“ La vallée des ombres ”

La vallée des ombres de Xavier-Marie Bonnot au Éditions Pocket

” Rémy Vasseur, 18 ans

Assassiné lors des grèves de décembre 1986

Je ressens le besoin de caresser le mur. (…)

Je revois Rémy, mon cadet, jeté à terre. Dans ma tête tout est confus. Ses traits sont devenus flous.

Après sa mort, j’ai rompu les amarres. Je suis devenu un type redoutable. Les unités d’élite de la Légion étrangère m’ont transformé. J’ai souffert, j’ai saigné. J’ai tué. J’en avais besoin. Je suis descendu au fond de la vie. Tout au bout des remords. Mais mon ombre est toujours là, ma fausse identité. Aucune guerre, aucun combat ne l’a estompée. Je n’ai jamais vraiment su qui j’étais.

Tout peut changer sauf vous-même. Sauf votre passé. “

Après une absence de 20 ans, René Vasseur est de retour à Pierrefeu, dans la vallée industrielle où il a grandi.

Après avoir été un souffre-douleur dans sa jeunesse, il est devenu une véritable machine de guerre. Ces vingt années dans la Légion étrangère l’ont transformé. Et c’est le cœur chargé de haine qu’il réapparaît dans le paysage dévasté par la crise.

À peine installé dans la maison de son père qui vit ses derniers jours, il doit faire face à une disparition inquiétante où tout semble l’accuser et donner raison à son ancien chef de corps.

 » Le chef de corps m’a lancé une phrase à mon départ de la Légion : « Méfiez-vous, Vasseur. Les légionnaires font de bon coupables. Les Français n’aiment les héros que mort. »

Peu à peu les ombres du passé surgissent tour à tour : la femme qu’il a tant aimé, son bourreau d’enfance devenu flic, son meilleur ami qui a basculé dans le grand banditisme, son père, ancien patron de la CGT locale, tyrannique et désabusé et le fantôme de son frère qu’il a toujours l’intention de venger.

” J’ai envie de fuir, une fois encore. Changer à nouveau d’identité. Retourner à la Légion, repartir à la guerre et y mourir. Ce serait si facile. “

Ce que j’en dis :

Après avoir été complètement sous le charme de la plume de l’auteur avec son magnifique roman : Le dernier violon de Menuhin (ma chronique ici), j’étais impatiente de le retrouver pour une nouvelle aventure livresque.

À peine commencé, la magie de son écriture m’envoûte et m’embarque au cœur des montagnes près de Grenoble au côté d’un être tourmenté, emplit de colère et de haine auquel je m’attache pourtant direct. Cet homme blessé depuis l’enfance, revient avec ses nouvelles blessures d’adultes, ses blessures de guerre et se retrouve piégé au milieu de ripoux en tout genre. En plus d’affronter sa part d’ombre, il devra faire face à certaines révélations, à certains secrets de famille pourtant bien cachés par tous ces taiseux depuis si longtemps et vont réanimer sa soif de vengeance.

Dans une atmosphère sombre, oppressante, inquiétante Xavier-Marie Bonnot nous plonge au cœur de l’âme humaine, à travers une intrigue saisissante pleine de violence mais toujours avec beaucoup de pudeur.

Un auteur qui a du style et se démarque par une plume remarquable.

Il nous offre un magnifique roman noir, que je ne peux qu’indiscutablement vous recommander surtout si comme moi vous aviez apprécié Aux animaux la guerre de Nicolas Matthieu. Sans pour autant les comparer l’un à l’autre, étant chacun très talentueux, et différents, mais se rejoignent à travers leurs personnages qui ne manquent pas de caractère dans ce climat social très rude de leurs histoires où vallée grenobloise rejoint la vallée vosgienne comme un écho qui se répercute à travers les montagnes.

C’est noir, violent, stylé, c’est signé Xavier-Marie Bonnot, un auteur à suivre absolument et ça tombe bien, son premier roman : La première empreinte réédité aux Éditions Belfond m’attend patiemment.

À bientôt donc …

Pour info :

Né en 1962, Xavier-Marie Bonnot est écrivain et réalisateur de films documentaires.

Il remporte avec son premier roman, La Première Empreinte (L’Écailler du Sud, 2002), le prix Rompol et le prix des Marseillais. Le Pays oublié du temps (Actes Sud, 2011) a été récompensé par le prix Plume de cristal et Premier homme (Actes Sud, 2013) par le prix Lion noir. Il est désormais traduit dans le monde entier.

Après La Dame de pierre (Belfond, 2015), La Vallée des ombres est son huitième roman.

Je remercie les Éditions Pocket pour ce roman noir d’exception.

