“ Viens voir dans l’Ouest ”

Viens voir dans l’Ouest de Maxim Loskutoff aux Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Charles Recoursé

” J’ai écouté l’écho de mon cœur dans mes oreilles et j’ai pensé aux Indiens – ça aurait été le bon moment pour qu’ils débarquent avec leurs cris de guerre. “

L’Ouest de l’Amérique est au bord de la guerre civile. Des milices armées tentent de prendre possessions du territoire.

L’Amérique semble désunie…

” La première frappe aérienne a rasé le terrain de golf – l’a changé en terre fumante et a tué quarante hommes. La seconde n’a laissé de la salle municipale qu’un cratère à la forme compliquée. L’explosion nous a réveillés, on a senti un tremblement profond et terrifiant, puis on a entendu les sirènes et les cris. “

Dans ce chaos, des hommes et des femmes tentent de combler leur solitude, d’oublier leur chagrin, leur manque d’amour en s’accrochant comme ils peuvent à ce qui les entoure, à ce qui leur reste.

” Je me suis demandé si mes parents avaient déjà connu des journées comme celle-ci, quand j’avais l’âge de Gigi. Si tout le monde connaissait des journées comme celle-ci. Marcher trop longtemps, aimer trop fort. Si les blessures finissaient par se refermer, ou s’il fallait vivre avec les cicatrices, parfois cachées, parfois non. Fragiles dans ce monde avec tant à perdre. “

À travers ces nouvelles Maxim Loskutoff, nous offre une vision étonnamment proche de l’Amérique d’aujourd’hui, en explorant le destin de tous ces gens ordinaires.

Des nouvelles étonnantes, parfois surprenantes, où il est question d’amour, de peur, de survie, de frustration, le combat de vie ordinaire de tout à chacun dans une Amérique tourmentée.

Un auteur à la plume audacieuse, maîtrisée plutôt prometteuse que j’aurai plaisir à retrouver pour son premier roman actuellement en cours d’écriture.

Pour info :

Maxim Loskutoff a grandi dans les petites villes de l’Ouest américain, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreux magazines littéraires aux États-Unis.

Elles lui ont valu d’être couronné par le prix Nelson Algren.

S’il a été l’élève de David Foster Wallace et de Zadie Smith, il enseigne lui-même aujourd’hui à l’université du Montana à Missoula.

Il termine actuellement son premier roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel et le picabos river book club pour ce chouette partenariat de m’avoir permis de découvrir ces nouvelles d’Amérique aussi étranges que surprenantes.

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“ De la nature des interactions amoureuses ”

De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemmma aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Marina Boraso

Voici un fait indiscutable : par ici, les gens sont très, très nombreux à aimer quelque chose qui ne leur rendra jamais leur amour. “

Histoires d’amour, histoires d’aimer, un peu, beaucoup, à la folie, l’éternel problème de tout à chacun lorsqu’il rencontre l’homme ou la femme de sa vie.

Et lorsqu’un scientifique se penche sur la question, cela donne un recueil de nouvelles assez étonnantes.

Par ici on n’effeuille pas des marguerites en cherchant à effacer un affreux doute, non ici on pose de équations pour tenter de résoudre le problème.

” Il lui présenterait son problème, comme un débauché pourrait présenter sa maîtresse à sa femme. “

Tout le monde sait que X + Y = Amour éternel pour toujours

Un équation vieille comme le monde.

Alors, aussi insolite que cela puisse être, Karl Iagnemma réussit en huit nouvelles originales à aborder un thème aussi complexe que le théorème de pythagore, mais de manière bien plus sympathique et parfois même assez drôle.

Que ce soit dans le passé ou dans le présent, ces nouvelles véhiculent une dose d’amour agrémentée d’une dose d’humour et ne manquent pas d’originalité.

Certaines peuvent paraître déroutantes, et laisser incrédules, mais l’écriture pleine de sensibilité l’emporte et invite à poursuivre.

Si mon cœur bat davantage pour certaines d’entre elles, une chose est sûre, j’ai maintenant très envie de découvrir son roman ” Les expéditions “.

Pour info :

Né en 1972 et originaire du Michigan, Karl Iagnemma est un scientifique de haut niveau, chercheur au MIT de Boston. Son premier roman, Les Expéditions (Albin Michel, 2009), racontait les quêtes parallèles d’un père et de son fils au cœur de l’Amérique sauvage du XIXe siècle. Mais c’est ce tout premier livre, De la nature des interactions amoureuses, qui l’a révélé aux États-Unis. Les droits cinématographiques de la nouvelle-titre ont depuis été cédés à Warner Brothers, avec Brad Pitt pour producteur et acteur.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ces nouvelles pleine d’amour.

“ Des mirages plein les poches ”

Des mirages plein les poches de Gilles Marchand, éditions Aux Forges de Vulcain

J’avais un bateau mais le bateau coulait. J’étais sur le pont, réfléchissant aux différentes options qui s’offraient à moi. Le bateau coulait et rien ne pouvait l’en empêcher. Il y avait une fuite, une avarie, un trou dans la coque, que sais-je ? Mais c’était mon bateau et les capitaines n’abandonnent pas leur navire. (…) J’en avais rêvé, de ce bateau. J’avais mis de l’argent de côté. J’en avais rêvé à mon bureau, j’en avais rêvé dans mon appartement, j’en avais rêvé dans le métro. J’avais économisé pour réunir la somme nécessaire à son acquisition. C’était un petit bateau, pas grand-chose en apparence, mais le bout d’un rêve, c’est forcément un grand quelque chose. “

Quand on s’aventure au milieu des pages des livres de Gilles Marchand, on se prépare la mine réjouie, à découvrir de nouvelles histoires où la magie s’invite avec délicatesse, à pas de velours pour vous murmurer des mots doux comme seuls les poètes ont le pouvoir.

Mot après mot, les histoires se révèlent et au détour d’une phrase avec subtilité, l’auteur délivre des messages subliminaux, tout en se moquant de certaines addictions, ou de certains comportements. Il joue à cache-cache avec nous, derrière son masque d’écrivain équipé de sa plume magique et nous mets des mirages plein les poches, des sourires sur nos lèvres et des perles de bonheur au coin des yeux.

On pourrait dire de lui qu’il est malin comme un singe, ou rusé comme un renard, et je suis certaine que La Fontaine l’aurait adoré. En attendant sous ses airs de super raconteur d’histoires, il explore des sujets sensibles avec beaucoup d’élégance et de poésie, que ce soit pour les phobies, le deuil, la séparation, l’apparence, le manque de confiance, le désir de fonder une famille, d’être le meilleur père ou être un super héros même en amour, sans jamais être moralisateur mais en restant un grand rêveur, la tête dans les nuages mais les deux pieds sur terre.

J’aurais pu prendre la grosse tête, mais je ne savais pas trop ce que je devais à mes chaussures qui couraient vite et à mes slips qui faisaient bien l’amour. “

Une chose est sûre, il utilise des stylos qui écrivent de belles histoires, qui ne manquent ni d’amour ni d’humour dont il serait dommage de se priver.

” Je ne voulais pas partir sans dire à ceux que j’ai aimé que je les avais aimés. J’espère qu’il le savent. Je n’ai pas visité tous les continents, je n’ai pas gravi de hautes montagnes. Mais j’ai connu l’amour. J’ai toujours préféré aux vertiges des cimes ceux de l’amour. Après la chute, on s’en relève et un jour on se reprend à rire. J’ai beaucoup aimé et j’ai beaucoup ri. De quoi partir sans regret. “

Si l’auteur trouve les mots et rivalise de fantaisie et d’imagination pour nous offrir ces bonnes nouvelles, je n’en ai pas 36 pour lui dire que je les ai adoré, à moins d’utiliser toutes les langues de la planète.

Comme ci-dessous :

À votre tour de découvrir ces délicieuses nouvelles et de rêver, un peu, beaucoup, à la folie…

Pour info :

Gilles, moi-même et son éditeur David

Gilles Marchand est écrivain et éditeur.

