“ Cherry ”

Cherry de Nico Walker aux Éditions Les Arènes

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard

Et pendant tout ce temps, j’ai essayé de jouer au dur parce que je croyais être un dur et que j’étais censé être un dur. Sauf que je ne l’étais pas. Et je peux vous dire maintenant qu’il y a plein de trucs mieux qu’essayer de se faire passer pour un dur, dont un, et pas des moindres, est d’être jeune, de baiser ta nana et d’en rester là. ”

C’est au cours de l’année 2003, lorsqu’il était étudiant en première année à Cleveland qu’il tomba amoureux d’Emily, une rencontre qui le marquera à vie.

Peut-on remonter dans le temps jusqu’au moment où on a rencontré celle qu’on a aimé le plus et se souvenir exactement de la façon dont ça s’est passé ? Non pas où vous étiez, comment elle était habillée où ce que vous avez mangé ce jour-là, mais plutôt ce que vous avez vu en elle qui vous a fait dire : oui, c’est pour ça que je suis venu ici. Je pourrais inventer une connerie mais, en réalité, je ne sais pas. J’aimais sa façon de jurer. Elle jurait avec une grande beauté.

Et son corps.

Quelle baiseuse…

Il est fou d’elle, et lorsqu’il pense l’avoir perdu, désabusé, il s’engage dans l’armée qui l’envoie comme médecin en Irak.

Le sergent recruteur Cole m’a frappé à la bite sans raison. Mais nous encaissions. Il fallait se souvenir que tout ça, c’était du bidon. Les sergents recruteurs faisaient juste semblant d’être des sergents recruteurs. Nous faisions semblant d’être des soldats. L’armée faisait semblant d’être l’armée. “

Pendant quasiment une année, il va découvrir l’horreur et l’absurdité de la guerre, les exactions de son pays, les antidouleurs et la violence pure.

 » Bref, ne jamais s’engager dans l’armée, putain. “

” Les gens n’arrêtaient pas de mourir : tout seul, par deux, pas de héros, pas de batailles. Rien. Nous étions juste de la piétaille, des épouvantails glorifiés ; là uniquement pour avoir l’air occupés, à arpenter la route dans un sens et dans l’autre, pour un prix exorbitant, cons comme des balais.

Il y avait des rumeurs de mort : les meurtres occasionnels, les fins atroces. Quelqu’un de la compagnie Bravo : le médecin a démissionné, a dit qu’il ne supportait plus de sortir du périmètre.

(…)

Nous étions arrivés à l’automne, donc ça faisait un point de repère. Nous approchions de la fin. En fait, un an c’est rien. Il faut ce temps là pour apprendre à assurer un minimum sur le terrain et ensuite, une fois que tu sais ce que tu fais, tu t’en vas. “

Son retour est accompagné de grave troubles post-traumatiques, il souffre comme de nombreux vétérans et pourtant il ne bénéficiera d’aucun suivi médical ni psychologique.

Il retrouve Emily avec qui il plonge dans la drogue qui ravage le Midwest.

Un addiction qui ne les lâche pas et nécessite un paquet de fric, chaque jour.

Pour faire face, il devient braqueur de banques..

” Nous nous sommes garés devant leWhole Foods. J’avais vue sur la banque. J’avais un flingue. Ce n’était pas mon flingue. Je ne sais plus qui me l’avait donné. Un truc marrant à propos des flingues. Si on sait que tu as l’habitude de faire des braquages, les gens te filent des flingues. C’est un peu comme financer des missionnaires. “

Ce que j’en dis :

Le récit de Nico Walker est si je peux me le permettre  » La cerise sur le drapeau  »

Dès les premières pages, les mots de l’auteur nous emprisonnent pour ne nous libérer qu’à la dernière page, en nous laissant des souvenirs emplis d’une multitude d’émotions qui vont de la compassion, en passant par la colère et la rage avec une bonne dose de tendresse pour cet homme toujours en détention à la prison d’Ashland dans le Kentucky.

À travers cet autobiographie romancée, Nico nous livre son histoire et se délivre de tout ce qui l’enchaîne à ses souvenirs parfois douloureux qui l’ont conduit en détention.

Étudiant il tombe amoureux puis se laisse embringuer par l’armée.

” C’était la première semaine de l’année 2005 et ça faisait déjà quelques temps qu’aux infos on parlait de mômes envoyés sur le terrain, qui se faisaient buter ou mutiler, si bien que Kelly et consorts avaient du mal à recruter assez de mômes. Mais voilà que je me pointais la gueule enfarinée, et c’était trop facile ; grâce à moi, il avait gagné sa journée. “

Trop jeune pour être autorisé à franchir la porte d’un bar pour boire de l’alcool mais suffisamment pour partir à la guerre…

Allez comprendre !

Pendant onze mois, il effectuera pas moins de 250 sorties en patrouille dont il sera décoré pour sa bravoure. Mais il reviendra en vrac, livré à lui-même, avant de finir héroïnomane puis braqueur de banque.

Une confession hallucinante, souvent irrévérencieuse, d’un réalisme cru lorsqu’il nous parle de la guerre, tellement absurde et terrifiante, une expérience absolument révoltante pour ces jeunes si mal préparés à cette violence.

C’est le genre de récit qui va diviser les troupes, une œuvre littéraire qui a franchi les barreaux d’une prison pour libérer un écrivain avant sa sortie par la grande porte qu’il n’aura pas besoin de défoncer.

Un livre inoubliable, brut, noir, plein de rage, mais qui ne manque ni d’amour ni d’humour.

C’est trash, osé, courageux, ça parle de sexe, de drogue, de guerre, de criminalité c’est l’histoire d’un jeune trou du cul, coupable d’avoir aimé trop vite, trop fort, avant de se brûler les ailes en Irak pour finir derrière les barreaux après une descente dans l’enfer de la drogue et quelques braquages assez gonflés, et qui réussit grâce à son courage et aux soutiens d’éditeurs à nous écrire un putain de chef-d’œuvre.