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“ Le camp des autres ”

Le camp des autres de Thomas Vinau aux Éditions 10/18

” Dans le ventre sauvage d’une forêt, la nuit est un bordel sans nom. Une bataille veloutée, un vacarme qui n’en finit pas. Un capharnaüm de résine et de viande, de sang et de sexe, de terre et de mandibules. Là-haut la lune veille sur tout ça. Sa lumière morte ne perce pas partout mais donne aux yeux qui chassent des éclairs argentés. Gaspard est recroquevillé contre le chien. À moitié recouvert par lui, il le sert dans ses bras trop courts. Le feu n’empêche pas d’avoir froid, le maintient dans un demi-sommeil parcouru de sursauts. Le feu n’empêche pas d’avoir peur, le monde entier autour d’eux grouille comme une pieuvre sombre. “

Gaspard un jeune garçon est en fuite avec son chien blessé. C’est là qu’il va tomber sur Jean-le-blanc, un étrange bonhomme, une espèce de sorcier dont il se méfie.

Jean-le-blanc a utilisé des mots simples, pour dire des choses simples. Il a dit J’ai choisi un camp. Le camp de ceux dont on ne veut pas. Le camp des nuisibles, des renards, des furets, des serpents, des hérissons. Le camp de la forêt. Le camp de la route et des chemins aussi. De ceux qui vivent sur les chemins. De la trime et de la cloche. (…) Les fuyards. Les insoumis. Les orphelins. (…) Aujourd’hui je vis là. Je suis un bâtard libre. Je ne suis d’aucun camp et ceux qui ne sont d’aucun camp sont les bienvenus ici.

De part ses pouvoirs de guérisseur, Jean a affaire à des gitans réunis autour de la Caravane à Pépére. Une belle bande de bohémiens, de voleurs, de déserteurs dirigé par un certain Capello, qui terrorisaient la population.

Gaspard, l’insoumis partira un matin sur la route pour les rejoindre.

C’est à cette époque, en 1907, que Georges Clemenceau créa les fameuses Brigades du Tigre, pour en finir une fois pour toute, avec cette bande de pillards, de voleurs et d’assassins qui étaient la terreur des campagnes.

Ce que j’en dis :

J’ai découvert la plume de Thomas Vinau à travers son précédent roman La part des nuages (ma chronique ici) qui m’avait enchanté, j’avais donc hâte de le retrouver.

Le camp des autres nous emmène dans une ambiance plutôt noire dans les années 1900 juste avant la création des Brigades du Tigre.

À travers une plume aussi poétique qu’enragée, il nous offre différents portraits de personnes vivants en marge de la société, en compagnie de Gaspard un enfant rebelle qui les a rejoints. Des hommes et des femmes d’ici et d’ailleurs que l’on a tenté d’exterminer au cours du véritable génocide des tziganes.

Il dépeint à merveille cette nature aussi hostile que protectrice, et cette société qui n’a guère changé de nos jours.

Il leur rend hommage, à travers cette histoire tel un cri du cœur à tous les sans- famille, les sans-abri, les sans-papiers, les sans-patrie.

Une écriture chargée d’émotions, de colère et d’humanité.

Un récit féroce et tendre à la fois qui conforte ma passion pour la plume de Thomas Vinau que je vais continuer à suivre avec attention.

Pour info :

Thomas Vinau est né en 1978 à Toulouse et vit au pied du Luberon. Il est auteur de nombreux recueils de poésie dont Bric à brac hopperien et Juste après la pluie, il de romans, notamment Nos cheveux blanchiront avec nos yeux, Ici, ça va, La part des nuages et Le camp des autres.

Je remercie les éditions 10/18 pour cette histoire au lyrisme touchant.

“ Effets indésirables ”

Effets indésirables de Larry Fondation aux éditions 10/18

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Romain Guillou

” C’est dangereux ! On est à L.A. ; pas au fin fond du Maine ! “

Ceci n’est pas un roman et pourtant il contient plein d’histoires, des anecdotes, des faits divers, des histoires drôles, des drames, des histoires d’amour et d’amitié, le triste portrait d’une population qui part à la dérive, loin des paillettes et des étoiles sur le Hollywood Walk of Fame.

J’ai l’intention de m’installer une fois pour toute de l’autre côté du fleuve – là-bas j’espère n’être qu’un type armé parmi d’autres. “

Ici, entre ces pages, on dégaine plus vite un flingue qu’un portable, d’ailleurs on possède bien plus d’armes à feu qu’autre chose, et il suffit d’un mot de trop pour que les balles surgissent. On tire d’abord, on discute après si c’est encore possible.

