“ Le meurtre du Commandeur ”

Le Meurtre du Commandeur de Haruki Murakami aux Éditions Belfond

Une idée apparaît (Livre 1)

Traduit du japonais par Hélène Morita

“ Dans le silence du bois, je pouvais presque percevoir jusqu’au bruit de l’écoulement du temps, du passage de la vie. Un humain s’en allait, un autre arrivait. Un sentiment s’en allait, un autre arrivait. Une image s’en allait, une autre arrivait. Et moi aussi, je me désintégrais petit à petit dans l’accumulation de chaque moment, de chaque jour, avant de me régénérer. Rien ne demeurait au même endroit. Et le temps se perdait. Un instant après l’autre, le temps s’écroulait puis disparaissait derrière moi, comme du sable mort. Assis devant la fosse, l’oreille aux aguets, je ne faisais qu’écouter le temps mourir. ”

Un beau jour, la femme du narrateur lui annonce son intention de divorcer. En panne d’inspiration, le jeune peintre quitte leur domicile et part pour un long voyage, seul, à travers le Japon. Puis un jour, il s’installe dans la montagne, dans une maison isolée appartenant à un artiste de génie, Tomohiko Amada, aujourd’hui sénile et vivant dans un hôpital.

Dans ma vie, les choses ont toujours fonctionné calmement, de manière cohérente, et souvent en accord avec la raison. C’est seulement dans la parenthèse de ces neuf mois que, de façon inexplicable, tout a été soudain plongé dans le chaos. Cette période, pour moi, a constitué un temps parfaitement exceptionnel, littéralement extraordinaire. J’étais semblable à un nageur au milieu d’une mer paisible avant d’être englouti brusquement dans un immense tourbillon non identifié, surgi de nulle part. “

Un riche homme d’affaires, Wataru Menshiki, habitant de l’autre côté de la vallée lui fait une proposition alléchante qu’il ne peut refuser. Il souhaite que le jeune peintre réalise son portrait. Un travail apparemment simple pour un portraitiste, mais le modèle semble contrarié la représentation de l’artiste.

” Lorsque c’est possible, il y a des choses qu’il vaut mieux continuer à ignorer. ”

Une nuit, il découvre un mystérieux tableau dans le grenier, une œuvre d’une grande violence, le meurtre d’un vieillard, Le Meurtre du Commandeur. Cette peinture obsède le narrateur. Et des choses étranges commencent à se produire, comme si une brèche s’était entrouverte sur un autre monde.

” La découverte que je fis du tableau de Tomohiko Amada, intitulé Le Meurtre du Commandeur, eut lieu quelques mois après mon installation dans cette maison. Je n’avais aucun moyen de le savoir à cette époque, mais cette toile allait radicalement transformer ma situation. “

Il était loin d’imaginer ce qui allait suivre, aussi étranges qu’inattendues certaines visites allaient tout changer…

” En moi, le réel et l’irréel avaient encore du mal à s’accommoder l’un à l’autre. “

Ce que j’en dis :

S’aventurer entre les pages d’un roman de Haruki Murakami est toujours prémisse d’un voyage livresque très particulier. Son univers nous emporte dans un monde où le réel côtoie l’irréel et laisse place à notre imaginaire.

Cette fois, à travers cette fresque composée de deux volumes, l’auteur explore l’univers d’un peintre, les ressorts de la création artistique et nous dépeint l’histoire de cet homme confronté au divorce.

Un roman qui se savoure patiemment, comme lorsqu’on admire un tableau, on découvre le décor, les personnages, l’histoire se dévoile peu à peu sous la plume de l’écrivain comme le ferait un peintre avec sa toile.

Les personnages entrent en scène et nous réservent de belles surprises et même une intrigue surprenante. Il est clair que le premier tome terminé, on se précipite sur le suivant, l’un n’allant pas sans l’autre comme un diptyque.

La magie propre à Murakami m’a envoûté et il est difficile de comprendre l’indignation que ces deux romans suscitent au Japon. Les scènes sensuelles présentes sont très mal perçues et l’on juge à Hong Kong l’œuvre indécente et l’on n’hésite pas à la censurer et même à l’interdire à la vente au moins de dix-huit ans.

Et pourtant cette odyssée initiatique aussi étrange soit-elle, a tout pour plaire et enchanter les nombreux fans de l’auteur.

Un roman fascinant, une histoire que je poursuis avec grand plaisir pour découvrir le mot de la fin et continuer ce rêve éveillé en compagnie de personnages atypiques et attachants.

Pour info :

MURAKAMI Haruki est né à Kyoto en 1949, mais grandit à Ashiya (Hyogo). Son père est le fils d’un prêtre bouddhiste et sa mère la fille d’un marchand d’Osaka. Les deux enseignaient la littérature japonaise. Mais Haruki, à cette époque, ne s’intéressait pas vraiment à la littérature de son pays et se plongeait plus volontiers dans des histoires de détectives américains ou de science-fiction. Point de vue artistique, les États-Unis représentent pour lui la seule culture valant la peine. En 1968, il déménage à Tokyo pour y étudier le théâtre à l’Université Waseda ; il y passera plus de temps à lire des scénarios qu’à être un élève assidu.

En 1974, MURAKAMI ouvre avec son épouse, TAKAHASHI Yoko avec qui il s’est marié trois ans plus tôt, un club de jazz : le « Peter Cat » dans le quartier de Kokobunji à Tokyo qu’ils tiendront jusqu’en 1981, date à laquelle il décide de devenir écrivain professionnel.

