“ Au loin ”

Au loin d’ Hernan Diaz aux Éditions Delcourt

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Barbaste

” Mon nom est Håkan (…) Håkan Söderström. Je n’ai jamais eu besoin de mon nom de famille. Personne ne me le demandait. Personne arrivait à prononcer mon prénom. Je parlais pas anglais. (…)

Håkan donnait l’impression de parler aux flammes mais de ne voir aucun inconvénient à ce que des oreilles l’écoutent. (…)

Il était toujours impossible de distinguer le ciel de la terre, mais l’un comme l’autre avaient viré au gris. Après avoir ravivé le feu, Håkan reprit la parole. En marquant de longues pauses, et d’une voix parfois presque inaudible, il parla jusqu’au levée du soleil, toujours en s’adressant au feu, comme si ses mots devaient se consumer sitôt prononcés. “

Lorsque Håkan , un jeune paysan suédois débarqua aux États-Unis, il était accompagné de son frère. Sur le quai, la foule très importante les sépara en un instant.

Ce qui aurait du être une découverte de l’Amérique va s’avérer une toute autre aventure.

Seul et sans un sou , il n’aura pourtant qu’un seul but : retrouver son frère Linus à New-York, même si pour cela, il devra traverser tout le pays à pied.

En remontant à contre-courant le flux continu des pionniers qui se ruent vers l’Ouest, il poursuit ses recherches semées d’embûches.

Bien trop souvent, la nature et les hommes essaieront de le tuer.

” Durant ces tempêtes, dont les hurlements oblitéraient tout autodérision lui, Håkan puisait son seul soulagement dans la quasi-certitude de ne croiser âme qui vive. Sa solitude était totale et, pour la première fois, depuis des mois, en dépit des grondements et des lacérations, il trouva la paix. “

Sur cette route, il va croiser des personnages truculents et souvent hostiles : une tenancière de saloon, un naturaliste très original, des fanatiques religieux, des arnaqueurs, des criminels, des indiens, des hommes de loi.

Au loin, l’Amérique se construit, et lui se forge une légende sans même s’en douter. Il devient un héros malgré lui.

Il se réfugie, loin des hommes, au cœur du désert, pour tenter de ne plus être étranger à lui-même et aux autres.

” Håkan s’était flétri et ridé, la brûlure du soleil avait raviné ses joues et son front. Ses yeux restaient perpétuellement plissés, sans que cela ne résulte d’un froncement de sourcils délibéré. C’était juste là sa nouvelle physionomie – celle, continûment grimaçante, d’un jeune homme harcelé par une lumière aveuglante ou en butte à un problème insoluble. Sous le surplomb accidenté des sourcils désormais soudés, ses yeux, presque entièrement dissimulés au creu d’une étroite tranchée, ne brillait plus de crainte ou de curiosité mais d’une faim stoïque. Une faim de quoi– il n’aurait su dire. “

Ce que j’en dis :

Au loin de somptueux paysages, des grands espaces et une terre pillée petit à petit aux indiens par les pionniers chercheurs d’or. Au loin dans ce désert, un homme, seul, erre à la recherche de son frère.

Au hasard des pistes, tous vont se croiser et parfois faire un bout de chemin ensemble. Håkan va durant ce périple, découvrir la solitude et la dure réalité du rêve américain brisé par des conditions de survies si difficiles, en terre inconnue.

Hernán Díaz revisite à merveille  » le western nature writing” en nous offrant un roman d’une richesse aussi démesurée que les grands espaces qui l’accompagnent. À travers ce roman initiatique, autour d’un personnage central, il nous plonge dans la conquête de l’Ouest d’une manière moins conventionnelle, et toute aussi évocatrice pour nous faire voyager dans le passé, dans cette Amérique en passe de devenir.

Un magnifique roman d’aventure qui aborde le thème de l’immigration avec une grande lucidité.

Au loin m’a envoûté à travers ces paysages à couper le souffle. Au loin m’a charmé par sa plume évocatrice et sublime. Au loin m’a conquise à travers ce héros bouleversant et extraordinaire.

Un roman qui rejoint mon Panthéon d’auteurs inoubliables à découvrir et à suivre absolument.

Un magnifique écrin, une traduction soignée se rajoutent à ce bijou littéraire précieux.

J’ai adoré ce récit inoubliable à la plume aussi racée que les paysages qui l’accompagnent.

Pour tous les amoureux de la littérature américaine et des grands espaces qui inspirent à vivre une voyage lisvresque exceptionnelle.

Gros coup de cœur.

Hernán Díaz a surgi de nulle part. Sans agent, il envoie son manuscrit par la poste chez Coffee House Press, la maison d’édition de Mineapolis à but non lucratif. Et voilà que ce parfait inconnu devient finaliste du prix Pulitzer et figure dans la liste du PEN Faulkner Award.

« Un premier roman, un petit éditeur indépendant, un finaliste du Prix Pulitzer » titrait récemment le New York Times en s’étonnant d’être passé à côté du très beau roman d’ Hernán Díaz, à sa parution.

Né en Argentine, Hernan Diaz vit depuis 20 ans à New York. Il est aujourd’hui directeur adjoint de l’Institut Hispanique de l’université de Columbia. Finaliste du prix Pulitzer, Au loin est son premier roman.