Cherry , la cerise sur le drapeau à découvrir absolument.

Souhaitons sa sortie de prison aussi triomphante que ce récit qui a conquis l’Amérique, et poursuit merveilleusement son chemin en France grâce à la persévérance d’ Aurélien Masson toujours à l’affût de monuments littéraires hors normes.

Pour info :

Vétéran de la guerre d’Irak, ancien drogué et condamné à treize ans de prison pour vol avec violence, Nico Walker sortira de prison en 2020.

C’est son premier roman qu’il a écrit en détention.

Je remercie les Éditions Les Arènes pour cette découverte grandiose absolument bouleversante et inoubliable.

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“ Les mal-aimés ”

Les mal-aimés de Jean-Christophe Tixier aux Éditions Albin Michel

 » Elle lève les yeux sur la droite, étire son dos pour l’ai filer son regard par la minuscule fenêtre. Il rencontre la masse austère du bagne qui trône là-bas plus au nord. Une bâtisse imposante de deux niveaux, quatre ou cinq fois plus large que haute. On dit que chaque fenêtre est grillagée. D’ici, Blanche ne peut pas le vérifier. Elle ne s’en est jamais vraiment approchée, s’est simplement contentée de maintes et maintes fois les compter. Il y en a six paires par étage sur cette façade, comme autant de regards pesant et accusateurs. “

Aux confins des Cévennes en l’an 1884, une maison d’éducation surveillée ferma ses portes, libérant des adolescents décharnés. Il quittent ce lieu maudit sous les regards des paysans qui furent leurs geôliers.

Dix-sept ans plus tard, sur cette terre reculée et oubliée de tous, une succession d’étranges événements se produit. Des chèvres meurent décimées par une étrange maladie, des meules de foin prennent feu, la mort rôde et s’apprête à faire d’autres victimes. Une rumeur prends racine et commence à s’étendre.

Les enfants se vengent, souffle l’homme.

(…)

Ils angoissent tous. S’affolent. Paniquent.

– Rien n’arrêtera le feu vengeur. Il prendra tout ce qu’il y’a à prendre. Et chacun espère qu’il brûlera chez le voisin plutôt que chez lui. Par ici, les gens sont comme ça. Ils se serrent les coudes pour braver l’hiver et les catastrophes car ils ont peur d’avoir faim s’ils perdent leurs récoltes ou si leurs troupeaux crèvent. Mais quand vient une malédiction, c’est chacun pour soi ! Le malheur des uns n’attire que la méfiance et fait fuir les autres. Ils croient tous que la colère du ciel ou des entrailles de la terre est toujours méritée. Alors… “

Et si c’était les fantômes du passé qui venaient régler leurs comptes ?

Comme autant de silhouettes, autant de petits bagnards qu’ils obligeaient à rester dehors des heures durant dans la nuit glacée, en une file silencieuse et parfaite, rouant de coups le premier qui bougeait ou manifestait le moindre signe d’épuisement. Au nom de la discipline, au nom de l’ordre, au nom de l’idée que pour leur retirer le mal, la brutalité permettait de faire entrer ces notions dans leurs caboches su dures. “

Ce que j’en dis :

Happée dès les premières pages par ce roman habité d’une extrême noirceur, j’ai fait la connaissance d’une plume fabuleuse qui m’a embarquée dans le confins des Cévennes à une époque où l’on envoyait les enfants délinquants au bagne.

En incluant dans ce récit au début de chaque chapitre des billets d’écrous des pensionnaires, on découvre avec stupéfaction la dureté de l’époque.

Porté par une plume hypnotique qui n’a pas été sans me rappeler l’univers de Zola, de Victor Hugo et même de Franck Bouysse, Jean- Christophe Tixier nous offre une galerie de personnages habités par la culpabilité, rongés par les non-dits au cœur de la campagne où même la foi ne sauvera pas toutes les âmes perdues.

Inspirée de faits réels du passé, l’auteur raconte l’horreur des bagnes, la misère du monde rural, la violence incestueuse dans certains foyers, la honte qui entache tout un village sans espoir de rédemption.

Après avoir conquis la jeunesse, Jean-Christophe Tixier fait une entrée remarquable à travers ce premier roman sombre, bouleversant qui va briser plus d’un cœur.

Un énorme coup de cœur que je vous recommande vivement.

Pour Info :

Ancien enseignant et formateur, Jean-Christophe Tixier vit à Pau. Pendant vingt ans, il a enseigné l’économie dans un lycée. Un poste à temps partiel qui lui a permis de mener maintes autres activités en parallèle. Ainsi, il a été directeur de collège, a créé et dirigé un centre de formation pour jeunes en grandes difficultés, a créé une société de communication aux débuts d’Internet et créé des sites Internet…
Lorsqu’il ne se consacre pas à l’écriture (de romans, mais aussi d’audio-guides pour la jeunesse), ce passionné de littérature organise le salon du polar de Pau, Un Aller-Retour dans le Noir, ou dirige la Collection « Quelqu’un m’a dit » aux éditions In8.

“ La vague ”

La vague d’Ingrid Astier aux Éditions Les Arènes

” Le bateau amorça une valse avec l’océan. À quelques mètres, le mur d’eau s’élevait. Une masse tellement puissante qu’il fallait la voir une fois dans sa vie pour le croire. Depuis l’Antarctique, rien ne l’arrêtait sur huit mille kilomètres. Teahupo’o. Le mirage du bout de la route. La Vague. Le rêve de tout waterman digne de ce nom. L’approcher, c’était croiser le diable en robe d’écume. Elle était belle à se damner. (…) Dans la lumière du matin, la vague piégeait tous les bleus de la création. Le vent de mer ne s’était pas encore levé et les teintes de l’eau étaient transparentes et étirées – du verre de Murano. (…)

L’ange Teahupo’o passait.