Entre 1986 et 1989, MURAKAMI vit en Grèce et à Rome pour ensuite se rendre aux États-Unis où il enseigne à l’Université de Princeton et à l’Université Tufts de Medford. En 1995, il ressent une sorte d’obligation de retourner dans son pays natal qui commence à souffrir d’une grave crise économique et sociale. C’est également à cette époque qu’eut lieu le terrible tremblement de terre de Kobe qui le marqua énormément et qui l’inspira pour son recueil de nouvelles « Après le tremblement de terre », ainsi que l’attaque terroriste contre le métro de Tokyo par la secte Aum Shinrikyo. Il reprendra d’ailleurs ce thème dans son roman « 1Q84 ».

MURAKAMI commence à écrire dans les années 1970. Son premier roman « Kaze no uta o kike », jamais traduit en français remporte le prix Gunzo des Nouveaux Écrivains. En 1973, il publie « 1973-nen no pinbōru » et reçoit le Prix Bunkaku en 1980.

Il devient très vite le romancier le plus populaire du Japon. Pour son roman « Noruwei no mori » publié en 1987, plus de quatre millions d’exemplaires sont vendus. Et ce succès ne se dément toujours pas à voir les chiffres de son dernier roman en date paru au Japon « 1Q84 » et qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires en un mois.

MURAKAMI Haruki a créé un style original reconnaissable immédiatement. Ce style bien à lui se compose d’humour, de légèreté, de simplicité, de clarté, mais aussi de surréalisme. Il ose faire voyager ses lecteurs du réalisme à l’imaginaire pur sans crier gare. Le lecteur est tellement prisonnier de l’univers de MURAKAMI que ça ne l’étonne absolument pas d’apercevoir des chats parler le plus naturellement possible, et tout ça, sans être choqué ou rebuté. Loin de lui la période pénible de l’après-guerre et des romans traditionnels autobiographiques. Pour preuve, le musée qu’il invente dans « Kafka sur le rivage » est presque devenu réel. Bon nombre de Japonais se sont rendus à l’arrêt de la gare qu’il décrit dans son roman pour demander aux employés le chemin le plus court pour arriver au musée. Quelle ne fut pas leur déception lorsque les pauvres employés éreintés devaient leur annoncer que ce musée n’a jamais existé.

Un des fils conducteurs de son œuvre est sans conteste la musique. MURAKAMI est un passionné de musique classique et de jazz, et il ne cesse au long de ses romans de citer toutes les œuvres qu’il admire depuis si longtemps, comme s’il ne pouvait s’empêcher de faire partager ses coups de cœur à ses lecteurs.

MURAKAMI est également le traducteur des œuvres de F. Scott Fitzgerald, de Truman Capote, de Raymond Carver, de Paul Theroux, de John Irving, de Tim O’Brien, et de bien d’autres encore.

Outre ses travaux littéraires, MURAKAMI Haruki est également connu en tant que coureur de marathon qu’il devint alors qu’il a déjà 33 ans. En 1996, MURAKAMI termine un marathon de 100 km lors d’une course autour du lac Saroma à Hokkaido. Il écrit à ce propos un excellent témoignage dans son livre « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond ».

MURAKAMI aime raconter qu’il a une hygiène de vie plutôt simple et saine : il écrit chaque jour durant 4 heures et court environ 10 kilomètres quotidiennement. Pour l’anecdote, à ses débuts, il fumait 60 cigarettes par jour pour pouvoir se concentrer sur son écriture, et un jour il décida d’arrêter. Il commença aussitôt à prendre du poids. Étant individualiste, il trouva que la course à pied était le meilleur sport pour lui.

L’écrivain le plus populaire du Japon s’est toujours éloigné de la littérature japonaise proprement dite, ce qui lui a valu énormément de critiques à ses débuts. On dit de ses romans qu’ils semblent être écrits dans une langue étrangère et avoir ensuite été traduits en japonais. Mais tout cela ne l’a jamais empêché d’être l’écrivain japonais le plus apprécié dans son pays et à l’étranger.

Je remercie les éditions Belfond pour ce voyage pictural où les rêves voyagent à l’infini.

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“ La carte du souvenir et de l’espoir ”

La carte du souvenir et de l’espoir de Jennifer Zeynab Joukhadar aux Éditions Les Escales

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Séverine Gupta

” Quel que soit l’endroit où Allah nous mène, on rêve toujours d’un ailleurs. “

Été 2011, à New-York, le père de Nour est emporté par un cancer, sa mère décide de quitter les États-Unis et de rejoindre leur famille en Syrie.

C’est un déchirement pour Nour qui était très proche de son père. Pour préserver son souvenir, elle se remémore sans cesse leur conte préféré : l’histoire de Rawiya, une jeune fille du douzième siècle qui s’était travestie pour pour devenir l’apprenti d’al-Hidrisi, le légendaire cartographe médiéval.

” J’appuie mon visage contre le hublot. Sur l’île en contrebas les trous de Manhattan ressemblent à de la dentelle. Je cherche des yeux celui où Baba repose et tente de me souvenir du début de l’histoire. Mes mots traversent la vitre et dégringolent sur terre. “

La famille est à peine installées à Homs, la guerre éclate, et la ville commence à disparaître sous les bombes.

 » Les rues de la ville ne sont plus qu’un dédale de béton tordu et de squelette d’acier. “

Nour et sa famille sont obligés de fuir et sans le savoir s’apprêtent à parcourir les sept mêmes pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord qu’ont sillonnés, neuf cents ans plus tôt, les cartographes qu’elle admire tant.

 » Plus je parcours le monde, plus il me parait vaste, et j’ai toujours l’impression qu’il est plus simple de quitter un lieu que d’y revenir. “

Commence alors un long périple, un voyage entre passé et présent, où se dessine au fil des pages la carte du souvenir et de l’espoir.