Je remercie Léa créatrice du groupe Picabo River Book Club et les Éditions Delcourt de m’avoir offert cette découverte, une aventure livresque grandiose.

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“ Terres Fauves ”

Terres Fauves de Patrice Gain aux Éditions Le Mot et Le Reste

” – J’en ai rien à foutre de ce que tu penses. Viens t’asseoir par là. Ne m’interromps pas et sers-nous un verre.

(…) Je ne savais pas ce qu’il espérait en m’obligeant à boire, mais la journée dans ce trou perdu et ses airs de vieux mercenaire suffisant et versatile m’avaient sévèrement déprimé, si bien que je n’avais pas eu à me forcer beaucoup pour m’anesthésier le cortex. “

David McCae écrivain new-yorkais débarque en Alaska. Quitter Brooklyn pour cette contrée sauvage est déjà une épreuve en soi pour ce citadin convaincu. En mal d’inspiration, il a accepté de terminer les mémoires du gouverneur Kearny. Il prête sa plume à ce politicien qui vise une réélection et tente d’étoffer ses mémoires d’un chapitre élogieux. Pour se faire, il va donc rencontrer le célèbre et très apprécié alpiniste Dick Carlson, ami de longue date du gouverneur qui aurait des souvenirs de leurs aventures à raconter.

Plus adepte du lever de coude que de l’amabilité, la rencontre avec cet homme se révèle tendue, mais l’alcool délie la langue de l’alpiniste qui va se dévoiler au cours de cette longue nuit et se confesser de manière inattendue.

Il ne faut pas s’attendrir sur soi-même. Chacun d’entre- nous est maître de son destin. Je chasse les fantômes comme je chasse l’ours, l’élan, ou les emmerdeurs : sans pitié. “

David en apprends beaucoup et même trop. Il devient un témoin gênant. Il va se retrouver face à la violence des hommes au milieu d’une nature hostile. En plein cœur de l’Alaska sauvage, sa résistance va être mise à rude épreuve. Il va tenter de survivre tout en combattant ses propres démons. Commence alors une course effrénée contre la mort…

J’ai fermé les yeux. Ce monde est vraiment étrange. Il cache sa violence derrière des scènes attendrissantes, des animaux à l’allure débonnaire et un calme apparent. C’est ce qui fait sa force. J’avais en tête : une nature traîtresse. Je me demandai combien de temps j’allais pouvoir tenir et quels types de combats j’allais devoir livrer. “

Ce que j’en dis :

Après avoir découvert l’année passée Denali, un fabuleux roman noir (retrouvez ma chronique ici), j’étais impatiente de retrouver cette plume qui m’avait tant charmée et envoûtée. Une petite appréhension m’accompagne, comme toujours à la lecture d’un nouveau roman d’un auteur que j’affectionne mais dès les premières pages la magie opère et elle s’envole. Je retrouve le style et la plume singulière de l’auteur que j’avais tant appréciés. Une fois encore, le bonheur est au rendez-vous.

Fan de littérature américaine, je retrouve tout ce que j’aime chez ce Frenchy qui s’approprie avec brio les codes du roman noir nature writing.

L’auteur dépeint à merveille ce territoire aussi magnifique que malveillant, et nous offre la possibilité de découvrir une intrigue surprenante en accompagnant David dans son combat empli de souffrances, pour survivre et échapper à toute cette violence à laquelle il se retrouve confronté, malgré lui.

Un récit immersif où la peur et l’angoisse ne nous quitte jamais.

Patrice Gain a l’art et la manière pour instaurer un climat terrifiant, pour rendre ses personnages attachants et nous offrir une histoire poignante dans un décor grandiose qui réserve des rencontres surprenantes, le tout sublimé par une écriture soignée, ciselée à la perfection.

Un livre dédié aux lecteurs amoureux du noir et des grands espaces, qui ne seront pas contre un voyage livresque aux nombreuses qualités.

Coup de foudre de cette rentrée littéraire. Un roman qui rejoint ceux que l’on oublie pas.

Patrice Gain est né à Nantes en 1961. Professionnel de la montagne, ingénieur en environnement, les territoires d’altitude et les grands espaces l’attirent depuis toujours. Il est déjà l’auteur de deux romans aux éditions Le mot et le reste : La Naufragée du lac des Dents Blanches (Prix du pays du Mont-Blanc et Prix « Récit de l’Ailleurs » des lycéens de Saint-Pierre et Miquelon) et Denali.

Je remercie l’auteur pour sa délicate attention et les Éditions Le Mot et Le Reste pour ce voyage aussi redoutable que merveilleux en Alaska.

“ Le miel du lion ”

Le miel du lion de Matthew Neill Null aux éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Bruno Boudard

Helena était un coin fiché dans une entaille perdue des montagnes septentrionales de Virginie-Occidentale. Un lieu constamment battu par les tempêtes, balayé par les vents, accablé par le soleil, fouetté par la grêle, enseveli sous la neige. (…) Une région rude, à laquelle les gens n’avaient jamais vraiment réussi à s’acclimater aux gens. ”

En 1904, en Virginie dans les Appalaches, les bûcherons que l’on surnomme : ” Les Loups de la forêt “, sont amenés par le train à Helena. Ils viennent dans cette ville afin de se reposer et prendre un peu de bon temps. Helena dépend entièrement de l’exploitation forestière.

