“ La neuvième heure ”

La neuvième heure de Alice McDermott aux Éditions La Table Ronde

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud

” Il avait un problème avec le temps. Ça tombait mal pour un cheminot, même employé de la BRT. Son problème, c’était qu’il aimait refuser le temps. Il se délectait de le refuser. (…) Il n’avait qu’à murmurer. Je n’y vais pas. Rien ne m’y oblige. Bien sûr, il n’était pas toujours nécessaire de refuser la journée entière. Parfois, le simple fait d’avoir une heure ou deux de retard suffisait à lui rappeler que lui, au moins, était libre, que les heures de sa vie – possédait-il un bien plus précieux ? – n’appartenait qu’à lui. “

Jim après un jour de trop à profiter du temps, à paraisser, vient d’être licencié de son emploi au chemin de fer. Ne supportant pas cette situation, il décide de mettre fin à ses jours dans son appartement. Précautionneux, il a envoyé Annie sa femme faire quelques courses, mais il a oublié que le gaz pouvait faire d’horribles dégâts.

Sœur Saint-Sauveur avait pour vocation d’entrer chez les gens qu’elle ne connaissait pas, surtout des malades et des personnes âgées, de pénétrer dans leur foyer et de circuler dans leur appartement comme si elle était chez elle, d’ouvrier les armoires à linge, leur vaisselier ou les tiroirs de leur commode – d’examiner leurs toilettes ou les mouchoirs souillés serrés dans leurs mains –, mais le nombre de ses visites chez des inconnus n’avait pas atténué, au fil des années, son premier réflexe, consistant à rester à l’écart et à détourner les yeux. “

Sœur Saint-Sauveur était passée le soir après le drame, elle prend la relève des pompiers auprès d’Annie la jeune femme enceinte et des voisins sinistrés de ce petit immeuble de Brooklyn. Elle va tenter d’aider Annie, pour que son mari soit enterré dans la concession déjà payée, dans le cimetière catholique, malgré le suicide.

Annie sera très vite embauchée au couvent par Sœur Lucy, où sa fille grandira sous l’œil bienveillant de sœur Illuminata.

Là en bas, Annie le savait, les mots étaient comme des produits de contrebande. Aucune des sœurs, à cette époque, ne parlait de sa vie au couvent, dans ce qu’elles appelaient dédaigneusement le monde. Prononcer ses vœux signifiait laisser tout le reste derrière soi: la jeunesse, la famille et les amis, tout l’amour qui n’était qu’individuel, tout ce qui dans l’existence nécessitait un regard en arrière. La coiffe qu’elles portaient comme des œillères faisait plus que limiter leur vision périphérique. Elle rappelait aux sœurs qu’elles devaient regarder uniquement leur tâche en cours. “

Quand Annie s’octroiera du bon temps sous prétexte de prendre l’air, son enfant élevé au couvent qui aspire à devenir sœur, se verra mise à l’épreuve par Sœur Jeanne qui l’emmènera dans sa tournée auprès des malades.

Chaque sœur de la congrégation possède son histoire et ses secrets, elles sont l’âme de ce quartier. Un endroit et des habitants qu’elles protègent jour après jour, tel le berger, elles veillent sur le troupeau.

« Est-ce que votre mari est gentil avec vous ? » demande-t-elle.

Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une bénédiction – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dilapidait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne traitait pas sa femme en esclave – mais une bénédiction rare à tout le moins.

Ce que j’en dis :

Jamais je n’aurais imaginé être aussi captivé par une histoire de bonnes sœurs.

L’auteure nous invite à partager le quotidien des sœurs de la congrégation de Marie dans une communauté Irlandaise de Brooklyn.

Toujours discrètes et bienveillantes, les sœurs se dévouent entièrement à ce quartier et veillent sur chaque famille dans le besoin.

Parfois drôle et souvent touchante, la plume délicate et minutieuse d’Alice McDermott en véritable orfèvre des mots, nous fait cadeau d’un magnifique bijou.

