» Nulle part sur terre « 

Nulle part sur terre de Michael Farris Smith aux Éditions Sonatine 

Traduit par Pierre Demarty

 

 » Retour au Mississippi  puisqu’elles n’avaient nulle part ailleurs où aller. « 

Une femme accompagnée d’une petite fille marche vers la Louisiane. Elle revient après une longue absence dans cette ville qui l’a vu grandir et partir.



 » Elle s’était si bien évertuée à oublier qu’elle ne savait plus quand où ni combien de fois, mais elle se rappelait que c’était à une époque de ténèbres où elle s’était retrouvée acculée au désespoir, cernée par les chiens enragés de la vie.  » 



Elle n’attend rien, elle a déjà tant galèré et semble avoir connu le pire, mais peut-être qu’elle se trompe…

Russel est de retour également, dans sa ville natale après onze ans passé en prison.

 » Il s’était promis de ne pas faire ça. Regarder par la vitre et s’apitoyer sur tout ce qu’il avait perdu, comme un pauvre malheureux dépité par son propre malheur, mais il ne pouvait pas s’en empêcher. « 

Russel pense avoir réglé sa dette à la société, mais des esprits vengeurs en ont décidé autrement et l’attendent de pied ferme.

Deux âmes en peine aussi désolées que les paysages qui les entourent, en mode survie quand un mort rajoute une ombre au tableau.



 » Bon sang. J’aimerais bien savoir ce qui fait tourner le monde comme ça. Parce qu’il tourne d’une drôle de façon des fois. Pour certains en tout cas.  » 



 

Michael Farris Smith dépeint la noirceur de l’Amérique avec un style singulier qui lui est propre, même si sa plume nous rappelle de grands maîtres de la littérature américaine.

Une plume poétique, sans concession, portée par une langue qui ensorcelle, envoute. Le cœur du lecteur succombe à tout ce charme et gardera en lui longtemps le souvenir de cette rencontre avec ces personnages déchirés, poursuivis par la malchance, où la misère , la drogue, l’alcool, la violence règnent en maître dans ces contrées isolées de la Louisiane.

Un auteur qui m’avait déjà conquise avec son premier roman Post-apocalyptique  » Une pluie sans fin  » .

Un écrivain amoureux de la noirceur, attaché à la condition humaine qui s’affirme et confirme son talent.

Sombre et brillant, un roman inoubliable, indispensable. Un immense coup de cœur.

 


Michael Farris Smith est né aux États-unis. Il vit à Oxford dans le Mississippi avec sa femme et ses deux filles. Il est nouvelliste et romancier. Il est titulaire d’un doctorat de l’University of Southern Mississippi. Il a été professeur associé d’anglais au département de langues, littérature et philosophie à la Mississippi University for Women à Columbus. Après  » Une pluie sans fin  » (2013)  » Nulle part sur la terre  » (2017) est son deuxième roman.  » The fighter  » sortira en mars 2018.

Je remercie les Éditions Sonatine pour cette lecture inoubliable.

 

 

 

« 

Publicités

 » Tout est brisé « 

Tout est brisé de William Boyle aux Éditions Gallmeister



 » Il savait que Nick lui manquerait alors encore plus désespérément. Pas à cause des baisers ni des caresses. Mais à cause de la conversation, de la compagnie, de ce qui l’empêchait de se sentir aussi seul qu’il se sentait à présent. Il n’était pas fait pour être célibataire. Il avait besoin de quelqu’un. Ne pas avoir d’amour, c’était se sentir oublié, totalement vide et totalement seule. « 

Jimmy est de retour chez sa mère, dans un piteux état, le cœur brisé, fauché, déprimé, et toujours alcoolisé. Et hélas, ce n’est pas l’ambiance familiale qui va l’aider à remonter la pente.

 » Ça l’avait toujours étonné. À jeun, il passait son temps à se plaindre de la laideur généralisée. Ivre ou avec la gueule de bois, le monde lui semblait d’une beauté parfaite, et il n’y voyait qu’un défaut, lui-même;  » 



Il y retrouve son grand-père de retour d’un sejour à l’hopital qui tyrannise sa mère Jessica. Sa mère, elle-même au bout du rouleau, épuisée, mais ravie de retrouver son fils qu’elle avait cru perdu. Pas simple pour chacun de recoller les morceaux quand tout est à ce point brisé.

L’histoire d’une famille malmenée par la vie, poursuivie par la malchance avec une matriarche qui refuse de baisser les bras, dans une ville qui ne dort jamais.

 » Un New-Yorkais qui a quitté sa ville a l’impression, à chaque fois qu’il y revient, de retrouver le New York des mauvais films, au rythme tout ce qu’il y a de plus faux, à la monstruosité artificielle. Il avait toujours pensé que la noirceur de New York était délibérée, et il lui semblait maintenant que le nouvel aspect ensoleillé de la ville devait lui aussi correspondre au choix de quiconque tirait les ficelles. 