À présent, c’était un lieu peuplé de gens de passage. Une dizaine venaient travailler toute la journée, une dizaine repartaient le lendemain – ce depuis que la voie ferrée était apparue pour emporter ailleurs bois et charbon. Le pays se fardait de boutiques, de tavernes et de bordels, telle une fille impudique qui essaie de se maquiller. “

Des milliers d’hectares de forêt détruits au profit d’une compagnie industrielle.

Dans un râle métallique, l’arbre vrilla et s’effondra – à la fois vite et comme au ralenti, dans une bruine de mélasse, ainsi qu’ils le font tous. Il fendit la forêt à la façon d’une lame ; le paysage tressauta et se brouilla sous le choc. Craquement de branches, éruption d’oiseaux. Comme le marteau de la justice qui s’abat sur le monde. “

Tous ces bûcherons venus des quatre coins du monde dans l’espoir d’une vie meilleure se retrouvent face à des conditions de travail pénibles et dangereuses. La dureté de leur quotidien, les amène à organiser clandestinement un syndicat. Une grève se prépare et pour certains c’est l’heure de faire des choix.

 » Un jour, un gars a oublié de crier : ” Attention ! “ et j’en ai vu un rouler sur quatre ritals. On n’aurait même pas rempli un seau avec ce qui restait d’eux. Ils les ont enterrés tous les quatre dans la même boîte et ce maudit arbre a été transformé en mille journaux. Des messieurs comme il faut les lisent en buvant leur café du matin, puis se torchent le trou du cul avec et les jettent dans leurs cabinets. Ces gens-là ont pas la moindre idée de ce qui s’est passé et il veulent pas le savoir. Surtout pas ! “

Ce que j’en dis :

Dès que se présente un nouveau roman dans la collection Terres d’Amérique chez Albin Michel, je fonce, curieuse et à la fois certaine de passer un moment particulier.

À travers une formidable galerie de personnages, l’auteur nous fait découvrir l’univers difficile des « Loups de la forêt », mais également l’impact désastreux sur l’environnement face à la déforestation intensive. Il nous offre un regard sur une société confrontée à la lutte des classes sociales, au racisme, au préjugé, à la cupidité, à la violence et à la misère. Une histoire du passé qui résonne étrangement dans le présent tant les thèmes abordés sont toujours d’actualité.

Une lecture qui demande une attention particulière, à la fois pour sa richesse d’informations foisonnantes mais surtout pour profiter de la plume lyrique et puissante de l’auteur.

Un roman noir, touchant, féroce et plein d’humanité qui révèle une nouvelle plume américaine absolument magnifique.

Un premier roman vraiment formidable, que je vous encourage à savourer.

Matthew Neill Null est un écrivain américain originaire de Virginie-Occidentale. Il a étudié le Creative Writing à l’Iowa Writers’ Workshop et ses nouvelles ont été publiées dans plusieurs anthologies, dont la Pen/O. Henry Prize Stories. Le miel du lion, son premier roman, l’a imposé comme une nouvelle voix des plus prometteuses dans le paysage littéraire américain. Il est aussi l’auteur d’un recueil de nouvelles, Allegheny Front, qui paraîtra prochainement en français chez Albin Michel.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette lecture passionnante.

Meurtres sur la Madison

Meurtres sur la Madison de Keith McCafferty aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Janique Jouin-de Laurens

« C’est le guide de pêche connu sous le nom de Rainbow Sam qui découvrit le corps. Ou, plutôt, le client qui lançait depuis la proue de son bateau, travaillant une Girdle Bug devant un amas de rondins qui séparait en deux le courant de la Madison River. (…) Le corps immergé sous le bois flotté se libéra de son attache, remonta soudain à la surface et se mit à flotter à plat ventre, l’hameçon enfoncé dans l’entrejambe de ses waders. “

Ce jour-là, la Madison River, cette fameuse rivière très réputée du Montana, réserva une drôle de surprise aux pêcheurs. Pensant avoir réussi une belle prise, le pêcheur qui n’avait jusqu’à présent attrapé qu’une toute petite truite, rayonnait.

(…) Vous n’êtes peut-être pas béni des dieux pour ce qui est de la pêche à la truite, mais vous venez de vous offrir une sacrée histoire. “

La prise revient à l’intrépide shérif Martha Ettinger, l’homicide semblant évident.

C’est durant son enquête qu’elle va faire la connaissance de Sean Stranahan, lui-même pêcheur, peintre et ex- enquêteur privé qui s’est récemment installé dans les rocheuses à la suite d’une séparation douloureuse. Sean est également sur une affaire que lui a confié Velvet Lafayette, une femme troublante qui recherche son jeune frère disparu. Envoûté par cette sirène du Sud, il part à la recherche du garçon. Deux affaires qui semblent étrangement liées. C’est ensemble, que Martha et Sean vont remonter une piste glissante qui risque de faire de l’ombre au plus gros  » business  » du Montana : la pêche à la mouche.

 » Ce qu’il y a avec la pêche, c’est que ça donne de l’espoir. Chaque lancer apporte un peu d’espoir et si l’on peut se perdre dans cet espoir, alors les soucis et le chagrin s’évanouissent à l’arrière-plan. La tempête intérieure se calme pour un moment. « 

Ce que j’en dis :

Quand une nouvelle plume débarque chez Gallmeister, cela attise bien évidemment ma curiosité , et davantage quand elle est recommandée par le grand Craig Johnson.

