“ Toute une vie et un soir ”

Toute une vie et un soir d’Anne Griffin aux Éditions Delcourt

Traduit de l’anglais (Irlande) par Claire Desserrey

Dans une bourgade d’Irlande, un vieil homme prends place au bar du Rainsford House Hotel, seul comme toujours.

Ici c’est le calme plat. Pas un péquin en vue. Il n’y a que moi, qui marmonne dans ma barbe et tambourine sur le bar, pressé de boire ma première gorgée. Si je réussi à me la faire servir… “

Il est amoureux de Sadie depuis leur première rencontre, mais hélas il y a deux ans Sadie est partie pour toujours.

Même de mauvais poil, elle était jolie. Des cheveux châtains bouclés avec des reflets roux assortis à son rouge à lèvres. Une peau laiteuse. Des tâches de rousseur parfaites partout sur son nez froncé comme si elle les avait dessinées le matin devant sa glace. Des yeux bleus comme un ciel d’été dans le comté de Meath.

Inconsolable, ne pouvant vivre sans elle, il a pris une décision importante, mais avant cela, il va porter cinq toasts, aux cinq personnes qui ont le plus compté dans sa vie.

Je suis prêts pour le premier de mes cinq toasts : cinq toasts, cinq personnes, cinq souvenirs. Je pousse vers elle ma bouteille vide. Elle l’attrape et se détourne, ravie de s’occuper les mains, et moi je murmure dans ma barbe : « Je suis ici pour me souvenir – de ce que j’ai été et de ce que je ne serai plus. »

Le temps d’une soirée, toast après toast, on fait la connaissance de son grand frère Tony, de Noreen, sa belle-sœur un peu fêlée, de la petite Molly, son premier enfant, de son fils Kevin, un brillant journaliste qui mène sa vie aux États-Unis et de Sadie, sa femme qu’il a tant aimé. Cinq toasts pour rendre hommage à ceux qui ont jalonné sa vie pour le meilleur et parfois pour le pire…

Toute une vie se révèle le temps d’un soir, sans fards, à cœur ouvert, avec pudeur et grâce, et nous offre une belle histoire qui contient toute l’âme de l’Irlande.

” En balayant la salle du regard, je repense à la journée que je viens de passer, à l’année – deux années, en fait – sans ta mère. Je me sens fatigué et pour tout dire, pas rassuré. Je frotte mon menton râpeux en observant les bulles remonter, je m’éclaircis la gorge pour évacuer mes soucis. Il est trop tard pour reculer, fiston. Trop tard. “

Ce que j’en dis :

Et si à mon tour je portais cinq toasts pour saluer dignement ce superbe roman.

Le premier toast sera pour le magnifique moment de lecture qu’il m’a fait passé en compagnie d’un homme plein de surprises. J’ai adoré partager les confidences et découvrir cette vie le temps d’une soirée accompagnés de quelques verres.

Je lève mon verre pour un deuxième toast pour souligner l’originalité du récit pour nous présenter les souvenirs de ce taiseux qui a pourtant beaucoup à nous confier.

Des félicitations s’imposent et amènent un troisième toast pour la couverture et le titre qui prennent tous leurs sens au cours de la lecture.

Une histoire ne peut être réussie sans une belle plume et c’est avec grand plaisir que j’ai savouré celle-ci et lui porte un quatrième toast.

Et mon dernier toast sera commun pour féliciter l’auteur Anne Griffin et pour remercier les Éditions Delcourt de l’avoir accueilli dans leur maison auprès de talentueux auteurs du monde entier.

Alors si comme moi, vous aimez les histoires atypiques qui ont une âme, n’hésitez pas à découvrir Toute une vie et un soir et n’oubliez pas de trinquer à son succès absolument mérité.

Une nouvelle plume irlandaise divinement savoureuse, à lire sans modération.

Pour info :

Récompensée par le John McGahern Award, Anne Griffin a publié ses nouvelles dans The Irish Times et The Stinging Fly. Elle a été libraire à Dublin et Londres, et travaille pour plusieurs associations caritatives. Née à Dublin, elle vit aujourd’hui à Mullingar. Son premier roman, Toute une vie et un soir, paraît dans sept pays en 2019.

Je remercie les éditions Delcourt pour ce fabuleux roman absolument inoubliable.

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“ Le dernier thriller norvégien ”

Le dernier thriller norvégien de Luc Chomarat aux Éditions de La Manufacture de livres

” – Sacré Delafeuille, il n’a pas changé. ( Murnau donna un coup de coude à son compagnon, un jeune homme élégant au visage pâle et aux yeux étrangement exorbités, qui semblait manquer d’humour.) Vous savez que c’est un phénomène, ce bon Delafeuille. Il trimballe partout des bouquins avec lui. Des trucs en papier.

– Je ne savais pas que ça existait encore, avoua l’autre avec une incrédibilité surjouée. “

Delafeuille est éditeur à Paris. Il est à Copenhague pour y rencontrer le maître du polar nordique et apparemment il n’est pas le seul sur le coup.

” – Vous êtes là pour Olaf Grundozwkzson, n’est-ce pas ? “

Ces derniers temps, il n’y a pas que dans les livres que l’on trouve des serials killers. La police locale est sur les traces de l’un d’entre eux bien réel, surnommé l’Esquimau.