Un véritable conteuse qui réussit sans se faire prier à embarquer les lecteurs dans une balade irlandaise pleine de charme en compagnie de religieuses phénoménales.

Un joli coup de cœur qui a reçu le Prix Femina étranger 2018.

Pour info :

Alice McDermott est née à Brooklyn en 1953. Ses nouvelles ont notamment été publiées dans le New York Times, le New Yorker et le Washington Post. Elle est l’auteur de huit romans, dont cinq ont paru à Quai Voltaire. Elle vit près de Washington et occupe la chaire de littérature de l’université John Hopkins. Finaliste du Kirkus Prize et du National Book Critics Circle Award, La Neuvième Heure figure en 2017 parmi les meilleurs romans de l’année de la New York Times Book Review, du Wall Street Journal, de Time Magazine et du Washington Post.

Je remercie les éditions de la Table Ronde pour cette divine lecture.

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“ Monsieur Viannet ”

Monsieur Viannet de Véronique Le Goaziou aux Éditions La Table Ronde

“ Il soupire. Semble réfléchir. Il écarte et plie les doigts. Comme s’il calculait.

– Je bois du début de la matinée jusqu’à la nuit. Du réveil jusqu’au sommeil, si vous préférez. Vous voyez ? C’est les moments où je ne bois pas qui sont rares. N’existent pas. ”

Monsieur Viannet a cinquante ans. Il vit en compagnie de sa femme dans un minuscule appartement glacial du côté de Bastille. Un passé douloureux et envahissant l’amène à boire plus que de raison, notamment son acquittement après avoir été accusé du meurtre de son père.

“ Pourquoi Monsieur Viannet a-t-il bien voulu que j’entre chez lui, que je m’assoie sur cette chaise et que je l’interroge ? Des questions sur sa vie, sur ce qu’il a fait, sur lui… Parce que la directrice de l’association le lui a demandé ? Par curiosité ? Ou bien pour voir une nouvelle tête et tromper l’ennui… ”

Monsieur Viannet répond aux questions d’une femme qui est chargée d’évaluer ce que deviennent les anciens résidents d’un centre de réinsertion dont il a fait partie.

(…) Y’a des gars, ils portent depuis qu’ils sont tout petits.

J’écarte mon stylo. Je hausse les sourcils.

– Ils portent… Ils portent quoi ?

Ils secoue la tête. Il boit. Peut-être a-t-il l’impression que je le fais exprès. Exprès de ne rien comprendre.

– Vous me posez vraiment cette question ?

– Oui…

Il souffle, presque excédé.

– Ils portent leur vie, madame, quoi d’autre ? Et il y a des vies plus lourdes que d’autres, vous ne pensez pas ? “

Même si cette femme exécute consciencieusement son travail pour lequel elle est rémunérée, elle ne peut s’empêcher de s’attacher à cet homme. Son désespoir la hante, mais elle était loin d’imaginer la tragédie finale…

C’est comme ça leur vie. Des cris, du calme, des jurons, du vacarme, du silence…“

Ce que j’en dis :

Je découvre à travers ce roman social, l’écriture âpre de Véronique Le Gouaziou.

Présenté sous forme de dialogue, ce récit nous offre un témoignage assez bouleversant d’un homme qui livre depuis toujours un combat qui semble être perdu d’avance.

Vivant en marge de la société suite à plusieurs mauvaises actions qui lui ont fait connaître la prison, il nous dévoile l’envers du décor.

On aurait tendance à penser tout comme il le dit lui-même : « Mais bon, on n’avait qu’à pas faire les cons. » mais qui sommes nous pour nous permettre de juger ? Essayons plutôt de comprendre tout comme nous le propose l’auteur à travers ce portrait touchant, ce qui amène tout ces hommes à la dérive. Qu’ils soient SDF ou en foyer tous ont leurs histoires et peu ont trouvé la chance de s’en sortir face à un système de castes sociales de plus en plus réfractaires.

Ce récit est le miroir de notre société où reflète l’absurdité du monde.