Les récit s’habillent de mots, mais c’est pour dresser la carte de l’âme. “

Ce que j’en dis :

Voyager au cœur de l’Orient et découvrir l’histoire croisée de deux héroïnes, à travers une épopée magnifique et bouleversante, dépeinte par une jeune auteure américano-syrienne.

Entre passé et présent, ce roman initiatique nous fait découvrir une extraordinaire période de l’histoire, une formidable quête d’aventure, d’amour et d’espoir digne des contes des mille et une nuit.

Un monde où se côtoient splendeurs et souffrances et rend hommage à la Syrie, aux réfugiés qui ont connu la guerre et ont du fuir à travers le monde en quête de paix et de liberté.

Dans la lignée de l’écrivain Khaled Hosseini ( Les cerfs-volants de Kaboul), Jennifer Zeynab Joukhadar nous offre un récit époustouflant, qui virevolte avec un équilibre extraordinaire, entre le conte oriental et le témoignage bouleversant sur le quotidien des réfugiés, et rend ce récit universel.

Une étoile de plus brille dans l’univers des écrivains dont il faudra se souvenir.

Pour un premier roman, on ne peut être qu’admirative.

Une formidable invitation aux voyages, peuplés de légendes et d’Histoire que je vous recommande vivement.

Pour info :

“ Le témoin solitaire ”

Le témoin solitaire de William Boyle aux éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Simon Baril

” Regrettant d’avoir consacré l’essentiel de sa vie à des préoccupations égoïstes et vaines, Amy a eu envie de faire preuve d’altruisme. Sans se prendre pour une sainte, elle pouvait tout de même apporter un peu de lumière dans la vie des gens : rendre visite aux résidents d’une maison de retraite, faire des courses pour quelqu’un qui ne peut pas se déplacer, prier et bavarder avec des personnes isolées. ”

C’est en s’occupant de Madame Epifanio, qu’ Amy fait la connaissance de Vincent. La vieille dame le soupçonne d’avoir fouillé dans sa chambre. Amy décide de découvrir ce qui se cache derrière cet odieux individu et de le prendre en filature.

Amy a l’impression que, si elle continue, elle ne pourra pas revenir en arrière. Peut-être qu’adopter à nouveau ce genre de comportement est une mauvaise décision. Une décision stupide. Difficile de résister à cette excitation-là, cependant. (…) Vincent est un type louche : qu’est-ce que c’est que cette façon de porter un trench-coat alors qu’il fait beau et doux ou de farfouiller dans la chambre de Mme Epifanio ? Et puis il a ses yeux. Elle veulent comprendre. Elle veut découvrir quel genre de vie il mène. “

Mais voilà, à suivre n’importe qui dans la rue, on prend le risque de se retrouver au mauvais endroit au mauvais moment.

Vincent est tué quasiment sous ses yeux dans une rue déserte. En un instant la vie sage et rangée qu’elle menait depuis quelques mois, vole en éclat. Unique témoin du meurtre elle décide de se taire et d’enquêter sur le drame où elle se retrouve impliquée malgré elle.

 » Elle pense à toutes ces décisions qui s’enchaînent, toutes ces vies qui entrent en collision les unes les autres.  »

Ce que j’en dis :

Dans une ambiance toujours aussi noire, nous revoici à Gravesend, un quartier de Brooklyn que William Boyle connaît très bien pour y avoir grandi.

Une plume et un style qui lui sont propre pour nous offrir cette fois l’histoire d’une jeune femme perturbée et bien trop souvent indécise. À travers ce portrait, et également beaucoup d’autres tous aussi attachants, on plonge au cœur d’un drame qui mettra une fois de plus à mal cet endroit et ses habitants.

Si je garde une préférence pour Tout est brisé (Ma chronique ici), j’ai tout de même grandement apprécié cette nouvelle immersion dans ce quartier qui nous réserve j’en suis certaine d’autres histoires sombres mais toujours palpitantes.

La suite j’espère très prochainement.

Pour info :

William Boyle est né et a grandi dans le quartier de Gravesend, à Brooklyn, où il a exercé le métier de disquaire spécialisé dans le rock américain indépendant. Il vit aujourd’hui à Oxford, dans le Mississippi. Son premier roman, Gravesend, a été publié par les éditions Rivages en 2016, n°100, qui a connu un grand succès. Il est également l’auteur de Tout est brisé édité chez Gallmeister.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour cette nouvelle aventure américaine.

“ Les chants du large ”

Les chants du large d’ Emma Hooper aux Éditions Les Escales

Traduit de l’anglais (Canada) par Carole Hanna

” Il n’y avait personne d’autre qu’eux. Avec ce brouillard, on n’y voyait rien, ni lumières de bateaux ni rien du tout. Trop de silence et trop de nuit pour la musique, trop d’appel de la mer pour lire. Il n’y avait rien d’autre à faire que raconter des histoires. Raconter cette histoire. “

À Terre-Neuve, sur une île isolée au fin fond du Canada, vit Finn, un jeune garçon de onze ans aux côtés de sa sœur et de ses parents.

Chaque jour, Finn compte les bateaux de pêche, hélas de moins en moins nombreux. Les poissons ont disparu donc le travail s’est arrêté. Les bateaux restent au port.

Peu à peu, les maisons se vident, et certains habitants quittent l’île tandis que d’autres résistent.

” Quatre mois après l’arrivée du premier avis, celui que Finn n’avait pu lire, debout sur une grande pierre plate avec sa sœur et son père, il avait regardé sa maison flotter au loin. Sa mère, sur l’eau, dans un doris, participait à son transport de leur village à l’est (…) Leur maison était la dernière des cinq situées à l’est de la crique et passées désormais à l’ouest. Une relocalisation. “

Pourtant très attachés à leur île, les habitants sont condamnés à l’exil suite à la désertification de la faune marine. Le cœur déchiré, les pêcheurs abandonnent leurs bateaux et leurs maisons.