Mais Delafeuille a bien d’autres préoccupations depuis qu’on lui a livré un exemplaire flambant neuf du nouvel Olaf Gründozwkzson dans sa chambre.

Au cours de sa lecture, il découvre que la réalité et la fiction sont curieusement imbriquées, et il pourrait bien se retrouver piégé au cœur de ce polar nordique en incarnant sans le savoir un des personnages…

Et ce n’est pas l’apparition de Sherlock Holmes dans cette histoire à tiroirs qui va éviter au livre de lui tomber des mains.

” Il n’osa pas aller jusqu’à la fin. Cette histoire ne pouvait que mal finir. Le livre lui tomba des mains. Il n’en croyait pas ses yeux. À la panique succéda la colère. Encore ? Il croyait en avoir fini avec cette histoire. Il n’y avait pas de doute possible. Il était dans le livre, à nouveau “

(…)

– Absolument, répondis Holmes en souriant. Je ne sais pas comment nous allons nous en sortir.

– Oui nous sommes piégés.

– Nous pourrions aller aux putes.

– En effet.

– Ou même nous mettre tout nus et courir dans le froid en faisant coin-coin.

– C’est atroce.

– Mais vrai.

– Tenez bon, la fin du chapitre n’est plus très loin.

– Qui vous dit que ce ne sera pas pire dans le suivant ?

– Il est obligé de reprendre le cours de l’intrigue. “

À travers cette épopée littéraire, Luc Chomarat a très certainement pris son pied pour nous offrir une histoire délirante qui ne manque pas d’humour en pointant du doigt certaines dérives du monde de l’édition, sans en avoir l’air, mais une chose et sûre il connaît bien la chanson.

Ce que j’en dis :

Les auteurs sont des grands manipulateurs, tout le monde le sait. Et quand il se tape un délire littéraire ça donne une histoire hilarante. L’auteur s’est éclaté c’est certain.

En bousculant les codes du polar, à travers des clins d’œil à la littérature nordique et en incluant quelques invités surprises tel que Sherlock Holmes ou encore la petite sirène, il crée une œuvre atypique et n’hésite pas à balancer ironiquement sur la face cachée du monde de l’édition, sur les écrivains et même sur la crédulité de certains lecteurs parfois prêts à lire n’importe quel livre placé en tête de gondole sous prétexte qu’ils ont un bandeau prometteur.

Ça balance, ça balance et on ne peut s’empêcher de sourire, et de penser inévitablement à quelques personnes de sa connaissance, forcément.

Vous l’aurez compris, enfin je l’espère, ce dernier thriller norvégien va vous faire passer un moment de lecture extraordinaire plein de surprises. Vous y trouverez des personnages surprenants, un serial killer, du sang, du sexe, des bombasses et même de l’alcool, une lecture très Rock’n Roll qui risque d’en faire sourire plus d’un j’en suis sûre.

N’hésitez pas, ça vaut le détour.

Pour info :

Luc Chomarat est né à Tizi-Ouzou (Algérie) en 1959.
Quand il n’écrit pas pour les gens qui lisent des livres,
il travaille dans la communication.


Il pratique le vélo urbain, la restauration de petits meubles,
la guitare électrique, et la cuisine à l’huile d’olive.

Il a publié à vingt-deux ans son premier roman qui lui a valu de figurer sur la liste du Magazine littéraire des meilleurs auteurs vivants de roman policier. Également traducteur de Jim Thompson, il a reçu le Grand Prix de littérature policière pour son roman, Un trou dans la toile en 2016 (Rivages)et a publié Le Polar de l’été (La Manufacture de livres, 2017) et Un petit chef-d’œuvre de litter (Marest, 2018)

Il vit à Paris.

Je remercie les Éditions de la Manufacture de livres pour ce polar délicieusement délirant.

“ Pères et fils ”

Pères et fils de Howard Cunnell aux Éditions Buchet . Chastel

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Stéphane Roques

C’est par Seaside Road que l’on entre et sort de la ville. Si on prend à droite, et qu’on va assez loin, on tombe sur le Régal, la salle de jeu, et sur le Painted Wagon près du centre-ville, où tout les petits durs qui habitent à l’est de la jetée traînent les soirs d’été, fumant et crachant par terre, attendant qu’il se passe quelque chose. Dans quelques année, Luke sera l’un des pires durs du coin. Pour ma part, je ferai seulement semblant d’en être un. (…) Je veux que les autres garçons m’aiment bien parce que cela pourrait contredire ce que je sais à mon sujet. Que je ne vaux rien. Que c’est pour ça que mon père est parti. Sans moi, il n’aurait pas quitté maman et Luke, et ils seraient toujours heureux. Papa savait à quoi s’en tenir avec moi avant même ma naissance. Ça ne valait pas le coup de rester pour moi. “

Grandir sans père, le narrateur s’y est attelé du mieux qu’il ait pu, même si ce fut difficile. L’absence du père crée un manque douloureux, un vide difficile à combler et l’entraîne jour après jour vers une rébellion qui l’incite à jouer les durs pour ne pas montrer ses faiblesses aux autres.

J’ai bu une gorgée, puis une autre.