Une belle découverte de cette rentrée littéraire.

Véronique Le Gouazou est sociologue et chercheuse. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages en sociologie. Elle a publié aux Éditions de la Table Ronde La Vieille Femme et les mouettes (1996) et À cause de la vie (2003). Monsieur Viannet est son quatrième roman.

Je remercie les Éditions de la Table Ronde pour ce roman contemporain très touchant.

“ Valse hésitation ”

Valse hésitation d’Angela Huth aux éditions Quai Voltaire

Traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff

Dés la fin de la matinée je me mis à chercher Joshua. Je le cherchais dans l’annuaire et dans un vieux répertoire que David avait oublié l’année d’avant. Je le cherchai pendant trois jours. J’achetai des tas de quotidiens et de magazines et les parcourus tous, au cas où il aurait été journaliste. J’épluchai les affiches de tous les théâtres, au cas où il aurait été acteur. Je le chercher dans les foules estivales du lac Serpentine et de l’Albert Memorial ; j’erre le long des rangées de parcmètres dans l’espoir de repérer sa voiture. Mais je ne le trouvai pas. „

Clare est séparée pour une durée déterminée de son second mari, Jonathan. Lors d’une fête elle rencontre Joshua, un homme d’un tout autre genre. Elle tombe sous le charme. Encouragée par son amie Mrs Fox, elle tente de le retrouver.

Supportant plutôt mal la solitude, elle va tenter une nouvelle aventure amoureuse. Prendre un amant pour combler le vide laissé par Jonathan et profiter de la vie. Et pourquoi pas suivre les conseils de Mrs Fox…

« Il paraît que vous êtes provisoirement séparée de votre mari, beugla- t-elle, joyeuse, par dessus la musique. Eh bien, si vous voulez mon avis, vous devriez prendre un amant tant que la voie est libre. En ce qui me concerne, je n’en ai jamais eu, car si Henry l’avait appris, il aurait tenu à se battre en duel. (…) Non, vaut mieux avoir un amant quand on est jeune qu’une névrose quand on est vieille. »

Valse-hésitation aurait pu prendre pour titre : Tout plutôt qu’être seule, car il est évident que Clare ne supporte pas la solitude et qui plus est prête à tout pour y remédier. Clare est une femme dépendante, soumise, indécise, naïve et manque indubitablement de caractère. Après avoir joué la femme-enfant lors de son premier mariage, elle va tout droit vers le statut de femme-objet si elle poursuit sa route au côté de ces affreux salauds.

Clare est totalement le genre de femme qui m’horripile. Le genre de femme capable de tout supporter pour le plaisir des hommes qu’elle aime ou croit aimer. Une femme perdue dés que son homme s’éloigne, totalement victime d’une dépendance affective même face au pire des goujats. Heureusement Mrs Fox m’a conquise et m’a permis d’apprécier davantage cette divine comédie anglaise aussi douce que cruelle.

Angela Huth nous offre de beaux portraits de femmes, et pose un certain regard sur leurs histoires d’amour à travers une plume élégante non dépourvue de style.

Un roman qui ne donne vraiment pas envie de se passer la corde au cou, même pour une rivière de diamant, et qui confirme ce vieil adage : ” Mieux va être seule que mal accompagnée ” .

Tendre, mélancolique et caustique, Valse-hésitation est une histoire d’amour britannique où les hommes n’oublient pas de filer à l’anglaise.

À savourer pour ne pas signer aveuglément au bas d’une page, si votre propre histoire d’amour y ressemble, conseil avisé d’une lectrice féministe indépendante.

Angela Huth vit dans le Warwickshire. Elle est l’auteure de plusieurs recueils de nouvelles et de nombreux romans. Les filles de Hallows Farm a été adapté à l’écran en 1998 sous le titre Trois Anglaises en campagne. Elle est aussi l’auteur de L’invitation à la vie conjugale, Tendres silences, Souviens-toi de Hallows Farm, Quand rentrent les marins, Mentir n’est pas trahir, La Vie rêvée de Virginia Fly, tous parus aux Éditions La Table Ronde.

