“ Les heures rouges ”

Les heures rouges de Leni Zumas aux Éditions Les Presses de la Cité

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch

” Deux ans plus tôt, le Congrès américain a ratifié l’amendement sur l’identité de la personne, qui accorde le droit constitutionnel à la vie, à la liberté et à la propriété à un œuf dès l’instant de sa conception. L’avortement est aujourd’hui illégal dans les cinquante États. Les avorteurs peuvent être accusés de meurtre au second degré et les femmes désireuses d’avorter, de complicité de meurtre. La fécondation in vitro est également interdite au niveau fédéral, parce que l’amendement condamne transfert d’embryons du laboratoire dans l’utérus ( Les embryons ne sont pas en mesure d’y consentir) . “

Non loin de Salem dans l’Oregon aux États-Unis, suite à la ratification de l’amendement sur l’identité de la personne, l’avortement est interdit, l’adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Le destin de quatre femmes est sur le point de basculer.

« Il y a deux ans à peine a-t-elle rappelé – crié, en réalité – l’avortement était légal dans ce pays, mais aujourd’hui nous en sommes réduites à nous jeter au bas de l’escalier. »

Il y a Ro, professeure célibataire, qui se débat d’une part avec un projet de biographie d’Elvør Minervudottir, une exploratrice islandaise et qui tente d’autre part de concevoir un enfant.

Susan est quand à elle déjà mère de deux enfants, mais est lasse de sa vie de mère au foyer. Sa vie est devenue d’une banalité affligeante. Elle n’envisage plus de procréer et redoute même un accident.

” À l’âge de trente ans, lorsqu’elle s’est retrouvée enceinte de Bex, l’épouse a eu l’impression de glisser sous une porte de garage en train de se refermer. “

Mattie, une des meilleures élèves de Ro, entrevoit l’avenir sereinement. Elle s’imagine très bien une carrière scientifique et elle peut compter sur ses parents adoptifs pour l’y encourager. Par curiosité, et pour la première fois elle expérimente l’amour charnel…

Et enfin, Gin la guérisseuse, qui vit en marge de la société et se voit accusée de sorcellerie.

Elle ne devrait pas se laisser prendre à guetter la fille. Les gens la considèrent déjà comme une personne dérangée, une farfelue des bois, une sorcière. Elle est plus jeune que les sorcières à balai qu’on voit à la télé, mais ça ne les empêche pas de chuchoter. “

Quatre femmes qui voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère.

Ce que j’en dis :

À travers ce roman choral qui donne la voix à quatre femmes de tous âges, Leni Zumas nous offre un roman engagé, féministe sans être pour autant militant.

Elle aborde d’importants sujets tels que l’avortement, la PMA, l’adoption, qui prêtent parfois à polémique dans un monde qui revient sans cesse sur des lois qui ont mis déjà tant de temps à accorder certains privilèges aux femmes, qu’elles soient seules ou en couple. Il suffit d’un changement de gouvernement pour que tout soit remis en question. Il est d’autant plus difficile de l’accepter face à un pays qui laisse circuler des armes qui permettent de tuer bien plus brutalement et parfois sans même une raison valable. Une ironie de plus qui ne peut que m’insurger.

Présenté de manière fort intéressante, ce roman au ton parfois cynique donne une parfaite représentation de ce que certaines femmes subissent au quotidien dans leurs parcours et dans leurs désirs d’être mère ou pas. Des femmes qui connaissent la douleur mais qui ne perdent jamais espoir de s’affranchir de leur condition.

Un premier roman qui ne laisse pas indifférent.

Leni Zumas habite Portland, Oregon, où elle est professeure agrégée. Elle est l’auteure de deux romans, Red Clocks et The Listeners, et d’un recueil de nouvelles.

Les heures rouges est son premier roman à paraître en France.

Je remercie Léa, créatrice du Picabo River book club et les éditions Les Presses de la Cité pour cette lecture avant-gardiste.