Historien, il a publié un « Dictionnaire des monuments de Paris »(2003), une « Chronologie d’histoire de la peinture » (2002), coécrit avec Hélène Ferbos, et « La construction de Paris » (2002), scénario de la bande dessinée, aux éditions Gisserot.

En 2010, il participe à l’appel à textes du recueil « CapharnaHome » des éditions Antidata, est sélectionné, publie l’année suivante un recueil personnel dans la même maison, et devient ensuite un contributeur régulier des anthologies thématiques Antidata. Il signe en 2011 « Dans l’attente d’une réponse favorable, 24 lettres de motivation » chez Antidata, où il a aussi été éditeur.

En 2011, Il imagine également deux novellas postales pour Zinc Éditions, « Green Spirit » et « Les évadés du musée ».

Son premier roman, « Le Roman de Bolaño » en 2015, écrit en collaboration avec le critique littéraire et auteur Éric Bonnargent, éveille la curiosité de la critique par sa structure inhabituelle.

Son premier roman solo, « Une bouche sans personne » en 2016, (ma chronique ici) attire l’attention des libraires et de la presse. Il est notamment sélectionné parmi les « Talents à suivre » par les libraires de Cultura et remporte le prix des libraires indépendants « Libr’à Nous » et le prix Hors Concours en 2017.

En 2017, il publie « Un funambule sur le sable »( ma chronique ici).

Il a été batteur dans plusieurs groupes de rock et a écrit des paroles de chansons. Il est également rédacteur au Who’s Who, et chroniqueur littéraire au sein du webzine k-libre.

Je remercie les Éditions Aux forges de Vulcain pour ce voyage fantastique au cœur de l’âme humaine ❤️

“ Dernière journée sur terre ”

Dernière journée sur la terre d’Éric Puchner aux éditions Albin Michel

Collection Terres d’ Amérique

Traduit de l’américain par France Camus- Pichon

Après son formidable roman Famille Modèle, Eric Puchner reprend son thème de prédilection et explore la complexité de l’univers familial, mais également l’amitié.

On y croise des personnages envahis de doutes qui s’interrogent sur l’avenir.

Il nous entraîne tour à tour dans une librairie …

Le Libraire passa un quart d’heure en quête du livre idéal qui éviterait au Client d’avoir le cœur brisé, tout en éveillant pour toujours chez son fils l’amour de la lecture. (…) Et que fit le client ? Comment remercia-t-il le Libraire pour le temps que celui-ci venait de lui consacrer ? En sortant son smartphone pour chercher le livre sur Amazon et … en le commandant sur ce foutu site ! Comment je le sais ? Parce que c’est moi le Libraire. J’espionnais le Client derrière la table des Coups de cœur de la Librairie. (…) Comme l’homme ne levait pas les yeux de son portable, Rogelio lui flanqua un tract sur la poitrine, puis, d’un geste vif et curieusement élégant, lui plaqua l’agrafeuse sur le cœur tel un défibrillateur et appuya sur la détente. “

En passant par des quartiers où se côtoient des familles parfois étranges…

” En fait, il existe un certain type de quartier que l’on voit dans les petites villes de Nouvelle- Angleterre, où chaque demeure a son téléviseur allumé pendant le dîner, où les pelouses paraissent minuscules et vides au crépuscule, où l’espace étroit entre les maisons vous rappelle la courte et précieuse distance qui vous sépare de la mort. “

On y croise un groupe punk has-been, des ados en centre de vacances, mais également un jeune prêt à tout pour sauver ses chiens.

Une plongée dans l’Amérique entre l’absurde et le surnaturel, abordée de manière plutôt originale avec une certaine lucidité et une bonne dose d’humour.

Un florilège d’histoires plus ou moins passionnantes, parfois délirantes voir décapantes, pour partager avec nous de drôles de vies sur terre.

« Alors, qu’as-tu appris à ton atelier d’écriture ? » demanda mon père, et je récitai une série de consignes. Montrer, ne pas raconter. Écrire sur ce que l’on connaît. Rester patient – il faut des années pour terminer certaines nouvelles, et elles ne sont jamais comme on voudrait. »

Pour info :

Professeur de littérature à l’université, Eric Puchner est l’auteur de La Musique des autres (Albin Michel, 2008), un recueil de nouvelles très remarqué à sa sortie, et Famille modèle, son premier roman (Albin Michel, 2011), qui a été unanimement salué par la critique et a bénéficié d’un formidable bouche-à-oreille.

En trois livres seulement, il s’est imposé comme l’un des jeunes écrivains américains les plus doués de sa génération, réussissant à mêler hilarité et désespoir pour offrir une radioscopie bouleversante de l’Amérique d’aujourd’hui.

Je remercie les éditions Albin Michel pour cette virée surprenante en Amérique.

“ N’essayez jamais d’aider un kangourou ”

N’essayez jamais d’aider un Kangourou de Kenneth Cook aux Éditions Autrement

Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol

 » La pause se prolongea. L’histoire semblait terminée.

– Et qu’est-il arrivé au … euh… au salopard ?demandais-je.

Henry leva la tête.

– Bah, il est enterré un peu plus haut sur la piste.

Il ne faut pas croire tout ce qu’on nous raconte le long de la piste de Birdsville, mais vous seriez surpris de tout ce qu’on ne croit pas et qui est la pure vérité.  »

Chaque année la période estivale amène pour beaucoup d’entre nous, une folle envie de dépaysement, seulement parfois pour x raisons, on se retrouve coincé à la maison. Mais lorsque l’on est passionné comme moi par la lecture, on est sauvé, il suffit de bien choisir ses voyages livresques et l’aventure peut commencer.

En me plongeant dans le recueil de nouvelles de Kenneth Cook, dans cette édition inédite que nous propose les Éditions Autrement, j’étais sûre de ne pas sombrer dans la sinistrose mais au contraire de me payer de bonnes tranches de rire.

L’auteur est d’une part un conteur né mais également un véritable globe trotteur. Et puis il a le chic pour se retrouver dans des situations aussi absurdes que rocambolesques. Alors parcourir le bush australien en sa compagnie, un pur bonheur.

 » La rencontre de gars sympas au bistrot est à la source de la plupart de mes ennuis. Non seulement ces bonhommes aggravent ma tendance naturelle à l’alcoolisme, mais ils m’entraînent aussi dans toutes sortes d’aventures je préférerais ne pas être mêlé. Les copains de bar me portent la poisse depuis que j’ai commencé à fréquenter les bistrots, et ça ne date pas d’hier.  »

Apparemment dans le bush australien, on y rencontre de drôles de loustics, autant de la race animale que de la race humaine , et si on met les deux face à face, de bien plus étranges situations se produisent à hurler de rire ou de peur, selon les espèces.

 » On ne sait jamais quel pourcentage croire des histoires qu’on vous raconte sur les animaux dans le Nord. J’en ai entendu des dizaines, de celles de serpents qui poursuivent et réussissent à attraper un homme à moto, à celles de buffles qui chargent et renversent des véhicules, en passant par des cochons sauvages d’une taille et d’une férocité inimaginables qui éventrèrent des chevaux. Cela dit, mon policier semblait s’y connaître en crocodiles. “

Utilisant un style direct, sans artifice mais agrémenté d’un humour corrosif, l’auteur nous offres des histoires aussi farfelues que truculentes, un régal pour le lecteur qui osera s’aventurer par ici.

Un petit conseil au passage pour ne pas se lasser de toutes ses nombreuses nouvelles loufoques, ne pas hésiter à s’en faire un livre de chevet, ou le lire en alternant avec une autre lecture, ou même picorer par ci par-là et se laisser porter par toutes ses anecdotes hilarantes inspirées de ses tribulations.

 » Rien n’est particulièrement spectaculaire dans ce coin- là, car tout est extraordinaire. ”

Ici c’est du  » all inclusive  » : dépaysement, humour, parfait pour un voyage lointain hors norme pour seulement 21 €

Kenneth Cook (1929-1987) est un écrivain australien. À l’âge de trente-deux ans, il a publié Cinq matins de trop (Wake in Fright), qui est considéré comme un classique du roman noir dans son pays et a été adapté au cinéma en 1971, sous le titre Outback. Ses nouvelles écrites dans une veine plus humoristique, ont connu un large succès.