Tout ce bruit venant de la rue. un coup de klaxon, peut-être. (…) Les taxis qui se déplaçaient avec une précision digne d’un jeu vidéo. Les gens aux épaules voûtées, les gens aux beaux vêtements, les gens dont l’ombre était gravée dans le trottoir. »

 

Malgré la noirceur de l’histoire, point de pathos ni de déprime à l’horizon pour le lecteur.  Au contraire, William Boyle décrit avec sensibilité les différents sujets de cette histoire. Qu’il s’agisse de solitude, de désespoir, de vieillesse, d’addiction, de la famille, du manque d’amour ou même de l’homosexualité, tout y est dépeint de manière mélancolique sans superflu. Un beau portrait d’une mère courage dans une ambiance sombre, une femme qui se sacrifie pour ses hommes, père et fils qui ne sont pourtant pas tendres avec elle.

Un roman brillant, une plume enivrante, une histoire étourdissante et touchante.

Tout est brisé mais toujours debout même si l’équilibre est fragile, tout comme New-York, souvent brutalisée, mais toujours battante.

 


William Boyle est né et a grandi dans le quartier de Gravesend, à Brooklyn, où il a exercé le métier de disquaire spécialisé dans le rock américain indépendant. Il vit aujourd’hui à Oxford, dans le Mississippi. Son premier roman, Gravesend, a été publié par les éditions Rivages en 2016. 


 

Je remercie Léa et les Éditions Gallmeister pour cette lecture d’une incroyable beauté sombre.

 

 » Jusqu’à la bête « 

 

Jusqu’à la bête de Timothée Demeillers aux Éditions Asphalte 




« Et le sang. Le sang poisseux au sol. Comme une prémonition. Comme un signe avant- coureur. Mon ancienne caverne. Mon ancienne cabane ensanglantée. L’abattoir. Le sang. Le bruit. « 

Erwan est en prison depuis  » L’événement  » Deux ans déjà. Auparavant il était ouvrier dans un abattoir près d’Angers. Il travaillait aux frigos de ressuage dans un froid mordant, au rythme des carcasses qui s’entrechoquent sur les rails. Un travail à la chaîne répétitif, usant, pénible, laborieux.

 » Clac.

Jusqu’à la fin de la journée.

Jusqu’à la fin de la semaine.

Jusqu’aux vacances.

Jusqu’à la retraite.

Clac.

Jusqu’à la mort. La Chaine. Cette maudite chaine qui ne nous quitte jamais.  » 



 

Pour échapper à son quotidien, Erwan se plonge dans sa mémoire. C’est tout ce qui lui reste, ses souvenirs.

 » À ressasser les souvenirs, à filer les histoires, les unes aprés les autres, comme ils viennent au gré des heures, au gré du cheminement de l’esprit, repenser à l’usine, à cette usine… « 


Pour tenir un jour de plus, pour remplir le vide, quitte à raviver ses angoisses.

 » (…) et qu’on occupe le vide comme on peut pour que le temps passe plus vite, que l’ennui s’amenuise, et de tenter de désengluer ses pensées, de se sortir de ce cycle infernal, gouverné  par la haine des autres, la haine du passé, la haine de soi et le rien, et puis ce rien qui devient tellement tout, le vide d’une journée blanche, et une deuxième, et une troisième…  » 

Le  » Planton des frigos  » est devenu  » Le Boucher « , autre bagne, autre surnom. Les Clacs des portes du pénitencier ont remplacé les Clacs de l’usine. Là-bas le frigo, ici la cellule. D’un coté une liberté relative, de l’autre une liberté perdue. Mais que ce soit ici ou là-bas, les compteurs marquent seize années. D’un coté c’était  la retraite au bout, mais ici ce sera la liberté, enfin peut-être …

Jusqu’à la bête est le récit d’un basculement, écrit par un jeune auteur qui n’hésite pas à dénoncer la pénibilité du travail à la chaine. À travers cette immersion dans un abattoir, on découvre la face cachée des barquettes de viandes, des burgers et autres morceaux de choix,  leurs parcours avant d’atterrir dans nos assiettes. L’auteur léve le voile sur ces ouvriers, aux conditions de travail absolument inhumaines , avec sur le dos des chefs qui ne pensent qu’à la productivité sans jamais se salir les mains.

Un récit sanglant, brutal, féroce, noir, plein de fureur et de rage. Une écriture brillante, cinglante, abrupte, vive, directe. Une histoire pleine de haine, de solitude, et si peu d’espoir.

Un roman engagé, où résonnent des voix qu’on aimerait entendre davantage dans la littérature.