” Ce n’était pas sa voiture. Il n’avait pas l’habitude de la conduire. (…) C’était en pleine nuit. Il y avait beaucoup de reflets éblouissants. Il n’a pas trouvé les essuie-glaces. À la place, il a trouvé le klaxon. Il a appuyé dessus sans faire exprès. Pas une fois, plusieurs. Le chauffeur furieux dans la voiture de devant est sorti de son véhicule. Ils étaient à l’arrêt à un feu rouge. Il a tiré deux coups de feu, l’un ou bien les deux ont été fatals. Notre chauffeur n’a pas eu l’occasion de dire qu’il n’appuyait pas sur son klaxon d’impatience – en réalité, le klaxon de quelqu’un d’autre – mais qu’il essayait simplement de nettoyer un pare-brise sale. “

C’est pourtant des petites histoires mais chacune puissance dix côté émotions.

Ici les stars c’est les paumés, les piliers de bar, les prostitués, les receleurs, les clochards, les arnaqueurs, et même monsieur et madame tout le monde, le panorama d’une ville complètement hallucinée.

Des fragments de vies, des instants fugitifs, parfois brutaux , impensables, absurdes et pourtant bien réels, d’un monde qui part en vrille.

Des histoires qui secouent, parfois violentes et souvent désespérées, qui frappent en plein cœur, mais l’on ne résiste pas à poursuivre la lecture malgré la noirceur qu’elles dégagent, car se pointe parfois un peu d’humanité comme une fleur au milieu du bitume. Même l’humour est au rendez-vous, même si la vie étalée par ici est loin d’être une histoire drôle.

« J’étais frustré par mon incapacité à attirer les emmerdes. Ca faisait dix ans que les journaux nous rebattaient les oreilles avec leurs histoires de meurtres. Je n’arrivais même pas à provoquer une simple agression. »

La Cité des anges laisse un goût amer, mais la poésie noire de Larry Fondation permet aux anges déchus de briller une dernière fois.

Brillant, puissant, touchant, un auteur que je vais continuer à découvrir et ça tombe bien, un autre titre m’attend déjà.

Pour info :

Larry Fondation vit, travaille et écrit à Los Angeles. Après avoir été journaliste, il est depuis 20 ans médiateur de quartier à South Central L.A. et Compton. Il contribue régulièrement à diverses revues (Flaunt, Los Angeles Time, Fiction International…). En 2009, il a bénéficié d’une bourse d’écriture de la Fondation Christopher Isherwood.

Effets indésirables, qui paraît en 2016 aux éditions Tusitala, est le quatrième volume d’une œuvre pensée comme un octet sur Los Angeles : un « roman du collectif », biographie kaléidoscopique de la ville californienne établie sur une vingtaine d’années, des années 1980 aux années 2000.

Ses trois premiers ouvrages, qui peuvent tous se lire indépendamment, sont parus chez Fayard : Sur les nerfs(2012, repris en Livre de poche en 2013), Criminels ordinaires (2013) et Dans la dèche à Los Angeles (2014)

Je remercie les éditions 10/18 pour cette immersion auprès des anges déchus de Los Angeles.

“ Quelque part avant l’enfer ”

Quelque part avant l’enfer de Niko Tackian aux Éditions Pocket

Ça aurait pu être une matinée comme les autres, seulement une faute d’inattention et c’est le drame. Un choc terrible… puis apparaît un tunnel.

La lumière blanche et paisible qui la baignait depuis le début de son expérience s’assombrit peu à peu. Anna se sentit aspirée vers le haut. Elle tourna sa tête invisible vers le ciel et découvrit un immense tunnel qui s’ouvrait au-dessus d’elle. Un tunnel de lumière noire…(…) Le tunnel la réclamait comme l’œil d’un cyclone affamé “

Drôle d’endroit pour une rencontre.

” — Qui …qui êtes-vous ?

– Mon nom n’a pas d’importance, y’a qu’un seul truc qu’il faut que tu saches, dit-il en souriant. Je vais te tuer… “

Anna s’en sort miraculeusement. L’heure de sa mort n’a pas encore sonné. Mais à peine sortie de l’hôpital, elle semble sentir une présence, quelqu’un semble sur ses traces et sème des cadavres de femmes dans Paris. Mais elle a été prévenue, elle sera la dernière sur la liste.

” Quelque- chose de profondément enfoui cherchait à sortir de l’abîme depuis son accident, il était temps que cela se fasse, Anna le savait. “

Ce que j’en dis :

Que ce soit en visionnant la série Alex Hugo (dont il est le créateur avec Franck Thilliez) ou en lisant un des ses thrillers, je suis sûre de passer un super moment. J’avais découvert sa plume dernièrement avec La nuit n’est jamais complète (ma chronique ici) qui m’avait scotché, et là il récidive à travers son tout premier récit qui n’a pourtant pas la patte d’un débutant.