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“ Prodiges et miracles ”

Prodiges et miracles de Joe Meno aux Éditions Agullo

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana

La jument blanche fit son apparition un lundi. Ni le grand-père ni le petit- fils n’avaient la moindre idée de qui l’avait envoyée. Au début, il n’y eut que les violents soubresauts du pick- up brinquebalant sur la route sans marquage, traînant dans son sillage un van de luxe gris argent, ses dix roues chahutant l’air en soulevant un nuage de poussière aussi vertigineux qu’un clocher. (…) Lorsqu’un homme affublé de lunettes noires de policier s’extirpa de derrière le volant, s’étirant les jambes comme s’il venait de parcourir un long trajet, Jim lui demanda de quoi il en retournait. “

1995 dans l’Indiana, Mount Holly une petite ville semble s’éteindre peu à peu. C’est là que vit Jim Falls un vétéran de la guerre de Corée. Il élève des poulets dans sa ferme, aidé par son petit fils métis prénommé Quentin.

Sa fille lui a laissé sur sur les bras ce garçon sans père, lors d’un passage éclair avant de disparaître une fois de plus pour rejoindre une bande de paumés. Junkie un jour, junkie toujours.

L’élevage familial de poulet ne rapporte pas assez et les dettes s’accumulent, l’avenir n’est guère réjouissant, alors quand cette jument entre dans leur vie, on aurait tendance à croire au miracle.

” Dans ses fantasmes les plus intimes, le garçon rêvaient d’installer sur le cheval la selle anglaise brodée d’argent, la bride faite sur mesure, puis de glisser ses pieds dans les étriers noirs et chromés pour se hisser sur le dos de la monture, et de parcourir ventre à terre, tel un éclair, la terre maculée de boue, l’animal et le garçon fonçant jusqu’à se muer en une tache blanche et floue, tenace, une étincelle, une brume de pâleur incolore persistante, une unique chose dénuée de couleur. “

Quentin, plutôt taciturne jusque là, à force d’attendre le retour de sa mère reprend vie et s’attache à cette magnifique jument.

Elle semble taillée pour la course, et sa beauté redonne une touche d’espoir dans la noirceur de leur vie.

” L’aube ce matin là était froide, les champs nappes de rosée. Le bruit des bottes sur l’herbe, lisse, verte, brune, jaune. L’odeur du café dans un vieux thermos en métal. Les volailles bruyantes, leurs caquètements le raffut primitif du jour qui point. Le cheval silencieux dans son box. Le soleil pareil à un animal mythique entamant déjà sa course vers l’ouest. “

Seulement voilà, un tel bonheur attire forcément les convoitises. Mais pour Jim Falls pas question de baisser les bras et de s’avouer vaincu. Puisque cette jument lui appartient, il mettra tout en œuvre pour ne pas la perdre et donner à son petit fils une vie meilleure.

” J’ai pas grand-chose en ce bas monde, souffla le grand-père tandis que l’adolescent l’aidait à boucler sa ceinture. J’ai pas grand-chose. Alors, Seigneur, laissez-nous la conserver, celle-là, au moins. Rien que celle-là. “

Ce que j’en dis :

Dès que la couverture est apparue sur la toile, l’envie de découvrir ce qu’elle cachait était déjà bien présente . Qui plus est, connaissant et appréciant cette maison d’éditions qui m’a déjà permis de belles découvertes littéraires, d’horizons divers, j’étais on ne peut plus confiante quand à la qualité du récit. Grâce à Léa, créatrice du magnifique Picabo River Book Club, qui organisa un nouveau partenariat en collaboration avec les éditions Agullo, j’ai eu la chance d’être retenue et de recevoir cette petite merveille.

Toujours prête pour une nouvelle aventure américaine.

Dés les premières page, je suis sous le charme de l’écriture soignée et pleine de poésie. L’histoire à peine commencée me captive déjà et il en sera ainsi jusqu’à la dernière page. Un récit que j’ai fini le cœur serré et la vue brouillée. Mais qu’on se le dise, nous ne sommes pas ici au cœur d’un comte de fée mièvre mais dans un somptueux roman noir qui mérite bien des éloges.

Joe Meno a offert au vieil homme une magnifique jument et aux lecteurs, une superbe histoire pleine de rebondissements et d’émotions dans une contrée sauvage, sublimée par sa plume lyrique et illuminée par la beauté de l’équidé.

 » Le cheval renâcla doucement. Le garçon caressait l’animal en décrivant des cercles de plus en plus petit. « Tout était nul avant que tu te pointes. Mais maintenant tu es mon amie. Ma seule amie. N’essaie pas de repartir. Si tu tentes de t’enfuir je te suivrai. Je te jure.» “

Vous aussi, suivez l’aventure extraordinaire de ce grand- père, de son petit-fils et de cette jument et vous verrez que “ Prodiges et miracles ” cache bien plus qu’une simple histoire de cheval mais plutôt un rodéo littéraire digne des plus belles plumes américaines. Une couse folle dans l’Indiana qui devrait récolter quelques cocardes aux passages et finir sur les podiums prestigieux.

