d’une autre. Ce qu’il était. Ce que j’allais être.

C’est comme ça que ça s’est passé pour moi. “

Harley a seulement huit ans lorsqu’elle découvre la violence de son père. Cette violence n’est pas tournée contre elle, heureusement, mais contre un homme qui détient des informations sur la mort de sa mère qu’ils viennent de perdre.

Tout comme son père, elle est anéantie, mais s’efforce de cacher son chagrin.

Les bois deviennent son refuge loin de ce père noyé dans le whisky, entretenant sa haine contre les Springfield en nettoyant ses armes.

Huit ans c’est bien trop tôt pour perdre sa mère, bien trop tôt pour devenir responsable, bien trop tôt pour connaître la violence.

” Une vie contre une vie. C’est le seul moyen, mon Harley. “

Harley est la fille d’un baron de la drogue, qui espère bien la voir reprendre ses affaires le moment venu.

En attendant, il va l’élever à sa manière, la protéger et lui inculquer tout son savoir pour qu’elle puisse faire face à tous les prédateurs, notamment les Springfield.

 » Je suis une tireuse hors pair depuis que j’ai huit ans. Depuis la première fois que Duke a placé un revolver dans ma main. Quand mes doigts se sont refermés dessus, quand je l’ai levé et que j’ai visé la cible, tout le reste s’est effacé, si bien qu’il n’y avait plus que moi, l’arme, et le cercle rouge au loin, et c’était comme si je trouvais le premier vrai morceau de moi-même.

Il y a les bons tireurs. Et puis il y a moi. “

Auprès de son père elle apprendra à se défendre et auprès de Mo elle apprendra la bienveillance, telle que sa mère aurait fait.

 » Mon père m’a peut-être appris qui je dois être pour commander. Mais Mo est la femme est la femme qui m’apprend qui je dois être pour guider. “

” C’est une femme d’action. Elle m’en a appris davantage que tout autre femme dans ma vie. « 

À ses seize ans, ayant acquis un peu de liberté, Harley s’occupe avec Mo du Ruby et des Rubinettes, un héritage de sa maman dont elle peux être fière.

Le Ruby accueille les femmes et leurs enfants lorsqu’un éloignement s’impose suite à la violence de certains maris, certains pères…

” Dans le monde que gouvernent des hommes comme mon père ou Carl Springfield, les rubinettes sont à moi. Une extension de moi, un héritage de maman. “

Très vite elle va comprendre que les leçons de son père n’ont d’autres but que de la protéger.

” J’ai appris à la dure que Springfield cherche toujours, toujours à me nuire. “

Forte de son savoir, de son courage, quand elle est en passe de reprendre les rênes de l’empire familial, c’est à sa manière qu’elle le fera, quitte à prendre certains chemins de traverse non validés par son père qui pourraient bien aboutir vers un monde meilleur.

 » Si quelqu’un envahit ton territoire, tu tires d’abord, tu poses des questions après, mon Harley. “

Ce que j’en dis :

À travers cette histoire, Tess Sharpe nous offre une héroïne hors du commun, capable de tuer pour protéger ceux auxquels elle tient, comme une louve qui défendrait son territoire et ses louveteaux.

Car Harley se sent responsable du territoire où elle a grandi, et n’est pas prête à le céder à une bande de chacals assoiffés de sang et d’argent.

Elle a été élevée à combattre la violence tout en la côtoyant mais n’en demeure pas moins humaine grâce à l’héritage génétique de sa mère trop tôt disparue, son instinct de protection l’emporte sur le reste.

Tout comme son père, elle a soif de vengeance, mais elle fait partie de la nouvelle génération qui croit encore en un monde meilleur. En se servant de ses acquis et en souvenir de sa mère, elle risque d’en surprendre plus d’un.

Le passé se mêle au présent, on comprends mieux comment elle en est arrivée là, et pourquoi elle s’apprête à vouloir que tout explose. On en prend plein le cœur et on ne peut être indifférente à la vie tourmentée et mouvementée de Harley.