Il aborde ici le sujet délicat de l’ EMI (expérience de mort imminente) à travers une histoire parfaitement orchestrée qui réserve de belles surprises et nous laisse étrangement dubitatif. C’est addictif, surprenant, on ne s’en lasse pas bien au contraire.

Un formidable conteur qui tisse des histoires incroyables qui ne laisseront aucune personne amoureuse du genre indifférente.

À suivre indiscutablement…

Cet ouvrage a reçu le Prix des bibliothèques et médiathèques de Grand Cognac.

Après une carrière dans le journalisme, Niko Tackian devient auteur de bandes dessinées chez Semic, puis chez Soleil Productions. Il prend ensuite la plume pour le petit écran et devient scénariste (Inquisitio, Main courante, La Cour des grands, Alex Hugo…) avant de réaliser son premier film, Azad (2008), qui recevra plusieurs prix internationaux. En 2015, il a publié son premier roman, Quelque part avant l’enfer, récompensé du Prix des Bibliothèques & des Médiathèques de Grand Cognac au Festival Polar de Cognac. Son deuxième roman, La nuit n’est jamais complète a remporté le Prix Polar Sud Ouest 2017 au Festival Lire en poche de Gradignan. Après ces deux publications aux éditions Scrineo, son troisième roman, Toxique, a paru en 2017 chez Calmann-Lévy.

Je remercie les Éditions Pocket pour ce thriller où la mort rôde entre ici et l’au-delà.

“ Kentucky straight ”

Kentucky straight de Chris Offut aux éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Anatole Pons

” Voici le miroir

Où s’éteint la douleur

Voici le pays

Que nul ne visite “

De Mark Stand

Ce que j’en dis :

Quand pour un recueil de nouvelles , l’auteur choisit un tel exergue on sait déjà dans quel univers on va s’aventurer.

Le Kentucky, ce territoire des Appalaches, considéré comme le berceau du whisky américain regorge de distilleries clandestines. Si l’argent se fait rare l’alcool de contrebande coule à flot.

Un état classé numéro un dans la liste des États américains pour possession d’armes à feu avec 134 armes pour 100 habitants.

À travers ces neuf nouvelles, tout à fait représentatives on se retrouve au cœur d’histoires des oubliés de l’Amérique.

Tout les soirs, maman disait qu’elle avait peur que je vise trop haut. Warren ne me parlait pas du tout. Je me baladais dans les collines en pensant à ce que je connaissais sur la forêt. Je sais dire le nom d’un oiseau à son nid et d’un arbre à son écorce. Je sais qu’une odeur de concombre signifie qu’une vipère cuivrée n’est pas loin. (…) Ça m’a fait drôle de passer un test pour apprendre que je vivais en dessous du seuil de pauvreté . Je crois que c’est de savoir ça qui a déboussolé papa pour de bon. Quand il est mort, maman a brûlé ses cartes, mais j’ai gardé celle du Kentucky. Là où on vit, c’est pas dessus. “

Chris Offut est né et a grandi dans le Kentucky, il nous offre des histoires authentiques, puisées très certainement dans ce qui l’entoure. Ses personnages sont les bouseux, les pèquenauds du coin, les mineurs, les laisser pour comptes qui passent le plus souvent leurs temps avec un verre de whisky dans une main et une arme dans l’autre.

” Les coyotes, c’est le côté humain des chiens. Les clébards, c’est le côté canin de l’homme. “

Des histoires rugueuses, brutales profondes rythmées par le blues qui les accompagne. Des nouvelles aussi sauvages que la faune qui l’habite. Noires, violentes, situées dans les coins reculés de l’ Amérique, là où le fusil reste toujours à portée de mains et les poings rarement dans les poches.

Et c’est avec une plume talentueuse que Chris Offut nous parle de la misère et du désespoir.

À déguster sans modération accompagné d’un 18 ans d’âge.

” Sa voix avait un ton définitif qui réduisit les hommes au silence. “

Chris Offutt est né en 1958 et a grandi dans le Kentucky dans une ancienne communauté minière sur les contreforts des Appalaches. Issu d’une famille ouvrière, diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre. Il publie, en 1992, un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, puis un roman autobiographique. Le Bon Frère est son premier roman. Il est également l’auteur de chroniques pour le New York Times, Esquire et quelques autres revues et a été scénariste de plusieurs séries télévisées américaines parmi lesquelles True Blood et Weeds

Les éditions Gallmeister nous offre une nouvelle traduction pour ce recueil inédit dans la collection Totem. Titre publié auparavant chez Gallimard ( La Noire) en 1999, puis chez Folio ( 2002).

Un auteur emblématique du Sud des États-Unis dans la lignée de Daniel Woodrell, Larry Brown et Ron Rash

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ce blues déchirant.

