“ Cherry ”

Cherry de Nico Walker aux Éditions Les Arènes

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard

Et pendant tout ce temps, j’ai essayé de jouer au dur parce que je croyais être un dur et que j’étais censé être un dur. Sauf que je ne l’étais pas. Et je peux vous dire maintenant qu’il y a plein de trucs mieux qu’essayer de se faire passer pour un dur, dont un, et pas des moindres, est d’être jeune, de baiser ta nana et d’en rester là. ”

C’est au cours de l’année 2003, lorsqu’il était étudiant en première année à Cleveland qu’il tomba amoureux d’Emily, une rencontre qui le marquera à vie.

Peut-on remonter dans le temps jusqu’au moment où on a rencontré celle qu’on a aimé le plus et se souvenir exactement de la façon dont ça s’est passé ? Non pas où vous étiez, comment elle était habillée où ce que vous avez mangé ce jour-là, mais plutôt ce que vous avez vu en elle qui vous a fait dire : oui, c’est pour ça que je suis venu ici. Je pourrais inventer une connerie mais, en réalité, je ne sais pas. J’aimais sa façon de jurer. Elle jurait avec une grande beauté.

Et son corps.

Quelle baiseuse…

Il est fou d’elle, et lorsqu’il pense l’avoir perdu, désabusé, il s’engage dans l’armée qui l’envoie comme médecin en Irak.

Le sergent recruteur Cole m’a frappé à la bite sans raison. Mais nous encaissions. Il fallait se souvenir que tout ça, c’était du bidon. Les sergents recruteurs faisaient juste semblant d’être des sergents recruteurs. Nous faisions semblant d’être des soldats. L’armée faisait semblant d’être l’armée. “

Pendant quasiment une année, il va découvrir l’horreur et l’absurdité de la guerre, les exactions de son pays, les antidouleurs et la violence pure.

 » Bref, ne jamais s’engager dans l’armée, putain. “

” Les gens n’arrêtaient pas de mourir : tout seul, par deux, pas de héros, pas de batailles. Rien. Nous étions juste de la piétaille, des épouvantails glorifiés ; là uniquement pour avoir l’air occupés, à arpenter la route dans un sens et dans l’autre, pour un prix exorbitant, cons comme des balais.

Il y avait des rumeurs de mort : les meurtres occasionnels, les fins atroces. Quelqu’un de la compagnie Bravo : le médecin a démissionné, a dit qu’il ne supportait plus de sortir du périmètre.

(…)

Nous étions arrivés à l’automne, donc ça faisait un point de repère. Nous approchions de la fin. En fait, un an c’est rien. Il faut ce temps là pour apprendre à assurer un minimum sur le terrain et ensuite, une fois que tu sais ce que tu fais, tu t’en vas. “

Son retour est accompagné de grave troubles post-traumatiques, il souffre comme de nombreux vétérans et pourtant il ne bénéficiera d’aucun suivi médical ni psychologique.

Il retrouve Emily avec qui il plonge dans la drogue qui ravage le Midwest.

Un addiction qui ne les lâche pas et nécessite un paquet de fric, chaque jour.

Pour faire face, il devient braqueur de banques..

” Nous nous sommes garés devant leWhole Foods. J’avais vue sur la banque. J’avais un flingue. Ce n’était pas mon flingue. Je ne sais plus qui me l’avait donné. Un truc marrant à propos des flingues. Si on sait que tu as l’habitude de faire des braquages, les gens te filent des flingues. C’est un peu comme financer des missionnaires. “

Ce que j’en dis :

Le récit de Nico Walker est si je peux me le permettre  » La cerise sur le drapeau  »

Dès les premières pages, les mots de l’auteur nous emprisonnent pour ne nous libérer qu’à la dernière page, en nous laissant des souvenirs emplis d’une multitude d’émotions qui vont de la compassion, en passant par la colère et la rage avec une bonne dose de tendresse pour cet homme toujours en détention à la prison d’Ashland dans le Kentucky.

À travers cet autobiographie romancée, Nico nous livre son histoire et se délivre de tout ce qui l’enchaîne à ses souvenirs parfois douloureux qui l’ont conduit en détention.