La colère en moi était permanente, et je n’aurais jamais pensé pouvoir éprouver autre chose.

La colère était un monstre qui vivait en moi, se nourrissait de l’absence.

Mon père ne voulait pas de moi parce que j’étais une merde.

Boire fit disparaître le monstre. Dès la première gorgée. Je n’arrivais pas à y croire. Cela me protègera de ce que j’éprouve. “

Longtemps, emplis de culpabilité. Il laissera le chaos envahir sa vie. Des années noires, se mettant en danger en permanence, jusqu’au jour où il laissera entrer dans sa vie l’amour et connaîtra à son tour la paternité.

Même si en premier temps, il sera un père de substitution pour les enfants de sa compagne, il prendra ce rôle très au sérieux, surtout pour Jay, qui vit une adolescence torturée et se révèle peu à peu être un garçon.

” C’est là – tandis que son cœur bat fort contre ma main – que Jay, en plus de tout ce qu’elle est par ailleurs, me donne plus que tout l’impression d’être un cadeau.

Je me dis en brossant les cheveux de Jay qu’en l’absence de liens du sang, la force où tout ce qui fait la connexion entre nous reposera toujours sur l’amour et rien que sur l’amour. L’amour que je donne à Jay, à ses deux sœurs et à leur mère me sera toujours rendu au centuple.

Cette hache qui sculpte, c’est l’amour. “

Ce que j’en dis :

Construit à la manière d’un diptyque, on suit le chemin de la vie du narrateur, de sa jeunesse à l’âge adulte. Un parcours à la fois chaotique et bouleversant où l’on découvre les souffrances et la culpabilité de cet homme qui a grandi sans père.

Habité par une profonde colère il réussira pourtant à donner l’amour que l’on peut attendre d’un père, aux enfants de sa compagne, avant d’être père biologique si l’on peut dire, à son tour. Un défi d’autant plus grand, qu’il sera confronté avec la femme qu’il aime, aux changements qui s’opèrent jour après jour sur Jay, cette jeune fille qui se sent garçon.

L’auteur puise dans les souvenirs de son enfance, dans ses propres expériences qui lui ont donné une certaine maturité pour nous offrir un récit très intime et touchant, et pourtant complètement autofictionnel.

Il explore l’absence du père à travers des références littéraires – de Kerouac à Hemingway en passant par Carver – des auteurs qui l’ont aidé à se construire, à accepter cet abandon et à comprendre son histoire.

Une écriture poignante, une langue délicate qui s’habille de lyrisme pour nous offrir un très beau récit sur la paternité.

Une très belle découverte,

Pour info :

Howard Cunnell est universitaire et écrivain. Il est l’éditeur et le coordinateur de Sur la route ; Le rouleau original de Jack Kerouac.

Il vit à Londres avec sa famille.

Pères et fils est son premier roman traduit en français.

Je remercie Claire et les éditions Buchet . Chastel pour cette très belle découverte.

“ Vraie folie ”

Vraie folie de Linwood Barclay aux éditions Belfond

Traduit de l’anglais (Canada) par Renaud Morin

Rappelles- vous, précédemment à Promise Falls, les événements survenus.

«  Il avait commencé avec le meurtre horrible de Rosemary Gaynor. Et puis un certain nombre d’événements étranges s’étaient produits en ville. Des écureuils morts, une grande roue qui s’était mise en route toute seule, un prédateur sexuel à l’université et un bus en flamme qui avait dévalé une rue du centre-ville.

Et comme si ça ne suffisait pas, quelqu’un avait fait sauter le drive-in, tuant quatre personnes. ”

On ne peut vraiment pas dire que cette bourgade est paisible et tranquille.

Mais là, il semble que la situation s’est comme qui dirait aggravée.

– Il faut que vous veniez au poste, dit Carlson. On rappelle tout le monde.

– Que se passe-t-il ?

– C’est la fin du monde, répondis Carlson. Plus ou moins. ”

Depuis ce matin les sirènes d’ambulances n’ont pas chômé et les urgences accueillent à chaque instant de nouvelles victimes. Une véritable épidémie semble s’être abattue sur la ville. Le réseau hydraulique de la ville a été contaminé.

Pour l’inspecteur Barry Duckworth tout semble lié à l’insatiable meurtrier fanatique du nombre 23 qui sévit depuis quelques temps.

Mais ce n’est peut-être pas le seul meurtrier, il est temps de mettre un terme rapidement à ce carnage, même si pour cela un inspecteur et un privé devront unir leurs forces pour y parvenir.

Ce que j’en dis :

Après Fausses promesses (ma chronique ici) et Faux Amis (ma chronique ici) Vraie Folie clôture la trilogie et lève enfin le voile sur toutes les énigmes de Promise Falls.

Les catastrophes s’enchaînent à une vitesse vertigineuse et le climat est de plus en plus mortel. Une véritable tornade s’est abattue sur la ville.

Linwood Barclay ne laisse aucun répit à ses lecteurs et même si j’ai été moins emballé cette fois par l’écriture, j’ai apprécié de connaître enfin la vérité.

Ce final apocalyptique tient toutes ses promesses et sera d’autant plus apprécié si le lecteur a suivi chronologiquement les aventures de cette bourgade américaine.