Je lui décerne la première : coup de cœur de Dealerdelignes.

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Joe Meno est né en 1974, et a publié son premier roman à l’âge de 24 ans. Il est l’auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles, et a reçu notamment le prestigieux prix Nelson Algren. Il écrit régulièrement pour le magazine underground Punk Planet, ainsi que pour le New York Times et Chicago Magazine. Il vit aujourd’hui à Chicago.

Je remercie Léa du Picabo River Book Club et les éditions Agullo pour cette chevauchée fantastique au cœur de l’Indiana.

“ Dans la cage ”

Dans la cage de Kevin Hardcastle aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’anglais (Canada) par Janique Jouin

” Il avait participé à près de trente combats en tout. Il avait perdu deux fois sur décision de l’arbitre et n’avait jamais été mis K.O. dans la cage. Il y avait peu de gymnases où s’entraîner dans l’Ouest, mais davantage de combats, et il roulait parfois des heures dans la même journée pour que des boxeurs essaient de le tuer à l’entraînement ou que des catcheurs le fracassent sur des tapis de sol usés et contre des murs en parpaings capitonnés tandis qu’il luttait pour se remettre debout. “

Daniel est un ancien champion de boxe et de free fight. Il a dû raccrocher les gants après une grave blessure et dire adieu à ses rêves.

Douze ans plus tard, il est devenu soudeur et même une existence ordinaire au côté de sa femme et de sa fille à Simcoe, une petite ville de l’Ontario où il a grandi.

Mais dans cette région minée par le chômage il est parfois difficile de joindre les deux bouts. Daniel offre parfois ses services à Clayton, un caïd qu’il connaît depuis son enfance. Jusqu’au jour où ça dérape…

« Je crois que Clayton nous a entraînés dans un truc dont on ne peut pas se sortir, quoi qu’en pense cet enfoiré ». Dit Daniel

(…) « Quels que soient les problèmes qu’on a, c’est pas comme ça qu’on va les résoudre, continua-t-elle. Plus maintenant.

– C’est comme si le truc m’avait échappé, dit-il. Je ne l’avais pas vu venir.

– Les choses sont différentes aujourd’hui, rien à voir avec l’époque où tu as commencé à travailler avec lui, dit Sarah. Vous allez vous faire tuer, au train où ça va. Je l’ai compris rien qu’en parlant à Clayton. »

Daniel hocha la tête.

« Je ne veux pas finir comme lui, ça c’est une certitude, dit-il. “

Écœuré par la violence qui monte crescendo dans ce milieu, Daniel décide de s’affranchir et de remettre les gants.

” « Personne ne lui a jamais proposé un boulot décent, dit-elle. Tu le crois, ça ? C’est un type bien. Il y a de quoi se poser des questions…»

Mais hélas, on ne se libère pas d’une telle emprise avec quelques coups de poing.

Ce que j’en dis :

Quand on aime certains auteurs tels que Craig Davidson et Donald Ray Pollock et qu’ils saluent le petit nouveau, on ne peut que se réjouir de le découvrir nous aussi.

Dès les premières pages, une tension baignée de noirceur s’installe et ne quittera pas le récit et là je m’y sens déjà très bien. Mais voilà je poursuis ma lecture et je découvre un style particulièrement très détaillé même trop détaillé, ce qui me gâche une partie de mon plaisir et c’est vraiment dommage. Malgré tout je m’accroche et je fais bien car l’histoire est à la hauteur de mes espérances en dehors de ce bémol, alors je lui pardonne.

Un premier roman noir plutôt réussi, une histoire pleines d’émotions qui laisse peu de place à l’espoir quand hélas certaines personnes naissent sous une mauvaise étoile.

Un auteur à suivre en espérant qu’il va corriger ces petites imperfections qui nous donneraient encore plus de plaisir à le lire.