Que l’on aime ou pas la pêche, cette histoire offre un dépaysement total. Pour ma part elle a ravivé quelques bons souvenirs notamment mes parties de pêche avec mon grand-père et également de belles scènes du film  » Et au milieu coule une rivière « , magnifique adaptation du roman de Norman Maclean.

Aux États-Unis, la pêche à la mouche est très réputée et attire un grand nombre de passionnés. Cette histoire nous la fait découvrir à travers une enquête passionnante. L’auteur nous insuffle tout son amour pour la nature, les rivières et rien de tel qu’un connaisseur pour donner vie avec justesse à une histoire.

Basé sur des faits réels, avec des personnages authentiques, ce récit a tout pour plaire.

Une aventure au grand air absolument magnifique.

Meurtre sur la Madison est le premier volet d’une série plantée au cœur de l’Ouest américain, à suivre absolument.

Keith McCafferty est le rédacteur en chef de Field & Stream, magazine consacré à la pêche, la chasse et la vie au grand air. Il a contribué à diverses publications, dont le Chicago Tribune, sur des sujets allant des moustiques aux loups, du mercenariat aux exorcismes, et à pas mal bourlingué à travers le monde. Il est lauréat de nombreux prix, dont le Robert Traver Awward (qui récompense de la littérature relative à la pêche).

Je remercie les Éditions Gallmeister pour cette pêche extraordinaire.

Idaho

Idaho d’ Emily Ruskovich aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Simon Baril

” Wade a passé son bras autour de la taille d’Ann. Il y avait du désarroi dans son geste, de la tristesse dans son sourire, même dans son rire, et le sentiment partagé que tous deux n’étaient pas arrivés là par hasard, que cette histoire remontait loin.

Le jour où il n’aura plus cette conscience-là, elle le regrettera. Se penchant contre lui, elle a humé l’odeur du feu sur ses vêtements. Elle a regardé son beau visage tourné vers les flammes, puis elle a regardé les flammes elles-mêmes. L’air au dessus de la fumée brûlait imperceptiblement, miroitant tels des reflets sur l’eau, donnant l’impression que les montagnes au loin tremblaient sous le reflet de la chaleur.

– Nous y voilà, a-t-elle lâché sans savoir ce qu’elle voulait dire exactement.

– Nous y voilà, a-t-il approuvé avant de le serrer plus fort contre lui. “

Neuf années ont passé depuis le drame inimaginable que Wade a vécu, depuis ce fameux jours où sa famille fut détruite.

Désormais c’est auprès d’Ann qu’il partage sa vie au milieu des paysages sauvages et âpres de l’Idaho. Mais hélas ses souvenirs s’envolent, sa mémoire s’efface, jour après jour.

 » Il a perdu ses filles, mais il a également perdu le souvenir de les avoir perdues. En revanche, il n’a pas perdu la perte. La douleur est aussi présente dans son corps que sa signature l’est dans sa main. “

Plus la mémoire de Wade s’en va, plus Ann est hantée par son passé. Elle est déterminée à comprendre cette famille qu’elle n’a pourtant jamais connue. Elle s’efforce de lever le voile sur ce qui est arrivé ce terrible jour d’août.

 » C’est la texture des souvenirs, n’ont pas l’émotion, qui a disparu.  »

Ce que j’en dis :

Si hélas les souvenirs de Wade le quittent, les miens restent intacts sur cette lecture absolument magnifique. Décidément cette année les éditions Gallmeister nous ont gâté à chaque nouvelle parution.

À travers ce roman, qui débute sur un drame mais dont le mystère reste entier, nous allons partager la vie d’un couple aimant, confronté à la maladie d’Alzheimer. Quand la mémoire s’enfuit on pourrait penser que les douleurs du passé accompagnent cette fuite, mais pour Wade il n’en est rien, il sera heureusement soutenu par Ann.

En remontant le fil du temps l’auteure nous amène sur le chemin tortueux et imprévisible du souvenir. Une plume remarquable, touchante, pleine de poésie qui véhicule une multitude d’émotions.

Au cœur de l’ Idaho et d’une nature omniprésente, un décor majestueux pour le tourbillon de la vie qui défile sous nos yeux avec fulgurance.

Un premier roman troublant, magnétique, fascinant, envoûtant, un nouveau talent à découvrir absolument.

Un immense coup de cœur.

Emily Ruskovich a grandi dans les Hoodoo Mountain, dans le nord de l’Idaho. En 2015, elle a remporté un Oliver Henry Award, prestigieux prix qui récompense les meilleurs nouvelles américaines et canadiennes. Idaho est son premier roman.

Je remercie les éditions Gallmeister pour ce roman brillant et captivant.

Nord-Michigan

Nord-Michigan de Jim Harrison aux Éditions 10/18

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sara Oudin

Quand Rosealee approcha, Joseph, d’habitude si réservé en public, fut saisi d’un élan d’affection. Il lui prit la main et l’embrassa. Elle en fut toute décontenancée et lui jeta un regard éperdu. Dire qu’il avait failli détruire leur amour, tel un fou qui mettrait le feu à sa propre grange ou qui abattrait son cheptel. S’il n’avait pas été là, assis sur sa pierre, il aurait été tenté de disparaître pour échapper à tous ses tourments. Mais il savait qu’une fuite aussi simple, à moins d’un suicide, n’était pas dans sa nature, et que l’année décisive qui avait débuté aussi facilement avec le charme d’octobre ne glisserait pas irrémédiablement dans le passé, comme tant de celles qui l’avaient précédé. “

Joseph est instituteur dans une bourgade rurale du Nord-Michigan. Il vit au côté de sa mère dans la ferme familiale.