Harley McKenna fait partie des héroïnes que l’on n’oublie pas, elle rejoint Turttle de Gabriel Tallent, Ree Dolly de Daniel Woodrell, Tracy de Jamey Bradbury, des jeunes femmes fortes, de caractères qui grandissent trop vite et survivent malgré la violence qui les entoure.

Tess Sharpe fait une entrée remarquable et déjà remarquée dans le paysage littéraire, une écriture soignée, puissante, addictive, qui nous entraine dans la spirale infernale de la violence liée à la drogue mais où l’espoir est permis.

Une très belle découverte de cette rentrée littéraire en partenariat avec Léa du Picabo River Book Club, toujours généreuse avec les lectrices en organisant d’une main de maître des rencontres et en nous donnant la chance de lire en avant première de nouveaux romans, je la remercie chaleureusement ainsi que les Éditions Sonatine pour cette nouvelle aventure livresque.

Pour info :

Tess Sharpe est née dans une cabane au fond des bois et a grandi dans une campagne reculée de Californie.

Après un premier roman Young Adult, Si loin de toi (Robert Laffont, 2014), elle a participé à Toil & Trouble : 15 Tales of Women & Witchcraft, une anthologie de récits féministes. Et plus récemment, elle s’est lancée dans un préquel de Jurassic World, qui s’intitule The Evolution of Claire avant de publier son premier roman adulte, Mon territoire. 
 

“ Les nouveaux héritiers ”

Les nouveaux héritiers de Kent Wascom aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Éric Chédaille

En 1914, sur la côte sauvage de Floride vit un jeune artiste peintre très amoureux de la nature.

” Il y a eut quelques été où la famille ne vint pas du tout sur l’île, à la différence des migrateurs qui n’y manquèrent jamais. Et si l’on avait dit à Isaac qu’un jour viendrait où ceux-ci n’y paraîtraient plus, leurs aires de ponte retournées, leurs œufs changés en gelée par les pesticides, il aurait voulu mourir sur-le-champ. “

Son passé reste un mystère mais il ne semble pas en souffrir, contrairement à Kemper Woolsack, une jeune héritière qu’il vient de rencontrer.

” Les familles sont des machines en perpétuel mouvement, alimentées en permanence par tel ou tel principe. (Mythe, Orgueil, Attente, Espérance.) Or Kemper comprit dès l’enfance que les Woolsack étaient une machine qui fonctionnait au malheur. “

Angel son frère aîné aux mœurs différentes s’éloigne de cette famille étouffante, quand à son frère cadet, il semble habité par une grande violence qui effraie même toute sa famille.

Kemper, douce et rebelle tombe amoureuse d’Isaac. Un amour partagé qui les amènent à fuir ensemble vers des contrées plus paisibles sur la côte du Golf.

” Leurs hanches étaient contusionnées, leurs lèvres endolories, si bien que persistaient les élancements de leur union même quand ils étaient séparés.

(…) Elle se réveilla une nuit après le départ d’Isaac, humant dans le noir l’odeur de ses empreintes de pas humides sur le carrelage, et cela la laissa avec l’idée que c’étaient les dernières fois qu’elle se réveillerait seule.  »

Malgré une vie douce et paisible, ils vont devoir essuyer quelques tempêtes et à l’approche de la Première Guerre mondiale, ils seront rattrapés par l’Histoire.

Ce que j’en dis :

Quitte à lire, autant en prendre plein les yeux et c’est ce que nous propose Kent Wascom avec son dernier roman.

Tel Isaac, le peintre de cette histoire, l’auteur nous offre une fresque grandiose mettant en scène un couple à travers des tableaux de toutes beautés.

Qu’il invoque l’amour, la famille, la faune ou la flore tout y est magnifiquement représenté et mis en valeur par une plume singulière de toute beauté.

On sent derrière ses mots et cette histoire sa passion pour la nature et le règne animal mais également ses inquiétudes pour les trésors de cette planète qu’il aimerait tant préserver. Ses mots nous touchent, nous bouleversent tout comme ce couple, habité d’une passion dévorante qui pourrait vivre dans le luxe et préfère les plaisirs simples entourés de décors bucoliques où l’émerveillement est quotidien.