Vous l’avez attendu, alors ne ratez pas ce dernier tome, et preparez-vous pour un final explosif.

Pour info :

Star aux États-Unis et en Angleterre, Linwood Barclay s’est fait un nom dans le club très fermé des grands maîtres du thriller.

Belfond a déjà publié treize de ses romans, dont Cette nuit-là (2009), Fenêtre sur crime (2014), La Fille dans le rétroviseur (2016), En lieux sûrs (2017) ou encore la série des aventures de Zack Walker. Tous sont repris chez J’ai lu.

Après Fausses promesses (2018 ; J’ai lu, 2019) et Faux Amis (2018), Vraie folie clôt la trilogie consacrée à la petite ville fictive de Promise Falls.

Je remercie les Éditions Belfond pour ce thriller démoniaque.


“ Les Dieux de Howl Mountain ”

Les dieux de Howl Mountain de Taylor Brown aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Laurent Boscq

Le garçon leva un bref instant les yeux vers la vieille maison, dont les rondins de chênes découpés à la hache s’imbriquaient en queue d’aronde. La véranda s’affaissait un peu sous le toit de tôle, mais elle tenait bon. Les fenêtres brillaient d’une chaude lumière ; autour des vitres, le mastic d’argile miroitait dans l’obscurité comme des bandes blanches. Derrière, il y avait la cabane qui servait de grange, avec son toit aux panneaux arrachés, puis la porcherie et le fumoir. Chaque chose était à sa place. Et la prairie tout autour, pas impeccable mais entretenue, miroitait d’un bleu profond sous la lune. “

C’est ici, dans cette vieille maison, que vit Rory Docherty auprès de sa grand-mère, une femme étonnante. De retour de la guerre de Corée, où il y a laissé une jambe, il tente de se reconstruire malgré les cauchemars qui le hantent trop souvent. Pas facile d’oublier cette guerre, quand la douleur et un membre fantôme vous le rappellent constamment.

Sa mère, est hélas internée dans un hôpital psychiatrique depuis une agression qu’elle a subi avant la naissance de Rory. Muette depuis, elle n’a jamais pu révéler le noms de ses agresseurs. Rongée par les remords et la culpabilité, de n’avoir pu protéger sa fille, Ma fait son possible pour veiller sur son petit-fils.

” Parfois, elle se demandait comment elle avait pu donner naissance à une aussi belle et douce enfant. Et comment elle avait pu échouer à protéger cette créature de lumière des démons de l’enfer. Elle n’avait jamais retrouvé ses agresseurs. Elle ne les avait jamais fait payer pour leur crime, ne leur avait pas tranché la gorge ni arraché le cœur. Depuis ce jour, l’univers de sa fille s’était désaxé. Malgré ses ruses et ses talents de sorcière, elle avait échoué à lui rendre son équilibre. Et aujourd’hui que son petit-fils était revenu chez elle avec la guerre dans le sang, elle s’inquiétait de savoir où ça pourrait le mener. Au bout de cette route engloutie depuis longtemps par la montée des eaux. Elle s’inquiétait aussi de la peur et de la culpabilité qui pourrait surgir et obscurcir son cœur. Elle ne connaissait ça que trop bien. “

Rory livre pour le compte de son oncle de l’alcool de contrebande. Longtemps considéré comme le baron de l’alcool clandestin, Eustace voit son empire menacé par la concurrence et par l’arrivée d’un nouvel agent fédéral prompte à faire du zèle. Au volant de Maybelline, Rory va devoir ruser pour déjouer la surveillance des agents fédéraux bien décidés à mettre fin à ce trafic, tout en affrontant ses rivaux et les fantômes liés au passé. Et ce n’est pas l’apparition de cette belle fille dans le paysage qui va beaucoup l’aider à ne pas perdre la tête.

Ce que j’en dis :

Qu’il fut bon de croiser sur ma route Les Dieux de Howl Mountain et de découvrir la magnifique plume de Taylor Brown pour me raconter cette histoire.

Ce roman possède toute les qualités dont je pouvais rêver. Une écriture singulière qui s’habille de lyrisme pour nous décrire cet endroit de Caroline du Nord, des personnages authentiques auxquels on s’attache forcément, qu’ils soient du passé ou du présent, on ne peut rester insensible à leurs vécus et à la force qui les habite, pour faire face à tous ses mauvais coups disséminés sur leurs routes.

Et c’est avec plaisir que l’on savoure ces pointes d’humour caustiques et parfois gonflées qui s’immiscent entre les lignes pourtant très sombre, qui apportent un peu de douceur dans ce monde de brutes.

Entre Rory et Ma sa grand-mère, on sent un attachement féroce, un respect mutuel, une belle complicité, un grand amour malgré les années qui les séparent et le passé douloureux qui les a réuni.

Mais également les personnages secondaires, qui ne manquent pas de caractère, tel que Eli l’ami de Rory ou encore Eustace son oncle. Et d’autres bien évidemment que je vous laisse le plaisir de découvrir…

Taylor Brown nous offre un récit fabuleux aux côtés de ces bootleggers, dans les années cinquante, parsemant son histoire de coutumes et de croyances, dans un coin reculé des États-Unis et rejoint de ce fait le clan des auteurs qui donnent voix avec beaucoup de talent aux oubliés de l’Amérique tels que Ron Rash, Donald Ray Pollock ou encore Tom Franklin.