Je remercie les Éditions Quai Voltaire pour cette valse anglaise toute en élégance.

“ Midwinter ”

Mindwinter de Fiona Melrose au Éditions La Table Ronde

Traduit de l’anglais par Édith Soonckindt

 » J’étais là à éprouver le genre de tristesse qui se coince dans la gorge. Je ne pleurais pas et je n’avais toujours pas bougé de là où j’étais. (…) S’il me cherchait dans la nuit, je reviendrais lui dire qu’on oubliait tout, que je ne l’accusais de rien. Je voulais lui expliquer que Ma me manquait à moi aussi. « 

Landyn Midwinter et Vale son fils, sont agriculteurs dans le Suffolk. Ce sont des hommes du terroir. En ces temps difficiles, où ils doivent déjà faire face à la concurrence des grandes entreprises pour garder leur ferme, ils mènent un combat familial face à un drame survenu dans le passé.

«  Cette sensation maladive qui précède le moment d’ouvrir une porte et de voir ce qu’on ne peut plus esquiver, je l’avais déjà éprouvée, je l’avais déjà connue. ”

Vale avait dix ans quand il fut privé de sa mère à jamais. À l’époque ils étaient en Zambie où son père avait déjà tenté de sauver l’entreprise familiale.

“ Un arbre fort peut subir une mauvaise gelée ou perdre une branche entière dans une tempête, ce sont les racines qui le maintiennent droit. C’était le cas de Vale. ”

Lors d’un hiver particulièrement rigoureux, les douleurs de Landyn et Vale, se réveillent et mettent en péril l’équilibre familial déjà très malmené.

Vale se perd dans son désespoir tandis que son père se réfugie auprès de sa terre et de ses bêtes.

« Je sais pas quoi faire.

– Tu trouveras. Ouvre l’œil.

– Pourquoi ?

– Tu le sauras. Tu le sauras dans ton cœur.

– L’autre soir j’ai cru que ça pouvait bien être elle qui m’avait aider à trouver le rivage.

– J’en doute pas. Pas une seule seconde. Elle veille sans cesse sur nous tellement on est bon à rien. »

Chacun se raccroche à ce qu’il peut, rongé par la culpabilité et essaye de réparer ses erreurs.

“ (…) j’ai vu à travers la pluie, un grand panache roux bordé de blanc filer vers les buissons. Ma renarde. Elle était là. ”

Il affronte enfin le souvenir qui les hante, et mettent à l’épreuve le fragile tissu de leur relation.

 » Ce jour-là, ce vieil arbre m’a encouragé. Il était porteur d’une histoire et d’une guérison. Il y en avait un qui lui ressemblait dans notre ferme à Kabwe, un arbre du coin, je n’ai jamais su son nom mais je connaissais son cœur. Il y a comme ça des arbres qui vous offrent leur ombre un jour de grande chaleur. Et qui vous laissent vous asseoir très près avec tout votre être. ”

À travers ce roman sombre illuminé par une sublime plume lyrique, Fiona Melrose nous offre un premier roman absolument réussi.

Situé entre le Suffolk et la Zambie ce récit nous est conté en alternance par Vale et son père Landyn, deux hommes hantés par des souvenirs tragiques. Deux hommes qui se livrent et se délivrent chacun à sa manière à travers un va- et-vient temporel et géographique admirablement bien construit.

Une histoire d’hommes qui ont la rage de vivre, malgré tous les obstacles qui parsèment leurs vies.

Un roman naturaliste tout en poésie, qui dépeint à merveille la fragilité des relations, traite de la culpabilité qui ronge les cœurs, tout en gardant une lueur d’espoir.

Un roman sensible, qui réunit les hommes et les bêtes pour mieux les réconcilier et les aider à combattre leur chagrin. On rêve, on pleure, on espère, on s’émerveille à travers ce récit magistral plein d’humanité.

Un premier roman de toute beauté , une magnifique découverte, un voyage livresque enchanteur.