Comme un témoignage, c’est violent mais nécessaire.

À découvrir absolument, en gardant  le cœur bien accroché.

Timothée Demeillers

Timothée Demeillers est né en 1984. Il est passionné par l’Europe centrale et orientale. Après avoir longtemps vécu à Prague, il s’est désormais établi entre Paris et Londres, et il partage son temps entre le journalisme et la rédaction de guides touristiques.


Prague, faubourgs est, son premier roman, est paru Chez Asphalte en 2014.

 

Je remercie au passage Estelle et les Éditions Asphalte pour cette découverte aussi noire que brillante.

 

 

 

 » Afin que rien ne change  » 

Afin que rien ne change de Renaud Cerqueux aux Éditions Le Dilettante 


 » J’estimais les dimensions de ma prison à sept mètres de large sur un peu plus de long et trois mètres sous plafond. Environ cent quarante-sept mètres cubes. Cinquante mètres carrés. Une cave ou un bunker enfoui sous le terrain d’un cinglé se préparant à l’apocalypse. De quoi aménager un souple de rêve pour une petite famille parisienne. ( …) 

Je pouvais être n’importe où sur terre.  » 




Emmanuel Wynne, la quatrième fortune de France a été enlevé par un mec déguisé en Roswell. Il se retrouve nu et enchaîné dans une pièce sombre, froide et insalubre. Privé de sa liberté et de sa dignité, son calvaire commence 

«  Son intention était claire. Il voulait me briser. Exploiter le froid, la fatigue, la faim, pour faire de moi son chien.  » 

Cet enlèvement est on ne peut plus étrange, pas de demande de rançon malgré la fortune du kidnappé. Le ravisseur évoque « une expérience ». Une petite plongée bien loin des paradis fiscaux mais proche de l’enfer, juste une année …

 » À chaque nouvelle conjecture, je sombrais un peu plus dans la folie. » 


 » Une expérience  » que je vous invite à découvrir car je suis sûre que vous en rêvez tous. Pas d’être enfermé et privé vous aussi de votre liberté et de votre confort, mais de laisser votre place aux grosses fortunes pour qu’elles comprennent enfin comme c’est indécent de nous balancer à la face leurs salaires monstrueux. Comment c’est de bosser 10 h par jour pour un salaire de misère, leur faire connaître le dur labeur des salariés exploités et malmenés. Les priver de leur confort et tous leurs avantages ne serait-ce qu’une semaine. Oui, mettre en marche la révolte de la classe moyenne. 

À travers ce roman noir cynique, on découvre une véritable satyre sociale, une vision absurde et caustique de l’entreprise. Une plume féroce, admirable, réaliste, sans concession. Une fable moderne du monde actuel, qui fera grincer les dents longues et fantasmer les petites gens. Si seulement cela était possible de réveiller les consciences afin que justement tout change. 



Afin que rien ne change, une plume grinçante, un scénario inventif, un récit qui sonne vrai et m’a captivé jusqu’au final. 

Une très belle découverte de la rentrée littéraire. 


Romain Cerqueux est né en 1977 et vit à Brest. Touche-à-tout, talentueux et curieux, Il est scénariste de BD ( Dérapages, Le Syndrome de Warhol) et joue aussi dans un groupe de pop rock brestois, Stockolm. 



Il publie en 2016 aux Éditions Le Dilletante Un peu plus bas vers la terre, un recueil de nouvelles percutant où l’auteur nous promène dans un monde absurde et halluciné, univers que l’on retrouve dans Afin que rien ne change, son premier roman. 

Je remercie les Éditions Le Dilettante pour cette lecture démoniaque. 


 » Les ailes du rocher « 

Le rocher avec des ailes de Anne Hillerman aux Éditions Rivages




 » Depuis qu’il était policier, il avait passé plus de mois à patrouiller qu’il ne pouvait en garder le compte. Sa grand-mère n’avait pas eu tort quand elle l’avait mis en garde contre les chindis, ces esprits tourmentés et malfaisants qui surgissent après le crépuscule. La plupart des crimes dont Chee avait dû s’occuper s’étaient produits dans les heures sombres qui suivent minuit. Les ténèbres de l’extérieur semblent convoquer celles qui hantent les individus. « 





Jim Chee est un policier Navajo, tout comme sa compagne Bernie Manuelito. Ils s’apprêtent à prendre leurs premières vraies vacances et partir à Monument Valley. À peine arrivée, Bernie doit retourner d’urgence à Shiprock s’occuper de sa mère, tandis que Jim se joint à la police locale suite à une disparition inquiétante sur un plateau de tournage à Monument Valley.