Une nouvelle voix qui ne manque ni de style, ni de caractère, ni d’humour. Je n’ai pas aimé, j’ai adoré, et c’est avec une grande impatience que je me prépare pour une future rencontre grâce à Léa créatrice du Picabo River Book Club et aux Éditions Albin Michel.

Je les remercie tous deux infiniment pour cette divine lecture pleine de charme et pour ce prochain rendez-vous qui va me permettre de féliciter en live ce grand auteur.

À souligner également la magnifique traduction de Laurent Boscq et la magnifique couverture très représentative qui nous embarque à bord de cette voiture vers une contrée mystérieuse.

” – Il y a quelque chose qui cloche chez ce type, reprit-il, genre depuis la naissance.

– J’en ai connu des comme ça, là-bas. Des mauvais de naissance.

Eli pivota sur un coude et le fixa du regard.

– En Corée ?

Rory acquiesça.

– C’était comment ? (…)

– Tout ce que je peux te dire, c’est que c’est un endroit où tu as envie que ce genre de fils de pute soient de ton côté, et derrière toi. Les pires. Les plus fous. Là-bas, le mal était un bien.

(…) je crois bien que tu reviens en plein bordel, conclut-il en secouant la tête.

Rory jeta sa cigarette par terre et l’écrasa avec son pied valide.

– Au moins, je suis revenu, dit-il. Enfin, en partie. “

Pour info :

Taylor Brown est né en 1982 en Géorgie, dans le sud des Etats-Unis, puis il a vécu à Buenos Aires et San Francisco avant de s’installer en Caroline du Nord. 

Les dieux de Howl Mountain est son troisième roman après La Poudre et la Cendre (Autrement, 2017) et The River of Kings (à paraître chez Albin Michel).

Par ailleurs nouvelliste, il a publié ses textes dans une vingtaine de revues littéraires, et a été récompensé par le Montana Prize in Fiction.

“ Viens voir dans l’Ouest ”

Viens voir dans l’Ouest de Maxim Loskutoff aux Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Charles Recoursé

” J’ai écouté l’écho de mon cœur dans mes oreilles et j’ai pensé aux Indiens – ça aurait été le bon moment pour qu’ils débarquent avec leurs cris de guerre. “

L’Ouest de l’Amérique est au bord de la guerre civile. Des milices armées tentent de prendre possessions du territoire.

L’Amérique semble désunie…

” La première frappe aérienne a rasé le terrain de golf – l’a changé en terre fumante et a tué quarante hommes. La seconde n’a laissé de la salle municipale qu’un cratère à la forme compliquée. L’explosion nous a réveillés, on a senti un tremblement profond et terrifiant, puis on a entendu les sirènes et les cris. “

Dans ce chaos, des hommes et des femmes tentent de combler leur solitude, d’oublier leur chagrin, leur manque d’amour en s’accrochant comme ils peuvent à ce qui les entoure, à ce qui leur reste.

” Je me suis demandé si mes parents avaient déjà connu des journées comme celle-ci, quand j’avais l’âge de Gigi. Si tout le monde connaissait des journées comme celle-ci. Marcher trop longtemps, aimer trop fort. Si les blessures finissaient par se refermer, ou s’il fallait vivre avec les cicatrices, parfois cachées, parfois non. Fragiles dans ce monde avec tant à perdre. “

À travers ces nouvelles Maxim Loskutoff, nous offre une vision étonnamment proche de l’Amérique d’aujourd’hui, en explorant le destin de tous ces gens ordinaires.

Des nouvelles étonnantes, parfois surprenantes, où il est question d’amour, de peur, de survie, de frustration, le combat de vie ordinaire de tout à chacun dans une Amérique tourmentée.

Un auteur à la plume audacieuse, maîtrisée plutôt prometteuse que j’aurai plaisir à retrouver pour son premier roman actuellement en cours d’écriture.

Pour info :

Maxim Loskutoff a grandi dans les petites villes de l’Ouest américain, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreux magazines littéraires aux États-Unis.

Elles lui ont valu d’être couronné par le prix Nelson Algren.

S’il a été l’élève de David Foster Wallace et de Zadie Smith, il enseigne lui-même aujourd’hui à l’université du Montana à Missoula.

Il termine actuellement son premier roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel et le picabos river book club pour ce chouette partenariat de m’avoir permis de découvrir ces nouvelles d’Amérique aussi étranges que surprenantes.

“ Satan dans le désert ”

Satan dans le désert de Boston Teran aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Éric Holweck

Traduction révisée par Marc Boulet

Couverture de Sam Ward

(…) les journalistes ont vent de l’affaire et se ruent dans le désert à bord de leurs jeeps et de leurs 4/4. Ils sont en quête d’une bonne histoire, et celle-ci pue le gros titre à plein nez. “

Aux confins du désert Californien, un double meurtre aux allures sataniques a été commis dans une villa isolée. Ce véritable carnage n’a pourtant laissé aucun indice susceptible d’arrêter les auteurs de ce terrible massacre. Mais une jeune fille manque à l’appel, et semble avoir été kidnappée.