Un miracle de la nature. Une déesse qui portait aux nues ou qui broyait.

C’est elle qui décidait. “

Au bout du monde, sur la presqu’île de Tahiti se trouve un lieu dit : Teahupo’o, la fin de la route est le début de tous les possibles.

Ici se trouve La Vague, la plus célèbre et la plus dangereuse du monde. Au fil des années elle s’est forgée une réputation crépusculaire. Ceux qui s’y attaquent sont soit des fous, soit des experts, aux nerfs solides et aux muscles affûtés. La moindre erreur est fatale.

En vieux Tahitien, tea – hu – poo signifie « Montagnes des crânes »

C’est ici que vit Hiro, un surfeur légendaire, unit à cette vague comme à une femme.

Un matin d’avril, l’arrivée d’un homme semble avoir perturbé l’équilibre de l’île, peu de temps après le retour tant attendu de la sœur d’ Hiro, Moea.

” Tout allait trop vite pour Hiro. Depuis que Moea était revenu, il devait jongler avec trop de responsabilités. Il n’était même plus sûr de savoir comment faire du bien à ceux qu’il aimait sans trop les protéger. “

Cet étranger semble croire que tout lui appartient. Il s’approprie La Vague et semble ne pas vouloir s’arrêter là.

L’esprit humain pressent. Il sait qu’il y’a danger.

Un danger plus sournois que n’importe quelle lame venue de l’océan.

Un danger qui sourit – et à pleines dents. “

Ce que j’en dis :

Ingrid Astier quitte sa zone urbaine pour les atolls polynésiens et ses plages majestueuses et nous plonge dans un univers paradisiaque auprès de surfeurs qui ne manquent pas de bravoure.

Au cœur de la société polynésienne, certains requins appâtés par le gain nagent en eaux troubles et sèment le chaos, pendant que les surfeurs et autres baroudeurs attendent la Vague suprême.

Tel Gauguin, elle dépeint à merveille cet endroit et éveille tous nos sens. Elle développe en nous un attachement féroce pour ses personnages haut en couleur et une antipathie certaine pour certains d’entre eux.

Sous ses airs de paradis tropical, l’envers du décor laisse à désirer et cache d’importants trafics de drogue et les quartiers des zones défavorisées sont les premiers touchés.

Une histoire peuplée de tradition, de passion, illuminée par la beauté luxuriante des paysages mais entachée par la jalousie d’un homme qui entraîne sur son passage une vague de violence.

Un roman fort dépaysant sous haute tension où la noirceur s’invite au paradis, tel un cyclone qui avance contre vents et marées et s’abat sans prévenir.

Bienvenue en enfer, ici c’est Teahupo’o, le mur des crânes. “

Pour info :

Ingrid Astier vit à Paris.

Elle a débuté en écriture avec le Prix du Jeune Écrivain (1999).

Son désir de fiction et son goût pour les péripéties sont liés à son enfance au sein de la nature, en Bourgogne, où se mêlent contemplation et action. Elle aimait autant tirer à l’arc que lire en haut d’un grand merisier.

Plus tard, elle a choisi le roman noir pour sa faculté à se pencher sans réserve sur l’être humain : Quai des enfers (Gallimard), son premier roman, a été récompensé par quatre prix, dont le Grand Prix Paul Féval de littérature populaire de la Société des Gens de Lettres.

Il campe pour héroïne la Seine, et a fait de cette amoureuse des océans et des fleuves la marraine de la Brigade fluviale.

Son roman suivant, Angle mort (Gallimard), entre western urbain et romantisme noir, a été salué comme « le mariage du polar et de la grande littérature », et la relève du roman policier français. Petit éloge de la nuit (Folio Gallimard) est le fruit de notes vagabondes, de nuits inspirées, de lectures et de dialogues croisés. Ingrid Astier est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages.

Par la tresse ténue du réel et de l’imaginaire, elle croit en l’écrivain comme bâtisseur de mondes, persuadée que notre besoin d’évasion est essentiel.

La Vague est son cinquième roman.

Je remercie les Éditions Les Arènes pour ce voyage paradisiaque où l’enfer n’est jamais loin.

“ Un silence brutal ”

Un silence brutal de Ron Rash aux Éditions Gallimard

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

” Où donc une histoire, quelle qu’elle soit, débute-t-elle vraiment ? Un événement ne peut se produire sans que d’autres ne se soient déjà produits. (…) Tout cela se produisit trois semaines avant que je prenne ma retraite de shérif du comté. “

Dans trois semaines, le shérif Les prends sa retraite. Il espère sincèrement ne pas avoir de grosses affaires à régler d’ici là.

“ J’ouvrais soudain les yeux et il n’y avait rien d’autre que l’obscurité, comme si le monde, s’étant libéré de son collier, s’était enfui emportant tout sauf moi. J’entendais alors un engoulevent ou une cigale caniculaire, je sentais la rosée me mouiller les pieds, ou bien je levais les yeux et découvrais les étoiles piquées dans le ciel à leur place habituelle, seule la lune vagabondait. ”

Becky, amie de Les, une poétesse grande amoureuse de la nature veille également sur Gérald, un irréductible vieillard.

Alors quand celui-ci se retrouve accusé de pollution intentionnelle sur la propriété d’un relais où de riches citadins s’adonnent au plaisir de la pêche, en milieu sauvage, elle est la première à prendre sa défense, pendant que Les le shérif, démarre ce qui sera très certainement sa dernière enquête.

” Dans une zone aussi rurale que la nôtre, tout le monde est rattaché à tout le monde, si ce n’est par les liens du sang du moins de quelques autre façon. Dans les pires moments, le comté ressemblait à une toile gigantesque. L’araignée remuait et de nombreux fils reliés les uns aux autres se mettaient à vibrer. “

Ils ne pensent pas que Gérald soit capable d’avoir pu mettre en danger les truites qu’il affectionne tant, mais alors, qui est le coupable ?