« Il lui expliqua que cet établissement historique portait le nom du couple qui avait permis à Monument Valley de figurer sur la carte grâce à leur vision prémonitoire de ce que pouvaient rapporter les structures massives de grès rouge qui s’élèvent au-dessus du sol de la vallée et la main-d’œuvre potentielle que représentent les Navajos. Ils avaient incités John Ford à utiliser ces paysages dans des films devenus des classiques du cinéma comme La chevauchée fantastique, La Charge héroïque et La Prisonnière du désert. Ces structures rocheuses avaient fini par incarner le paysage auquel on associe le western.  » 




Ce site naturel des État-Unis situé à la frontiére entre l’ Arizona et l’Utah, fait parti d’une réserve des Navajos et du plateau du Colorado. Un endroit très prisé par les cinéastes mais aussi très protégé. Alors quand une équipe de film se permet certaines actions pour leur film de zombies, c’est plutôt mal perçu. On ne bafoue pas les croyances ancestrales des Navajos.
Jim Chee oubliera ses vacances et mènera son enquête de front tout en aidant son cousin qui tente de créer des excursions touristiques.



De son coté, Bernie persiste à penser que l’homme qu’elle avait arrêté avant ses congés, un soir sur une route désertique, cache un truc pas net. Tout en s’occupant de sa famille, elle reprend l’enquête avec l’aide du lieutenant Leaphorn en arrêt depuis ses blessures récoltées dans leur précédente affaire. Une aide inespérée qui va se révéler trés précieuse.
À travers ces deux enquêtes, nous découvrons également l’univers du cinéma qui donna naissance au western, mais aussi l’implantation touristique dans ces lieux mythiques, la pauvreté et l’alcoolisme qui touchent les Navajos, ainsi que les problèmes pour préserver l’environnement, qui touchent la terre entière actuellement. Une auteure qui s’implique à sa manière dans son récit. Tout comme son père dont elle a repris les personnages qu’il a créés , elle défend et protège la nature et les traditions Navajos.

Après avoir lu la plume de Tony Hillerman, j’ai pris grand plaisir à découvrir celle de sa fille, sans comparaison je les apprécie toutes les deux. Passionnée par tout ce qui touche aux indiens, j’ai adoré me retrouver à Monument Valley que j’ai eu la chance de voir lors de mon voyage en terre indienne en 2012, souvenirs inoubliables.

Écrire des enquêtes policières Navajos en y mélant le souvenir de leurs traditions, de leurs croyances est à mon sens une belle façon de leur rendre hommage.

La reléve est assurée, et les aventures de Jim et Bernie continuent pour ma plus grande joie. Alors si comme moi vous aimez les grands espaces américains, la culture indienne, n’hésitez pas à découvrir Anne Hillerman avec pour seul conseil de commencer par le premier La fille de la femme-araignée.

Depaysement garantie et culture enrichie, que demander de plus sinon le prochain roman ?

Anne Hillerman
Anne Hillerman est née en octobre 1949 aux États-unis à Lawton dans l’Oklahoma. Elle est la fille du grand romancier Tony Hillerman dont elle a reprit les personnages de ses fictions policières.

Craig Johnson, auteur de la série Walt Longmire en pense le plus grand bien :
 » Digne fille de son père qui lui a notamment appris comment raconter une bonne histoire. La Fille de la Femme-araignée est une heureuse reprise de l’héritage, qui saisit le souffle et la beauté du Sud-Ouest américain comme seule un(e) Hillerman peut le faire. »  
Alors n’hésitez plus, foncez à toute allure et vivez une belle aventure américaine chez les Navajos. 
 

 » La tanche « 

La tanche de Inge Schilperoord aux Éditions Belfond 

Traduit du néerlandais par Isabelle Rosselin 

« Maintenant je dois faire bien attention, se dit Jonathan. Maintenant. Cela commence maintenant. « 

À sa sortie de prison, Jonathan retourne vivre  avec sa mère. Sa libération n’est dû qu’à un manque de preuve pour ses actes de pédophilie.  


À la vue de leur maison  parmi les restes de la démolition, il sentit une angoisse s’insinuer en lui. Comme si tout cela n’était pas normal. Comme si tout compte fait il n’avait pas sa place ici. Comme si tout compte fait sa place était totalement ailleurs. Mais il n’aurait pas su dire où ni quoi faire pour le découvrir. « 

Il a commencé un travail important sur-lui-même avec le psychologue de la prison, pour gérer ses pulsions. En organisant rigoureusement ses journées, il compte bien y parvenir mais la présence d’une jeune fille dans les parages ne va pas l’aider à tenir ses bonnes résolutions et vont même les mettre à rude épreuve. Il compte sur une tanche blessée, qu’il a pêché pour l’aider. La tanche est aussi appelée  » Poisson médecin », on lui confère des pouvoirs de guérison spectaculaire. 