” Au milieu de la mer de sable enflammée par le vent nocturne, Cyrus et sa bande de jeunes loups disparates sont assis tels des guerriers indiens venant de traverser ensemble une nouvelle journée où la mort a frappé. Il vante leurs mérites. Leur rappelle qu’ils ont des chiens de meute s’attaquant à une société de mensonges. Des porteurs d’un message qui est aussi une grande peste. Les atrocités qu’ils ont commises jusqu’à ce jour, et qui ont connu leur apothéose avec le massacre de la Via Princessa, constituent une histoire en soi. Une histoire horrible, obsédante. “

La police rame et le sort de la jeune fille semble scellé. Complètement anéanti, son père, Bob Hightower, lui-même flic décide de partir à sa recherche. Il va se faire aider d’une ex-junkie qui a elle-même des comptes à régler avec cette bande de sauvages.

” – Sur ce coup-là, c’est pas à l’Amérique propre et puritaine que vous avez affaire. Cette merde, c’est l’enfer. Une histoire de drogue, de sang et de foutre, déjantée à un point que vous n’avez pas idée. C’est pas comme si vous entriez dans une librairie ésotérique de Hollywood Boulevard pour acheter quelques babioles sataniques. Ces types-là prennent leur pied en foutant en l’air les gens normaux…“

Bob Hightower est loin de prendre la mesure de ce qui l’attend mais il est prêt à tout pour retrouver sa fille, même s’il doit passer par l’enfer et affronter le diable en personne.

Ce que j’en dis :

Qui aime l’esprit sanguinaire de Quentin Tarantino appréciera forcément cette virée dans le désert Mojave, véritable porte des enfers.

Qui que soit derrière le pseudonyme de Boston Teran, c’est un véritable conteur machiavélique qui nous offre ce récit démoniaque.

Il est conseillé d’avoir le cœur bien accroché, et de ne pas être effrayé par tous ce sang qui entache ces pages où le mal est partout, du côté des bons comme des méchants.

Dans cette traque sauvage d’une violence infinie, l’espoir parfois surgit au détour d’un chemin mais sans jamais s’éterniser pour que l’on oublie pas que Satan dans le désert nous attend et n’est guère propice aux retrouvailles câline.

Une véritable claque qui vous emportera à la frontière du mal où seul deux êtres réussiront en unissant leurs forces à vaincre un psychopathe d’une violence sans bornes.

Une écriture d’une force incroyable, des personnages marquants dans une atmosphère brûlante, endiablée, pervers, satanique pour nous offrir un récit explosif impossible à quitter qui m’a mis K.O.

Vivement le prochain.

Pour info :

Boston Teran, dont on sait juste qu’il a grandi dans le Bronx, n’a à ce jour ni révélé sa véritable identité, ni communiqué sa photo.

Après le coup d’éclat de Satan dans le désert (God is a Bullet), récompensé par le John Creasey Award et encensé par la critique, il a écrit cinq romans dont Trois femmes, qui n’est toujours pas publié aux États-Unis, et Gig, commentaire d’un chien sur l’Amérique.

Boston Teran vit dorénavant au Mexique.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour cette lecture démoniaque.

“ Paradigma ”

Paradigma de Pia Petersen aux Éditions Les Arènes

” Elle est toujours éblouie par la beauté de l’informatique, la poésie de ses adresses et les possibilités insensées du virtuel. Qu’on ne dise pas que l’on ne peut rien faire pour changer le monde. Elle peut tout faire, surtout par les voies d’Internet, le problème majeur étant de rester incorruptible. Le hic, c’est que de nombreux hackers, capables de déjouer les systèmes sont récupérés par les multinationales qui leur proposent des sommes folles, quasiment impossibles à refuser. Personne n’échappe à la peur de finir pauvre. Le jour où l’on arrivera à dire non à l’argent parce qu’on considère qu’il y a des choses plus importantes, ce jour-là, la terre tremblera pour les bonnes raisons et elle aime penser que c’est possible et elle attend ce jour qui n’est plus très loin avec impatience. On peut en finir avec la peur. “

À Los Angeles, comme chaque année, la remise des oscars se prépare, mais dans l’ombre des projecteurs une femme prépare également une mise en scène spectaculaire afin que les exclus de la société, les invisibles apparaissent enfin dans la lumière.

Une marche silencieuse des pauvres s’organise.

” Nous allons prendre Beverly Hills, Rodéo Drive et Bel Air et Holmby, toute la zone des riches, ouais, les beaux quartiers, perce qu’y en a marre de se bastonner entre pauvres, comme pendant la révolte de South Central. (…) Ils viendront tous et de partout.(…) Personne ne veut rater ça et ce sera le bordel, elle a souligné avec plaisir. Un vrai chaos, enfin. Pas comme ces toqués de terroristes. Ce sera le défilé des paumés et il y en aura un paquet. On va vous sauter à la gueule et réveiller vos conscience à coup de pied… “

Le rassemblement a commencé et des individus mal fagotés débarquent de partout, créant une ambiance très particulière. Ça fait tache dans les beaux quartiers où une forte inquiétude commence à s’emparer des habitants. Un véritable insurrection est en marche et déclenche un tollé sur le Net.

Tout est parti de Luna. Mais qui est Luna ?