Grand amoureux de la nature, il pratique la chasse et la pêche, et partage ses nuits avec Rosealee, son amie d’enfance. Quand survient une nouvelle élève de dix-sept ans, Catherine. Une fille très libérée qui va vite lui mettre la tête à l’envers mais pas que…

Il pensa avec tristesse qu’il avait davantage fait l’amour avec elle en un seul après-midi qu’il ne le faisait avec Rosealee en toute une semaine. Peut-être pour le décharger de toute culpabilité, Catherine lui avait assuré, en se rhabillant, qu’elle avait déjà eu des amants.(…) Assis sur son talus, il se sentait jeune et stupide. Et puis triste aussi de n’avoir pas su, jusqu’à cet après-midi-là, que la vie pouvait, en de très rares occasions, offrir des choses aussi absolues et aussi merveilleuses que celles qui naissent parfois de notre imagination. “

Lui qui n’a jamais fauté, et encore moins avec une de ses élèves n’a pas pu résister au fruit défendu.

L’interdit devient sa nouvelle passion, mais va le plonger dans la tourmente, mais peut-être est-il enfin temps de profiter de la vie…

Il s’arrêta à l’idée que la vie n’était qu’une danse de mort, qu’il avait traversé trop rapidement le printemps et puis l’été et qu’il était déjà à mi-chemin de l’automne de sa vie. Il fallait vraiment qu’il s’en sorte un peu mieux parce que chacun sait à quoi ressemble l’hiver. “

Ce que j’en dis :

Lire les romans de ce grand écrivain laisse toujours présager de beaux moments de lectures. Une fois encore sa plume m’a transporté vers le Michigan qu’il aimait tant.

À travers ce roman d’amour, il nous offre le portrait d’un homme du milieu agricole du Michigan, dans les années 50. Un homme qui se retrouve perturbés par les démons de midi.

Au milieu d’une nature omniprésente, d’un décor bucolique et d’une plume lyrique, ce récit touche en plein cœur.

Un petit roman d’une densité incroyable, que je nuis pas prête d’oublier. Si le cœur de Joseph balance entre deux femmes, le mien palpite intensément pour l’écriture de Jim Harrison qui m’a subjugué une fois encore.

Un beau roman, de belles histoires d’amour à déguster sans modération.

Un véritable coup de cœur.

Né dans le Michigan, Jim Harrison est aujourd’hui considéré comme le chantre de la littérature américaine. Scénariste, critique gastronomique, journaliste sportif et automobile, il est l’auteur d’une œuvre considérable, parmi laquelle on compte de grands succès comme Légendes d’automne, Dalva, Un beau jour pour mourir. Il a publié une autobiographie, En marge, et de nombreux romans et recueils de nouvelles, dont De Marquette à Veracruz, L’été où il failli mourir. Son dernier roman, Pêchés capitaux, a paru aux éditions Flammarion. Jim Harrison est décédé le 26 mars 2016 à l’âge de 78 ans.

Je remercie les Éditions 10/18 pour cette belle histoire d’amour.

“ La route sauvage ”

La route sauvage de Willy Vlautin aux éditions Albin Michel

Traduit de l’ américain par Luc Baranger

Vers une heure du matin mon père est rentré. Il a allumé la radio dans la cuisine et j’ai entendu du bruit comme s’il se préparait quelque chose à manger. Je me suis assoupi et quand je me suis réveillé, on cognait à la porte en hurlant. À la seconde où j’ai ouvert les yeux. J’ai su que quelque chose n’allait pas. Je l’ai très bien senti. Il ne m’a fallu qu’un instant pour que la trouille m’envahisse. “

Charley, vient d’emménager à Portland dans l’Oregon avec son père. À peine installés, les ennuis commencent. Avec un père aussi insouciant, il ne peut en être autrement, et c’est Charley qui va trinquer.

C’est au champ de course du coin qu’il va trouver refuge. C’est là qu’il rencontrera Del.

” À ce moment-là, j’aurais mieux fait de me tirer mais j’étais fauché. “

Del est un homme antipathique, grincheux, radin et toujours d’humeur massacrante. Il exploite Charley aussi durement qu’il maltraite ses chevaux.

” – Quand Del est fauché, il a tendance à faire courir ses chevaux chaque semaine ou toutes les deux semaines. (…) Del mène la vie dure à ses chevaux, c’est une réalité. Mais il n’est pas le seul. Un conseil, ne t’attache pas à un cheval. Un cheval, c’est pas comme un chien. S’il ne court pas, il ne vaut rien. “

Pour sauver Lean On Pete de l’abattoir, il va s’enfuir avec lui vers le Wyoming, et tenter de retrouver sa tante, la seule famille qu’il lui reste.

À travers cette errance, ils veillent l’un sur l’autre. Le cheval devient le confident de l’adolescent, et une belle relation les unit . À se demander qui de l’animal ou du jeune homme sauvera l’autre.