Je remercie les éditions Autrement pour ces aventures aussi succulentes que délirantes.

“ Kentucky straight ”

Kentucky straight de Chris Offut aux éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Anatole Pons

” Voici le miroir

Où s’éteint la douleur

Voici le pays

Que nul ne visite “

De Mark Stand

Ce que j’en dis :

Quand pour un recueil de nouvelles , l’auteur choisit un tel exergue on sait déjà dans quel univers on va s’aventurer.

Le Kentucky, ce territoire des Appalaches, considéré comme le berceau du whisky américain regorge de distilleries clandestines. Si l’argent se fait rare l’alcool de contrebande coule à flot.

Un état classé numéro un dans la liste des États américains pour possession d’armes à feu avec 134 armes pour 100 habitants.

À travers ces neuf nouvelles, tout à fait représentatives on se retrouve au cœur d’histoires des oubliés de l’Amérique.

Tout les soirs, maman disait qu’elle avait peur que je vise trop haut. Warren ne me parlait pas du tout. Je me baladais dans les collines en pensant à ce que je connaissais sur la forêt. Je sais dire le nom d’un oiseau à son nid et d’un arbre à son écorce. Je sais qu’une odeur de concombre signifie qu’une vipère cuivrée n’est pas loin. (…) Ça m’a fait drôle de passer un test pour apprendre que je vivais en dessous du seuil de pauvreté . Je crois que c’est de savoir ça qui a déboussolé papa pour de bon. Quand il est mort, maman a brûlé ses cartes, mais j’ai gardé celle du Kentucky. Là où on vit, c’est pas dessus. “

Chris Offut est né et a grandi dans le Kentucky, il nous offre des histoires authentiques, puisées très certainement dans ce qui l’entoure. Ses personnages sont les bouseux, les pèquenauds du coin, les mineurs, les laisser pour comptes qui passent le plus souvent leurs temps avec un verre de whisky dans une main et une arme dans l’autre.

” Les coyotes, c’est le côté humain des chiens. Les clébards, c’est le côté canin de l’homme. “

Des histoires rugueuses, brutales profondes rythmées par le blues qui les accompagne. Des nouvelles aussi sauvages que la faune qui l’habite. Noires, violentes, situées dans les coins reculés de l’ Amérique, là où le fusil reste toujours à portée de mains et les poings rarement dans les poches.

Et c’est avec une plume talentueuse que Chris Offut nous parle de la misère et du désespoir.

À déguster sans modération accompagné d’un 18 ans d’âge.

” Sa voix avait un ton définitif qui réduisit les hommes au silence. “

Chris Offutt est né en 1958 et a grandi dans le Kentucky dans une ancienne communauté minière sur les contreforts des Appalaches. Issu d’une famille ouvrière, diplôme en poche, il entreprend un voyage en stop à travers les États-Unis et exerce différents métiers pour vivre. Il publie, en 1992, un premier recueil de nouvelles, Kentucky Straight, puis un roman autobiographique. Le Bon Frère est son premier roman. Il est également l’auteur de chroniques pour le New York Times, Esquire et quelques autres revues et a été scénariste de plusieurs séries télévisées américaines parmi lesquelles True Blood et Weeds

Les éditions Gallmeister nous offre une nouvelle traduction pour ce recueil inédit dans la collection Totem. Titre publié auparavant chez Gallimard ( La Noire) en 1999, puis chez Folio ( 2002).

Un auteur emblématique du Sud des États-Unis dans la lignée de Daniel Woodrell, Larry Brown et Ron Rash

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ce blues déchirant.

“ Les choses qu’ils emportaient ”

Les choses qu’ils emportaient de Tim O’Brien aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Jean-Yves Prate

 » Quarante-trois ans, et la guerre a commencé quand je n’en avais même pas la moitié, mais pourtant les souvenirs la ramène au présent. Et parfois ces souvenirs mènent à une histoire qui la rend éternelle. C’est à cela que servent les histoires. Les histoires permettent de relier le passé et l’avenir. (…)Une histoire existe pour l’éternité, même quand la mémoire est effacée, même quand il n’y a plus rien d’autre à se rappeler que l’histoire elle-même. “

À l’âge de vingt-deux ans, Tim O’ Brien reçoit sa feuille d’enrôlement et part pour le Vietnam.

Mais alors, qu’est-ce qu’un jeune homme envoyé malgré lui en enfer peut bien choisir d’emporter ? Et qu’en est-il de ses compagnons de patrouille ?

” Les choses qu’ils emportaient étaient déterminées jusqu’à un certain point par la superstition. Le lieutenant Cross emportait son galet porte-bonheur. Dave Jensen emportait une patte de lapin…(…) Ils emportaient du papier à lettre de l’USO, des crayons et des stylos, ils emportaient du Sterno, des épingles de nourrice, des fusées éclairantes, des bobines de fil électrique…“

À travers ses souvenirs, et de toutes les anecdotes vécues ou rêvées, entre fiction et réalité, l’auteur nous livre les histoires de ces jeunes hommes enrôlés malgré eux dans une guerre abominable qui fera d’eux des hommes meurtris à jamais.

(…) il faudrait que j’oublie tout ça. Mais le problème des souvenirs, c’est que l’on ne peut pas les oublier. On prend son inspiration du passé et du présent. La circulation des souvenirs alimente une rotative dans votre tête, où ils tournent en rond pendant un certain temps, puis l’imagination se bientôt à couler et les souvenirs se confondent et repartent dans un millier de directions différentes. En tant qu’écrivain, tout ce qu’on peut faire, c’est choisir une direction et se laisser porter en formulant les choses comme elles viennent à nous. Voilà ce qu’est la vraie obsession. Toutes ces histoires.  »

Revisitant ce qui a été, imaginant ce qui aurait pu être Tim O’ Brien récrée une expérience unique et réinvente la littérature consacrée au Vietnam.

Tous ces fragments de vies, si courts parfois, couchés sur le papier par un vétéran qui survécu au pire cauchemar que l’on puisse imaginer entre guerre et plaie.

Je veux que vous ressentiez ce que j’ai ressenti. Je veux que vous sachiez pourquoi la vérité des récits est parfois plus vraie que la vérité des événements. “

Ce que j’en dis :

Comme beaucoup d’entre vous, c’est au travers de certains films inoubliables comme Platoon, ou encore, Good morning Vietnam que j’ai découvert les horreurs de cette guerre.

En lisant ce récit découpé sous forme de nouvelles, on découvre des histoires authentiques, poignantes et même parfois insupportables tellement inimaginables.

L’auteur nous livre ses souvenirs, ce qu’il a vécu au cœur de cette jungle du Vietnam, ouverte sur les portes de l’enfer.

Dans un style très évocateur, sa plume singulière pose un regard sans concessions sur cette guerre qu’il a malheureusement connue.

Un livre essentiel qui figure déjà aux programmes des lycées et des universités aux États-Unis.

N’hésitez surtout pas à le lire, en hommage à tous ces vétérans courageux morts pour leur patrie, et à ceux qui en se revenus avec un douloureux fardeau de traumatismes.

Tim O’Brien est né en 1946 à Austin dans le Minnesota. Diplômé de sciences politiques, il reçoit à l’âge de vingt-deux ans sa feuille d’enrôlement et part pour le Vietnam où il servira de 1969 à 1970 dans l’infanterie. À son retour aux États-Unis, deux ans plus tard, il termine ses études à Harvard et entre en tant que stagiaire au Washington Post. Sa carrière d’écrivain commence en 1973 par la publication de Si je meurs au combat. En 1979, Il reçoit le prestigieux National Book Award. L’ensemble de son œuvre composée de neuf livres traite de son expérience de la guerre. Il vit et enseigne aujourd’hui au Texas.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ce récit bouleversant. Une véritable page d’Histoire.