Née à Johannesburg, Fiona Melrose a eu plusieurs carrières, notamment dans l’analyse politique pour des ONG et le secteur privé. Elle a vécu à Londres et dans le Suffolk et continue de vivre entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre. Mindwinter a été sélectionné pour le Baileys Women’s Prize for Fiction 2017. Johannesburg, son deuxième roman, vient de paraître en Angleterre.

Je remercie Anne-Lucie et les Éditions de la Table Ronde pour ce roman aussi touchant qu’époustouflant.

 » Le Bon cœur « 

Le Bon cœur de Michel Bernard aux Éditions La Table Ronde

 » On en était arrivé au point où les gens ne l’appelaient plus  » la fille de Domremy  » , ou  » La Jeannette de Domremy  » mais  » La Pucelle ». Comment pouvaient -ils gober ça ? À dix-sept ans, des pucelles il n’y en avait plus que dans les couvents, et encore.  »

Pendant l’hiver 1429, Jeanne une petite paysanne du village de Domremy prétend entendre des voix, venues du ciel. Dieu lui parle et la missionne de combattre les anglais, de délivrer Orléans et de faire couronner le Dauphin.

 » Jean de Metz avait parlé en sa faveur sans trouble, avec sa voix habituelle, ferme et réfléchie. Il la croyait. Il croyait qu’elle était désignée pour accomplir une mission supérieur, dans l’intérêt du royaume de France et de toute là chrétienté, et voulait l’accompagner et la servir. Il croyait, il croyait… »

Baudricourt finira par cèder aux suppliques de Jeanne qui avec fière allure sur son destrier et pleine de volonté prendra le chemin vers sa destinée.

 » Quand la vitesse de la course déployait le tissu et le faisait flotter, on avait l’impression que la bannière soulevait le cheval et sa cavalière, avec des poignées d’herbe et de terre. Il fendait les cœurs et y versait la confiance et la force. « 

S’approprier une personne historique de cette envergure n’est pas une mince affaire même si on connaît l’Histoire sur le bout des doigts. Mais Michel Bernard, homme de l’Est avait quelques raisons de s’intéresser à une des femmes la plus mythique de sa région.

Le talent d’écriture de l’auteur rend ce récit authentique, tout en le romançant pour le rendre passionnant.

Le Bon cœur est le roman d’une jeune femme, une paysanne qui retint le royaume de France sur le bord de l’abîme, le sauva en y laissant sa vie.

Un bel hommage à une femme courageuse, combattante et pleine de foi.

À souligner la présentation du livre tres soignée qui met davantage le roman en valeur.

Un récit plein de grâce digne de cette femme qui changea le cours de l’histoire et touche encore le cœur de la France.

Un auteur qui me réconcilie avec L’Histoire de France et me la fait aimer à travers son chant d’amour.

 » …Ce qui est écrit ne meurt pas.  »

Michel Bernard est né à Bar-Le- Duc. Il est l’auteur entre autre de Deux remords de Claude Monet ( Ma Chronique ici ) . Mes tours de France (1999) . Comme un enfant ( biographie de Charles Trenet 2003) . La tranchée de Calonne (2007) . La Maison du Docteur Laheute (2009) . Le corps de la France (2010) Les forêts de Ravel (2015)

Il obtient de nombreux prix pour quasiment tous ses romans. Une belle plume de ma région.

Je remercie Anne- Lucie, Alice et les Éditions la Table Ronde pour cette lecture au grand cœur.

 » À malin, malin et demi  » 

À malin, malin et demi de Richard Russo aux Éditions  La Table Ronde dans la collection Quai Voltaire.

Traduit de l’anglais par Jean Esch


 » Bon sang, la vie était un vrai merdier. » 

C’est rien de le dire et c’est pourtant le cas dans cette ville du New Jersey qui a déjà bien du mal de se remettre de la crise. Même les morts préfèrent rester sous terre.