“ Les choses qu’ils emportaient ”

Les choses qu’ils emportaient de Tim O’Brien aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Jean-Yves Prate

 » Quarante-trois ans, et la guerre a commencé quand je n’en avais même pas la moitié, mais pourtant les souvenirs la ramène au présent. Et parfois ces souvenirs mènent à une histoire qui la rend éternelle. C’est à cela que servent les histoires. Les histoires permettent de relier le passé et l’avenir. (…)Une histoire existe pour l’éternité, même quand la mémoire est effacée, même quand il n’y a plus rien d’autre à se rappeler que l’histoire elle-même. “

À l’âge de vingt-deux ans, Tim O’ Brien reçoit sa feuille d’enrôlement et part pour le Vietnam.

Mais alors, qu’est-ce qu’un jeune homme envoyé malgré lui en enfer peut bien choisir d’emporter ? Et qu’en est-il de ses compagnons de patrouille ?

” Les choses qu’ils emportaient étaient déterminées jusqu’à un certain point par la superstition. Le lieutenant Cross emportait son galet porte-bonheur. Dave Jensen emportait une patte de lapin…(…) Ils emportaient du papier à lettre de l’USO, des crayons et des stylos, ils emportaient du Sterno, des épingles de nourrice, des fusées éclairantes, des bobines de fil électrique…“

À travers ses souvenirs, et de toutes les anecdotes vécues ou rêvées, entre fiction et réalité, l’auteur nous livre les histoires de ces jeunes hommes enrôlés malgré eux dans une guerre abominable qui fera d’eux des hommes meurtris à jamais.

(…) il faudrait que j’oublie tout ça. Mais le problème des souvenirs, c’est que l’on ne peut pas les oublier. On prend son inspiration du passé et du présent. La circulation des souvenirs alimente une rotative dans votre tête, où ils tournent en rond pendant un certain temps, puis l’imagination se bientôt à couler et les souvenirs se confondent et repartent dans un millier de directions différentes. En tant qu’écrivain, tout ce qu’on peut faire, c’est choisir une direction et se laisser porter en formulant les choses comme elles viennent à nous. Voilà ce qu’est la vraie obsession. Toutes ces histoires.  »

Revisitant ce qui a été, imaginant ce qui aurait pu être Tim O’ Brien récrée une expérience unique et réinvente la littérature consacrée au Vietnam.

Tous ces fragments de vies, si courts parfois, couchés sur le papier par un vétéran qui survécu au pire cauchemar que l’on puisse imaginer entre guerre et plaie.

Je veux que vous ressentiez ce que j’ai ressenti. Je veux que vous sachiez pourquoi la vérité des récits est parfois plus vraie que la vérité des événements. “

Ce que j’en dis :

Comme beaucoup d’entre vous, c’est au travers de certains films inoubliables comme Platoon, ou encore, Good morning Vietnam que j’ai découvert les horreurs de cette guerre.

En lisant ce récit découpé sous forme de nouvelles, on découvre des histoires authentiques, poignantes et même parfois insupportables tellement inimaginables.

L’auteur nous livre ses souvenirs, ce qu’il a vécu au cœur de cette jungle du Vietnam, ouverte sur les portes de l’enfer.

Dans un style très évocateur, sa plume singulière pose un regard sans concessions sur cette guerre qu’il a malheureusement connue.

Un livre essentiel qui figure déjà aux programmes des lycées et des universités aux États-Unis.

N’hésitez surtout pas à le lire, en hommage à tous ces vétérans courageux morts pour leur patrie, et à ceux qui en se revenus avec un douloureux fardeau de traumatismes.

Tim O’Brien est né en 1946 à Austin dans le Minnesota. Diplômé de sciences politiques, il reçoit à l’âge de vingt-deux ans sa feuille d’enrôlement et part pour le Vietnam où il servira de 1969 à 1970 dans l’infanterie. À son retour aux États-Unis, deux ans plus tard, il termine ses études à Harvard et entre en tant que stagiaire au Washington Post. Sa carrière d’écrivain commence en 1973 par la publication de Si je meurs au combat. En 1979, Il reçoit le prestigieux National Book Award. L’ensemble de son œuvre composée de neuf livres traite de son expérience de la guerre. Il vit et enseigne aujourd’hui au Texas.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ce récit bouleversant. Une véritable page d’Histoire.

“ Rendez-vous au 10 avril ”

Rendez-vous au 10 avril de Benoît Séverac aux Éditions Pocket

” Lafage a fait la guerre, et même si pour lui, elle est finie, il me comprend. Il sait ce que c’est. Il sent mes relents de vinasse sans faire une moue dégoûtée. Il sait que je bois pour tuer cette odeur de chair en putréfaction qui sortirait de ma bouche si je ne chargeais pas mon haleine d’alcool. “

Toulouse, 1920. Trois ans que la Grande Guerre est terminée, et chacun tente du mieux qu’il peut de reprendre sa place. Pour certains c’est plus difficile, ils doivent composer avec leurs fantômes et les douleurs qui les accompagnent. Alors pas étonnant que certains soient tombés dans la bouteille comme l’inspecteur Puma, un vétéran, rescapé de cette sale guerre.