Braconniers

Braconniers de Tom Franklin aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par François Lasquin

“ Désormais, quand je reviens ici, à Dickinson, je n’y suis plus vraiment chez moi. Après tout, j’ai quitté cet endroit, j’ai fait des études, il ne reste pas grand-chose de mon accent traînant, j’ai même épousé Une Yankee. Et lorsque j’y reviens, comme c’est le cas à présent, pour y chasser des détails qui enrichiront mes récits, j’ai l’impression de braconner sur des terres qui ne m’appartiennent plus. Mais j’ai toujours besoin de mon Alabama à moi, de le révéler tel qu’il est, vert, luxuriant, mortifère. Alors j’y reviens, avec le langage que j’ai acquis. Je retourne à ces lieux où la vie s’éteint à petit feu, et j’y braconne des histoires. ”

S’imaginer au coin d’un feu de cheminée dans une cabane de trappeurs et écouter ces nouvelles braconnées en Alabama, loin des lieux touristiques par un conteur, capable de plonger dans ses souvenirs pour nous offrir des histoires authentiques.

Le sud profond de cette région, un cadre parfait pour cette atmosphère sombre et violente, où l’on devient un homme après son baptême de chasse, si l’on a fait couler le sang.

 » Ce soir- là, assis sur mon flanc de colline, j’étais un homme, qui avait déjà versé le sang et ne demandait qu’à en verser encore.  »

Tel un braconnier, l’auteur vole ces fragments de vies à ces gens au plus profond de leur intimité, en passant par leurs secrets bien enfouis, leurs rêves inaboutis, inavouables, ravagés parfois par la drogue et l’alcool et subissant une pauvreté pas toujours méritée.

 » La pauvreté, je vais vous dire ce que c’est. C’est quand on se fait plaquer par sa femme parce qu’on n’a pas été foutu de dégoter un boulot vu que du boulot y’en a nulle part.  »

Entre ces lignes circulent des armes à feu, de la violence, des âmes perdues, des corps blessés en mal d’amour, des chasseurs, des pêcheurs, des animaux, des glandeurs, des ivrognes, des vivants, des morts, des pacifistes et des criminels. Tous ont une histoire, leur histoire, même si elles finissent mal en général.

 » (…) redoutant – tout en l’espérant du fond du cœur.  »

En digne chasseur, Tom Franklin traque et reste à l’affût du moindre détail qui enrichit sa prose et la rends admirable. Une plume puissante qui fait rêver.

«  Ça serait facile d’oublier tout ce qu’on sait de la vie en contrebas, de s’imaginer qu’on est au fond de quelque abysse marin, un gouffre où des silhouettes noires se meuvent entre les colonnes, où des bancs de créatures indécises flottent comme des nuages.  »

Et finir en beauté, avec cette nouvelle «  braconniers  » qui à elle seule est un petit diamant noir. Une histoire tragique qui a obtenu une multitude de prix aux USA, et dont on rêve qu’elle grandisse et devienne un roman.

Des braconniers dont il faut pourtant se méfier…

 » Ils ont besoin que d’une chose, c’est qu’on leur foute la paix. Dans la forêt, ils sont chez eux. Les gens devraient savoir qu’il faut pas venir leur chercher d’emmerdes.  »

Déjà conquise par son magnifique roman Dans la colère du fleuve, co-écrit avec sa femme, Beth Ann Fennelly, une histoire passionnante de bootleggers, j’ai été ravie de retrouver la plume talentueuse de Tom Franklin. Un auteur qui rejoint mon palmarès des grands noms de la littérature américaine, et qui me donne envie de poursuivre ma traque en terres d’Amérique à travers cette prodigieuse collection des éditions Albin Michel.

Si ça ce n’est pas de bonnes nouvelles !

Tom Franklin est élevé dans la région rurale de Clarke County, au sud-ouest de l’Alabama, non loin du cadre où se dérouleront la plupart de ses romans. Il s’inscrit à l’Université de l’Alabama à Huntsville, puis à l’Université de l’Arkansas.

Sa carrière littéraire, influencée par les œuvres sudistes de Cormac McCarthy et Flannery O’Connor, s’amorce avec la publication en 1999 de Braconniers (Poachers), un recueil de nouvelles.

En 2001, il obtient une bourse Guggenheim.

Son premier roman, paru en 2003, La Culasse de l’enfer (Hell at the Breech), dont le récit est fondé sur des faits historiques, se déroule en 1890 quand Macy Burke, un adolescent blanc miséreux, tire accidentellement sur le riche commerçant Arch Bedsole.

Tom Franklin obtient le Los Angeles Times Book Prize, dans la catégorie romans policier/thriller, en 2010 et le Gold Dagger Award en 2011 pour Le Retour de Silas Jones (Crooked Letter, Crooked Letter) qui raconte l’amitié entre deux adolescents que la classe sociale et la couleur de la peau devraient séparer, dans le milieu étouffant et tendu d’une petite ville du Mississippi des années 70.

Il est le mari de la poétesse Beth Ann Fennelly avec qui il écrit et publie, en 2013, Dans la colère du fleuve (The Tilted World), roman qui a pour toile de fond la crue du Mississippi de 1927.

Tom Franklin est professeur à l’université du Mississippi.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ces bonnes nouvelles d’Amérique.

Nouvelle anonyme 3

C’est Dimanche et c’est le moment de retrouver notre Nouvelle Anonyme, les mots sans les noms, que vous pouvez lire ci-dessous , et également sur les liens si vous préférez. 
Bonne Lecture à tous . 

Nouvelle anonyme 3 

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No Man’s land

La nuit qui venait s’annonçait glaciale et pleine de brouillard. Le pilonnage avait cessé en début de soirée, la terre ne tremblait plus ; une accalmie sépulcrale régnait sur le no man’s land qui débutait aux premières fermes de Chaudancourt. Tassés dans leur tranchée, les guetteurs avaient les pieds dans la boue et le regard tourné vers la ligne de feu adverse. Abrutis de fatigue, ils tapaient du pied pour conjurer le froid. Personne ne prêtait attention aux gaspards qui se faufilaient entre leurs jambes. Certains étaient gros comme des chats.

Le 2e classe Gaston Lamotte était trempé, ses vêtements pesaient une tonne et sa chemise avait la consistance d’un vieux cuir raidi par la crasse. Il piquait du nez quand brusquement, quelqu’un gueula dans son dos. C’était Louis Garrigue de la prévôté : un butor colérique au crâne luisant comme un œuf. Ses épaules portaient les insignes de sergent. Beaucoup le haïssaient, car à chaque fois que les poilus montaient à l’assaut des lignes ennemies, il s’arrangeait pour rester au chaud dans sa casemate, occupé à ouvrir les courriers des soldats. Officiellement, c’était pour des motifs de sécurité : il fallait censurer ceux qui, volontairement ou non, signalaient la position du régiment. En fait, seules les lettres d’amour l’intéressaient. Surtout celles qu’écrivaient les demoiselles, avec du joli papier parfumé à la violette. Certains affirmaient qu’il conservait les plus impudiques dans une cantine, fermée par un lourd cadenas. La clef pendouillerait à son cou, dissimulée sous un tricot.

Le pandore remontait la tranchée en interpellant tous les gars qu’il croisait.

Ses yeux lançaient des éclairs et sa façon de rouler le « r » donnait à ses propos un ton grand-guignolesque.

— Le commandement recherche activement cet homme, disait-il en brandissant la photo d’un visage patibulaire.

Beaucoup de poilus le connaissaient déjà. C’était Léon Vachard, un déserteur qui avait récemment pointé les deux gendarmes qui s’apprêtaient à le renvoyer vers son unité. On annonçait une belle récompense pour qui lui mettrait la main au collet.

« Un pauvre type que les gaz ont rendu cinglé », songea Gaston.

Autour de lui, des soldats sifflaient de contentement.

Louis Garrigue ajouta :

— Si vous le descendez, c’est bien. Si vous le ramenez vivant, c’est mieux encore. De toute façon, la guillotine l’attend.

Il s’éloigna en pataugeant dans la glaise.

Gaston Lamotte avait d’autres préoccupations en tête.