 » On aurait pu croire qu’ils somnolaient paisiblement sous les pierres tombales penchées qui évoquaient des bonnets portés de manière canaille. Sachant qu’ils risquaient de se réveiller dans un monde où le labeur était encore plus présent que dans celui qu’ils avaient quitté, pouvait-on leur reprocher d’arrêter la sonnerie du réveil pour se rendormir pendant encore un quart de siècle ? « 


Douglas Raymer y officit en tant que chef de la police. Il est veuf d’une femme qui s’apprêtait à le quitter. Il passe son temps à s’interroger. D’abord sur lui-même depuis qu’une de ses professeurs au collège lui avait écrit sur un de ses devoirs : « Qui es-tu, Douglas? « 

Il manque de confiance malgré l’uniforme.

 » (…) » Ta mère doit être fière . »À vrai dire, sauf erreur, sa mère était plus soulagée que fière. Le fait qu’il entre dans la police avait apparemment eu raison de sa crainte de voir son fils en taule. Raymer n’avait pas le courage de lui dire que l’un n’empêchait pas l’autre.  » 


Et même si sa femme n’est plus, il aimerait connaître le nom de celui qu’elle devait  rejoindre. En attendant il vit dans le brouillard mais il peut compter sur Charisse son assistante, une jeune noire pour égayer ses journées.

Dans la même journée, les péripéties s’enchaînent, c’est la pagaille à North Bath. La vie de ces habitants part à la dérive et bouleverse leurs quotidiens.

 » L’agent Miller rechignait à quitter son poste confortable, mais il devinait qu’un homme pieds nus, vêtu uniquement d’un caleçon, qui courrait au milieu de la rue justifiait une enquête. Par conséquent il s’approcha de l’homme avec prudence, conformément aux méthodes détaillées dans le manuel de police, un document qu’il avait appris par cœur pour se protéger de la nécessité de  réfléchir dans le feu de l’action. » 

Que ce soit Sully, un buveur invétéré, Rub son acolyte bègue, Carl le magnat de la ville qui attend désespérément de retrouver sa forme avant- prostatite, Jérôme le frère jumeau de Charisse aussi amoureux de la syntaxe que de sa mustang, Alice la femme du maire toujours accompagnée de son téléphone cassé, Zach, Ruth sa femme et Janey leur fille, sans oublier Rub le chien qui a lui aussi une sale manie, tout ce petit monde observé à la loupe devra apprendre à affronter les grandes misères de leurs petites existences.

 » Il lui a fallu des années et des années pour comprendre que la plupart des autres gens ne se sentaient pas bien eux non plus, et que la tâche de ce monde, c’était de vous donner l’impression que vous l’aviez déçu, que vous ne seriez jamais à la hauteur, véritablement. « 


En seulement deux jours, rien ne va plus à Nort Barth et c’est avec un regard brillant et caustique que l’auteur nous fait découvrir cette histoire époustouflante, abracadabrante pleine de rire et d’esprit. Avec une plume élégante et pleine d’humour Richard Russo nous offre une galerie de portraits absolument déjantés où une intrigue s’incruste habilement. Le talent de l’écrivain est indéniable pour captiver les lecteurs dans cette ville perdue de l’Amérique. Une ville sous ses airs endormis qui vit ses pires cauchemars mais toujours avec le sourire, telle une lumière au bout du tunnel. Un récit féroce, plein d’humanité, sans perfidie, qui met à nue la vie de chacun avec délicatesse pour ne froisser personne. Un roman formidable à découvrir absolument.

Je n’ai pas aimé cette histoire je l’ai adoré. Une ambiance américaine et une plume comme j’aime. Un récit brillamment orchestré par un maître de la prose jubilatoire. Absolument divin.



Richard Russo est né en 1949  aux États-Unis. Après avoir longtemps enseigné la littérature à l’université, il se consacre désormais à l’écriture de scénarios et de romans dans le Maine où il vit avec sa femme. Il est l’auteur de deux recueils de nouvelles et d’un récit. 