 » – Tu es venue m’aider…(…) Tu vas m’aider ?  » 


Il  mise tout sur la tanche. Ils vont se sauver mutuellement, enfin peut-être ?

« Comment les fantasmes les plus épouvantables qui s’étaient lentement insinués dans son esprit étaient devenus réalité. »


Pas simple de s’attaquer à un sujet pareil et de réussir à captiver le lecteur. C’est pourtant ce qu’a réussi Inge Schilperoord avec ce premier roman. Étant psychologue judiciaire, elle a dû en rencontrer des tordus de ce genre et c’est sûrement ce qui rends ce roman puissant et authentique. Un sujet abject et difficile, tellement inconcevable !  Alors en faire une histoire aussi troublante et bien menée ça mérite qu’on s’y intéresse. Ce n’est pas réjouissant mais étrangement profond. Un premier roman qui ne peut pas passer inaperçu même si ce sujet est on ne peut plus dérangeant. Un récit sombre paré d’une belle écriture, et même si j’avoue avoir eu peur de m’aventurer dans cette histoire, je reconnais le talent de l’auteure qui a réussi à rendre celle-ci supportable et même plaisante à lire. 

Une belle découverte, un récit aussi choquant que bouleversant. Une auteure à suivre absolument. 

Inge Schilperoord

Inge Schilperoord est née en 1973. Elle est rédactrice et journaliste pour des journaux prestigieux en Hollande, Psychologie Magazine, NRH Handelsblad et Het Parool. Elle est également psychologue judiciaire. C’est dans le cadre de son travail, au contact de plusieurs repris de justice, que lui est venue l’idée de son premier roman, La Tanche.  Très remarqué aux Pays-Bas, finaliste de tous les plus grands prix littéraires, Il a été couronné du  Bronze Owl, meilleur roman de l’année. Inge Schilperoord partage son temps entre La Haye et Gand. 

Je remercie les Éditions Belfond pour cette lecture percutante. 


 » Le dernier baiser « 

Le dernier baiser de James Crumley aux Éditions Gallmeister 



 » (…) détective de luxe, frétillant sur la piste d’un chien de bar alcoolique, bouffon au service de Madame. « 


Sughrue, détective privé dans le Montana est chargé par Madame de retrouver Monsieur l’écrivain avec un budget illimité. Une fois de plus Monsieur s’est fait la malle avec son cleb’s, donc pour retrouver le maître suivre la piste du chien Fireball. 

 » – Vous croyez qu’il fuyait quoi, le vieux ?

   – Il avait peut-être juste besoin d’un shoot de solitude dis-je, ou Bien une orgie de cavale. Je ne sais pas. « 


En attendant faut les retrouver sans trop picoler sur la route. Bar après bar ça va pas être simple. 


 » Il sirotait des bières en les faisant durer, espérant rincer le goût de la mort qu’il avait dans la bouche.  » 



Sa rencontre avec Fireball reste un moment absolument inoubliable autant pour Sughrue que pour moi même. Rencontrer un tel spécimen laisse des traces. 



« Fireball sortit de derrière le bar en trottinant, les bajoues flasques ourlées de sang. Il se hissa sur le repose-pieds, puis sur un tabouret, puis sur le comptoir, où Il traça lentement son chemin en renversant des bouteilles pour les prendre par le goulot dans sa gueule et les vider. Puis Il lapa tout le contenu de son cendrier, rota et redescendit à terre comme il était monté… »

Avouez que ça donne envie de continuer la lecture, et ne vous inquiétez pas, le meilleur reste à venir. 
L’aventure ne s’arrête pas là, même s’il a retrouvé Monsieur, lui aussi a peut-être bien du taf à lui proposer et sa compagnie n’est pas des plus déplaisante. On picole bien et on deconne aussi pas mal . Alors en avant pour la balade au quatre coins de l’Ouest américain sur la piste d’une nana disparue il y a 10 ans. 



« Maintenant j’essaie de garder deux verres d’avance sur le réel et trois de retard sur les ivrognes. » 



 Bienvenue dans ce roman emblématique divinement illustré par Thierry Murat. James Crumley nous présente pour la première fois un détective de haut vol, inimitable et rarement sobre. 

Aussi délicieux qu’une bière bien fraîche sauf que là tu peux en abuser sans modération, pas de gueule de bois au réveil. Le plaisir du lecteur est immense autant pour la qualité de la plume que pour l’histoire. Un bon polar, bien noir, poisseux, et un duo qui ne manque pas de sel accompagné d’un cabot très attachant. Ici il n’y a que l’humour qui est mordant, le reste corrosif, caustique et absolument bien dosé. 

C’est tellement bon qu’on en redemande. Alors n’hésitez pas, foncez. 