***

Lors du précédent engagement, le capitaine de Château Blanc était tombé devant les boches. À lire le rapport rédigé par un sous-officier, il avait reçu une balle dans le dos. Les règlements de compte à la faveur d’un assaut n’étaient pas si rares, mais généralement elles ne concernaient que les hommes du rang. Pour l’heure, personne n’avait pu identifier le tireur. Ce n’était guère surprenant, le militaire était haï par beaucoup : on lui reprochait son lamentable esprit tactique ainsi que son obstination aveugle. Il avait déjà envoyé à la boucherie un nombre incalculable de Français. Son dernier fait d’armes remontait à dix jours ; après une charge qui mobilisa deux cents hommes, les bougres reçurent de Château Blanc l’ordre de canarder une position ennemie avant de réaliser qu’il s’agissait d’une tranchée occupée par des compatriotes. Cent dix poilus y laissèrent la vie.

Aussi, quand le colonel exigea qu’on récupère la dépouille du capiston, allongée au beau milieu du no man’s land, les volontaires se firent attendre. On procéda alors à un tirage au sort et Gaston Lamotte fit partie des élus. Il essaya crânement d’argumenter que depuis plusieurs jours, il toussait et vomissait de la bile après avoir inhalé de l’acide cyanhydrique en raison d’un masque à gaz défectueux, mais rien n’y fit.
Gaston n’était pas vraiment surpris du résultat ; une fois encore c’était Garrigue qui avait procédé au tirage. Il soupçonnait à chaque fois le gendarme de truquer l’opération. Ce dernier l’avait pris en grippe dès le premier jour de son affectation ; il lui reprochait d’être un instituteur arrogant, juste bon à faire de belles phrases.

— T’es pas dans ton salon, lui disait-il souvent, crois pas que tes fichus bouquins te protégeront de la mitraille des Teutons. Tôt ou tard, il y en a un qui t’embrochera comme un poulet. On verra si tu prends encore tes grands airs, une baïonnette bien enfoncée dans les boyasses !

Gaston savait parfaitement à quoi s’en tenir.

Il veut ta peau et il l’aura.

Tu restes dans cette unité et tu es un homme mort !

***

Les deux brancardiers attendirent que de gros nuages occultent la lune pour se hisser en dehors de la tranchée. Des arbres déracinés et les trous creusés par les bombes ralentissaient leur progression. Gaston et son compagnon d’infortune guettaient la moindre aspérité pour se protéger des tirs rasants.

Surtout ne pas tousser, tu risquerais d’alerter une sentinelle ennemie !

La nuit était pleine d’ombres et partout, l’odeur de charogne le disputait à celle de la terre.

Ils virent un amoncellement de corps près d’un chêne. Des gémissements s’en échappaient ; la dépouille du capitaine se tenait à proximité. Au moment où Gaston se redressa pour empoigner son brancard, une violente quinte de toux le plia en deux.

Presque aussitôt jaillit la clarté d’une fusée éclairante et concomitamment, une grêle de mitraille les jetèrent dans la première cavité venue.

Lamotte se tassait sur lui-même, le temps que le marmitage cesse.

Quand il releva la tête, celle de son équipier avait disparu, soufflée par une volée de shrapnels. La panique le submergea et il se rua droit devant. Au même moment, l’enfer se déchaînait. Il essayait de se boucher les oreilles pour ne pas entendre le miaulement des bombes qui retombaient en tourbillonnant. Un orage de feu, la nuit illuminée par les flammes et les déflagrations. Un dépôt de munitions explosa au contact d’un projectile et il lui sembla que la terre entière se soulevait pour l’avaler.

Il s’évanouit.

Quand il reprit ses esprits, il vit qu’il se trouvait dans une ligne allemande. Un pilonnage intensif avait soufflé les casemates encore debout. De son côté, Gaston n’avait plus sa pétoire et la crosse de son révolver était fendue.

Des boyaux boueux partaient dans tous les sens, il ne savait où aller. Au loin, on entendait sporadiquement la batterie des canons de campagne.

Au détour d’un fossé, il remarqua un entassement de caisses qui formait un escalier. Il se hissa par — dessus et vit un bout de champs cratérisé. De l’autre côté, une chapelle sans toit signait l’orée d’un petit bois. Il aperçut la pancarte plantée aux abords : « Achtung minen ! ».

Il rampa une vingtaine de minutes pour rejoindre l’abri. À l’intérieur, il s’adossa contre un mur lézardé. Il ne tarda pas à s’assoupir.

Une toux brûlante le tira de sa torpeur. Pendant qu’il crachait ses poumons au pied d’un bénitier, il ne vit pas la silhouette qui s’était rapprochée.

Quand il releva la tête, elle se tenait devant lui.

La bambine se nommait Alice, c’était la fille du cantonnier de Chaudancourt. Ses cheveux roux étaient noués en grosses nattes.

On racontait au sein de la troupe que l’homme servait occasionnellement de passeur. Une dizaine de poilus avait déjà rejoint l’arrière en empruntant des chemins à travers bois que ne connaissaient ni la hiérarchie ni les boches.

Gaston Lamotte flaira sa chance. Puisqu’on l’envoyait au casse-pipe récupérer un salaud de macchab, qui soupçonnerait que sa disparition n’était pas liée à une roquette ennemie ? Dans le sud, où habitait sa sœur, il pourrait se cacher le temps que cesse cette foutue guerre.

Alice restait prudemment l’écart. Elle se contentait de l’observer, avec un mélange de curiosité et de malice.

Gaston lui jura qu’il n’était pas un détrousseur ou un de ces pauvres gars, rendus cinglés par les gaz, qui rôdaillaient dans les tranchées abandonnées.

Des explications qui parurent convaincre la fillette.

Ils marchèrent côte à côte une vingtaine de minutes.

La bambine empruntait des sentiers à l’écart.

Le marmitage avait épargné la maison du cantonnier. Gaston le vit dans son potager, occupé à ramasser des courgettes ; la guerre semblait déjà loin.

Durant la soirée, Lamotte avala une soupe épaisse et discuta du prix de son évasion. Ce n’était pas si cher ; il lui resterait de quoi prendre le train pour Decazeville et retrouver sa sœur.

Après avoir sorti les billets de dix francs de sa poche, Gaston monta se coucher à l’étage. Il était abruti de fatigue. C’était une petite chambre qu’occupait jadis l’aîné du cantonnier. Il était tombé aux chemins des Dames et depuis, l’homme vivait seul avec sa fille.

Abruti de fatigue, le soldat sombra dans un sommeil agité. Pourtant, il faisait encore noir quand une nouvelle quinte de toux le réveilla, suivie d’un violent haut-le-cœur. Quelque chose dans la soupe ne passait pas. Il mourrait de soif. Il y avait un seau d’eau dans la pièce d’à côté. À tâtons dans l’obscurité, il se dirigea vers la porte et l’ouvrit avant de constater son erreur. Ce n’était pas le bon endroit.

Il alluma une lampe à acétylène qui traînait là et tomba sur des dizaines de bardas et tout autant de casques Adrien, entassés les uns sur les autres. Une grande caisse débordait de cartouchières et de fusils.

En ressortant dans le couloir, il vit de la lumière qui filtrait d’en bas. Le père et la fille chuchotaient. Les paroles étaient inintelligibles, mais il lui sembla que quelque chose clochait.

Un pressentiment angoissé lui serrait la poitrine.

Il s’habilla avec hâte avant de se laisser tomber depuis l’étage par la fenêtre de la chambre. Il se ramassa lourdement au sol et boita vers une grange. Il s’y cacha, le temps de reprendre son souffle.

Il régnait une odeur bizarre à l’intérieur. Un rayon de lune perçait la toiture malmenée avant d’éclairer une table sur laquelle se trouvait le corps d’un homme mort. Une pelle était posée non loin. On s’apprêtait à l’enterrer.

Le soldat s’approcha. Il reconnut le visage de Léon Vachard.

Le tueur de gendarmes…

***

Le cadavre ne présentait aucune blessure apparente, mais une étrange substance laiteuse sourdait de sa bouche.

On l’a empoisonné !