Ce périple ne sera pas de tout repos, Charley va découvrir les laissés-pour-compte de l’Amérique profonde, leurs rêves fêlés et les destins malmenés. En un seul été, il vivra plus d’aventures que bien des hommes au cours de toute une vie.

J’ai continué à courir et à courir encore, jusqu’à l’épuisement. Je ne voulais plus penser à ce genre de choses. J’ai dû lutté longtemps. Ça prend toujours beaucoup de temps de combattre des pensées, mais à chaque fois on finit par gagner. “

J’ai découvert la plume de Willy Vlautin pour la première fois via Cheyenne en automne, aux éditions 13éme note paru en 2012. Une maison d’éditions qui a malheureusement disparu. Grâce aux éditions Albin Michel, nous avons la chance de retrouver ce roman sous le titre La route sauvage, revu et corrigé par un des précédents traducteurs, Luc Baranger.

Je retrouve avec plaisir cette plume épurée et incisive. Un fabuleux roman d’apprentissage qui pose un regard juste sur la solitude d’un adolescent. Un garçon sensible et tellement attachant. Avec une infinie délicatesse, inspiré de sa propre histoire, l’auteur nous offre une douce balade mélancolique, un récit à fleur de peau à la fois tragique et touchant. L’histoire d’une jeunesse foudroyée.

Willy Vlautin célèbre l’Amérique des grands espaces, les marginaux qui donnent à ses romans une résonance universelle.

J’ai hâte de le retrouver pour d’autres récits et j’espère cette fois ne pas rater son univers musical si l’occasion se représente, à Vincennes peut-être ?

En attendant je vous invite à lire ce roman initiatique bouleversant.

La route sauvage a été adapté à l’écran par le réalisateur britannique Andrew Haigh, il est en salle actuellement.

Willy Vlautin a grandi à Reno dans le Nevada. Il habite à Scappoose en Oregon. Ses deux premiers romans Motel life (2006) et Plein nord (2010) ont été publié chez Albin Michel. Suivi Cheyenne en automne (Lean on Pete en VO) (en 2012 chez 13 éme note) et Ballade pour Leroy (2016 chez Albin Michel) puis la réédition de La route sauvage (2018 chez Albin Michel) Il est aussi auteur-compositeur et chanteur depuis 1994 au sein du groupe Richmond Fontaine. C’est un fan inconditionnel des courses de chevaux.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette ballade au cœur de l’Amérique en si belle compagnie.

Braconniers

Braconniers de Tom Franklin aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par François Lasquin

“ Désormais, quand je reviens ici, à Dickinson, je n’y suis plus vraiment chez moi. Après tout, j’ai quitté cet endroit, j’ai fait des études, il ne reste pas grand-chose de mon accent traînant, j’ai même épousé Une Yankee. Et lorsque j’y reviens, comme c’est le cas à présent, pour y chasser des détails qui enrichiront mes récits, j’ai l’impression de braconner sur des terres qui ne m’appartiennent plus. Mais j’ai toujours besoin de mon Alabama à moi, de le révéler tel qu’il est, vert, luxuriant, mortifère. Alors j’y reviens, avec le langage que j’ai acquis. Je retourne à ces lieux où la vie s’éteint à petit feu, et j’y braconne des histoires. ”

S’imaginer au coin d’un feu de cheminée dans une cabane de trappeurs et écouter ces nouvelles braconnées en Alabama, loin des lieux touristiques par un conteur, capable de plonger dans ses souvenirs pour nous offrir des histoires authentiques.

Le sud profond de cette région, un cadre parfait pour cette atmosphère sombre et violente, où l’on devient un homme après son baptême de chasse, si l’on a fait couler le sang.

 » Ce soir- là, assis sur mon flanc de colline, j’étais un homme, qui avait déjà versé le sang et ne demandait qu’à en verser encore.  »

Tel un braconnier, l’auteur vole ces fragments de vies à ces gens au plus profond de leur intimité, en passant par leurs secrets bien enfouis, leurs rêves inaboutis, inavouables, ravagés parfois par la drogue et l’alcool et subissant une pauvreté pas toujours méritée.

 » La pauvreté, je vais vous dire ce que c’est. C’est quand on se fait plaquer par sa femme parce qu’on n’a pas été foutu de dégoter un boulot vu que du boulot y’en a nulle part.  »

Entre ces lignes circulent des armes à feu, de la violence, des âmes perdues, des corps blessés en mal d’amour, des chasseurs, des pêcheurs, des animaux, des glandeurs, des ivrognes, des vivants, des morts, des pacifistes et des criminels. Tous ont une histoire, leur histoire, même si elles finissent mal en général.

 » (…) redoutant – tout en l’espérant du fond du cœur.  »

En digne chasseur, Tom Franklin traque et reste à l’affût du moindre détail qui enrichit sa prose et la rends admirable. Une plume puissante qui fait rêver.

«  Ça serait facile d’oublier tout ce qu’on sait de la vie en contrebas, de s’imaginer qu’on est au fond de quelque abysse marin, un gouffre où des silhouettes noires se meuvent entre les colonnes, où des bancs de créatures indécises flottent comme des nuages.  »

Et finir en beauté, avec cette nouvelle «  braconniers  » qui à elle seule est un petit diamant noir. Une histoire tragique qui a obtenu une multitude de prix aux USA, et dont on rêve qu’elle grandisse et devienne un roman.