 » Plus assez vivant pour demeurer debout et sans doute pas assez mort pour m’allonger définitivement. “

Et pourtant lorsque deux meurtres perturbent l’équilibre de la ville, lui seul, osera affronter la situation.

Malgré ses allures de clochard et son détachement pour les sentiments il mettra tout en œuvre pour briser la chape du silence et faire éclater la vérité, que tente de dissimuler l’école vétérinaire de Toulouse, qui semble reliée à ces deux meurtres.

Ce que j’en dis :

Je retrouve la plume de Benoît Séverac que j’avais découverte dans son dernier polar 115 ( ma chronique ici) édité à la Manufacture de livres, avec grand plaisir.

Une fois encore je suis sous le charme de son style. Avec talent, il met en scène un personnage atypique auquel on s’attache forcément. Un homme perclus de douleurs autant physiques que morales qui donne au récit une réelle authenticité, jusqu’au final aussi noir que le désespoir qui l’accompagne.

Une intrigue subtile située à Toulouse dans les années vingt, une ville chère à l’auteur, qui dénonce certains passe-droits que s’était octroyée la bourgeoisie pendant la guerre, mais également les séquelles dont les poilus survivants étaient atteint.

Sans oublier l’univers des vétérinaires présent également dans ses autres romans.

Pour faire simple, j’ai été autant transporté par l’histoire que subjugué par l’écriture. Une fois commencé il m’a été impossible de poser ce roman noir absolument fabuleux.

Benoit Séverac, tout comme le soleil de Toulouse est vraiment brillant.

Un auteur que je vous invite à découvrir absolument.

Je n’hésiterai pas à vous parler de ses autres récits que je compte bien lire prochainement.

Si vous avez aimé : Après la guerre d’ Hervé Le Corre ou encore : Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre, Rendez-vous au 10 avril de Benoît Séverac est dans la même lignée, alors ne vous privez pas d’un merveilleux moment de lecture.

Benoit Séverac est auteur de littérature noire et policière, adulte et jeunesse. Ses enquêtes reposent sur un contexte social décortiqué. Certains de ses romans ont été traduits aux États-Unis ou adaptés au théâtre. Il collabore à divers projets mêlant littérature et arts plastiques, photographies…

Il prend également part à des productions cinématographiques. Le chien arabe, prix de l’embouchure 2016, a paru chez Pocket en 2017 sous le titre Trafics. En 2017, 115 a paru à La Manufacture de livres. Il est également l’auteur de cinq roman chez Syros, dont Une caravane en hiver (2018). Wazhâzhe, son premier roman commun avec Hervé Jubert, a paru en 2018 aux éditions Le Passage. Benoit Séverac enseigne aussi l’anglais au Diplôme national d’œnologie et à l’École vétérinaire de Toulouse, où il vit.

Je remercie les éditions Pocket pour cette merveilleuse lecture.

Nord-Michigan

Nord-Michigan de Jim Harrison aux Éditions 10/18

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sara Oudin

Quand Rosealee approcha, Joseph, d’habitude si réservé en public, fut saisi d’un élan d’affection. Il lui prit la main et l’embrassa. Elle en fut toute décontenancée et lui jeta un regard éperdu. Dire qu’il avait failli détruire leur amour, tel un fou qui mettrait le feu à sa propre grange ou qui abattrait son cheptel. S’il n’avait pas été là, assis sur sa pierre, il aurait été tenté de disparaître pour échapper à tous ses tourments. Mais il savait qu’une fuite aussi simple, à moins d’un suicide, n’était pas dans sa nature, et que l’année décisive qui avait débuté aussi facilement avec le charme d’octobre ne glisserait pas irrémédiablement dans le passé, comme tant de celles qui l’avaient précédé. “

Joseph est instituteur dans une bourgade rurale du Nord-Michigan. Il vit au côté de sa mère dans la ferme familiale.

Grand amoureux de la nature, il pratique la chasse et la pêche, et partage ses nuits avec Rosealee, son amie d’enfance. Quand survient une nouvelle élève de dix-sept ans, Catherine. Une fille très libérée qui va vite lui mettre la tête à l’envers mais pas que…

Il pensa avec tristesse qu’il avait davantage fait l’amour avec elle en un seul après-midi qu’il ne le faisait avec Rosealee en toute une semaine. Peut-être pour le décharger de toute culpabilité, Catherine lui avait assuré, en se rhabillant, qu’elle avait déjà eu des amants.(…) Assis sur son talus, il se sentait jeune et stupide. Et puis triste aussi de n’avoir pas su, jusqu’à cet après-midi-là, que la vie pouvait, en de très rares occasions, offrir des choses aussi absolues et aussi merveilleuses que celles qui naissent parfois de notre imagination. “

Lui qui n’a jamais fauté, et encore moins avec une de ses élèves n’a pas pu résister au fruit défendu.