Ce que j’en dis :

La Noire de Gallimard s’est imposée comme LA Collection emblématique du roman noir. Elle y accueille des auteurs réputés dans l’univers du Noir, grandement apprécié par un lectorat exigeant de la qualité et de l’éclectisme.

En ce mois de mars 2019, LA NOIRE s’offre une nouvelle garde-robe absolument magnifique qui risque de finir en haut des podiums.

La nouvelle collection démarre fort en ouvrant ses portes au grand Ron Rash, un auteur américain vénéré par les lecteurs connaisseurs français.

Je félicite au passage le travail remarquable d’ Isabelle Reinharez sa traductrice.

Un silence brutal fait une entrée remarquable et même déjà très remarquée par les gourmets, amateurs de belles plumes.

Pour les avoir tous lus, je pense pouvoir me permettre de dire, que ce dernier récit est encore plus puissant, plus poétique et m’a envoûté de la première à la dernière page.

Toujours fidèle aux Appalaches, où il vit, l’auteur partage avec nous ces magnifiques décors en y instaurant ses histoires. Ron Rash porte un regard avisé sur le monde qui l’entoure et dresse le portrait de personnes vulnérables confrontées de plus en plus à la violence.

Ses personnages sont soignés avec minutie et apportent de la force et beaucoup d’émotions à son roman.

Il aborde avec beaucoup d’humanité et de sensualité, des sujets douloureux et donne une voie poétique à Becky qui exorcise de cette manière son passé, mais réveille aussi sa colère face à d’autres fléaux.

Avec talent, et une plume de maître, il explore différents thèmes qui lui sont chers comme la protection de l’environnement mais également des sujets plus durs comme les ravages de la meth et les fusillades dans les écoles, sans voyeurisme mais avec subtilité et une grande délicatesse, presque en silence, à pas feutrés.

Toujours très proche, des oubliés de l’Amérique, Ron Rash nous offre un roman puissant, sombre, authentique où la poésie bouleversante illumine ces pages telles des lucioles au milieu des nuits Appalaches.

C’est tout simplement magnifique et c’est un immense coup de cœur.

Pour info :

Né en 1953 en Caroline du Sud, Ron Rash est d’abord un poète qui doit à ses lointaines origines galloises le goût des légendes celtes.

Son œuvre est inspirée par la nature de la région des Appalaches où il vit, et par son administration pour William Faulkner, Jean Giono et Dostoïevski. Ses sept romans sont désormais tous publiés en France.

Récompensé par le Franck o’Connor Award, le Sherwood Anderson Prize et le O. Henry Prize aux États-Unis, et en France par le Grand Prix de littérature policière pour Une terre d’ombre – également meilleur roman noir du Palmarès de Lire – il est considéré comme l’un des plus grands auteurs américains contemporains.

Il enseigne la littérature à la Western Carolina University.

Je remercie les Éditions Gallimard pour ce sublime voyage dans les Appalaches auprès de Ron Rash.

“ Whitesand ”

Whitesand de Lionel Salaün aux Éditions Actes Sud

” C’est quoi ce merdier ? “

(…)

Les badauds, trop éloignés pour en savoir davantage, estimèrent l’homme qui sortit du véhicule grand, assez jeune et bizarrement habillé avec ses jeans à pattes d’éléphant, son tee-shirt jaune et son petit gilet noir, très court et sans manches. Lafayette et son patron, eux, pouvaient distinguer, tandis qu’il s’étirait, ses longs cheveux bruns ondulés, la finesse de ses traits et, après qu’il eut ôté ses lunettes de soleil et marché vers eux, l’étrange intensité de son regard vert foncé. “

Dans le Sud de l’État du Mississippi, à Huntsville débarque une Mustang assez déglinguée, avec à son bord Ray Harper, un jeune homme avec une drôle d’allure.

À peine arrivé, il se fait déjà remarquer et doit faire face à un certain mépris de la part des habitants.

” Z’êtes un hippie ?

Pour toute réponse, Ray avait arboré un large sourire.

” Autant vous l’dire tout de suite, nous par ici, on est pas prêts à s’laisser emmerder par ces foutus traîne-savates ! Ajouta aussitôt le bonhomme en contemplant avec dégoût ses longs cheveux. “

Sa Mustang se retrouve immobilisée en attendant ses réparations, du coup lui aussi.

Malgré l’accueil peu chaleureux et la méfiance qu’ils suscitent de part et d’autre , il va prendre un peu racine dans ce paysage hostile.

Très vite il se lie d’amitié avec Norma, la serveuse du bar de la ville et trouve un petit job pour financer les réparations de sa voiture, tout en se rapprochant de la famille Ackerman, les propriétaires du domaine de Whitesand, une famille au passé dramatique qui semble étrangement lié au sien.

” Avec son chemin de terre rouge menacée par les broussailles, ses ornières gorgées de flotte couleur brique et cet air triste et beau du bout du monde. Whitesand ressemblait vraiment comme deux gouttes d’eau à l’idée qu’il se faisait du Sud profond. Rien ne manquait dans le décor, ni la vieille grange en bois et en tôle à demi effondrée, envahie, absorbée par une végétation pareille à un boa qui, l’ayant enserrée de près, la gobait peu à peu, ni la maison qu’il devinait, là-bas, entre les branches, tout au bout du chemin, d’un blanc sale, envasée dans son isolement.

Au bout des bribes, qu’ils en percevait au fil de ses pas à travers le fouillis végétal, Ray l’estimait haute et belle, mais austère, presque hostile, et bien pauvre. “

Le shérif s’interroge sur la présence de cet homme. Il commence sa petite enquête et s’aperçoit très vite que si la mémoire semble défaillante pour les anciens, la rancune est toujours bien tenace.