Gaston songea à la soupe qu’on lui avait fait boire ainsi et à tous ces poilus qui s’étaient « sauvés » grâce au passeur. Ils n’étaient pas allés bien loin…

Sans demander son reste, il s’enfuit à travers champs.

Au petit jour, le fantassin sentit qu’il ne ferait pas un pas de plus.

Putain de cheville, j’ai dû me la fouler en bombant de la chambre. Et cette douleur dans mes tripes. Ils ont dû mettre du raticide dans leur saloperie de soupe !

Il s’assit sur le bord d’une départementale et attendit sans pouvoir se relever.

Une heure passa puis un camion vint se garer sur le bas-côté. Gaston n’eut que la force de demander après son casernement. Il se dit qu’en plaidant la bonne foi, on le croirait peut-être. Il s’était égaré, voilà tout. Il fallait surtout qu’il dorme.

Le métayer, qui était un brave homme, le déposa à la brigade de gendarmerie la plus proche. C’était là que le Louis Garrigue coordonnait les recherches après Vachard. Il était seul derrière son bureau. Quand il vit l’état sans lequel se trouvait Lamotte, il remercia le chauffeur et conduisit le soldat dans sa voiture.

Le 2e classe débita son histoire en prenant soin d’omettre sa mésaventure à la ferme.

Garrigue hocha la tête, la mine sombre.

Étrangement, sa voix était plus douce qu’à l’ordinaire.

— Tu es un miraculé, l’instit. La plupart de tes camarades n’ont pas survécu à la dernière offensive des boches. J’ignore comment tu t’en es sorti, mais ce soir, tu dormiras dans des draps frais à l’hôpital militaire.

Sur ces mots, le gendarme claqua la portière.

Le cahotement de la bagnole berçait Louis qui sombra vite.

Quand le gendarme le secoua, il rêvait d’un bout de lard et d’un bain chaud.

En descendant de l’automobile, il ne reconnut pas son campement. C’était la cour d’une ferme à l’aspect familier.

Non loin, Alice se tenait près de son père, armé d’un fusil.

Garrigue prit son révolver d’ordonnance et fit sortir Gaston de la voiture.

— Tu peux récupérer le corps de Vachard, lança le cantonnier à l’attention du gendarme : on l’a chopé avant-hier, il est raide comme un coup de trique.

L’autre opina du chef avant d’ajouter :

— Pour la récompense, c’est la moitié chacun, comme d’habitude.

— Et le monsieur ? demanda la fille en désignant Gaston.

Le gendarme haussa les épaules.

— Enterrez-le dans un trou et faites-le péter comme les autres, ça passera pour une bombe des boches.

À ces mots Alice sautilla en battant des mains.

Nouvelle anonyme 2 

C’est Dimanche et c’est le moment de retrouver notre Nouvelle Anonyme, les mots sans les noms, que vous pouvez lire ci-dessous , et également sur les liens si vous préférez. 

Bonne Lecture à tous . 

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Nouvelle anonyme 2 : 


Case management 

On s’était donné rendez-vous sur la terrasse du Grütli. Je l’ai trouvé voûté devant une bière, pâle et poché, penaud de mine, creusé de joue et l’œil vitreux. Plus aucune trace de la lueur d’espièglerie qui y flottait encore voici peu. Les traits amers et vieillis par la rancœur. Un crève-cœur. Le pantalon fatigué et la chemise fripée. Et lui flottant dedans tout amaigri. Lui si peu fait pour le travail maintenant dévasté par ces quelques mois de chômage. Après un instant d’hésitation, je lui ai tendu la joue et il m’a embrassée comme si de rien n’était.– Je te demande pardon, Denis. J’ai été au-dessous de tout.

– T’y peux rien. On s’est laissé prendre dans un engrenage.

– Je suis contente que notre amitié ait survécu.

Il m’a jeté un regard de naufragé avant de diluer son émotion dans une gorgée de bière. Sa main tremblait comme celle d’un ivrogne. 

– C’est tout ce qui me reste.

Une grosse boule s’est formée dans ma gorge. Le serveur venait de nous apporter la carte. J’ai senti que je ne pourrais rien avaler. 

– T’as envie de quoi ? 

– D’un plat qui se mange froid.

On s’est longuement dévisagés. Comme deux vieux amis qui se connaissent par cœur. Qui s’entendent à demi-mot. Et d’un hochement de tête, on a scellé un pacte. Notre serment du Grütli.

***

Quelques mois plus tôt, dans la festive dissonance de carnaval, on s’empiffrait avec les autres membres du service, on trinquait à la santé d’Hubert, chacun son tour prenait la parole pour relater une anecdote représentative de la bonne entente au sein de l’équipe. On noyait dans le champagne le regret de voir partir à la retraite ce chef si populaire qui n’avait jamais eu à user de son autorité pour nous motiver à donner le meilleur de nous-mêmes. Après plus de vingt ans de collaboration et d’amitié, ce repas d’adieux avait un goût de larmes. Prises par l’émotion, les voix déraillaient autant que les guggenmusik. J’aurais dû y voir un signe.

Hubert était déjà un pilier de l’entreprise quand j’avais été embauchée. C’était mon premier emploi, mon premier chef, quand j’ignorais quelque chose, il mettait cette lacune sur le compte de ma jeunesse. Il soulignait nos compétences, occultait nos erreurs, entretenait l’esprit d’équipe en nous rassemblant chaque fois que l’un de nous fêtait son anniversaire. Il savait mieux que personne désamorcer les tensions et prêter une oreille patiente à nos doléances. Plus qu’un chef, c’était un confident. La fois où je me suis plainte du peu de productivité de Denis, Hubert a trouvé les mots pour me réconforter :

– Chacun à sa manière contribue à la bonne marche de l’entreprise. L’un par son efficacité, l’autre par son entregent. Chacun son talent. Le plus fort a besoin du plus faible pour exprimer son plein potentiel. Comme les briques ont besoin du ciment.

Depuis cette conversation, j’ai considéré Denis comme un défi spirituel. Et l’amitié que mon sympathique collègue m’avait d’emblée inspirée ne s’est plus encombrée d’aucun reproche.
Malgré mes a priori négatifs et la conviction que personne ne saurait être à la hauteur d’Hubert, il faut bien reconnaître que notre nouvelle cheffe est plutôt sympa. Elle a déboulé début mars avec le dynamisme de ses trente ans. L’intérêt qu’elle témoigne à ses collaborateurs et à leurs activités extra-professionnelles la rend immédiatement populaire. Très vite, nous nous retrouvons à parler littérature.

– Ainsi donc, j’ai le privilège de connaître une écrivaine !

Cette vision des choses me flatte venant de quelqu’un de nettement plus jeune et déjà plus haut placée que moi. Louisa adore lire, de même qu’elle partage la passion du shiatsu avec la secrétaire de notre service, discute volontiers football et échecs avec le comptable et échange des astuces de jardinage avec la chargée de communication. Elle s’intéresse même à l’étrange dada de Denis, passé maître dans l’art de manier les automates munis d’une pince au bout d’un bras articulé. Alors que la plupart des gens qui introduisent une pièce dans la machine reviennent bredouilles, mon collègue arrive systématiquement à capturer la peluche de son choix. Un exploit d’autant plus saisissant que les lots en question ne sont plus entassés dans un caisson, mais disposés sur un tapis roulant. Denis passe ses pauses de midi à faire coïncider la vitesse de chute de la pince et la vitesse de rotation des peluches. Il revient au bureau les bras chargés de doudous acquis pour un franc qu’il distribue à tous les étages de l’entreprise.

– C’est donc votre amour des mots qui vous a conduite à la traduction ?

Je confirme mon attachement à la langue de Molière et comme il m’importe que le texte ait l’air d’avoir été pensé en français, mais aussi ma passion pour les particularités de chaque langue, la manière dont l’une éclaire l’autre.

– Ceux qui massacrent le français, je pourrais les tuer !