Finn s’inquiète. Il voit son île se vider peu à peu de ses habitants. Même ses parents travaillent à tour de rôle dans l’Alberta, et sa sœur est partie, après avoir décoré les maisons vides aux couleurs de différents pays.

Avec la mer ce n’est pas comme avec le diable, elle, elle n’offre pas de marché. Elle se contente d’exiger et de prendre. “

Finn espère bien trouver un moyen de faire revenir tout le monde, à commencer par les poissons. Avec les caribous, le lichen et le vent, ses seuls compagnons, il va échafauder un plan pour sauver sa famille et son île.

” Il avait une idée, un plan. Plus de faux-semblants. Lui, Finn Connor, était le seul à pouvoir faire revenir les poissons, ce qui voulait dire qu’il était le seul qui devait le faire. Il allait préparer un véritable plan. (…) Oui, lui Finn Connor, il ferait revenir les poissons, tous les poissons, et les gens, et tout, tout le monde reviendrait, pour de vrai, pour de bon. “

Ce que j’en dis :

À travers ce conte moderne, Emma Hooper nous offre tout en musicalité une merveilleuse histoire.

Un véritable chant d’amour telle que les sirènes murmurent à l’oreille des marins.

Parce que tout le monde y croyait. Tout le monde savait que les sirènes étaient les morts de la mer qui vous chantaient leur amour. Quand la pluie ou les vagues ne faisaient pas trop de bruit, vous pouviez les entendre dans le vent, la plupart des nuits. “

Sur les rivages de Terre-Neuve, les légendes voguent au fil de l’eau jusqu’aux cœurs des hommes et des femmes amoureux de leur île.

Une île si difficile à quitter, une vie si difficile à changer pour ces pêcheurs en mal de mer.

Un très beau roman qui apporte vague après vague de l’espoir et du rêve dans un décor féerique.

Un magnifique voyage porté par une écriture poétique, tendre et fantaisiste.

Un roman qui donne une folle envie de découvrir cet endroit magique.

Pour info:

Emma Hooper a grandi au Canada. Titulaire d’un doctorat en études musico-littéraires de l’université d’East Anglia, elle enseigne actuellement à l’université de Bath Spa. Musicienne, elle joue dans différents groupes. Son premier roman, Etta et Otto (et Russell et James) a été publié aux Escales en 2015 et chez Pocket en 2016.

Je remercie les Éditions Les Escales pour cette escapade poétique à Terre-Neuve.
 

“ Simple d’esprit « 

Simple d’esprit de Jean-Claude Lefebvre aux éditions La Trace

Dans les alpages est arrivé en plein hiver un bébé un peu abîmé au sourire figé.

On l’appellera Jean comme moi et Noël comme aujourd’hui. Et il me baptisèrent Jean-Noël, un prénom que bientôt seuls mes parents et Georges continueront à me donner, les autres l’ont oublié. ”

En grandissant « Toujours counten » se révéla quelque peu Simple d’esprit.

Entouré de l’immense amour de ses parents, de son véritable ami Georges et toujours accompagné de son âne Néan, il suit son petit bonhomme de chemin.

” L’arrivée de Néan transforma ma vie. (…) Cet animal avait un poil brun roux, très long qui pendait autour de lui comme une houppelande et qui, sur la tête, lui cachait pratiquement les yeux. (…) Il semblait rejeté par les autres. Je me suis approché, il a tourné sa tête vers moi, je lui ai tendu la main à plat comme mon père le fait avec les mules et il est venu la lécher. (…) je l’ai pris pris par le cou, et il a posé sa tête sur mon épaule « on sera les deux Fadas, moi des hommes et toi des ânes mais personne ne doit le savoir, c’est notre secret ».

Dans une époque et un environnement parfois très rude, Jean-Noël nous confie son histoire, ses joies, ses peines, ses rencontres, ses amours, ses douleurs…

Une histoire en toute simplicité d’un garçon différent qui ne manquera pas d’amour et en donnera en retour au centuple à qui saura ouvrir son cœur.

” J’ai beau être simple d’esprit j’ai un cœur comme les autres. ”

Ce que j’en dis :

Derrière cette magnifique couverture se cache un récit qui l’est tout autant.

L’auteur nous emmène au cœur de la montagne, dans l’arrière-pays niçois.

Au fil des saisons, la vie très particulière de Jean-Noël nous est contée avec une douce sensibilité et une plume pleine de poésie. Une histoire qui nous parle sans pathos de la différence, la vie d’un simple d’esprit à une époque lointaine, de sa naissance à l’âge adulte.

Un roman court mais d’une intensité incroyable qui telle une immense bouffée d’oxygène, nourrit l’âme et bouleverse le cœur.

L’auteur nous offre une histoire d’amitié, d’amour, et dégage à chaque instant une multitude d’émotions, en nous baladant dans une nature parfois aussi hostile que certaines personnes, mais qui réserve tout de même de belles surprises et de belles rencontres.

C’est un petit bijou, une petite douceur qu’il serait dommage de ne pas suivre à La Trace, cette chouette maison d’éditions amoureuse des beaux mots qui font toujours de belles histoires.

Simple d’esprit n’a pas fini de faire chavirer les cœurs.

Pour info :

Après « Barnabé et le Vieux Fou », « Insomnies » et « Ils m’appelait Doctor John », Jean-Claude Lefebvre revient dans ses montagnes pour se mettre dans la peau de « Simple d’Esprit, le Fada de Bousiéyas » dont les idées frissonnent dans la tête comme les petites pensée sauvages au vent des alpages.