Étudiant il tombe amoureux puis se laisse embringuer par l’armée.

” C’était la première semaine de l’année 2005 et ça faisait déjà quelques temps qu’aux infos on parlait de mômes envoyés sur le terrain, qui se faisaient buter ou mutiler, si bien que Kelly et consorts avaient du mal à recruter assez de mômes. Mais voilà que je me pointais la gueule enfarinée, et c’était trop facile ; grâce à moi, il avait gagné sa journée. “

Trop jeune pour être autorisé à franchir la porte d’un bar pour boire de l’alcool mais suffisamment pour partir à la guerre…

Allez comprendre !

Pendant onze mois, il effectuera pas moins de 250 sorties en patrouille dont il sera décoré pour sa bravoure. Mais il reviendra en vrac, livré à lui-même, avant de finir héroïnomane puis braqueur de banque.

Une confession hallucinante, souvent irrévérencieuse, d’un réalisme cru lorsqu’il nous parle de la guerre, tellement absurde et terrifiante, une expérience absolument révoltante pour ces jeunes si mal préparés à cette violence.

C’est le genre de récit qui va diviser les troupes, une œuvre littéraire qui a franchi les barreaux d’une prison pour libérer un écrivain avant sa sortie par la grande porte qu’il n’aura pas besoin de défoncer.

Un livre inoubliable, brut, noir, plein de rage, mais qui ne manque ni d’amour ni d’humour.

C’est trash, osé, courageux, ça parle de sexe, de drogue, de guerre, de criminalité c’est l’histoire d’un jeune trou du cul, coupable d’avoir aimé trop vite, trop fort, avant de se brûler les ailes en Irak pour finir derrière les barreaux après une descente dans l’enfer de la drogue et quelques braquages assez gonflés, et qui réussit grâce à son courage et aux soutiens d’éditeurs à nous écrire un putain de chef-d’œuvre.

Cherry , la cerise sur le drapeau à découvrir absolument.

Souhaitons sa sortie de prison aussi triomphante que ce récit qui a conquis l’Amérique, et poursuit merveilleusement son chemin en France grâce à la persévérance d’ Aurélien Masson toujours à l’affût de monuments littéraires hors normes.

Pour info :

Vétéran de la guerre d’Irak, ancien drogué et condamné à treize ans de prison pour vol avec violence, Nico Walker sortira de prison en 2020.

C’est son premier roman qu’il a écrit en détention.

Je remercie les Éditions Les Arènes pour cette découverte grandiose absolument bouleversante et inoubliable.

“ La vague ”

La vague d’Ingrid Astier aux Éditions Les Arènes

” Le bateau amorça une valse avec l’océan. À quelques mètres, le mur d’eau s’élevait. Une masse tellement puissante qu’il fallait la voir une fois dans sa vie pour le croire. Depuis l’Antarctique, rien ne l’arrêtait sur huit mille kilomètres. Teahupo’o. Le mirage du bout de la route. La Vague. Le rêve de tout waterman digne de ce nom. L’approcher, c’était croiser le diable en robe d’écume. Elle était belle à se damner. (…) Dans la lumière du matin, la vague piégeait tous les bleus de la création. Le vent de mer ne s’était pas encore levé et les teintes de l’eau étaient transparentes et étirées – du verre de Murano. (…)

L’ange Teahupo’o passait.

Un miracle de la nature. Une déesse qui portait aux nues ou qui broyait.

C’est elle qui décidait. “

Au bout du monde, sur la presqu’île de Tahiti se trouve un lieu dit : Teahupo’o, la fin de la route est le début de tous les possibles.

Ici se trouve La Vague, la plus célèbre et la plus dangereuse du monde. Au fil des années elle s’est forgée une réputation crépusculaire. Ceux qui s’y attaquent sont soit des fous, soit des experts, aux nerfs solides et aux muscles affûtés. La moindre erreur est fatale.

En vieux Tahitien, tea – hu – poo signifie « Montagnes des crânes »

C’est ici que vit Hiro, un surfeur légendaire, unit à cette vague comme à une femme.