Elle sourit de ma fougue et je sens une complicité se nouer. Quel soulagement d’être si bien tombée, alors qu’on entend tant d’horreurs au sujet des relations professionnelles !
À mon niveau de notoriété, tout livre vendu est source de joie et chaque personne qui se rend à l’une de mes séances de dédicaces m’inspire une reconnaissance durable. Quand il s’agit en plus de ma nouvelle cheffe, qu’elle m’achète directement trois exemplaires et parle d’en placer un en évidence à la cafétéria, j’en viens à me dire que je n’ai pas perdu au change par rapport à l’ère Hubert. Tandis que j’essaie d’attirer d’autres clients, elle s’immerge dans mon univers. À la fin du temps imparti aux signatures, elle est toujours assise dans un coin de la librairie, à tourner les pages.

– Quelle imagination ! C’est passionnant.

Je rougis, bafouille, la remercie de sa disponibilité.

– T’as fini, je te ramène ? Oh pardon, ça ne te dérange pas qu’on se tutoie ?

J’acquiesce, débordante de contentement. Le printemps commence décidément sous les meilleurs auspices. Louisa pilote une petite Renault alpine chic et sport. Je la félicite de ce choix qui lui correspond si bien. Elle semble apprécier le compliment, me relaie à son tour de tous les éloges qu’elle a entendus au sujet du professionnalisme et de l’efficacité du tandem de traducteurs. Je me rengorge, m’abstiens de relever que Denis n’y est pas pour grand-chose.
J’accueille mon collègue avec un regard accusateur, suivi d’un coup d’œil appuyé sur l’horloge. Denis me salue comme si de rien n’était, allume son ordinateur d’un geste nonchalant, vient aux nouvelles :

– T’as eu du monde à ta séance de dédicaces ?

– On en parlera à la pause, je lui rétorque.

– Tiens, elle est pour toi, celle-là.

Il me tend une de ces foutues peluches que je repousse avec irritation.

– J’en ai déjà deux ; je ne vais pas les collectionner.

– Elle m’a tout de suite fait penser à toi. Le même petit air austère, un peu renfrogné. Je me suis dit : celle-là, il me la faut. Pour Stéphanie.

Je soupire. Le bruit d’un jeu vidéo exacerbe mon agacement.

– Tu sais que ça fait presque deux heures que je bosse ?

– Alors tu dois avoir besoin d’un café. Je t’accompagne ? Je me demande ce qu’ils ont mis comme poisson d’avril dans le journal.

Je suis sur le point de lâcher une salve de reproches quand Louisa déboule dans notre bureau.

– Salut vous deux. Ça gaze ? Qui c’est qui s’est occupé de la version française du mailing ?

Comme d’habitude, c’est moi, je m’étonne qu’elle pose encore la question.

– Très bien dans l’ensemble, mais j’aimerais qu’on regarde deux trois détails. Il me semble que le guide du langage épicène n’est pas toujours respecté. C’est important de féminiser les noms. De nos jours, on dit une agente, une autrice, une rapporteuse.

– Ouh, la rapporteuse, plaisante Denis.

Louisa lui adresse une moue de mépris. Malgré mon accablement à devoir défendre une fois de plus mes convictions en la matière, le dernier terme m’arrache un sourire.

– Je ne pense pas qu’on fasse progresser l’égalité en rappelant à chaque phrase que la protagoniste est une femme. On dit bien une sentinelle, une personne, une recrue et aucun homme ne s’en offusque.

– L’égalité s’écrit. À l’heure actuelle, c’est un acquis. On ne dit plus les traducteurs, mais les traductrices et les traducteurs.

– … compétentes et compétents sont allées et allés ? ironise Denis.

– Ce n’est pas avec la grammaire qu’on fera progresser les salaires, ni reculer la brutalité envers les femmes, je surenchéris.

Ma cheffe se raidit :

– Je ne suis pas venue lancer un débat idéologique. Je vous demande juste de prendre acte. Il y a aussi par endroits un vocabulaire un peu vieillot que j’aimerais qu’on adapte.

Habituée aux compliments, j’accuse le coup avec surprise, jette un coup d’œil sur les mots corrigés :

– Mais pourquoi le terme de workshop ? On a l’équivalent français !

– Ces formations ne sont pas à proprement parler des ateliers.

– Pas le fundraising, tout de même !, je gémis

– Tout le monde appelle ça comme ça, de nos jours.

– Et le desk, le secrétariat est maintenant un desk, je m’étrangle d’indignation.

– Bon, je te laisse prendre connaissance et tu me droppes le texte définitif asap.

– Pardon ?

– Tu me le forwardes.

– Forward fast, pouffe Denis en mimant les mouvements d’un rameur.

Elle le lapide du regard et se dirige vers la porte pour nous signifier que la discussion est close. Dès que son pas disparaît dans le couloir, nous nous tournons l’un vers l’autre : « Tu me le droppes asap », répétons-nous d’une seule voix en singeant son expression. Rien de tel qu’un accablement commun pour se réconcilier.
Le six avril, tout le service moins Louisa se dirige comme un seul homme-et-femme vers le Grütli. Le pli de l’habitude. Il y a longtemps que nous n’avons plus besoin de la secrétaire pour nous rappeler quand l’un de nous fête son anniversaire. Notre comptable en l’occurrence. Sauf qu’à notre étonnement dépité, aucune table n’est réservée à notre nom. Pire : il n’y a pas de place pour douze personnes. Nous restons un moment plantés à l’entrée, décontenancés, gênant les allées et venues des serveurs, avant de décider de nous rabattre sur la pizzeria la plus proche. Soudain, mon ancien chef me manque férocement. Le repas paraît bien morose sans son traditionnel discours et ses pointes d’humour. Le moment de l’addition nous rappelle qu’Hubert offrait toujours le vin. Nous trinquons à sa santé plus qu’à celle du comptable.

– Quelqu’un a pensé à avertir Louisa ? s’enquiert soudain le journaliste.

– Elle avait un dossier pending à terminer asap, explique Denis. Pas question de le postponer.
Cette fois, Louisa ne fait pas irruption dans notre bureau : elle me convoque dans le sien. Je m’y rends à reculons, appréhendant les nouvelles couleuvres au menu. Réponds à son salut cordial par un bonjour un peu crispé. D’un geste, elle m’invite à m’asseoir.

– Tu m’as habituée à de l’excellent travail, Stef, et je n’en attends pas moins d’une écrivaine.

Ce féminin m’agace plus que de coutume. Je l’ai toujours trouvé affreux.

– Mais depuis quelque temps, je te sens moins investie. Ça déteint immédiatement sur la qualité des textes que tu nous rends. Le dernier, franchement, est indigne de toi.

Elle me tend une feuille toute veinée de corrections. Je m’y penche, contrite. Encore un point de terminologie fashion que je n’ai pas respecté. Un soupir m’échappe. Plus loin, une monstrueuse faute d’accord. Je bondis :

– Mais ce n’est pas moi. Jamais je n’aurais écrit « elle s’est dite » !!! Et ce s manquant à un participe passé, ce n’est pas possible qu’il m’ait échappé.

– Tu étais moins concentrée ces derniers jours. J’espère que ce n’est qu’une mauvaise passe.

– Louisa, je vais tirer ça au clair. Je t’assure que je ne commets pas ce genre d’erreurs.

Elle prend le temps de me dévisager :

– C’est grave, Stef, ce que tu insinues là. Pourrais-tu préciser le fond de ta pensée ?

La question me déstabilise. Je n’ai pas voulu porter d’accusation. Juste me défendre contre une injustice.

– Je voulais simplement dire que les accords de participe, c’est quelque chose que je maîtrise parfaitement.

– L’erreur est humaine, ma chère. Je propose que dorénavant, Denis et toi, vous vous relisiez vos textes avant de les renvoyer. Rien de tel qu’un regard extérieur pour minimiser le risque de coquilles.

J’aimerais objecter que Denis, en parfait bilingue, a un français parfois fédéral. Qu’il risque de détériorer mon travail plutôt que de l’améliorer. Ne voyant pas comment formuler ça sans tomber dans la délation, je me tais et encaisse la nouvelle consigne.
Neuf heures, neuf heures trente, neuf heures quarante et toujours personne d’autre que moi dans le bureau des traducteurs. Je fulmine. Contre ma supérieure et ses règles débiles. Contre mon collègue et son incorrigible indolence. Contre la dégradation de la langue avec ma complicité forcée. Mon texte est prêt, je suis censée le rendre pour dix heures, mais avec la bénédiction de Denis qui n’est pas fichu d’arriver. De toute façon, je sais d’avance qu’il ne va rien trouver à y redire, le lui soumettre est une pure formalité. J’hésite à court-circuiter la consigne lorsqu’enfin, la porte s’ouvre sur son pas désinvolte.