Jean-Claude Lefebvre est aussi médecin à la retraite, pas toujours à la retraite… avec des missions pour MSF en Syrie, en Lybie et en Afrique.

Je remercie les éditions La Trace pour cette merveilleuse découverte pleine de charme.

“ Les sept jours du Talion ”

Les sept jours du Talion de Patrick Senécal aux éditions Fleuve noir

 » Une heure avant que les ténèbres ne s’abattent sur lui, Bruno Hamel remerciait la providence de lui avoir accordé une vie sans réelles épreuves. ”

Bruno Hamel, chirurgien, vivait une existence assez tranquille avec sa compagne et Jasmine, leur fille unique. En père aimant, Bruno est très proche de sa fille.

Rien ne l’avait préparé à ce qu’il allait devoir subir, lorsqu’un jour Jasmine ne rentre pas de l’école.

 » Dieu est parfois le pire des salauds. “

Très vite le meurtrier est arrêté. Sa culpabilité ne fait aucun doute, les preuves le confirment.

“ Le médecin s’approcha de la télé, se pencha et, le visage tout près de l’écran, fixa intensément le monstre figé devant lui.

Alors, les ténèbres ne se contentèrent plus d’altérer sa tristesse, mais l’abolirent complètement. Telle une tache d’huile grandissante, elle se répandirent dans tout son corps, jusqu’à remplir son regard. ”

Dès lors l’univers de cette famille meurtrie bascule. Bruno semble habité par une terrible haine. Jour après jour, un terrible projet prend forme dans son esprit. Il n’a plus qu’une idée en tête pour assouvir son chagrin.

” (…) la haine et la joie accompliraient le plus dévastateur des mariages. ”

Le jour de comparution de l’assassin de sa fille, il décide de s’en occuper à sa manière. Pendant sept jours, isolés du monde, le médecin va se rapprocher des ténèbres et embarquer le tueur avec lui, pour un voyage au cœur de l’enfer jusqu’à devenir à son tour le pire des monstres.

 » Les médecin soignent les humains, pas les monstres. « 

Ce que j’en dis :

J’ai fait connaissance avec la plume de Patrick Senécal, avec Le Vide, thriller absolument fabuleux que je n’avais pu lâcher avec un final explosif. Sa construction et son histoire m’avait bluffé. J’ai poursuivi avec Aliss et là j’ai été moins conquise, ce qui ne m’a pas empêché de poursuivre et d’avoir eu envie de découvrir Les sept jours du Talion.

Pour résumer en quelques mots, ce thriller est monstrueusement démoniaque.

L’histoire est assez classique mais tout est dans l’art et la manière de la raconter, ça fait toute suite la différence et bien plus froid dans le dos.

Il est clair que l’auteur n’épargne pas les estomacs délicats ni les âmes sensibles, ce n’est pas une histoire à mettre entre toutes les mains.

En abordant la thématique de la vengeance, il interpelle les lecteurs en les mettant en fâcheuse position face à un choix difficile. Pour lequel des deux bourreaux auront-ils le plus de compassion ? Que ferions-nous, si nous étions confrontés à une telle peine, face à la perte d’un enfant dans ces conditions ?

Un sujet vraiment délicat qui donne une histoire particulièrement sensible tout en étant d’une violence extrême.

Âme sensible, prudence.

Fan de l’horreur, régalez vous !

Pour info :

Né au Québec en 1967, Patrick Senécal a ouvert une voie à part dans le monde du thriller. Il s’est ainsi acquis un public fidèle au Canada, où ses livres sont des best-sellers. Un succès couronné en France du Prix Masterton du meilleur roman fantastique pour Sur le seuil, et au Canada du Prix Boréal du meilleur livre pour Aliss.         

Je remercie les éditions Fleuve Noir pour cette plongée au cœur des ténèbres.

“ Requiem pour un fou ”

Requiem pour un fou de Stanislas Petrosky aux Éditions French Pulp

Pour la Vidéo de présentation de Requiem tu cliques ici

Ça y est vos yeux sont rincés on peut passer aux choses sérieuses ? On peut allumer le feu ou faut-il déjà que j’appelle les pompiers pour éteindre le feu de certains fessiers, la fessée étant interdite…

Et toi Requiem, cest pas le tout de se détendre et de faire du zèle, il serait temps de se préparer pour cette nouvelle aventure…

” (…) Je voyage, je rencontre, je socialise, je discute, je sors, j’infiltre… (…) Donc je teste, je chasse le diable que j’ai au corps.

Bref, souvent le vieux n’est pas d’accord avec moi, j’cause mal, je blasphème, je bois et je cours la gueuse. (…) Puis merde, j’ai fait le vœu de célibat, pas de chasteté ! (…) Quand j’croise un salopard, j’aime bien le mettre hors d’état de nuire. Pour ça j’ai des techniques pas très catholiques, ce qui fout mal pour un prêtre, je te le concède.

Allez, viens, c’est parti ! “

Et tu nous emmènes où comme ça, à bord de ta mustang ?

” (…) où Dieu me porte, mon enfant , je suis un fils de la terre et du vent…

Tu te prends pour un indien maintenant ?

” Comme dirait Rambo : « J’vais leur faire une putain d’ guerre ! »

Mais à qui bordel ?

(…) mais je pensais justement à l’avis de recherche, on va vraiment avoir l’air con. Merde, nous sommes donc aux trousses d’un faux Johnny…

Alors c’est Johnny que tu cherches ? Enfin sa gueule quoi si on peut dire en tout cas une gueule qui lui ressemble.

Tiens une petite entracte vidéo offerte par YouTube, tu cliques ici, c’est pour que tu t’imprègnes de l’ambiance.