 Dernier Baiser savouré mais pas le dernier Crumley. Un autre m’attend et je m’en réjouis. 

James Crumley
James Crumley est né au Texas en 1939. Il sert deux ans dans l’armée, aux Philippines, puis continue ses études et sort diplômé de l’Université de l’Iowa. Au milieu des années 1960, il part vivre et enseigner dans le Montana, un État qu’il ne quittera plus. Il y côtoiera notamment Richard Hugo et James Lee Burke. Il décède en septembre 2008, à Missoula. 

Quelques mots sur la Maison d’Édition Gallmeister :

Gallmeister, ce sont 170 romans publiés, dont un traduit de l’anglais d’Angleterre, deux de l’anglais du Canada et zéro de tout autre idiome. Car le royaume de prédilection de la maison, c’est la terre d’Amérique. Celle des grandes plaines battues par le vent des Appalaches, des motels de l’Arkansas, des tripots du Dakota exhalant la Budweiser, de la Bible Belt peuplée de prédicateurs armés et d’idolâtres obèses. Celle de Steinbeck, de Fitzgerald, d’Hemingway, dont Olivier Gallmeister est un inconditionnel. 

Ce «maître de chant» (traduction de Gallmeister) a un sacré pif pour dénicher les excellents auteurs étrangers. Ceux qui marquent, ceux qui marchent. 

10 ans déjà pour mon plus grand plaisir. 

Le prochain…

 » Novembre « 

Novembre de Joséphine Johnson aux Éditions Belfond collection vintage



 » Il n’y a rien de majestueux dans notre existence. La terre tourne en vastes rotations mais nous zigzaguons sur sa surface comme des moustiques, nos journées absorbées par la masse des petites tâches, cette confusion qui forme notre existence nous empêche d’être vraiment vivant. Nous nous fatiguons, nos jours sont brisés en mille morceaux, nos années hachées en jours et en nuits, puis interrompues. Les heures de notre vie volées à nos heures d’activités. Ce sont des intervalles et des éléments volés – parmi quoi ? Ce qui est nécessaire à rendre la vie supportable. « 



La famille Haldmarne, après avoir été ruinée par la Grande Dépression, est venue tenter sa chance dans le Midwest. Pendant une année nous allons partager leur vie faite de labeur sans fin. 

 » Si un homme a en tête de mettre de l’argent de côté pour l’avenir, Il garde le nez dans le sillon et la main à la charrue même en dormant. »


Rien ne leur sera épargné, ni la sécheresse, ni les tempêtes de sable, ni les incendies. Plongée dans la misère cette famille bascule jour après jour vers une terrible tragédie. 

« Quand tout serait mort enfin, je pensais que nous serions délivrés de l’espoir, mais l’espoir est une obsession qui ne meurt jamais. »


Comment se protéger d’un destin funeste avec une vie si difficile, un travail si ingrat, pas d’argent pour se soigner et encore moins pour se nourrir. À quoi bon tout ça! 

 » Mais ce n’était pas une vie ! Si les jours ne sont que des déserts à traverser entre une nuit et une autre… » 


Novembre est un véritable chef-d’œuvre. Un premier roman écrit par une jeune femme de vingt-quatre ans qui a été consacré par le prix Pulitzer en 1935. 

Rien d’étonnant à cela. En parcourant ces pages, j’ai été en totale admiration devant cette plume lyrique, magnifiquement ciselée qui m’a touchée en plein cœur. Ce récit dégage avec force une multitude d’émotions. Une plongée extraordinaire dans un fragment de vie d’une famille américaine d’une réalité bouleversante. Un récit aussi beau et puissant que les raisins de la colère de Steinbeck mais avec une voie unique. 

Une œuvre tout aussi magistrale qui mériterait d’être étudiée et de figurer dans les Grands Classiques de la littérature américaine. 

Un tableau poignant d’une famille de la middle class américaine dans un pays ravagé par la crise. 

On ne peut que remercier les Éditions Belfond d’avoir republié cette merveille dans leur collection Vintage. 

Un classique du genre à redécouvrir absolument.

Un énorme coup de cœur. 

Traduit de l’américain par Odette Micheli. 

Josephine Johnson est née en 1910 à Kirkwood, dans le Missouri. Après des études à l’université de Saint Louis, elle retourne dans la ferme de sa mère et entame la rédaction de Novembre.  