Des braconniers dont il faut pourtant se méfier…

 » Ils ont besoin que d’une chose, c’est qu’on leur foute la paix. Dans la forêt, ils sont chez eux. Les gens devraient savoir qu’il faut pas venir leur chercher d’emmerdes.  »

Déjà conquise par son magnifique roman Dans la colère du fleuve, co-écrit avec sa femme, Beth Ann Fennelly, une histoire passionnante de bootleggers, j’ai été ravie de retrouver la plume talentueuse de Tom Franklin. Un auteur qui rejoint mon palmarès des grands noms de la littérature américaine, et qui me donne envie de poursuivre ma traque en terres d’Amérique à travers cette prodigieuse collection des éditions Albin Michel.

Si ça ce n’est pas de bonnes nouvelles !

Tom Franklin est élevé dans la région rurale de Clarke County, au sud-ouest de l’Alabama, non loin du cadre où se dérouleront la plupart de ses romans. Il s’inscrit à l’Université de l’Alabama à Huntsville, puis à l’Université de l’Arkansas.

Sa carrière littéraire, influencée par les œuvres sudistes de Cormac McCarthy et Flannery O’Connor, s’amorce avec la publication en 1999 de Braconniers (Poachers), un recueil de nouvelles.

En 2001, il obtient une bourse Guggenheim.

Son premier roman, paru en 2003, La Culasse de l’enfer (Hell at the Breech), dont le récit est fondé sur des faits historiques, se déroule en 1890 quand Macy Burke, un adolescent blanc miséreux, tire accidentellement sur le riche commerçant Arch Bedsole.

Tom Franklin obtient le Los Angeles Times Book Prize, dans la catégorie romans policier/thriller, en 2010 et le Gold Dagger Award en 2011 pour Le Retour de Silas Jones (Crooked Letter, Crooked Letter) qui raconte l’amitié entre deux adolescents que la classe sociale et la couleur de la peau devraient séparer, dans le milieu étouffant et tendu d’une petite ville du Mississippi des années 70.

Il est le mari de la poétesse Beth Ann Fennelly avec qui il écrit et publie, en 2013, Dans la colère du fleuve (The Tilted World), roman qui a pour toile de fond la crue du Mississippi de 1927.

Tom Franklin est professeur à l’université du Mississippi.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ces bonnes nouvelles d’Amérique.

“ L’oiseau, le goudron et l’extase ”

L’oiseau, le goudron et l’extase d’ Alexander Maksik aux Éditions Belfond

Traduit de l’américain par Sarah Tardy

“ Et puis un jour,comme ça, soudain, elle est entrée en moi. S’est posée. Une chose lourde comme du plomb, dont la forme et les contours varient constamment, aussi bien dans ses représentations passées que présentes. (…) Et puis quel que soit son nom, cette chose s’est emparée de moi : une sensation écœurante, paralysante, de poids terrible. Je ne sais pas comment appeler ça. Je n’ai jamais su. (…) Elle m’a fait tomber le livre des mains. Elle m’a fait fermer les yeux et c’est alors que là, dans le noir, j’ai vu s’infiltrer dans mon corps un épais goudron. ”

À travers cette attaque aussi surprenante qu’inattendue, la vie de Joseph sera à jamais vécue au bord d’un précipice. Et lorsqu’un été, sa mère va commettre l’indicible alors qu’il découvrait la passion amoureuse, sa vie sera pour toujours entachée de désespoir.

« Aujourd’hui encore, j’entends des sons que seuls ma mère et ces enfants ont pu entendre. Et peut-être, Strauss lui-même. Les deux clics métalliques des ceintures. Ses chaussures sur l’asphalte. Le métal dur qui entre en contact avec le crâne. J’ai fait des tests sur des os. Je me suis frappé l’arrière de la tête avec un marteau. J’ai essayé de savoir. Depuis presque vingt ans, j’entends ces bruits. Du métal qui casse l’os. « 

Sa mère finira derrière les barreaux, et pourtant c’est Joe qui est emprisonné dans sa vie malgré tout l’amour qui le lie à Tess, tout comme son père.

 » Être près d’elle me rendait heureux. C’est aussi simple que ça. Avec elle j’avais presque l’impression d’être trop stable. Peut-être était-elle mon antidote. Peut-être avais-je guéri de cette chose étrange qui vivait en moi quelle qu’elle soit. »

À travers ce roman bouleversant, on voyage tantôt dans le passé et tantôt dans le présent. Joseph se livre, se délivre du poids qui encombre sa vie entre amour et tragédie. C’est l’histoire d’un homme torturée par une douleur qui l’étouffe, le tétanise mais que la beauté de l’amour libère.

«  Écoute, j’essaie de survivre. »

« Peu importe la façon dont tu vis, il y a toujours des victimes. « 

En virtuose, Alexander Maksik entraîne le lecteur dans une tragédie contemporaine et aborde de nombreux thèmes tels que les violences conjugales, les traumatismes familiaux, la folie, l’univers carcéral féminin, la vengeance, le désespoir, la douleur des hommes, mais aussi l’amour, la liberté, la fidélité au cœur de la nature omniprésente. Une plume pleine de rage, écorchée qui te touche en plein cœur et au lyrisme qui te charme et t’enchante.

Un roman magnifique aussi mystérieux que douloureux, une écriture puissante aussi déchirante que délicate.