Ce que j’en dis :

J’ai découvert l’écriture de Lionel Salaün avec son magnifique roman La terre des Wilson (Ma chronique ici) et je la retrouve avec grand plaisir.

Très attaché à l’Amérique profonde, l’auteur nous emmène cette fois dans le Mississippi dans les années soixante-dix où la ségrégation raciale est toujours d’actualité, au point que même le jukebox en fasse les frais, étant privé de musique black.

Toujours avec beaucoup d’empathie et une certaine poésie, il explore un coin d’Amérique touché par les lois raciales où les vieilles histoires du passé font resurgir les fantômes errant dans le ténèbres.

À travers des personnages authentiques où la haine côtoie la bonté, Lionel Salaün nous offre une histoire bouleversante à la saveur âpre, où l’amoureux de l’Amérique répare dans ses romans les injustices de toutes une population malmenée depuis si longtemps en les rappelant à notre bon souvenir.

La plume au charme fou de ce frenchy amoureux de l’Amérique m’a conquise une fois encore et je ne peux que vous encourager à faire ce voyage dans le passé du Mississippi.

Ambiance musicale :

https://youtu.be/cJZ_ViDADOE

Pour info :

Lionel Salaün est né en 1959 à Chambéry, où il vit.

Passionné par l’histoire et la géographie des États-Unis, il choisit en 2010 de camper son premier roman au bord du fleuve Mississippi après la guerre du Vietnam. 

Le Retour de Jim Lamar sera couronné par douze prix littéraires.

Suivront Bel-Air en 2013 et La Terre des Wilson en 2016, toujours aux éditions Liana Levi.

Whitesand est son quatrième roman.

Je remercie les Éditions Actes Sud pour ce roman aux douces saveurs américaines.

“ Ma sœur, serial killeuse ”

Ma sœur, serial killeuse dOyinkan Braithwaite aux Éditions Delcourt

Traduit de l’anglais (Nigeria) par Christine Barbaste

” Je parie que vous ne le saviez pas : l’eau de Javel masque l’odeur du sang. La plupart des gens utilisent la javel sans discernement ; ils présupposent que c’est un produit à tout faire, ils ne prennent jamais le temps de lire la liste des composants au dos du flacon, ni de revenir inspecter le résultat. L’eau de Javel désinfectera, mais pour éliminer les résidus, ce n’est pas génial ; je ne m’en sers qu’après avoir récuré la salle de bains de toutes traces de vie, et de mort.  »

Korede, est plutôt maniaque, alors quand il s’agit de faire disparaître des taches de sang, elle a ses astuces pour faire place nette. Korede est infirmière, et pourtant c’est chez sa sœur, Ayoola, qu’elle nettoie tout ce sang. Ce n’est pas la première fois malheureusement. Sa sœur à la fâcheuse habitude de trucider ses amants.

Ayoola a beau être la cadette, c’est toujours elle que l’on remarque en priorité. Sa beauté transcende et ne laisse aucun homme indifférent.

Alors quand Ayoola séduit Tade le charmant médecin de l’hôpital où travaille Korede et dont elle est secrètement amoureuse, elle est un peu amère et commence sérieusement à s’inquiéter pour l’avenir.

Comment réussira t’elle à protéger sa sœur et sauver la vie de l’homme qu’elle aime en secret ? Il va vite falloir improviser avant que tout s’emballe encore une fois…

Je rêve de Femi. Pas du Femi inanimé que j’ai rencontré, mais de celui dont le sourire s’affichait partout sur Instagram, celui dont les poèmes continuent à me trotter dans la tête. J’essaie de comprendre comment ce Femi-là est devenu une victime.

Il était arrogant, cela ne faisait aucun doute. Mais c’est couramment le cas des hommes beaux et talentueux. (…)

Dans mon rêve, il s’adosse confortablement à son fauteuil et me demande ce que je vais faire.

« À quel sujet ?

– Elle n’arrêtera pas, tu sais.

– C’était de la légitime défense.

– Allons ! Me gourmande-t-il. Tu n’y crois pas vraiment. ”

Ce que j’en dis :

À travers ces pages où la Javel efface les traces de sang, l’humour décapant de l’auteur nous offre un roman bluffant vraiment atypique.

Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir une sœur serial killeuse qui trucide la gente masculine. Il est clair que ça fait tâche dans le décor et qu’on ne s’attend pas à une histoire aussi tordue et pourtant absolument captivante.

Mais ne vous fiez pas aux apparences, derrière cette histoire grinçante, on découvre également le portrait de la société nigérienne, habitée de flics corrompus et de machos en tout genre. Pas étonnant que deux nanas soient complices pour en faire disparaître quelques-uns.

Unies à jamais par les liens du sang, les sœurs Nigérienne réussissent à nous toucher en plein cœur. Le voile se lève peu à peu sur leur drame familial qui pourrait bien être le centre de ce problème.

Un premier roman absolument réussi autant par son style nerveux , sa narration brillante que pour son histoire ultra-noire, explosive, déjantée et vraiment mordante.

Impossible de ne pas succomber à leurs charmes, elles ont tous les atouts pour vous plaire.

Une nouvelle voix dans le paysage littéraire à découvrir absolument.

Pour info :

OYINKAN BRAITHWAITE vit à Lagos, au Nigeria. En 2016, elle a été finaliste du Commonwealth Short Story Prize.

Vendus dans de nombreux pays, les droits de son premier roman Ma sœur, serial killeuse ont été optionnés pour une adaptation au cinéma par Working Title.

Je remercie les éditions Delcourt pour cette histoire sanglante et très brillante.

“ Au nom du père ”

Au nom du père d’Éric Maravélias aux Éditions Gallimard Série Noire

 » Confortablement installé, Dante, le Macédonien, et Falcone, l’Albanais, profitaient des dernières chaleurs de l’été. Falcone se tenait silencieux, se demandant pourquoi Dante l’avait fait monter jusqu’à son nid d’aigle.