– Putain, Denis, t’as vu l’heure ?

– Cool, ma belle, faut pas te mettre dans des états pareils. Je t’offre un café ?

– Écoute, là ça commence à bien faire. Figure-toi qu’on doit tout se relire mutuellement, désormais. Alors tu poses tes fesses et tu me contrôles fissa ce communiqué de presse, il me reste un quart d’heure chrono pour le rendre.

– Tu vas pas vivre longtemps si tu te stresses comme ça. Ils ont mis le quinze avril à dix heures parce qu’il faut bien indiquer un délai. Mais personne ne va mailler si tu l’amènes à midi.

– Denis, j’ai toujours eu de la peine avec ton attitude, mais là, je ne supporte plus.

– Moi, ton petit côté psychorigide, je trouve ça mignon.

Il s’exécute mollement, souligne deux ou trois passages.

– T’as oublié de féminiser un pluriel.

– T’as raison. Qu’est-ce qu’elles me gonflent, ces nouvelles règles !

– Et là, pour l’accord, je ne suis pas sûr.

– Si, si, c’est juste, aucun doute à ce sujet.

– Mince alors, je crois qu’hier, j’ai dû t’ajouter une ou deux fautes.

– Parce que t’avais déjà touché à l’un de mes textes ?

– Ben, c’est ce que veux Louisa, non ?
Une nouvelle convocation me tombe dessus vers la mi-mai. Louisa m’accueille le regard dur, les lèvres pincées, le front scindé d’une ride de contrariété :

– Ça ne peut pas continuer ainsi, Stef, je ne te reconnais plus. On m’avait vanté ton efficacité et ta précision. Ces derniers temps, tu accumules les bévues et les retards. J’espérais que tu aurais une influence positive sur Denis et on dirait plutôt que c’est lui qui déteint.

– Notre tandem fonctionnait très bien avant….

Elle m’interrompt juste à temps pour ne pas m’entendre contester son « leadership ».

– Tu ferais peut-être mieux de consacrer ton énergie à ton travail plutôt qu’à tes romans.

Je me demandais justement si elle avait terminé mon livre et s’il était encore question de l’exposer à la cafétéria. La pointe de mépris clairement décelable dans son intonation m’épargne la peine de lui poser la question.

Depuis deux semaines, la consigne réaménagée par mes soins est plus ou moins gérable. Je corrige la forme et le fond, tandis que Denis se contente de vérifier la bonne application des règles épicènes. Rien d’autre, promis-juré. Quelle n’est pas ma stupéfaction d’entendre, en arrivant dans le couloir, le cliquetis d’un clavier en provenance de notre bureau. Un lundi matin à huit heures ! Jamais en vingt-cinq ans, Denis n’a commencé avant moi. Je n’ose imaginer le savon que Louisa a dû lui passer pour modifier à ce point sa nature profonde. Un second choc m’attend sitôt franchi le seuil : ce n’est pas Denis qui occupe le siège en face du mien. J’en sursaute de surprise. L’intruse se lève et me tend la main :

– Bonjour, je suis Sylvie, votre nouvelle collègue.

Je la dévisage abasourdie. Sa blouse bien boutonnée, son pantalon sans faux pli, sa tenue convenue, la servilité de sa posture, son sourire appliqué, tout en elle respire l’employée modèle et m’inspire d’emblée une franche aversion. Je la devine studieuse, bûcheuse, flatteuse et extensivement disponible. Le genre à compenser le manque de talent par un excès de zèle. Son bureau bien rangé, sans une feuille qui dépasse, et l’alignement rigide de ses dictionnaires, contrastent violemment avec le joyeux foutoir de Denis. Je note avec désolation qu’il ne reste plus la moindre peluche.

Juin commence au ralenti. Rien à traduire, pas une ligne, ma nouvelle collègue engloutissant communiqués de presse et bulletins d’info avec une voracité de rapace affamé.

– Tu veux pas qu’on partage ?

– La cheffe estime que je dois me mettre au courant.

Je soupire devant tant de stakhanovisme. Le cliquetis de ses doigts m’agace prodigieusement. Son air concentré, son souci de bien faire, la peine qu’elle se donne pour chercher des renseignements que je pourrais lui fournir de mémoire. Comme je regrette l’oisiveté de Denis, ses attentions, ses plaisanteries, la bonne humeur qu’il faisait régner ! Je me promets de l’appeler à la pause, hésite, me repasse en boucle mes derniers entretiens avec Louisa, les indices que je lui ai fournis au sujet de l’incompétence de mon collègue, toutes ces bribes de délation qui m’ont échappées et qui ont peut-être conduit à ce désastreux remplacement.

Un coup d’œil à l’horloge m’apprend qu’il ne s’est pas écoulé plus de cinq minutes depuis la dernière fois que j’ai regardé l’heure. J’éprouve enfin tout le poids de l’inactivité. Cette intenable inertie. L’horreur des heures passées à ne rien faire. Pauvre Denis ! J’aimerais lui dire combien je le comprends. J’hésite à quémander une page à l’imposteuse, renonce par amour-propre. Déjà mon imagination s’empare de cette odieuse personne, crée un décor autour d’elle, une famille, une situation qui va me servir d’exutoire. J’ouvre un nouveau fichier et entame une histoire où Sylvie tient un rôle de premier plan.

Surprise en flagrant délit, je me suis vue rappelée à l’ordre. Là où Hubert se serait montré compréhensif, conscient que je sais aussi m’investir à fond en cas d’avalanche, le nouveau management à l’américaine ne plaisante pas : avertissement, menace, sanction.

– Je peux aussi bloquer ta progression salariale. Sylvie n’a de loin pas ton expérience et elle abat déjà plus de travail que toi.

Devant tant de mauvaise foi, j’ai senti un éclat de haine briller dans mon regard. Louisa en a aussitôt remis une couche :

– Tu sais Stef, à ta place, je me tiendrai à carreau. Personne n’est irremplaçable et, à bientôt cinquante ans, on ne vaut plus grand-chose sur le marché de l’emploi. À moins que tu n’espères vivre de tes droits d’auteur, elle a ajouté avec une moue moqueuse.

Depuis, mon début de roman me brûle les doigts. Je m’encombre de toutes ces idées que je n’ose déverser sur clavier. Risque tout au plus une ou deux notes manuscrites pendant que l’autre pianote. Ma tête déborde. Des pans entiers m’échappent et des tournures se perdent. Le temps s’enlise et les heures m’abrutissent. Je me laisse envahir par un immense sentiment d’inutilité, tel que Denis a dû le connaître quand je traduisais avec ferveur à ses côtés.
***

Drôle d’ambiance ce matin au travail. Les premiers arrivés passent le mot aux suivants : on est tous et toutes convoqués à la salle de conférence à neuf heures. Pour une communication du directeur. Les suppositions vont bon train. Vague de licenciements, restructuration, déménagement, délocalisation ? Moi, je suis déjà au courant. Il avait raison, Hubert, chacun a un talent utile à la bonne marche de l’entreprise.

« On va lui régler son cas », a promis Denis quand on s’est revu avant-hier au Grütli. Le plan lui redonnait un peu de poil de la bête. Je n’ai pas émis d’objection sur le fond. Juste corrigé la forme : « De nos jours, on parle de case management. » L’annonce du directeur plonge tout le service dans un abîme de perplexité. Dire que la veille au soir, notre cheffesse enchaînait encore les virages sur la route à flanc de coteau qui mène chez elle. Au volant de sa Renault Alpine. Pas plus grande qu’une peluche, vue d’en haut. Avant qu’une pierre ne lui fonde dessus. Comme une serre de métal en plein pare-brise.