Un matin d’avril, l’arrivée d’un homme semble avoir perturbé l’équilibre de l’île, peu de temps après le retour tant attendu de la sœur d’ Hiro, Moea.

” Tout allait trop vite pour Hiro. Depuis que Moea était revenu, il devait jongler avec trop de responsabilités. Il n’était même plus sûr de savoir comment faire du bien à ceux qu’il aimait sans trop les protéger. “

Cet étranger semble croire que tout lui appartient. Il s’approprie La Vague et semble ne pas vouloir s’arrêter là.

L’esprit humain pressent. Il sait qu’il y’a danger.

Un danger plus sournois que n’importe quelle lame venue de l’océan.

Un danger qui sourit – et à pleines dents. “

Ce que j’en dis :

Ingrid Astier quitte sa zone urbaine pour les atolls polynésiens et ses plages majestueuses et nous plonge dans un univers paradisiaque auprès de surfeurs qui ne manquent pas de bravoure.

Au cœur de la société polynésienne, certains requins appâtés par le gain nagent en eaux troubles et sèment le chaos, pendant que les surfeurs et autres baroudeurs attendent la Vague suprême.

Tel Gauguin, elle dépeint à merveille cet endroit et éveille tous nos sens. Elle développe en nous un attachement féroce pour ses personnages haut en couleur et une antipathie certaine pour certains d’entre eux.

Sous ses airs de paradis tropical, l’envers du décor laisse à désirer et cache d’importants trafics de drogue et les quartiers des zones défavorisées sont les premiers touchés.

Une histoire peuplée de tradition, de passion, illuminée par la beauté luxuriante des paysages mais entachée par la jalousie d’un homme qui entraîne sur son passage une vague de violence.

Un roman fort dépaysant sous haute tension où la noirceur s’invite au paradis, tel un cyclone qui avance contre vents et marées et s’abat sans prévenir.

Bienvenue en enfer, ici c’est Teahupo’o, le mur des crânes. “

Pour info :

Ingrid Astier vit à Paris.

Elle a débuté en écriture avec le Prix du Jeune Écrivain (1999).

Son désir de fiction et son goût pour les péripéties sont liés à son enfance au sein de la nature, en Bourgogne, où se mêlent contemplation et action. Elle aimait autant tirer à l’arc que lire en haut d’un grand merisier.

Plus tard, elle a choisi le roman noir pour sa faculté à se pencher sans réserve sur l’être humain : Quai des enfers (Gallimard), son premier roman, a été récompensé par quatre prix, dont le Grand Prix Paul Féval de littérature populaire de la Société des Gens de Lettres.

Il campe pour héroïne la Seine, et a fait de cette amoureuse des océans et des fleuves la marraine de la Brigade fluviale.

Son roman suivant, Angle mort (Gallimard), entre western urbain et romantisme noir, a été salué comme « le mariage du polar et de la grande littérature », et la relève du roman policier français. Petit éloge de la nuit (Folio Gallimard) est le fruit de notes vagabondes, de nuits inspirées, de lectures et de dialogues croisés. Ingrid Astier est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages.

Par la tresse ténue du réel et de l’imaginaire, elle croit en l’écrivain comme bâtisseur de mondes, persuadée que notre besoin d’évasion est essentiel.

La Vague est son cinquième roman.

Je remercie les Éditions Les Arènes pour ce voyage paradisiaque où l’enfer n’est jamais loin.

“ L’étoile du Nord ”

L’étoile du Nord de D.B. John aux Éditions Les Arènes

Traduit de l’anglais par Antoine Chainas

« Ne restez pas passif. Dressez -vous contre le menteur qui prétend que vous êtes libres et prospères alors qu’en vérité la pauvreté et les chaînes vous accablent. Frères et sœurs, Kim Jong-il est un tyran ! Sa cruauté ne connaît pas de limites, sa soif de pouvoir non plus. Pendant que vous mourrez de faim et de froid, il vit dans le luxe des palaces tel un empereur… »

À Georgetown, Jenna poursuit sa carrière d’enseignante, sans pour autant oublier sa sœur jumelle Soo-min, mystérieusement disparue, il y a une douzaine d’années sur une plage entre la Corée du Nord et du Sud.