Ont paru aux Éditions de la Table Ronde, dans la collection Quai Voltaire : Un rôle qui me convient (1997 ), Le Déclin de l’empire Whiting (2002) – qui lui a valu le prix Pulitzer la même année – Un homme presque parfait (2003), Le Phare de Monhegan et autres nouvelles (2004), Quatre saisons à Mohawk (2005), Le Pont des soupirs (2008), Les Sortilèges du Cap Cod (2010), Mohawk (2011) et Ailleurs (2013). Deux de ses romans ont été adaptés à l’écran dont Un homme presque parfait (1994) avec Paul Newman dans le rôle principal. À malin, malin et demi ( Everybody’s cool) est paru en 2016 aux Etats-Unis. 

Je remercie les Éditions La Table Ronde pour cette lecture grandiose.


 » Les années à rebours « 

Les années à rebours de Nadia Terranova aux Éditions Quai Voltaire



 » S’il y a une chose qui unissait Aurora et Giovanni, c’était la volonté d’enterrer leurs noms de famille. »

Aurora, une jeune fille effacée, timide, mais trés bonne éléve. Giovanni un jeune homme exalté, envoûtant, dernier de la classe qui rêve de révolution. Aurora est l’aînée de sa fratrie à l’inverse de Giovanni qui est de son côté le petit dernier. Deux êtres que tout oppose mais que les bancs de la FAC vont réunir.



 » Ses deux vies, à l’université et en dehors ne coïncidaient pas encore. » 

De nombreux ébats langoureux, après les débats révolutionnaires, où l’on refait le monde en compagnie d’utopistes pendant que les brigades Rouges commencent à faire parler d’elles. 

Aurora et Giovanni s’apprêtent à s’unir pour le meilleur et pour le pire et à devenir parents. 

 » Nous ne lui suffirons jamais pensa-t-elle. Il sait mais il essaie de me faire croire qu’il ne désire rien d’autre que devenir père. « 



Giovanni rêve de devenir un héros politique mais en s’adonnant aux vices de l’alcool et de la drogue il va mettre en péril son couple. Malgré tous les obstacles et le jugement de sa famille, Aurora élèvera seule leur enfant. 

 » Les adultes ne sont au fond que des enfants qui ont survécu. « 


Les années à rebours est un roman magnifique, l’histoire d’un couple ancrée dans la réalité d’une époque – les années de plomb, l’invasion de la drogue, la désillusion des années 1980, le fléau du sida. 

L’histoire d’une passion, de deux êtres qui se sont rencontrés très tôt, très jeunes et sont entrés ensemble dans la tourmente du monde adulte. Ils se sont aimés, perdus, retrouvés puis se sont détestés telle une valse à deux temps dans le tourbillon de la vie. 

Pour un premier roman c’est une belle réussite autant par la plume qui ne manque pas de panache et qui captive le lecteur jusqu’au dénouement final, que par l’ histoire, terrible, bouleversante , bien construite, et très stylée.

Une bien belle découverte, un joli coup de cœur. 

J’espère que vous lui ferez vous aussi un bel accueil tant mérité. 

Nadia Terranova


Nadia Terranova est née à Messine. Elle a suivi des études de philosophie et d’histoire. Elle vit à Rome depuis 2003. Les années à rebours est son premier roman, pour lequel elle a reçu, en Italie, le prix Bagutta Opera Prima, le prix Brancati, le prix Fiesole et le prix Grotte de la Gurfa. 

Je remercie les éditions Quai Voltaire La Table Ronde pour cette romance italienne pleine de charme. 



 

 » Mrs Hemingway « 

Mrs Hemingway de Naomi Wood aux Éditions de La Table Ronde


 » Hadley, Ernest, et Fife traînent dans la maison et bien que malheureux aucun ne se résout à sonner la retraite le premier; ni l’épouse, ni le mari, ni la maîtresse. Depuis des semaines, ils vivent ainsi, tels des danseurs en mouvement perpétuel essayant de s’épuiser l’un et l’autre jusqu’à la chute. « 



Hadley, toute première Mrs Hemingray est sur le point de se faire voler son homme par cette intrigante, Fife. Quel idée lui a pris d’inviter cette voleuse de mari à partager leurs vacances ?