Kevin Hardcastle est un jeune auteur canadien originaire de l’Ontario, boxeur et fan d’arts martiaux. Il a étudié le « Creative Writing » à Toronto et à Cardiff, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreuses revues au Canada, ainsi que dans des anthologies internationales. Son premier recueil, Debris, paraîtra prochainement aux éditions Albin Michel. Dans la cage est son premier roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Léa, créatrice du Picabo River Book Club pour m’avoir permis de découvrir le combat d’une vie peu ordinaire à travers ce roman.

“ Une douce lueur de malveillance ”

Une douce lueur de malveillance de Dan Chaon aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Hélène Fournier

” Sans nicotine, son cerveau était comme brouillé par un sentiment d’effroi confus qui tournait en boucle, et il avait l’impression que le monde lui-même était plus hostile – qu’il en émanait, ne pouvait-il s’empêcher de penser, une douce lueur de malveillance. “

Dustin Tillman vit dans la banlieue de Cleveland avec sa femme et ses deux enfants. Ce quadragénaire mène une vie plutôt banale, tout en exerçant le métier de psychologue.

Il vient d’apprendre la libération de son frère adoptif, qui était en prison depuis trente ans. C’est suite à son témoignage, que Rusty a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches.

Des tests ADN récents prouvent son innocence, et inquiètent sérieusement Dustin.

Ça fait penser à ces drôles d’histoires qui font l’actualité a déclaré Lamber au Daily News. Mais vous ne pouvez pas imaginer une seule seconde que ça puisse arriver à l’un de vos proches. ”

Au même moment, il s’occupe d’un nouveau patient, un policier en congé longue maladie. Cette homme est obsédé par la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés. Il pense qu’ils ont affaire à un serial killer. Englué dans sa vie personnelle, il se laisse petit à petit convaincre d’accompagner son patient dans cette enquête qui dépasse largement son rôle de thérapeute.

” C’est tellement bon de sortir de soi ! On s’enfonce dans une autre vie et elle s’ enfonce dans une autre vie et elle s’enfonce en nous, et puis les forces s’équilibrent – certaines parties de soi ont été remplacées ou à tout le moins diluées. Toutes ces choses qui tournaient lentement et sans discontinuer dans notre esprit se sont volatilisées. Tu fais une enquête, elle te serre dans ses bras et requiert toute ton attention. “

Un travail de longue haleine commence et va le plonger dans les ténèbres. Il devra faire face à ses contradictions et aux défaillances de sa mémoire tout en essayant de protéger sa famille du douloureux passé qui resurgit.

” Et maintenant, bien sûr, ça me revient. Quand je pense à ce que Rusty a pu raconter à Aaron, cet ancien rêve refait surface, m’enveloppe, et il est toujours aussi saisissant. “

Ce que j’en dis :

Accrocher le lecteur avec un roman aussi atypique, c’est ce qui fait la force de Dan Chaon dans ce récit. Alliant différents genres tels que : le roman noir, le thriller psychologique, le roman à suspense, la quête de vérité, l’auteur nous offre un roman choral on ne peut plus surprenant. Tout tourne autour d’une véritable question : que s’est-il passé ce fameux 12 juin 1983. Une intrigue du passé qui va se confronter à une nouvelle du présent.

À travers des flash-back nous allons suivre un véritable jeu de piste qui nous mènera peut-être sur les traces d’un serial killer. Sans oublier tous les personnages magnifiquement représentés qui ont chacun leur rôle dans ce drame psychologique qui tourne pour certains à l’obsession.

Malgré l’ampleur du roman, jamais on ne s’y perd, même si le doute ne nous quitte jamais dans une atmosphère particulière et angoissante.

C’est inventif, surprenant, addictif, stylé, vertigineux ce roman avait tout pour me plaire et c’est réussi. Un roman inclassable qui trouve sa place dans la catégorie monument littéraire.

Je remercie Léa créatrice du groupe Picabo River Book Club et les éditions Albin Michel pour m’avoir permis ce voyage livresque ingénieux.

Dan Chaon

Originaire du Nebraska, Dan Chaon est l’auteur de Parmi les disparus, Le Livre de Jonas, Cette vie ou une autre et Surtout rester éveillé, tous parus chez Albin Michel et salués par la critique. Dan Chaon enseigne à l’université à Cleveland (Ohio), où il vit aujourd’hui. Son nouveau roman, Une douce lueur de malveillance, a été consacré comme l’un des meilleurs romans de l’année par de nombreux quotidiens et magazines, dont le New York Times, le Washington Post et le Los Angeles Times.