Les nouveaux héritiers se déguste, se savoure, on revient en arrière pour relire certains passages et admirer le talent de l’écrivain, poétique et mélodique, capable de nous plonger dans une histoire d’amour où les drames familiaux façonnent les êtres pour en faire des personnes hors du commun. Et quand la guerre s’invite dans l’Histoire, on s’accroche comme pour l’arrivée d’une tempête, et on espère qu’elle ne détruira pas tout sur son passage.

Vous l’aurez compris, j’ai un véritable coup de cœur pour ce chef-d’œuvre littéraire et je ne tarderai pas à découvrir Le sang des cieux, son premier roman déjà présent dans ma bibliothèque.

Kent Wascom s’impose avec classe dans le paysage littéraire américain et on ne peut que remercier Oliver Gallmeister de l’accueillir dans sa maison d’éditions et de lui offrir cette magnifique couverture qui donne le ton et l’envie de découvrir ce qui se cache derrière ce tableau luxuriant.

Pour info :

Kent Wascom est né en 1986 à La Nouvelle Orléans et à grandit à Pensacola, en Floride.

Son premier roman, Le Sang des cieux, (Bourgois, 2014) a fait partie des meilleurs livres de l’année sélectionnés par le Washington Post et la radio publique américaine. Il a également reçu le prix Tennessee Williams remis dans le cadre du festival littéraire de La Nouvelle Orléans. Il vit en Louisiane, où il enseigne à la Southeastern Louisiana Unversity. 

Les Nouveaux Héritiers est son troisième roman.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ce magnifique chef-d’œuvre littéraire.

“ Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage ”

Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage de Vendela Vida aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Adèle Carasso

Mais où est ton sac à dos ? Tu regardes par terre. Rien. Tu te tâtes le dos tout en tournant la tête, dans l’espoir d’apercevoir ton sac par-dessus ton épaule. Tu expliques au réceptionniste que tu n’as plus ton sac à dos et tu regardes au pied du comptoir surélevé, te disant qu’il a peut-être glissé dessous. L’homme inspecte le sol de son côté : rien non plus.

La panique te gagne – tu es au Maroc et tu as perdu ton sac à dos. Tu penses à tout ce qu’il contient – ordinateur portable, portefeuille avec toutes tes cartes de crédit et tout l’argent retiré à l’aéroport de Miami. Un appareil photo acheté. (…)

À peine arrivée sur le sol marocain, une jeune femme se fait voler son sac contenant ses papiers d’identité et tout son argent entre autres. Elle réussit à prévenir la police après un long périple qui dès le lendemain lui remet un sac qui n’est hélas pas le sien mais qui contient un passeport. Toujours sans ses papiers, elle n’a pas d’autres choix que de s’approprier cette identité qui lui permet d’autant plus d’être embauchée sur le tournage d’un film comme doublure d’une actrice de son hôtel.

Commence alors une aventure rocambolesque qui la mène jour après jour vers un voyage intérieur et nous révèle petit à petit les raisons dramatiques qui l’ont conduite à Casablanca.

L’histoire vertigineuse d’une femme blessée qui tente de se libérer d’un poids douloureux du passé…

Ce que j’en dis :

À travers cette histoire originale, bien rythmée qui ne manque pas d’humour, se cache pourtant une drame bien sombre.

Notre héroïne fuit un passé douloureux en s’offrant une escapade qui va vite tourner en aventure rocambolesque, mais quand l’occasion se présente pour elle de prendre une nouvelle identité, tout en jouant le sosie d’une actrice, elle n’hésite pas. Un double jeu qui lui permet d’affronter ce qui lui arrive et de régler ses comptes avec le passé.

Un roman surprenant, étonnant, intriguant où l’auteur explore à travers ce portrait de femme malmenée , le thème de l’identité.

Une bien belle découverte.

Pour info :

Figure de l’avant-garde intellectuelle et littéraire de la côte Ouest des États-Unis, Vendela Vida est éditrice du magazine The Believer, fondé avec son mari Dave Eggers.