Les deux hommes se connaissaient depuis l’enfance. (…) Complices dans les nombreux coups fourrés, magouilles et trafics dans lesquels, par misère, mais de bonne grâce, ils s’étaient vite laissé entraîner, ils étaient, au fil du temps, devenus inséparables. Leurs attitudes respectives les avaient amenés à emprunter des voies différentes sur la forme, mais toujours liées quant au fond. Centrées vers un seul objectif : gagner de l’argent. Beaucoup d’argent. “

Déjà vingt ans que Dante a dû quitter la Macédoine.

L’empire qu’il s’est construit en France est en danger, suite à un incident imprévu.

Paris est au bord d’une guerre civile. Une forte criminalité et des trafics en tout genre ont gangrené la ville.

L’univers des caïds qui règnent sur la ville semble également malmené par la jalousie et certaines ambitions démesurées.

Certains secrets de famille surgissent tel un cancer foudroyant et infectent les relations amicales.

La trahison n’est pas loin et risque de provoquer une tragédie et conduire les plus forts vers un destin tragique.

 » Ce n’était pas que Dante fût très sentimental, mais c’était une question d’honneur. Ce genre d’incartade aurait pu éventuellement se régler en famille, discrètement, mais à partir du moment où c’était susceptible d’arriver aux oreilles de tout le monde, il n’y avait plus d’échappatoire. Il faudrait faire un exemple. “

Ce que j’en dis :

Il m’aura fallu cinq ans pour retrouver la plume de cet auteur, découverte à l’époque avec son premier roman ” La faux soyeuse « , une véritable plongée dans l’univers de la drogue que j’avais trouvé aussi grandiose que Flash ou le grand voyage de Charles Duchaussois.

Il avait mis la barre très haute et je n’en attendais pas moins pour ce second roman.

À travers cette dystopie, il plonge le lecteur dans la capitale parisienne qui a perdu toute sa lumière au profit d’une ambiance crépusculaire.

Une idée plutôt originale d’y placer cette intrigue, et permet de sortir des sentiers battus en bousculant certains codes tant attendus dans l’univers du roman noir.

Et même si l’univers de la drogue lui colle à la peau, cette fois c’est du côté des caïds qu’il se tourne et nous offre une histoire où les relations mafieuses se retrouvent compromises par certaines ambitions et de grandes convoitises qui mènent direct vers une trahison inévitable.

L’auteur nous donne une vision du monde apocalyptique, envahit par la criminalité, dans une tragédie contemporaine, innovante, surprenante où l’on retrouve une écriture remarquable où se côtoient langage de rue et poésie urbaine.

Un second roman noir très réussit où résonne un futur réaliste assez effrayant.

C’est noir, ça déchire, c’est signé Éric Maravélias et c’est à découvrir absolument.

Ça valait vraiment le coup d’attendre.

Pour info :

Éric Maravélias est né dans la banlieue sud de Paris. 
Après un parcours chaotique, il vit aujourd’hui dans le Sud de la France. 
Il est l’auteur de La faux soyeuse  (Gallimard/Série Noire, 2014), un premier roman inspiré en partie de sa propre expérience et salué autant par la critique que par les lecteurs, il signe son retour à la fiction avec Au nom du Père  (Série Noire, 2019).

Je remercie les éditions Gallimard pour cette virée dans l’enfer de Dante.

“ Un poisson sur la lune ”

Un poisson sur la lune de David Vann aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Laura Derajinski

 » Ce dernier s’arrête un instant à la porte, balaie l’air d’un large mouvement théâtral du bras avant de la franchir, un geste magistral. Et l’idée lui plaît, un geste magistral de sortie. C’est peut-être pour cela que les suicidaires tuent les autres d’abord, afin d’offrir une sorte de ponctuation, afin que cela ait plus de sens que le néant. En réalité, il a bien imaginé abattre Jeannette en premier, pendant ce séjour s’il a l’occasion de la croiser, mais ce n’est pas une pensée abstraite, un concept global. C’est de la rage pure et de la satisfaction. Une arme exige d’être utilisée. “

James Vann n’a jamais été aussi prêt de retourner son magnum contre lui-même. Il semble être arrivé au bout du chemin de sa dépression et ne semble pas vouloir faire demi-tour, même lors de son séjour en Californie où il effectue une sorte de pèlerinage pour dire au revoir à toute sa famille, escorté par son frère.

Tous vont tenter de le ramener vers la raison, mais sa détermination semble être inattaquable.

” La NASA devrait inscrire les suicidaires sur une liste de volontaires bénévoles. Jim serait content de monter à bord d’une capsule sans retour. Il irait aussi loin que Jupiter ou même jusqu’à Pluton, il serait utile aux autres, il transcenderait la vie normale. Pourquoi cela n’arrive jamais ? Pourquoi n’envoie-t-on pas des capsules destinées à ne jamais revenir ? “

Seul James a le pouvoir d’en décider autrement, après avoir affronté le passé, le présent, le futur et le regard des siens.

 » Il n’aurait sans doute pas dû retourner en Alaska. Mais le souvenir qui lui reste vraiment en mémoire, c’est celui de David qui tirait ses flèches droit vers le ciel, pour voir si elles retomberaient près de lui ou pas. Jim ne l’en avait jamais empêché car il trouvait ça amusant. Un véritable risque, l’éventualité de la mort lui semblait un concept si lointain, à l’époque. “

Ce que j’en dis :

” Prêt ? Paré ? Préparé ? “

Pour s’aventurer dans un roman de David Vann, il faut être effectivement prêt, paré, et surtout préparé afin de ne pas sombrer page après page dans une profonde sinistrose.