L’interdit devient sa nouvelle passion, mais va le plonger dans la tourmente, mais peut-être est-il enfin temps de profiter de la vie…

Il s’arrêta à l’idée que la vie n’était qu’une danse de mort, qu’il avait traversé trop rapidement le printemps et puis l’été et qu’il était déjà à mi-chemin de l’automne de sa vie. Il fallait vraiment qu’il s’en sorte un peu mieux parce que chacun sait à quoi ressemble l’hiver. “

Ce que j’en dis :

Lire les romans de ce grand écrivain laisse toujours présager de beaux moments de lectures. Une fois encore sa plume m’a transporté vers le Michigan qu’il aimait tant.

À travers ce roman d’amour, il nous offre le portrait d’un homme du milieu agricole du Michigan, dans les années 50. Un homme qui se retrouve perturbés par les démons de midi.

Au milieu d’une nature omniprésente, d’un décor bucolique et d’une plume lyrique, ce récit touche en plein cœur.

Un petit roman d’une densité incroyable, que je nuis pas prête d’oublier. Si le cœur de Joseph balance entre deux femmes, le mien palpite intensément pour l’écriture de Jim Harrison qui m’a subjugué une fois encore.

Un beau roman, de belles histoires d’amour à déguster sans modération.

Un véritable coup de cœur.

Né dans le Michigan, Jim Harrison est aujourd’hui considéré comme le chantre de la littérature américaine. Scénariste, critique gastronomique, journaliste sportif et automobile, il est l’auteur d’une œuvre considérable, parmi laquelle on compte de grands succès comme Légendes d’automne, Dalva, Un beau jour pour mourir. Il a publié une autobiographie, En marge, et de nombreux romans et recueils de nouvelles, dont De Marquette à Veracruz, L’été où il failli mourir. Son dernier roman, Pêchés capitaux, a paru aux éditions Flammarion. Jim Harrison est décédé le 26 mars 2016 à l’âge de 78 ans.

Je remercie les Éditions 10/18 pour cette belle histoire d’amour.

“ Le garçon sauvage ”

Le garçon sauvage de Paolo Cognetti aux Éditions 10/18

Traduit de l’italien par Anita Rochedy

Cela faisait une dizaine d’années que je n’avais plus remis les pieds à la montagne. J’y avais pourtant passé tous mes étés jusqu’à l’âge de vingt ans. Pour l’enfant de la ville que j’étais, qui avait été élevé en appartement, avait grandi dans un quartier où il était impossible de descendre dans la cour ou dans la rue, la montagne représentait l’idée de la liberté la plus absolue. (…) à trente ans j’avais presque oublié comment c’était, être seul en forêt, ou plonger nu dans un torrent, ou courir sur le fil d’une crête avec rien d’autre que le ciel tout autour. Ces choses, je les avais faites, elles étaient mes souvenirs les plus heureux. Le jeune citadin que j’étais devenu me semblait tout l’opposé de cet enfant sauvage, et l’envie d’aller à sa recherche s’imposa en moi. Ce n’était pas tant un besoin de partir que de revenir ; ni tant de découvrir une part inconnue de moi que d’en retrouver une ancienne et profonde que je croyais avoir perdue. “

Paolo Cognetti, oppressé par sa vie milanaise et confronté à une panne d’écriture décide de partir vivre le temps d’un été dans le Val d’Aoste. Là, il parcourt les sommets, suspendu entre l’enfance et l’âge adulte. Il renoue jour après jour avec la liberté et retrouve l’inspiration.

” Ainsi mes explorations prirent la tournure d’une enquête, une tentative de lire les histoires que le terrain avait à raconter. “

Il plonge au cœur de la vie sauvage qui peuple encore les montagnes, côtoie la solitude, et les habitants du coin avant d’entamer sa désalpe, réconcilié avec l’existence.

” Je représentais à la fois l’habitant le plus en vue et l’indigent, le noble propriétaire et son fidèle gardien, le juge, l’invité, l’ivrogne, l’idiot du village : j’avais tant de moi dans les jambes qu’il m’arrivait parfois le soir de devoir sortir et m’en aller dans les bois pour me retrouver un peu seul. “

Néanmoins, ce séjour initiatique ne parvient pas à le libérer de l’espèce humaine.