Mais il a fait quoi le sosie de Johnny pour te mettre dans cet état, il a pas aimé ton dernier livre ? Encore un con qui n’a rien compris.

Ai-je dit que ceux qui n’aimaient pas ce que je fais sont des cons ? Il me semble bien que non… J’ai traité de cons ceux qui prenaient le temps de m’insulter, pauvres gus qui n’ont rien d’autre de plus intéressant à faire de leur vie… “

Alors c’est quoi le problème ?

Merde ! je défendrais toujours la liberté d’expression !

L’humour, même le lourd, le grivois, le noir, celui qui dérange, celui qui pique, celui qui brûle. Surtout celui-là d’ailleurs !

Pourquoi ? Parce que parfois c’est l’horreur de l’humour qui ouvre les yeux de certains sur la connerie du monde, tout simplement. “

Donc on change rien et on recherche le faux chanteur serial killer, avant que Johnny se retourne dans sa tombe, car en plus il chante faux et si ça continue la veuve noire va te faire un procès, et tu risques de te retrouver aux portes du pénitentier.

Ce que j’en dis encore un peu :

Si tu ne connais pas encore Requiem, tu cliques ici et et là aussi, et même si tu connais, juste pour me faire plaisir.

Les présentations sont faites alors si toi aussi t’as envie de t’offrir un concert de Johnny qui ne te coûtera pas une blinde, tu fonces en librairie pas en billetterie et t’achètes Requiem pour un fou. Tu verras ça déchire et même les héritiers de Johnny ils vont être contents, encore des royalties qui vont tomber… non je déconne, quoi que !

En attendant, il tape fort une fois encore, fallait-il y penser à tout ça tout ça, compte pas sur moi pour tout te raconter, faut que l’auteur puisse continuer à picoler si on veut d’autres histoires, donc je compte sur toi pour acheter ses bouquins qui effaceront ensuite ses ardoises aux bars du Havre.

Non ce n’est pas de la diffamation, c’est de la publicité pour que Requiem poursuive son petit bonhomme de chemin et continue à nous payer de bonnes tranches de rire. Et ceux qui n’aime pas, je leur dirais comme Jean Valjean : « Passe ton chemin, passe ton chemin ! » Sinon je te pēte un genou, foie de Dealerdelignes…

Tiens requiem, une petite dernière vidéo rien que pour toi clique ici, non là… et là pour finir

Pour info :

C’est après une première vie de thanatopracteur que Stanislas Petrosky rentre en écriture.  Après quelles nouvelles,  il se lance dans l’écriture d’un roman noir historique Ravensbrück mon amour et reçoit le «grand prix des Blogueurs 2016» qui sera suivi par une romance noire sur la dépression L’amante d’Etretat. Aujourd’hui avec son personnage de Requiem, prêtre exorciste déjanté, il égale les grands auteurs du noir burlesque avec un style mêlant humour et polar.

Je remercie L’auteur pour sa dédicace immortelle et French Pulp pour ce concert de mots qui déchire grave.

“ Des mirages plein les poches ”

Des mirages plein les poches de Gilles Marchand, éditions Aux Forges de Vulcain

J’avais un bateau mais le bateau coulait. J’étais sur le pont, réfléchissant aux différentes options qui s’offraient à moi. Le bateau coulait et rien ne pouvait l’en empêcher. Il y avait une fuite, une avarie, un trou dans la coque, que sais-je ? Mais c’était mon bateau et les capitaines n’abandonnent pas leur navire. (…) J’en avais rêvé, de ce bateau. J’avais mis de l’argent de côté. J’en avais rêvé à mon bureau, j’en avais rêvé dans mon appartement, j’en avais rêvé dans le métro. J’avais économisé pour réunir la somme nécessaire à son acquisition. C’était un petit bateau, pas grand-chose en apparence, mais le bout d’un rêve, c’est forcément un grand quelque chose. “

Quand on s’aventure au milieu des pages des livres de Gilles Marchand, on se prépare la mine réjouie, à découvrir de nouvelles histoires où la magie s’invite avec délicatesse, à pas de velours pour vous murmurer des mots doux comme seuls les poètes ont le pouvoir.

Mot après mot, les histoires se révèlent et au détour d’une phrase avec subtilité, l’auteur délivre des messages subliminaux, tout en se moquant de certaines addictions, ou de certains comportements. Il joue à cache-cache avec nous, derrière son masque d’écrivain équipé de sa plume magique et nous mets des mirages plein les poches, des sourires sur nos lèvres et des perles de bonheur au coin des yeux.

On pourrait dire de lui qu’il est malin comme un singe, ou rusé comme un renard, et je suis certaine que La Fontaine l’aurait adoré. En attendant sous ses airs de super raconteur d’histoires, il explore des sujets sensibles avec beaucoup d’élégance et de poésie, que ce soit pour les phobies, le deuil, la séparation, l’apparence, le manque de confiance, le désir de fonder une famille, d’être le meilleur père ou être un super héros même en amour, sans jamais être moralisateur mais en restant un grand rêveur, la tête dans les nuages mais les deux pieds sur terre.

J’aurais pu prendre la grosse tête, mais je ne savais pas trop ce que je devais à mes chaussures qui couraient vite et à mes slips qui faisaient bien l’amour. “

Une chose est sûre, il utilise des stylos qui écrivent de belles histoires, qui ne manquent ni d’amour ni d’humour dont il serait dommage de se priver.