On lui doit déjà trois romans parus en français, Sans gravité et Soleil de minuit aux Éditions de l’Olivier ; Se souvenir des jours heureux chez Albin Michel, qui tous furent encensés par la presse.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce roman plein de surprises.

“ Canyons ”

Canyons de Samuel Western aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Juliane Nivelt

 » Il avait les idées merveilleusement claires, mais aucune trace du goût saumâtre qui l’envahissait chaque fois qu’il pensait à Ward. Soudain des événements anciens lui revinrent en mémoire : porter le cercueil de Gwen par une matinée d’octobre exceptionnellement froide et pluvieuse à Valentine ; traverser une forêt de stèles en marbre blanc d’un pas lourd, les chaussures trempées ; le bruit du train qui était passé pendant la cérémonie, noyant les paroles du pasteur de ses cliquetis et grondements ; le sang sur l’imperméable de son père qui , voulant regagner la voiture, s’était cogné le menton contre la portière, si violemment qu’il lui avait fallu des points de suture.

Une rage brûlante l’envahit, imprégnant ses muscles d’un feu glacé. “

Dans les années 70, en Idaho, Ward, Gwen sa petite amie, et Éric le frère jumeau de Gwen partagent une partie de chasse au cours d’une magnifique journée.

La vie semble sourire à ces trois jeunes adultes plutôt insouciants. Mais c’est sans compter sur le destin tragique que leur réserve cette journée.

Ward tue accidentellement Gwen en rangeant son fusil, anéantissant au passage leur avenir.

Vingt-cinq années passent, Ward et Éric ont survécu et construit leur vie du mieux qu’ils pouvaient, hantés par le douloureux souvenir. Eric est quasiment fauché malgré son immense talent de musicien, il n’a pas réussi à surmonter la perte de Gwen et Ward semble s’enfoncer chaque jour un peu plus dans une insurmontable dépression, pourtant bien entouré de sa femme et de ses enfants.

” Son cerveau était en proie à une douleur indescriptible, un genre de désespoir, une sensation qui l’avait saisi dès l’instant où il avait entendu rugir le fusil un quart de siècle plus tôt. “

C’est à l’occasion de retrouvailles improbables qu’Eric invite Ward dans son ranch pour une ultime partie de chasse. Peut-être, est enfin venu le moment de régler ses comptes ou de pardonner ?

Ce que j’en dis :

Dès le départ ça claque, à peine le temps de s’attacher aux personnages qu’un drame surgit, et c’est quelques années plus tard que l’on retrouve ceux qui restent.

Fracassés, chacun a tenté de survivre en dansant bien trop souvent au bord de l’abîme.

Malgré tout, une nouvelle partie de chasse est programmée et une certaine tension s’installe et laisse présager une rencontre sanglante sous le signe de la vengeance.

Et pourtant l’aventure prends des allures de rédemption et les deux hommes se retrouvent rattrapés par le destin et contre toute attente, apprivoisent la notion du pardon.

Un bon blues au cœur des rocheuses, sauvage, brutal, inquiétant, mais qui s’illuminera parfois, comme avec quelques notes d’espoir, tel un arc en ciel après l’orage.

Un roman aux beautés multiples, à savourer, accompagné d’un bon whisky, en se laissant porter par la plume touchante de l’auteur qui nous transporte dans ces vies tourmentées et ces paysages grandioses.

Pour info :

Samuel Western est né dans le Vermont et a servi dans la marine marchande suédoise, puis a travaillé comme bûcheron, pêcheur professionnel, docker et guide de chasse. Diplômé de l’Université de Virginie, il a enseigné l’anglais avant de s’installer à Sheridan, dans le Wyoming.

Canyons est son premier roman.

Je remercie les Éditions Gallmeister et les félicite pour réussir à toujours m’éblouir en me faisant découvrir de nouveau auteur de l’Ouest américain aussi talentueux.