(…) la solitude me faisait l’effet d’un palais des glaces : partout où je regardais, je trouvais mon image reflétée, déformée, ridicule, multipliée à l’infini. Je pouvais me libérer de tout d’elle. “

Ce que j’en dis :

À travers ce récit autobiographique, Paolo Cognetti nous offre une véritable bouffée d’oxygène. Un roman habité de poésie, la sienne et celle d’Antonio Pozzi qu’il partage avec nous, sans oublier de belles citations de Thoreau qu’il m’a donné envie de découvrir.

Sa plume est sensible et dégage de belles émotions. Il célèbre la nature, sa faune et sa flore avec humilité. À sa façon, il tente d’apprivoiser la solitude pour mieux appréhender la foule qu’il a fui. Il observe, enregistre, tente de comprendre sans juger mais dans le but de transmettre ce qu’il voit.

Tout plaquer et partir se ressourcer, qui n’en n’a pas rêver, le temps d’une saison, d’une année, ou le temps d’une lecture comme présentement.

Ce récit s’adresse aux amoureux de la nature et des beaux mots. À ceux qui préfèrent le chant des oiseaux aux bruits de la circulation, aux rêveurs épris de liberté.

Un beau roman d’apprentissage, une belle plume que j’aurai grand plaisir à retrouver dans son dernier roman Les huit Montagnes qui a reçu le Prix Strega, et j’espère sincèrement que ses autres récits seront bientôt traduits en Français.

Paolo Cognetti est né à Milan en 1978, il est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles, d’un guide littéraire de New York, et d’un carnet de montagne. Il a étudié les mathématiques et la littérature américaine avant de monter sa maison de production de cinéma indépendant. Il partage sa vie entre sa ville natale, le val d’Aoste et New-York. Son roman Sofia s’habille toujours en noir, paru chez Liana Levi en 2013, lui a valu de figurer dans la sélection du prix Strega, l’un des plus prestigieux prix italien. Après Le garçon sauvage, il signe un nouveau roman aux éditions Stock, Les Huit Montagnes.

“ Tu ne perds rien pour attendre ”

Tu ne perds rien pour attendre de Janis Otsiemi aux Éditions pocket

“ La panthère vit dans les fourrés, disait un proverbe. La sûreté urbaine était ses fourrés, à lui. Il allait devoir traquer toutes les pourritures qui pullulaient dans cette ville. ”

Jean-Marc est policier à Libreville au Gabon. Il n’est pas devenu flic par hasard. Après avoir perdu sa mère et sa sœur, toutes deux fauchées par une voiture conduite par le fils du ministre, qui ne fut jamais inquiété, il rêve d’éradiquer la violence dans sa ville et de rendre justice. Un soir il fait une rencontre surprenante.

– Voir un fantôme est un mauvais présage. Vous devriez aller voir un marabout ou un pasteur. “

Il ne sais pas encore que cette rencontre absolument pas fortuite. Il va pourtant mettre tout en œuvre pour résoudre cette affaire irréelle.

” – Elle veut que je retrouve celui ou ceux qui l’ont tuée. C’est pour ça, j’ai besoin que vous me disiez tout ce que vous savez d’elle et ce qui lui est arrivé. Dans mon métier, nous ne choisissons pas les affaires sur lesquelles nous travaillons, mais ce sont elles qui nous choisissent. J’ai l’impression que c’est le cas avec votre fille. “

Ce que j’en dis :

Depuis un moment déjà j’étais tentée par cette plume venue d’ailleurs. Ce polar tombait à point nommé pour voyager au Gabon et découvrir l’envers du décor des cartes postales à travers une enquête qui allie réel et surnaturel. Une chose est sûre, le dépaysement est garanti, même si l’intrigue est assez légère, le récit n’en demeure pas moins inintéressant. L’auteur nous plonge au cœur de son pays d’origine en utilisant des expressions gabonaises, qu’un glossaire nous aide à comprendre. Il dépeint avec réalisme la corruption engendrée par la mafia, et nous fait découvrir certaines croyances ancestrales. Une lecture agréable, un style inventif, des personnages attachants, qui me donnent envie de poursuivre ma balade gabonaise à travers ses autres polars.

Une belle découverte. Un beau voyage livresque.

Janis OTSIEMI est né en 1976 à Franceville au Gabon. Il vit et travaille à Libreville. Il a publié plusieurs romans, poèmes et essais au Gabon.

Roman social et urbain, style assez direct, récit émaillé d’expressions savoureuses, Janis OTSIEMI signe des romans miroir de la société gabonaise telle qu’il la vit et la perçoit aujourd’hui ! Il a obtenu le Prix du Roman Gabonais pour « La vie est un sale boulot « 

UNE RÉVÉLATION

Je remercie les Éditions Pocket pour ce polar réellement étonnant.