 » Les phrases des autres nous racontent tellement mieux.  »

Gros coup de cœur ❤️

Alexander Maksik vit à Hawaï. Il est diplômé de l’Iowa Writers’s Workshop et a été publié dans Harper’s, Tin House, Harvard Review et The New York Times Magazine. Indigne (Rivages, 2013), traduit en plus de douze langues est son premier roman, puis en 2014 Belfond publie La Mesure de la dérive, son deuxième roman traduit en français. Il fut finaliste du prix du Meilleur Livre étranger et traduit en une dizaine de langues. Sélectionné parmi les dix meilleurs livres de l’année du Guardian et du San Francisco Chronicle, L’oiseau, le goudron et l’extase est son troisième roman à paraître en France.

Avec la romancière Colombe Schneck il est co- directeur artistique d’une résidence d’écrivains, la Can Cab Literary Residence en Catalogne (Espagne).

Je remercie les éditions Belfond pour cette sublime lecture.

“ Midwinter ”

Mindwinter de Fiona Melrose au Éditions La Table Ronde

Traduit de l’anglais par Édith Soonckindt

 » J’étais là à éprouver le genre de tristesse qui se coince dans la gorge. Je ne pleurais pas et je n’avais toujours pas bougé de là où j’étais. (…) S’il me cherchait dans la nuit, je reviendrais lui dire qu’on oubliait tout, que je ne l’accusais de rien. Je voulais lui expliquer que Ma me manquait à moi aussi. « 

Landyn Midwinter et Vale son fils, sont agriculteurs dans le Suffolk. Ce sont des hommes du terroir. En ces temps difficiles, où ils doivent déjà faire face à la concurrence des grandes entreprises pour garder leur ferme, ils mènent un combat familial face à un drame survenu dans le passé.

«  Cette sensation maladive qui précède le moment d’ouvrir une porte et de voir ce qu’on ne peut plus esquiver, je l’avais déjà éprouvée, je l’avais déjà connue. ”

Vale avait dix ans quand il fut privé de sa mère à jamais. À l’époque ils étaient en Zambie où son père avait déjà tenté de sauver l’entreprise familiale.

“ Un arbre fort peut subir une mauvaise gelée ou perdre une branche entière dans une tempête, ce sont les racines qui le maintiennent droit. C’était le cas de Vale. ”

Lors d’un hiver particulièrement rigoureux, les douleurs de Landyn et Vale, se réveillent et mettent en péril l’équilibre familial déjà très malmené.

Vale se perd dans son désespoir tandis que son père se réfugie auprès de sa terre et de ses bêtes.

« Je sais pas quoi faire.

– Tu trouveras. Ouvre l’œil.

– Pourquoi ?

– Tu le sauras. Tu le sauras dans ton cœur.

– L’autre soir j’ai cru que ça pouvait bien être elle qui m’avait aider à trouver le rivage.

– J’en doute pas. Pas une seule seconde. Elle veille sans cesse sur nous tellement on est bon à rien. »

Chacun se raccroche à ce qu’il peut, rongé par la culpabilité et essaye de réparer ses erreurs.

“ (…) j’ai vu à travers la pluie, un grand panache roux bordé de blanc filer vers les buissons. Ma renarde. Elle était là. ”

Il affronte enfin le souvenir qui les hante, et mettent à l’épreuve le fragile tissu de leur relation.

 » Ce jour-là, ce vieil arbre m’a encouragé. Il était porteur d’une histoire et d’une guérison. Il y en avait un qui lui ressemblait dans notre ferme à Kabwe, un arbre du coin, je n’ai jamais su son nom mais je connaissais son cœur. Il y a comme ça des arbres qui vous offrent leur ombre un jour de grande chaleur. Et qui vous laissent vous asseoir très près avec tout votre être. ”

À travers ce roman sombre illuminé par une sublime plume lyrique, Fiona Melrose nous offre un premier roman absolument réussi.

Situé entre le Suffolk et la Zambie ce récit nous est conté en alternance par Vale et son père Landyn, deux hommes hantés par des souvenirs tragiques. Deux hommes qui se livrent et se délivrent chacun à sa manière à travers un va- et-vient temporel et géographique admirablement bien construit.

Une histoire d’hommes qui ont la rage de vivre, malgré tous les obstacles qui parsèment leurs vies.

Un roman naturaliste tout en poésie, qui dépeint à merveille la fragilité des relations, traite de la culpabilité qui ronge les cœurs, tout en gardant une lueur d’espoir.

Un roman sensible, qui réunit les hommes et les bêtes pour mieux les réconcilier et les aider à combattre leur chagrin. On rêve, on pleure, on espère, on s’émerveille à travers ce récit magistral plein d’humanité.

Un premier roman de toute beauté , une magnifique découverte, un voyage livresque enchanteur.

Née à Johannesburg, Fiona Melrose a eu plusieurs carrières, notamment dans l’analyse politique pour des ONG et le secteur privé. Elle a vécu à Londres et dans le Suffolk et continue de vivre entre l’Afrique du Sud et l’Angleterre. Mindwinter a été sélectionné pour le Baileys Women’s Prize for Fiction 2017. Johannesburg, son deuxième roman, vient de paraître en Angleterre.

Je remercie Anne-Lucie et les Éditions de la Table Ronde pour ce roman aussi touchant qu’époustouflant.