” Je ne voulais pas partir sans dire à ceux que j’ai aimé que je les avais aimés. J’espère qu’il le savent. Je n’ai pas visité tous les continents, je n’ai pas gravi de hautes montagnes. Mais j’ai connu l’amour. J’ai toujours préféré aux vertiges des cimes ceux de l’amour. Après la chute, on s’en relève et un jour on se reprend à rire. J’ai beaucoup aimé et j’ai beaucoup ri. De quoi partir sans regret. “

Si l’auteur trouve les mots et rivalise de fantaisie et d’imagination pour nous offrir ces bonnes nouvelles, je n’en ai pas 36 pour lui dire que je les ai adoré, à moins d’utiliser toutes les langues de la planète.

Comme ci-dessous :

À votre tour de découvrir ces délicieuses nouvelles et de rêver, un peu, beaucoup, à la folie…

Pour info :

Gilles, moi-même et son éditeur David

Gilles Marchand est écrivain et éditeur.

Historien, il a publié un « Dictionnaire des monuments de Paris »(2003), une « Chronologie d’histoire de la peinture » (2002), coécrit avec Hélène Ferbos, et « La construction de Paris » (2002), scénario de la bande dessinée, aux éditions Gisserot.

En 2010, il participe à l’appel à textes du recueil « CapharnaHome » des éditions Antidata, est sélectionné, publie l’année suivante un recueil personnel dans la même maison, et devient ensuite un contributeur régulier des anthologies thématiques Antidata. Il signe en 2011 « Dans l’attente d’une réponse favorable, 24 lettres de motivation » chez Antidata, où il a aussi été éditeur.

En 2011, Il imagine également deux novellas postales pour Zinc Éditions, « Green Spirit » et « Les évadés du musée ».

Son premier roman, « Le Roman de Bolaño » en 2015, écrit en collaboration avec le critique littéraire et auteur Éric Bonnargent, éveille la curiosité de la critique par sa structure inhabituelle.

Son premier roman solo, « Une bouche sans personne » en 2016, (ma chronique ici) attire l’attention des libraires et de la presse. Il est notamment sélectionné parmi les « Talents à suivre » par les libraires de Cultura et remporte le prix des libraires indépendants « Libr’à Nous » et le prix Hors Concours en 2017.

En 2017, il publie « Un funambule sur le sable »( ma chronique ici).

Il a été batteur dans plusieurs groupes de rock et a écrit des paroles de chansons. Il est également rédacteur au Who’s Who, et chroniqueur littéraire au sein du webzine k-libre.

Je remercie les Éditions Aux forges de Vulcain pour ce voyage fantastique au cœur de l’âme humaine ❤️

“ La neuvième heure ”

La neuvième heure de Alice McDermott aux Éditions La Table Ronde

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud

” Il avait un problème avec le temps. Ça tombait mal pour un cheminot, même employé de la BRT. Son problème, c’était qu’il aimait refuser le temps. Il se délectait de le refuser. (…) Il n’avait qu’à murmurer. Je n’y vais pas. Rien ne m’y oblige. Bien sûr, il n’était pas toujours nécessaire de refuser la journée entière. Parfois, le simple fait d’avoir une heure ou deux de retard suffisait à lui rappeler que lui, au moins, était libre, que les heures de sa vie – possédait-il un bien plus précieux ? – n’appartenait qu’à lui. “

Jim après un jour de trop à profiter du temps, à paraisser, vient d’être licencié de son emploi au chemin de fer. Ne supportant pas cette situation, il décide de mettre fin à ses jours dans son appartement. Précautionneux, il a envoyé Annie sa femme faire quelques courses, mais il a oublié que le gaz pouvait faire d’horribles dégâts.

Sœur Saint-Sauveur avait pour vocation d’entrer chez les gens qu’elle ne connaissait pas, surtout des malades et des personnes âgées, de pénétrer dans leur foyer et de circuler dans leur appartement comme si elle était chez elle, d’ouvrier les armoires à linge, leur vaisselier ou les tiroirs de leur commode – d’examiner leurs toilettes ou les mouchoirs souillés serrés dans leurs mains –, mais le nombre de ses visites chez des inconnus n’avait pas atténué, au fil des années, son premier réflexe, consistant à rester à l’écart et à détourner les yeux. “

Sœur Saint-Sauveur était passée le soir après le drame, elle prend la relève des pompiers auprès d’Annie la jeune femme enceinte et des voisins sinistrés de ce petit immeuble de Brooklyn. Elle va tenter d’aider Annie, pour que son mari soit enterré dans la concession déjà payée, dans le cimetière catholique, malgré le suicide.

Annie sera très vite embauchée au couvent par Sœur Lucy, où sa fille grandira sous l’œil bienveillant de sœur Illuminata.

Là en bas, Annie le savait, les mots étaient comme des produits de contrebande. Aucune des sœurs, à cette époque, ne parlait de sa vie au couvent, dans ce qu’elles appelaient dédaigneusement le monde. Prononcer ses vœux signifiait laisser tout le reste derrière soi: la jeunesse, la famille et les amis, tout l’amour qui n’était qu’individuel, tout ce qui dans l’existence nécessitait un regard en arrière. La coiffe qu’elles portaient comme des œillères faisait plus que limiter leur vision périphérique. Elle rappelait aux sœurs qu’elles devaient regarder uniquement leur tâche en cours. “

Quand Annie s’octroiera du bon temps sous prétexte de prendre l’air, son enfant élevé au couvent qui aspire à devenir sœur, se verra mise à l’épreuve par Sœur Jeanne qui l’emmènera dans sa tournée auprès des malades.

Chaque sœur de la congrégation possède son histoire et ses secrets, elles sont l’âme de ce quartier. Un endroit et des habitants qu’elles protègent jour après jour, tel le berger, elles veillent sur le troupeau.

« Est-ce que votre mari est gentil avec vous ? » demande-t-elle.

Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une bénédiction – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dilapidait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne traitait pas sa femme en esclave – mais une bénédiction rare à tout le moins.