Au plus profond d’elle-même, elle sait qu’elle est vivante.

Alors le jour où la CIA vient la recruter pour ses connaissances géopolitiques sur ce pays opaque et dangereux, elle saisit cette opportunité car elle sent qu’elle pourra accéder à une foule de renseignements inestimables qui pourraient bien l’aider à retrouver sa sœur.

” Je vais devoir accéder à la salle de contrôle du satellite au niveau le plus confidentiel. “

À l’autre bout du monde, à Pyongyang, en Corée du Nord, le lieutenant-colonel Cho est envoyé à New-York sous haute escorte, pour négocier avec les États-Unis. Juste avant son départ, il découvre un secret sur sa propre famille qui risque de le faire passer pour un traître auprès de la nation s’il voit le jour. Cho se voit dans l’obligation de réfléchir à un plan d’évasion pour échapper à la police secrète déjà sur sa piste.

” Il arrive parfois qu’une écume de vérité affleure dans un océan de mensonge. “

Plus loin au Nord, près de la frontière chinoise, Mme Moon se lance dans une entreprise risquée et téméraire de marché noir. Si elle réussit, sa vie sera changée à jamais. Si elle échoue, la mort sera au rendez-vous. Au cœur de la pauvreté, elle devra s’allier avec le Bowibu, la police secrète de sécurité de l’état, absolument impitoyable mais terriblement corruptible.

” La principale source de revenu du pays provenait du crime organisé. “

Une espionne d’un côté, un traitre de l’autre sans oublier une criminelle, trois destins qui vont se croiser dans le pays le plus secret du monde : la Corée du Nord.

Ce que j’en dis :

J’étais loin d’imaginer, que ce roman noir d’espionnage allait à ce point me bouleverser. En même temps s’il est dans l’écurie d’Aurélien Masson, on ne peut que s’attendre à de la bonne came. Et puis traduit, par Antoine Chainas, un auteur que j’apprécie énormément donne un poids supplémentaire à la qualité du récit. Vu sa qualité d’écriture dans ses propres romans noirs, j’aime à penser qu’il ne va pas traduire n’importe quoi juste pour le plaisir d’avoir son nom dans le bouquin.

Me voilà donc en route pour une virée en Corée du Nord, moi l’adepte inconditionnelle des USA.

Il va s’en dire à quel point j’ai été surprise, au bout de quelques pages, d’être autant embarqué dans cette histoire rondement orchestrée.

L’histoire prend forme, les personnages s’installent et page après page un suspens implacable grandit et nous fait voyager entre les États-Unis et la Corée du Nord sans jamais nous perdre, à travers une histoire époustouflante qui monte petit à petit en puissance vers l’impensable.

On découvre la face cachée et abominable d’un pays dirigé par un tyran. Un récit qui nous dévoile la cruauté du régime Nord-coréen, l’oppression d’un peuple sous une dictature effrayante.

À travers ces trois voix, et une intrigue basée sur des faits réels, ce récit rythmé est absolument captivant.

On ne peut rester insensible aux personnages et à leurs aventures et l’on s’y attache forcément.

Il est rare, très rare que je succombe à ce point pour un thriller, et je ne saurais faire autrement que de vivement vous le recommander.

Un roman dense, puissant, effrayant, grandiose, passionnant qui vous ne donneras pas spécialement envie de visiter ce pays mais qui vous laissera un sacré souvenir après sa lecture, c’est obligatoire.

Si vous ne devez lire qu’un thriller ce mois-ci, choisissez celui-ci, faites-moi confiance.

Pour info :

D. B. John est né au pays de Galles. Il déménage à Berlin en 2009 pour écrire son premier roman, Flight to Berlin, puis s’installe en Corée du Sud où il effectue de nombreux voyages en Corée du Nord.

En 2015 il écrit La fille aux sept noms, le témoignage d’une nord-coréenne qui a fui clandestinement son pays.

Ces expériences lui inspirent l’intrigue de L’Étoile du Nord.


Il vit désormais à Londres.

Je remercie les Éditions Les arènes pour ce roman noir inoubliable.