Une rêveuse ? Une idéaliste ? Une révolutionnaire ? Une hackeuse ?

Quoi qu’il en soit, les oubliés de l’Amérique sont bien décidé à suivre le mouvement avec l’espoir d’un monde meilleur.

Ce que j’en dis :

En France les gilets jaunes ont beaucoup fait parler d’eux et bien évidemment on pense à eux en lisant cette histoire, mais ils font pâles figures à côté de la magnifique prestation des oubliés de l’Amérique, les sans-abris, les sans-papiers, tous les miséreux d’ici et d’ailleurs.

Pia Petersen donne la voix aux invisibles en confrontant le luxe à la pauvreté, les révolutionnaires aux biens pensants, en créant une faille dans le système par l’intermédiaire d’une hackeuse et la complicité des réseaux sociaux.

En imaginant cette marche silencieuse, l’auteure ne nous offre pas seulement une histoire originale mais une véritable réflexion sur un monde de plus en plus fou, de plus en plus égoïste où l’argent et le paraître dominent, mais il suffirait d’une seule personne et d’un seul clic pour inverser la tendance.

Un roman intelligent, des portraits saisissants et touchants où deux mondes vont s’affronter pour le meilleur et pour le pire.

Une auteure qui mériterait un oscar pour une si belle mise en scène, où même l’amour surgit en plein chaos comme une note d’espoir en pleine tempête.

Mon âme rebelle s’est régalée, et vous invite à participer à cette marche silencieuse en vous plongeant dans ce récit audacieux.

Pour info :

Pia Petersen est née au Danemark, écrit en français et vit entre Paris et Los Angeles.
Elle a déjà publié dix romans, dont six aux éditions Actes Sud. Paradigma est son premier livre dans la collection EquinoX.
Elle a reçu en 2014 le prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises de l’Académie française.

Je remercie les Éditions Équinoxe pour cette virée à Los Angeles sous le feu des projecteurs.

“ La vallée des ombres ”

La vallée des ombres de Xavier-Marie Bonnot au Éditions Pocket

” Rémy Vasseur, 18 ans

Assassiné lors des grèves de décembre 1986

Je ressens le besoin de caresser le mur. (…)

Je revois Rémy, mon cadet, jeté à terre. Dans ma tête tout est confus. Ses traits sont devenus flous.

Après sa mort, j’ai rompu les amarres. Je suis devenu un type redoutable. Les unités d’élite de la Légion étrangère m’ont transformé. J’ai souffert, j’ai saigné. J’ai tué. J’en avais besoin. Je suis descendu au fond de la vie. Tout au bout des remords. Mais mon ombre est toujours là, ma fausse identité. Aucune guerre, aucun combat ne l’a estompée. Je n’ai jamais vraiment su qui j’étais.

Tout peut changer sauf vous-même. Sauf votre passé. “

Après une absence de 20 ans, René Vasseur est de retour à Pierrefeu, dans la vallée industrielle où il a grandi.

Après avoir été un souffre-douleur dans sa jeunesse, il est devenu une véritable machine de guerre. Ces vingt années dans la Légion étrangère l’ont transformé. Et c’est le cœur chargé de haine qu’il réapparaît dans le paysage dévasté par la crise.

À peine installé dans la maison de son père qui vit ses derniers jours, il doit faire face à une disparition inquiétante où tout semble l’accuser et donner raison à son ancien chef de corps.

 » Le chef de corps m’a lancé une phrase à mon départ de la Légion : « Méfiez-vous, Vasseur. Les légionnaires font de bon coupables. Les Français n’aiment les héros que mort. »

Peu à peu les ombres du passé surgissent tour à tour : la femme qu’il a tant aimé, son bourreau d’enfance devenu flic, son meilleur ami qui a basculé dans le grand banditisme, son père, ancien patron de la CGT locale, tyrannique et désabusé et le fantôme de son frère qu’il a toujours l’intention de venger.

” J’ai envie de fuir, une fois encore. Changer à nouveau d’identité. Retourner à la Légion, repartir à la guerre et y mourir. Ce serait si facile. “

Ce que j’en dis :

Après avoir été complètement sous le charme de la plume de l’auteur avec son magnifique roman : Le dernier violon de Menuhin (ma chronique ici), j’étais impatiente de le retrouver pour une nouvelle aventure livresque.

À peine commencé, la magie de son écriture m’envoûte et m’embarque au cœur des montagnes près de Grenoble au côté d’un être tourmenté, emplit de colère et de haine auquel je m’attache pourtant direct. Cet homme blessé depuis l’enfance, revient avec ses nouvelles blessures d’adultes, ses blessures de guerre et se retrouve piégé au milieu de ripoux en tout genre. En plus d’affronter sa part d’ombre, il devra faire face à certaines révélations, à certains secrets de famille pourtant bien cachés par tous ces taiseux depuis si longtemps et vont réanimer sa soif de vengeance.

Dans une atmosphère sombre, oppressante, inquiétante Xavier-Marie Bonnot nous plonge au cœur de l’âme humaine, à travers une intrigue saisissante pleine de violence mais toujours avec beaucoup de pudeur.

Un auteur qui a du style et se démarque par une plume remarquable.