Dés sa parution en 1934, le roman est salué comme un chef-d’œuvre de la littérature de la Grande Dépression. Josephine Johnson remporte le prix Pulitzer l’année suivante à seulement vingt-quatre ans, ce qui fait d’elle la plus jeune lauréate du prestigieux prix. En France, le livre paraît chez Stock en 1938. En 1942, elle épouse l’éditeur d’une revue agricole avec lequel elle aura trois enfants. Elle devient professeur à l’université de l’Ohio, sans pour autant renoncer à sa carrière d’écrivain. Auteur prolifique, elle écrit deux recueils de  nouvelles, de la poésie, un livre pour enfants, des mémoires et trois autres romans, qui ne connaîtront pas le même succès que son extraordinaire premier roman. Josephine Johnson s’est éteinte en 1990 à Batavia, dans l’Ohio. 

Je remercie les Editions Belfond pour cette réédition qui m’a permis de découvrir une œuvre magistrale. 


 » La rue  » 

La rue d’ Ann Petry aux Éditions Belfond collection Vintage Noir 




 » L’univers où nous vivons présente de grands contrastes. Mais puisqu’une barrière si haute La séparait du monde de la richesse, elle aurait préféré naître aveugle pour ne pas voir sa beauté, sourde pour ne pas entendre ses rumeurs, insensible pour ne pas être effleurée par sa douceur. Mieux encore, elle aurait préféré naître idiote et incapable de comprendre quoi que ce soit, même de soupçonner l’existence du soleil, du confort des enfants heureux.  » 


Lutie est une belle femme, plutôt bien instruite, mais voilà elle est noire, et ce n’est pas la façon dont on la traite qui lui fera oublier cet état. Nous sommes dans les années 1940, la condition des femmes n’est guère reluisante mais si en plus votre couleur de peau est différente, le paradis sur terre n’est pas pour vous. 

Lutie a fui son mariage avec son fils Bub. Après avoir tout tenté pour préserver sa famille et leurs biens, elle se retrouve dans un appartement lugubre, petit, sombre, du quartier de Harlem. 



« – Non, décida -t- elle, pas cet appartement. Alors elle pensa à Bub qui avait huit ans et apprenait à aimer le gin.  » 

 La survie est à ce prix. Tout mettre en œuvre pour donner une bonne éducation à son fils et le préserver au maximum. 

 » Toutes ces rues débordent de violence, pensa- t- elle. On tourne un coin, on longe un pâté de maisons, et la crise éclate tout à coup, sans prévenir. » 


Jour après jour s’ensuit un combat permanent pour garder sa dignité et bien élever son fils. Une lutte sans relâche contre le chemin qu’on tente de lui faire prendre. 

 » Si une jeune femme était de race noire et suffisamment attirante, c’était de toute évidence une catin. »

 » Bien sûr, pensait Lutie en marchant, si vous vivez dans cette rue, vous êtes censée vous faire de petits extras de temps en temps. En couchant un peu partout. Avec des blancs tout à fait charmants.  » 


Lutie aime son fils par dessus tout, tout comme Bub aime et respecte sa mère. Mais cet immense amour réussira – t- il à les préserver du mal qui les entoure. Du mâle en la personne du concierge de l’immeuble complètement obsédé par la beauté de Lutie. 

 » Je suis jeune, je suis forte, Il n’y a rien que je ne puisse faire.  » 


À travers ce premier roman absolument poignant par une auteure injustement oubliée, Ann Petry nous offre le portrait d’une femme, mère célibataire noire pleine de bravoure. Une femme qui tente de sortir de cette rue où siègent le bordel de Mrs Hedges et la cruauté du concierge de son immeuble. Un quartier où règne en maître la corruption, la misère sociale, la saleté et le froid.. 

Un magnifique roman noir qui met en lumière avec une grande lucidité l’injustice raciale. 


Une œuvre majeure de la littérature américaine, un très très grand roman. 

Publié aux États- Unis en 1946, La Rue a paru en France en 1948 à l’instigation de Philippe Soupault Et n’avait jamais été réédité depuis. Un beau cadeau que nous font les Éditions Belfond. Ce livre avait été vendu à plus d’un million d’exemplaires, souhaitons-lui autant de succès de nos jours. 

Ann Petry
Née en 1908 à Old Saybrook, dans le Connecticut, Ann Petry est une auteure afro-américaine issue d’une famille de classe moyenne. Elle s’installe à New-York en 1938, dans le quartier d’ Harlem, où elle écrit pour divers journaux puis publie ses nouvelles dans la presse. Très impliquée dans la vie de son quartier – elle développe notamment différents programmes éducatifs -, elle est témoin des conditions de vie des habitants noirs de Harlem et s’inspire de son expérience pour écrire, en 1946, La Rue, son premier roman. Best-seller immédiatement, il remporte le Houghton Mifflin Liberaty Fellowship Award. Malheureusement, aucune de ses œuvres ultérieures ne renouvellera le succès de son précédent coup de maître. Ann Petry est décédée à Old Saybrook en 1997.  

La rue traduit de l’américain par Martine Monod, Nicole et Philippe Soupault. 