David Vann a tendance à habiller ses romans de noirceur dans un style littéraire extraordinaire où le lyrisme s’invite dans le tragique. Sa plume d’une beauté sauvage, inquiétante et pourtant si lumineuse emporte les lecteurs dans un huis clos en pleine nature.

Cette fois il nous plonge dans la tête d’un père suicidaire, une fiction qui rejoint la réalité que l’auteur a connu lorsqu’il avait treize ans, suite au suicide de son père, histoire peut-être de se libérer de certaines obsessions , qui pourraient l’habiter.

L’histoire d’un homme qui doit faire face à ses angoisses et à une grande souffrance, et blesse au passage son entourage pourtant bienveillant à son égard, même s’il tente souvent de sauver les apparences.

Un roman puissant, parfois dérangeant, magnifiquement écrit qui permet de comprendre que ce n’est pas toujours facile de quitter sa part d’ombre même bien entouré.

David Vann excelle une fois encore et nous offre un très grand roman noir.

Un véritable coup de cœur pour ce roman et cet auteur que j’ai réussi à moins appréhender.

Pour info

David Vann est né en 1966 sur l’île Adak, en Alaska, et y a passé une partie de son enfance avant de s’installer en Californie avec sa mère et sa sœur. Il a travaillé à l’écriture d’un premier roman pendant dix ans avant de rédiger en dix-sept jours, lors d’un voyage en mer, le livre qui deviendra Sukkwan Island. Pendant douze ans, il cherche sans succès à se faire publier aux États-Unis : aucun agent n’accepte de soumettre le manuscrit, jugé trop noir, à un éditeur. Ses difficultés à faire publier son livre le conduisent vers la mer : il gagnera sa vie en naviguant pendant plusieurs années dans les Caraïbes et en Méditerranée.

Après avoir traversé les États-Unis en char à voile et parcouru plus de 40 000 milles sur les océans, il échoue lors de sa tentative de tour du monde en solitaire sur un trimaran qu’il a dessiné et construit lui-même. En 2005, il publie A mile down, récit de son propre naufrage dans les Caraïbes lors de son voyage de noces quelques années plus tôt. Ce livre fait partie de la liste des best-sellers du Washington Post et du Los Angeles Times. Ce premier succès lui permet de gagner partiellement sa vie grâce à sa plume et il commence à enseigner. David Vann propose alors Sukkwan Island à un concours de nouvelles qu’il remporte et, en guise de prix, voit son livre publié en 2008 aux Presses de l’Université du Massachusetts. L’ouvrage est tiré à 800 exemplaires puis réimprimé à la suite de la parution d’une excellente critique dans le New York Times. Au total, ce sont pourtant moins de 3 000 exemplaires de cette édition qui seront distribués sur le marché américain.

Publié en France en janvier 2010, Sukkwan Island remporte immédiatement un immense succès. Il remporte le prix Médicis étranger et s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires. Porté par son succès français, David Vann est aujourd’hui traduit en dix-huit langues dans plus de soixante pays. Une adaptation cinématographique par une société de production française est en cours.

David Vann est également l’auteur de Désolations, Impurs, Goat Mountain, Dernier jour sur terre, Aquarium, L’Obscure clarté de l’air. Il partage aujourd’hui son temps entre la Nouvelle-Zélande où il vit et l’Angleterre où il enseigne, tous les automnes, la littérature.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ce roman extraordinaire.

“ Dans les eaux du Grand Nord ”

Dans les eaux du Grand Nord de Ian McGuire aux Éditions 10/18

Traduit de l’anglais par Laurent Bury

” Il y a vingt ans, les eaux où nous sommes enceinte moment étaient aussi pleines de baleines, mais à présent, les bêtes sont toutes parties vers le Nord, loin des harpons. Comment le leur reprocher ? Les baleines sont des animaux intelligents. Elles connaissent les lieux les plus sûrs, où il y a le plus de glace, et où il est le plus dangereux pour nous de les suivre. Bien sûr, l’avenir, c’est la vapeur. Avec un navire à vapeur assez puissant, nous pourrions les chasser jusqu’au bout de la terre. “

Le Volunteer, un baleinier du Yorkshire est sur le point de prendre la mer, vers les eaux riches du Grand Nord, avec à son bord une belle bande de matelots en tout genre. Embarque également, Patrick Summer, un ancien chirurgien de l’armée britannique qui traîne une mauvaise réputation.

Espérant trouver un peu de répit à bord, il était loin d’imaginer l’aventure auquel il allait être confronté.

À la découverte d’un jeune mousse assassiné brutalement dans une cabine, il prends conscience que le mal à l’état pur est parmi eux. Et il pense avoir deviner qui est ce meurtrier.

” Le capitaine blêmit de rage, son trouble est profond. Il n’a encore jamais entendu parler d’un meurtre sur un baleinier : les bagarres entre membres d’équipage sont monnaie courante, bien sûr, et même les coups de couteau, en de rares occasions, mais pas les assassinats, surtout un enfant. Et il faut que cela se produise maintenant, pour sa dernière expédition, comme si le Percival ne suffisait pas à ternir à jamais sa réputation. “

L’expédition commence à prendre une tournure différente et dévoile peu à peu ses véritables objectifs.

Des confrontations semblent inévitable et risquent de mettre en danger tout l’équipage dans les ténèbres et le gel de l’hiver arctique.

” Ils entrent de nuit dans le détroit de Lancaster. Au sud, l’eau est dégagée, mais au nord, le paysage est granuleux et monotone, composé d’icebergs et d’étendues de glace fondue, lissées par endroits par le vent qu’îles sculpte, accidentées ailleurs, brutalisées et soulevées en mastodontes à l’affût par l’alternance des saisons et par la dynamique des températures et des marées. “

Ce que j’en dis :

N’ayant pas lu Moby Dick de Melville, je n’aurai pas l’audace de le comparer avec ce récit même si je suis persuadée que le thème principal abordé est identique, je pensais bien évidemment aux baleiniers.