Ce que j’en dis :

Jamais je n’aurais imaginé être aussi captivé par une histoire de bonnes sœurs.

L’auteure nous invite à partager le quotidien des sœurs de la congrégation de Marie dans une communauté Irlandaise de Brooklyn.

Toujours discrètes et bienveillantes, les sœurs se dévouent entièrement à ce quartier et veillent sur chaque famille dans le besoin.

Parfois drôle et souvent touchante, la plume délicate et minutieuse d’Alice McDermott en véritable orfèvre des mots, nous fait cadeau d’un magnifique bijou.

Un véritable conteuse qui réussit sans se faire prier à embarquer les lecteurs dans une balade irlandaise pleine de charme en compagnie de religieuses phénoménales.

Un joli coup de cœur qui a reçu le Prix Femina étranger 2018.

Pour info :

Alice McDermott est née à Brooklyn en 1953. Ses nouvelles ont notamment été publiées dans le New York Times, le New Yorker et le Washington Post. Elle est l’auteur de huit romans, dont cinq ont paru à Quai Voltaire. Elle vit près de Washington et occupe la chaire de littérature de l’université John Hopkins. Finaliste du Kirkus Prize et du National Book Critics Circle Award, La Neuvième Heure figure en 2017 parmi les meilleurs romans de l’année de la New York Times Book Review, du Wall Street Journal, de Time Magazine et du Washington Post.

Je remercie les éditions de la Table Ronde pour cette divine lecture.

“ Route 62 ”

Route 62 dIvy Pochoda aux Éditions Liana Levi

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Adélaïde Pralon

” Le premier bulletin d’information est vague, noyé au milieu d’une liste croissante de ralentissement. Sur la 710, près d’ Artesia Boulevard, un véhicule est arrêté sur la voie de droite. Accident sur la 5, en direction du nord, au niveau de Colorado Boulevard. Dans le centre-ville, entre la 4éme Rue et Hill Street, la 110 est bloquée à cause d’un piéton qui court à contresens. (…) Aucun détail. Aucune explication. Un fait au milieu des faits. “

Un homme nu court au cœur de l’embouteillage matinal de Los Angeles. Aussi surprenant que cela puisse paraître, il se retrouve être le chaînon manquant qui relie différentes personnes qu’il va croiser sur sa route.

” La ville qui observait n’observe plus. La fumée d’un incendie menace maintenant le Malibu State Park. Une chanteuse a été retrouvée morte dans sa chambre d’hôtel. Et l’attention de tout le monde se tourne vers l’ouest, loin du coureur nu de la 110. Mais il était là – Tony et Ren le savent. Et il est encore là, quelque part, en train de courir, nu. On finira par le retrouver. C’est obligé. Parce que personne ne disparaît à tout jamais. Pas à Los Angeles. Pas quand tant d’yeux observent. “

Cela aurait pu être vite oublié, un fait divers vite noyé au milieu des nouvelles qui se suivent, mais pour certains il est important d’éclaircir ce mystère.

De la Cité des anges au désert des Moraves, ce roman choral nous offre une galerie de personnages aux destins singuliers, parfois en rupture avec la société, en quête de rédemption.

Une véritable course poursuite à travers ces destins liés où il faudra creuser dans ce désert brûlant pour déterrer les secrets enfouis depuis 2006.

Un voyage dans le temps à la recherche de la sortie de route qui a brisé quelques rêves au passage, mais qui laisse toujours un peu d’espoir au hasard des nouveaux chemins empruntés.

 » Intérieurement, il encourageait James, lui souhaitait d’avancer, d’empêtrer tous ces gens, de foutre le bordel dans leurs trajets. Agrippés à leur volants, allant d’un point A à un point B, ils ne savaient pas ce que c’était que d’avoir besoin de s’échapper. “

Ce que j’en dis :

J’ai découvert la plume d’Ivy Pochoda avec son premier roman De l’autre côté des docks que j’avais adoré, une histoire extraordinaire qui explorait l’univers des laissés pour comptes avec beaucoup d’émotions, j’étais donc impatiente de la retrouver et de parcourir à travers ces lignes, la route 62.

L’auteure tisse son histoire autour de personnages atypiques, tous éloignés les uns des autres et pourtant liés entre eux.

Elle s’inspire des histoires glanées dans son quartier et nous offre une fois encore des portraits d’hommes et de femmes tourmentés mais qui débordent d’humanité. Elle nous transporte des coins sombres de Los Angeles aux grands espaces américains à travers des destinées bouleversantes.

Elle dépeint la misère sociale et les vies des êtres à la dérive toujours avec une immense empathie.

Un roman surprenant, brillant , où Ivy Pochoda en restant fidèle à son style de prédilection confirme son talent avec ce deuxième roman noir parfaitement maîtrisé qui tient en haleine le lecteur jusqu’au final.

Route 62 à parcourir sans hésitation à la vitesse qu’il vous plaira…

Pour info :

Ivy Pochoda au Festival America septembre 2018

Ivy Pochoda est née à Brooklyn où elle a vécu jusqu’en 2009. Elle vit actuellement à Los Angeles. Joueuse de squash professionnelle, elle abandonne vite sa carrière pour se consacrer à l’écriture. Son roman, L’autre côté des docks (2013), – dont l’action se déroule à Brooklyn, dans le quartier de Red Hook où elle a longtemps vécu –, a été unanimement salué par la critique et a reçu le Prix Page-America. Son déménagement à Los Angeles en 2009 lui a inspiré Wonder Valley (Route 62), « livre de l’année » du Los Angeles Times.

Je remercie les Éditions Liana Levi pour cette course poursuite infernale cruelle et haletante.