Je remercie Brigitte et les Éditions Belfond pour m’avoir permis la découverte de ce chef-d’œuvre de la littérature afro-américaine. 


 » Les marches de l’Amérique « 

Les marches de l’Amérique de Lance Weller aux Éditions Gallmeister 



 » – Quand tu as derrière toi autant d’années que moi j’en ai, tu te mets à penser à tous les pas que tu as fait pour arriver là où tu te trouves, et tu te mets à penser à tous les pas qui te restent à faire. Et tu t’aperçois que le premier nombre ne cesse d’augmenter tandis que le second ne cesse de diminuer. Il s’amenuise. Tu te dis que si tu veux retourner dans un endroit que tu as bien aimé à une certaine époque, eh bien, tu ferais peut-être mieux de te mettre en route avant de tomber à court de pas. C’est comme ça qu’ils pensent, les vieux, et c’est pour ça que je me retrouve ici, dans ce désert.  » 


Alors Il est temps de se mettre en route pour cette longue marche de l’Amérique en compagnie de Tom, Pigsmeat et Flora. 

À leur toute première rencontre, Tom avait 8 ans et Pigsmeat 10 ans, mais ce ne fût pas ce jour-là qu’ils devinrent inséparables. Chacun fera un bout de route seul avant. 

 » – Écoute. Tu n’en es qu’au début de ton voyage. Et de l’autre côté de cette rivière, il y a des choses à voir que tu ne trouveras nulle part ailleurs que là où elles sont. Des paysages et des ciels si beaux que tu en auras des douleurs dans les dents. Mais tu rencontreras le mal aussi. Le mal en abondance. Alors Il va falloir que tu sois équipé. « 



Tom quitta la maison familiale au alentour de ses 16 ans, chargé de haine contre ce père qui ne fit que le maltraiter, laissant sa mère seule…

 » Il avait en lui quelque-chose de rentré, inaccessible et douloureux – ses poings palpitaient au bout de ses poignets et sa mâchoire s’agitait comme s’il refermait en lui une sorte de violence, dont il ne savait que faire. » 

Une violence qui ne le quittera plus, qui enlèvera des vies, mais en sauvera aussi pendant sa longue marche..

Flora, une jeune mulâtre, esclave d’un homme riche, subira son sort enfermée pendant plusieurs années. Son maître fera d’elle une esclave sexuelle. Jusqu’au jour où elle croisera la route de Tom et Pigsmeat, nos deux compères enfin réunis et finira par se joindre à eux. 

« Comme il a été dit, Tom et Pigsmeat avaient connu ensemble des années de difficultés et de misère. Ils avaient essayé le banditisme, mais ni l’un ni l’autre n’avait le cœur assez dur pour se comporter de manière aussi vile et, poussés par leur mauvaise conscience ils avaient rendu ou donné tout ce qu’ils avaient gagné. « 


Sur un chariot, ils poursuivent ensemble leur route. Tom Et Pigsmeat escortent Flora qui a décidé de ramener à son ancien maître, le corps de son fils unique. Ils avancent jour après jour au milieu de la violence dans un monde en pleine construction. 

 » – Si ce n’est pas les États-Unis, c’est quoi ? demanda Flora …

– Rien. C’est nulle part, je crois bien…

Tom prit alors la parole et leur dit que ce n’était encore rien d’autre que des marches frontières, rien d’autre qu’un territoire sauvage situé entre deux pays, où les hommes pouvaient aller mais où la loi ne les suivait pas. Il leur dit que c’était par le fer, le feu et le sang, qu’on ferait de ce pays autre chose que des marches sauvages,mais qu’on pouvait compter sur les hommes pour cela , parce que c’était ce qu’il faisait toujours : partout où ils allaient, les hommes apportaient avec eux le fer, le feu et le sang. »

L’Amérique est en marche…

Lance Weller à travers une écriture lyrique nous brosse un portrait de la naissance de l’Amérique parsemé de combats violents pour s’approprier les territoires des indiens. Une fresque monumentale sur le destin de ces hommes et de ces femmes qui pas après pas construire l’Amérique au milieu de la barbarie.

Une lecture délicieuse autant que douloureuse. Un Grand roman chargé d’Histoire, de blessures enfouies et de souvenirs aussi tristes soient-ils.

Un Grand auteur, une Plume sublime, l’Histoire peinte avec des mots.

Lance Weller

Lance Weller est né en 1965. Son premier roman, Wilderness, a été nominé pour plusieurs prix littéraires dont le prix Médicis étranger en France en 2013. Publié également aux Éditions Gallmeister. Il vit à Gig Harbor, dans l’État de Washington, avec sa femme et des chiens. 




Je remercie Marie et les Éditions Gallmeister pour cette toile livresque absolument magnifique.