Il nous offre un magnifique roman noir, que je ne peux qu’indiscutablement vous recommander surtout si comme moi vous aviez apprécié Aux animaux la guerre de Nicolas Matthieu. Sans pour autant les comparer l’un à l’autre, étant chacun très talentueux, et différents, mais se rejoignent à travers leurs personnages qui ne manquent pas de caractère dans ce climat social très rude de leurs histoires où vallée grenobloise rejoint la vallée vosgienne comme un écho qui se répercute à travers les montagnes.

C’est noir, violent, stylé, c’est signé Xavier-Marie Bonnot, un auteur à suivre absolument et ça tombe bien, son premier roman : La première empreinte réédité aux Éditions Belfond m’attend patiemment.

À bientôt donc …

Pour info :

Né en 1962, Xavier-Marie Bonnot est écrivain et réalisateur de films documentaires.

Il remporte avec son premier roman, La Première Empreinte (L’Écailler du Sud, 2002), le prix Rompol et le prix des Marseillais. Le Pays oublié du temps (Actes Sud, 2011) a été récompensé par le prix Plume de cristal et Premier homme (Actes Sud, 2013) par le prix Lion noir. Il est désormais traduit dans le monde entier.

Après La Dame de pierre (Belfond, 2015), La Vallée des ombres est son huitième roman.

Je remercie les Éditions Pocket pour ce roman noir d’exception.

“ Cotton County ”

Cotton County d’Eleanor Henderson aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Amélie Juste-Thomas

Les nourrissons reposaient tête-bêche dans un berceau, Winnafred d’un côté, Wilson de l’autre. Dans ce minuscule nid bourré à craquer, avec leurs doigts entrelacés semblables à de petites griffes délicates et leurs frémissantes paupières veinées de bleu, on aurait dit deux poussins, leurs crânes blancs comme les deux moitiés de l’unique coquille d’œuf dont ils auraient éclos. Il fallait vraiment y regarder de plus près – et personne ne s’en privait – pour remarquer que la fille était rose comme un porcelet et le petit garçon café au lait. “

À Cotton County en Géorgie dans les années 30, Elma Jesup fille d’un métayer de la région vient de donner la vie à des jumeaux de couleur différente. L’un s’avère être blanc et l’autre noir, à la stupéfaction générale.

Ce qui aurait du faire la joie de tous entraîne pourtant un drame affreux. Genus Jackson, un ouvrier agricole est tout de suite accusé et se retrouve lynché par une foule haineuse avant sa mise à mort.

” Depuis trois ans, on croyait la Géorgie revenue à la raison. L’homme du Ku Klux Klan a finalement été évincé de la résidence du gouverneur, et le lynchage avec lui. Mais, en janvier, Irwin County a fait replonger l’Etat dans cette période sombre. Maintenant que le record a été battu, pourquoi ne pas continuer, n’est-ce pas ? La tragédie d’Irwin County restera dans L’Histoire comme un acte barbare, mais au moins le shérif disposait d’aveux. Dans le cas qui nous occupe, en revanche, il n’y a aucune preuve, rien à part un égo meurtri et une justice sauvage.

Personne ne sera pourtant accusé et le meurtre reste impuni.

” Le démon s’est installé en Géorgie et si nous ne l’exorcisons pas, je crains qu’il ne décide de rester. “

Aidé d’Edna la jeune domestique noire qu’elle considère comme sa sœur, Elma élèvera ses deux enfants au cœur d’une ségrégation raciale toujours bien présente dans le Sud.

Mais ce drame a fragilisé les liens qui les unissaient et bientôt la vérité aussi douloureuse soit-elle va éclater et diviser cette famille.

Ces deux femmes que seule la couleur de peau sépare vont devoir chacune affronter les secrets de leur histoire familiale.

Ce que j’en dis :

À travers cette épopée américaine, Eleanor Henderson signe un roman ambitieux et nous offre une histoire dramatique où la ségrégation et le racisme règnent dans cette contrée rurale de Géorgie magnifiquement représentée.

La naissance de ces jumeaux entraîne un enchaînement de violence, de haine, de mensonges et de vengeance que l’on découvre à travers des flash-backs qui nous entraînent entre le passé et le présent de tous les habitants de cette contrée où les secrets de famille perdurent depuis plusieurs générations.

En véritable conteuse, Eleanor Henderson nous offre un magnifique roman choral porté par un plume captivante et mérite sa place auprès des plus grands auteurs américains.

Un énorme coup de cœur pour ce roman magnifiquement construit, qui peut paraître parfois exigeant mais qui s’avère absolument passionnant.

Je ne peux que vous encourager ce voyage dans le passé de la Géorgie au côté de ces deux sœurs de cœur.

Pour info :

Eleanor Henderson est une auteure américaine. Née en 1980 en Grèce et élevée en Floride, elle écrit son premier roman en 2011. Il est traduit deux ans plus tard en français sous le titre Alphabet City chez Sonatine Éditions.

Dès sa sortie aux Etats-Unis, Alphabet City remporte un franc succès et se retrouve dans la sélection des dix meilleurs livres de l’année du New York Times.
Eleanor Henderson vit aujourd’hui à Ithaca, New York, avec son mari et ses deux enfants. Elle y travaille comme professeur.
Cotton County est son deuxième roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette extraordinaire roman.