 » Allongée près de lui, elle se demande comment elle a pu le perdre bien que le mot ne soit peut-être pas le bon, elle ne l’a pas perdu, du moins pas encore.  » 

Elle a repéré les prémices de la fin. Les regards ne trompent pas . Et le pire reste à venir…

Son Homme c’est Ernest Hemingway, l’écrivain . Et comme le dit le proverbe : Derrière chaque grand homme se cache une femme…


« Lorsque Hadley se retourne elle voit son mari émerveillé comme s’il était le seul à avoir repéré cette oie que personne n’a encore pensé à abattre d’un coup de fusil. » 

Voire même plusieurs… Selon les hommes.

Ernest Hemingway est un charmeur, un homme à femmes, un égoiste incapable de vivre seul. Et c’est à travers ses histoires d’amour que nous allons faire connaissance avec les femmes qui ont patagé sa vie et découvrir son portrait d’écrivain.


 » C’est typique d’Ernest: il veut sa femme, il veut sa maîtresse, il veut tout ce qui est à sa portée. Il est avide de femmes, mais surtout il ne connaît pas ses vrais besoins, alors dans le doute il essayera d’attraper tout ce qui passe. Épouse après épouse après épouse. Ce n’est pas une femme qu’il lui faut; c’est une mère ! « 


Quatre femmes, quatre épouses, quatre histoires d’amour qui finissent mal en général…Et même si la fin d’un amour donne la vie à un autre, ce ne sera pas sans dégats.
À travers une écriture poétique, pleine de charme, Naomie Wood nous offre un voyage exotique, qui nous emménera vers Chicago,en passant par  Key West, Antibes, Paris, San Francisco, Londres et Cuba. Elle nous fera partager la passion commune de ces femmes pour cet écrivain à travers l’histoire d’amour de chacune d’elles. Nous suivrons le parcours d’écrivain d’Ernest Hemingway et du couple Fitzgerald, amis d’Ernest et de ses épouses. Nous nous laisserons porter de Paris de l’ère du Jazz au Cuba de l’après-guerre en passant par la Floride des années 1930.

Un voyage merveilleux rempli de passions amoureuses dévorantes, de ruptures déchirantes, » Ernest Hemingway est si doué dans le rôle d’amoureux qu’il est nul dans celui du mari. », de fêtes fantastiques. Un voyage enivrant où l’alcool coule à flôt :  » La bouteille, voilà sa vraie maîtresse. » . Des portraits de femmes, amoureuses, blessées, rivales et si proches à la fois. « … pourvu que l’écriture soit l’antidote qui le guérira d’elle. » 

Un roman magnifique, une écriture maitrisée, bouleversante, percutante. Une plongée fascinante dans la vie d’un colosse qui donne la voix à toutes les femmes qui ont sacrifié un peu d’elles-mêmes pour créer une légende, un mythe.

« Quel charme ! Quel magnétisme ! Les femmes se jettent des balcons, le suivent à la guerre et détournent le regard le temps d’une liaison parce qu’un mariage à trois vaut mieux que d’être seule. « 


Vous aussi, venez découvrir ces femmes qui se cachent derrière ce séducteur, et laissez vous séduire par Mrs Hemingway, un roman absolument sublime, un gros coup de cœur que je vous invite à lire très vite. Une nouvelle plume à suivre assurément.


Mrs Hemingway , traduit de l’anglais par Karine Degliame-O’Keeffe.

Naomie Wood
Naomie Wood est née en 1983. Diplômée de l’université d’East Anglia, elle vit aujourd’hui à Londres. Ses recherches pour MRS Hemingway, l’ont mené de la British Library, à la Library of Congress, aux différentes résidences et aux repaires d’Ernest Hemingway à Chicago,Paris, Antibes, Key West et Cuba.

Je remercie Les Éditions de La Table Ronde pour cette divine lecture.