“ Le plongeur ”

Le plongeur de Stéphane Larue aux Éditions Le Quartanier

” J’ai retiré trois cents dollars et je suis allé à la Brasserie Cherrier. Je suis rentré sans regarder personne et je me suis installé sur un des tabourets, devant la machine la plus susceptible de payer.

Nous étions le 5 octobre. Je ne le savais pas, mais trois semaines plus tard, il ne resterait plus rien des deux mille dollars de Deathgaze. Trois semaines que je passerais à jouer chaque jour et à manquer un cours sur deux. J’aimerais pouvoir dire que c’est à ce moment-là que je me suis ressaisi, que la spirale de déni et de pertes avait atteint son point le plus bas, mais personne ne me croirait. “

Au cours de l’hiver 2002 à Montréal, un jeune homme d’une vingtaine d’années, étudiant graphiste est tombé dans le cercle infernal du jeu. Jour après jour son addiction grandit et ses dettes s’accumulent. Il joue aux machines de vidéopoker.

” Non seulement je ne gagnais presque rien, mais pendant ces trois mois-là j’avais perdu davantage que dans les six mois qui avaient précédé. Je n’avais pas encore compris la formule. Plus tu joues, plus tu perds. Je jouais tous les jours. “

Il s’isole, perds ses amis, sa blonde, son appart, et n’a plus d’autres choix que de se trouver une job pour éponger ses dettes, et respecter ses engagements envers un groupe de Métalleux.

C’est à ce moment-là qu’il décroche une place de plongeur dans un grand restaurant La Trattoria où il bossera avec Bébert un jeune cuisinier très expérimenté au bagou de rappeur déjà usé par l’alcool et le speed.

” Bébert est retourné vers la cuisine de service en gueulant que là on allait rocker ça pour de vrai, c’te rush-là. Je me suis concentré sur mon travail. J’ai rempli un rack d’assiettes et de tasses à café, je l’ai envoyé dans le lave-vaisselle puis j’ai commencé à récurer les poêles du mieux que je pouvais. Au bout de dix minutes de frottage et de décrassage, j’étais presque aussi trempé que si on m’avait enfermé dans un lave-auto en marche. Mes mains se ratatinaient déjà dans la gibelotte du diss pit, le bout de mes doigts était éraflé par la laine d’acier, mes bras s’enlisaient jusqu’aux coudes dans l’eau brune et graisseuse. La vapeur d’eau faisait coller sur mon visage les miettes de nourriture et les éclats d’aliments calcinés qui revolaient sous le jet du gun à plonge. Je comprenais peu à peu pourquoi Dave voulait se débarrasser de ce travail. “

Pendant plus d’un mois, ils vont enchaîner ensemble les shifts de soir et même les doubles, et Bébert jouera auprès du plongeur le rôle de mentor et veillera sur lui dans leurs sorties nocturnes.

Dans les coulisses du restaurant, officie une vraie fourmilière survoltée, chef, sous-chef, cuisiniers, serveurs, barmaids et busboys, chacun fidèle à son poste tout en étant polyvalent.

Le plongeur s’accroche et tente de faire face à ses démons le temps d’une saison chaotique rythmée par les rushs, les coups de blues, les soirées trop arrosées, les espoirs et quelques écarts dans une ambiance musicale omniprésente.

 » Dave m’avait mis en garde, comme s’il voulait s’ assurer que je comprenais bien toutes les clauses de sa proposition.

– Tu vas voir, c’est de l’ouvrage. Mais la gang est le fun et la bouffe est payée. T’as déjà travaillé en restauration ?

– Non, jamais. “

Ce que j’en jase :

Ce roman Canadien absolument extraordinaire, publié en 2017 est enfin arrivé en France, de quoi ravir les lecteurs toujours friands de découvrir de nouvelles plumes d’ici ou d’ailleurs.

Couronné de succès dans son pays et même en passe de devenir culte, j’ose espérer qu’il en sera de même icitte.

Travaillant dans la restauration, Stéphane Larue nous offre un menu littéraire cinq étoiles qui respire l’authenticité et dépeint à merveille le monde du travail d’une gargote de Montréal et évoque au passage l’addiction au jeu, de ce fameux plongeur.

À travers une langue absolument délicieuse dans une ambiance survoltée, le plongeur nous offre un récit hyperréaliste au côté d’une galerie de personnages pas piqués des hannetons.

Un roman social qui m’a souvent amené à penser à cet autre ovni littéraire : À la ligne de Joseph Ponthus, (ma chronique ici), une cuisine pour Stéphane, une usine pour Joseph, et cette similitude de travail à la chaîne, une job pour l’un et une embauche pour l’autre qui les a conduit tous deux à l’écriture d’un bijou littéraire.

Stéphane Larue peut se péter les bretelles, son book est tiguidou, de la vraie balle, alors inutile de placoter, il vous le faut !

Moi suis tombée en amour pour le plongeur ❤️

Pour info :

Stéphane Larue est né à Longueuil. Il vit à Montréal.

Il détient une maîtrise en littérature comparée de l’Université de Montréal. 

Depuis un quinzaine d’années, il assure un emploi dans la restauration.

En 2016, il publie aux éditions Le Quartanier son premier roman, Le Plongeur, lauréat en 2017 du prix des libraires du Québec et du prix Senghor

Je remercie Le Picabo River Book Club et les éditions le Quartanier pour cette plongée littéraire absolument fantastique.