Embarquée à bord du Volunteer aux côtés de marins sans foi ni loi, qui se révèlent parfois des brutes sanguinaires, je découvre une aventure glaciale.

L’action est au rendez-vous et le suspens autour de ce meurtre abominable agrémente ce roman d’aventure d’une intrigue effrayante et révèle l’avidité de certains êtres sans scrupules.

Un récit captivant, avec un final qui marque la fin d’une grande époque pour les chasseurs de baleines.

Véritable dépaysement, ce voyage donne parfois le mal de mer face à toute cette violence qu’elle soit due aux humains ou au climat polaire.

Un formidable roman d’aventure à lire au coin du feu.

Pour Info :

Ian McGuire a grandi près de Hull, en Angleterre, et étudié dans les universités de Manchester et de Virginie.
Il a cofondé le Centre pour la Nouvelle Écriture à l’université de Manchester et enseigne actuellement l’écriture créative à l’université de Nord Texas.
Ses écrits ont été publiés dans le Chicago Review et le Paris Review
Dans les eaux du Grand Nord est son premier roman à paraître en France. 

Je remercie les Éditions 10/18 pour ce fabuleux voyage.

“ Le chant des revenants ”

Le chant des revenants de Jesmyn Ward aux Éditions Belfond

Traduit de l’américain par Charles Recoursé

” « Toutes les choses ont un pouvoir. »

Il a cogné sur une bûche.

« C’est mon arrière- grand-père qui me l’a appris. »

La bûche s’est fendue.

« Il disait qu’il y’a un esprit dans chaque chose. Dans les arbres, dans la lune, dans le soleil, dans les animaux. Il disait que c’est le soleil le plus important et il lui avait donné un nom : Aba. Mais on a besoin de tous les esprits, de tous les esprits de toutes les choses, pour qu’il y ait un équilibre. Pour que les récoltes poussent, que les animaux se reproduisent et qu’ils engraissent avant qu’on les mange. » (…) « Il faut un équilibre des esprits. Et un corps, c’est pareil, il m’a dit. » ”

Jojo est toujours à l’écoute quand son grand-père, Pop lui parle. C’est lui qui tente de lui donner une bonne éducation avec Mam sa grand-mère puisque sa mère Leonie, une toxicomane n’est pas à la hauteur.

Il vit avec sa mère et sa sœur, Michaela, chez leurs grands-parents dans une ferme du Mississippi.

Mam se meurt d’un cancer. Le père des enfants, un homme blanc séjourne en prison. Il ne reste plus que Pop pour soutenir la famille et faire de Jojo un homme.

Jusqu’au jour où le père est enfin libéré. Leonie embarque ses enfants et part avec une amie, direction Parchman, le centre pénitencier du Mississippi, pour retrouver son homme. Un voyage dangereux, encombrés de fantômes qui va une fois de plus malmener ces enfants.

” Il y a des gens : minuscules et distincts. Ils volent et marchent et flottent et courent. Ils sont seuls. Ils sont plusieurs. Ils se baladent sur le sommets. Ils nagent dans les rivières et dans la mer. Ils marchent en se tenant la main dans les parcs, dans les squares, disparaissent dans les bâtiments. Ils ne se taisent jamais. Leur chant est omniprésent : leur bouche ne remue pas et pourtant ça émane d’eux. Une mélodie dans la lumière jaune. Ça émane de la terre noire, des arbres et du ciel toujours éclairé. Ça émane de l’eau. C’est le plus beau chant que j’aie entendu, mais je n’en comprends pas un mot. “

Ce que j’en dis :

J’ai découvert cette formidable auteure à travers son premier roman Bois sauvage, en 2012. Un récit magnifique, marquant l’arrivée d’une nouvelle plume américaine talentueuse saluée d’emblée par le prestigieux prix du National Book Award.

À travers ce nouveau roman, Le chant des revenants, elle nous embarque dans un road-trip très particulier, un voyage dans le temps traversé par des fantômes où se côtoient les vivants et les morts.

Dans sa soif de réparer les injustices, l’auteure donne la voix à ceux partis trop tôt, mais également à ceux qui se battent face au racisme jour après jour.

Un monde brutal s’offre à nous, où sont plongés malgré eux ces deux enfants face à leur mère immature, sans une once d’instinct maternel.

Dans ce roman noir, fidèle aux croyances afro-américaines, le réel côtoie l’irréel, et donne à cette histoire, d’une beauté âpre une aura singulière.

Jesmyn Ward a un talent fou pour nous parler de ses racines, éveiller nos consciences face à cet éternel racisme toujours omniprésent, à travers des histoires touchantes et une plume magnifique où le lyrisme de son écriture illumine toute cette noirceur.

On ne s’étonnera donc pas, qu’elle reçu pour la deuxième fois, le National Book Award.

Un roman puissant, d’une beauté à couper le souffle.

Pour info :

Jesmyn Ward est née en 1977 à DeLisle, dans l’État du Mississippi.

Issue d’une famille nombreuse, elle est la première à bénéficier d’une bourse pour l’université.

Son premier roman, Ligne de fracture (Belfond, 2014 ; 10/18, 2019), a été salué par la critique. Mais c’est avec Bois Sauvage (Belfond, 2012 ; 10/18, 2019) qu’elle va connaître une renommée internationale, en remportant le National Book Award. 

Son mémoire, Les Moissons funèbres (éditions Globe, 2016 ; 10/18, 2019), s’est vu récompensé du MacArthur Genius Grant.

Avec Le Chant des revenants, sélectionné parmi les dix meilleurs romans de l’année 2017 par le New York Times, Jesmyn Ward devient la première femme deux fois lauréate du National Book Award.


Jesmyn Ward vit dans le Mississippi, avec son époux et leurs deux enfants.

Je remercie les Éditions Belfond pour ce roman émouvant où le chant des revenants résonnera en moi fort longtemps.