“ Ici n’est plus ici ”

Ici n’est plus ici de Tommy Orange aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Stéphane Roques

” Certains d’entre nous ont grandi avec des histoires de massacre. Des histoires sur ce qui est arrivé à notre peuple il n’y a pas si longtemps. Sur la façon dont on s’en est sorti. “

Les indiens étaient pourtant les premiers occupants du continent américain, néanmoins on n’a eu de cesse de les exterminer pour s’approprier leurs terres.

Après avoir perdu la majorité de leurs territoires, ils furent contraints d’intégrer des réserves et continuèrent à disparaître. Ravagé par le chômage, la pauvreté, l’alcool et la drogue, ce peuple faillit disparaître.

” Nous amener en ville devait être la nécessaire étape finale de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. Mais la ville nous a renouvelés, et nous nous la sommes appropriée. “

Il faudra attendre les années 70 pour qu’enfin la population augmente et que les traditions reprennent vie.

” On appelle Indiens urbains cette génération née en ville. Il y a longtemps que nous nous déplaçons, mais la terre se déplace avec nous comme un souvenir. Un indien urbain appartient à la ville, et la ville appartient à la terre. (…) Les indiens urbains se sentent chez eux quand ils marchent à l’ombre d’un building. Nous sommes désormais plus habitués à la silhouette des gratte-ciel d’Oakland qu’à n’importe quelle chaîne de montage sacrées, aux séquoias des collines d’Oakland qu’à n’importe quelle forêt sauvage. “

Comme à Oakland où vivent des indiens façonnés par la rue et la pauvreté où ils ont grandi loin des réserves. Ils portent en eux des histoires douloureuses mais ont toujours envie de transmettre et de partager leurs cultures avec ceux de leur sang, en se réunissant à l’occasion d’un grand Pow-wow.

 » Les gens ne veulent rien de plus qu’une petite histoire qu’ils peuvent rapporter chez eux, pour la raconter à leurs amis ou à leur famille pendant le dîner, pour dire qu’ils ont vu un véritable Amérindien dans le métro, qu’il en existe encore. “

C’est l’histoire de douze d’entre eux que nous allons découvrir à travers ce roman. Douze hommes et femmes liés par le destin qui vont se retrouver plongés au cœur d’une violence destructrice comme leurs ancêtres il y a fort longtemps.

” Être indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout ou nulle part. “

Ce que j’en dis :

Quand un indien prends la plume, c’est toujours avec beaucoup d’émotions que je me plonge entre les pages de cette nouvelle histoire et qu’une fois encore je découvre avec grand plaisir un nouveau talent dans le paysage littéraire.

Tommy Orange appartient à la tribu des Cheyennes, et même s’il a grandi à Oakland, il n’en demeure pas moins habité par le passé douloureux de ses ancêtres. Ce roman en témoigne et grâce à cette rage qui demeure en lui, il nous offre un récit aussi puissant qu’un uppercut, porté par une écriture singulière où la poésie s’invite au côté de la fureur.

À travers ce roman choral à la construction particulière, une peu à la manière des nouvelles mais qui s’enchaînent majestueusement les unes après les autres pour former une tribu de personnages où chaque voix fait écho à une histoire, leur Histoire.

L’histoire d’un peuple qui tente de transmettre à ses descendants leurs souvenirs et leurs traditions au cœur d’une ville où la nouvelle génération est déjà en marche.

Un récit sous haute tension, absolument déchirant qui reflète sans aucune exagération mais au contraire avec beaucoup de réalisme ce que ces hommes et ces femmes continuent de subir dans ce monde où le chaos s’invite bien trop souvent à la fête…

Tommy Orange s’impose tel un cri dans la nuit et permet à son peuple de ne pas s’éteindre même si trop souvent les balles continuent de siffler dans le paysage américain.

Une véritable révélation littéraire à découvrir absolument.

Pour info:

Né en 1982, Tommy Orange a grandi à Oakland, en Californie, mais ses racines sont en Oklahoma. Il appartient à la tribu des Cheyennes du Sud.

Diplômé de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeurs Sherman Alexie et Joseph Boyden, il a fait sensation sur la scène littéraire américaine avec ce premier roman.

Je remercie infiniment les Éditions Albin Michel de m’avoir permis de découvrir cette merveille.