“ Empire des chimères ”

Empire des chimères d’Antoine Chainas aux Éditions Gallimard, Série Noire

Les territoires en friche, à la lisière du progrès, s’éloignent à l’est. Les lendemains de pluie, lorsque l’atmosphère est expurgée des particules de mica en suspension, une nostalgie précoce peut naître de l’immensité, devenue lumineuse et dominatrice. Les lacs aussi denses que le ciel demeurent plombés par une eau trop lourde. Il émane des rares villages alentours, moins de quatre mille habitants au total, un triomphe de l’oubli, une esthétique de l’effacement scandé par l’imminence d’une catastrophe, dont le processus semble interrompu pour un temps indéterminé. Les aubes grises succèdent aux crépuscules sans but. On a passé un pacte d’usure avec les murs, on s’y ennuie. L’enracinement paraît si profond qu’il empêche de se consumer dans les rituels féroces des temps modernes. “

1983. Dans un coin bucolique de France assez paumé, une jeune fille est portée disparue. Personne ne semble avoir remarqué quoique ce soit, pourtant ils se connaissent tous et ont tendance à savoir tout sur tout le monde.

Sa disparition est si totale, si brusque et inexplicable que l’on en vient déjà à se demander si elle a jamais existé, si son nom a simplement été prononcé. “

D’ailleurs, des rumeurs commencent à circuler et certaines personnes s’apprêtent déjà à saisir l’opportunité pour tenter de s’enrichir au passage.

” Au moment du dessert, on s’attarde sur une rumeur insistante : une multinationale du divertissement envisagerait d’ouvrir un parc à thème en France. “

Pendant que certains s’investissent dans l’enquête pour tenter de retrouver la demoiselle, certains adolescents passionnés par un jeu de rôle : l’empire des chimères, commencent à s’interroger. La frontière entre la fiction et la réalité semble se confondre et ne faire plus qu’un.

” Aucun lieu, si anodin soit-il, ne protège contre le risque d’un malheur. “

D’étranges phénomènes se produisent et sèment le doute chez les adolescents comme chez les adultes.

“ L’être humain est fait d’une obscurité insondable, dont il n’émerge qu’un bref instant. Un délai toutefois suffisant pour prendre les armes. À certains l’on confiera la cruauté et la férocité. À d’autres, la douceur et l’empathie. Le plus souvent, les hommes lutteront avec un panachage de tout cela.

Mais chacun d’eux retournera au néant avant d’avoir achevé sa guerre. « 

Un climat anormal s’installe et parasite de manière suspecte la communauté.

” La réalité qui rejoint la fiction qui, à son tour rejoint une autre réalité. “

Ce que j’en dis :

J’ai pour habitude de ne jamais lire ou très rarement les quatrièmes de couverture pour garder un maximum de surprises alors je ne vous en dirai pas plus afin qu’à votre tour, vous profitiez un maximum de ce merveilleux roman noir.

Dés les premières pages, l’histoire est captivante et il en sera ainsi pendant les 650 pages qui suivront.

Tout comme dans le jeu de rôle qui se retrouve au cœur de ce récit, l’auteur plante le décors, installe ses personnages, sème une intrigue et récolte les premiers indices qui vont nous conduire au cœur d’une histoire sociale où le pouvoir de l’argent et de la nature sont indiscutablement liés.

Et quand le fantastique flirte avec la réalité, tout semble possible même si, la folie n’est jamais loin.

A travers une plume lyrique, Antoine Chainas nous offre un roman aussi divertissant qu’enrichissant et aborde de nombreux thèmes en phase avec l’actualité de notre époque.

Qu’il s’agisse de disparition, d’enjeux économiques, de protection de la nature, de l’influence d’un jeu sur les adolescents, ou de la simple survie d’un village, cette histoire qui se déroule dans les années 80, nous prouve une fois encore que le paysage reste inchangé malgré les années passées.

 » La beauté de la France profonde a décidément un cachet bien cruel. ”

Un roman inclassable, riche et puissant porté par une langue qui l’est tout autant.

Un grand roman noir qui ravira les lecteurs exigeants tout comme je le suis devenue.

Un véritable coup de foudre.

Pour info :

Antoine Chainas, né en 1971, vit et travaille dans le sud de la France.

Il s’est imposé, à partir de 2007, comme l’un des auteurs phare de la collection « Série noire » dirigée par Aurélien Masson chez Gallimard.

Son roman « Pur » est paru en 2014 à la Série noire de chez Gallimard. Ce livre a été récompensé du Grand Prix de la Littérature Policière la même année.

« Empire des Chimères » est son sixième roman toujours édité dans la même collection.

Je remercie les Éditions Gallimard pour cette histoire aussi captivante que surprenante, absolument fantastique.

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“ Évasion ”

Évasion de Benjamin Whitmer aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Jacques Mailhos

” Qu’est-ce que tu peux faire avec un monde pareil ? Non mais bordel de merde qu’est-ce que tu peux bien faire avec un putain de monde pareil ? “

” On est dans un putain asile de fou. “

En 1968, le soir du réveillon, douze taulards ont décidé de se faire la belle. Apparemment les festivités de la prison d’Old Lonesome, située dans une petite ville du Colorado au pied des montagnes des Rocheuses, avaient tout pour leur déplaire.

– Ce monde est conçu pour te briser le cœur, dit-il. Allez on se tire d’ici, enfoiré. “

L’évasion ébranle les habitants, une chasse à l’homme est mise en place aussitôt pour tenter de capturer ces suppôts de Satan, morts ou vifs.

Le monde est tellement étrange et divers. Tu pourras toujours y trouver au moins un spécimen d’à peu près n’importe quoi. “

Une véritable meute est à leur trousse. Les gardiens de la prison, c’est quand même leur boulot, aidé d’un traqueur hors pair, mais aussi deux journalistes qui espèrent bien faire la une des journaux.

« – Une fusillade aussi ça peut faire une putain de bonne histoire. »

Sans oublier Dayton, la hors-la-loi, trafiquante d’herbe, bien décidée de retrouver son cousin qui fait partie des détenus en cavale, avant les flics.

” Ce n’est pas le genre de chose dont on peut se détourner. Dayton ne se détourne pas. “

Sous un blizzard impitoyable, les détenus prennent des chemins différents et sèment sur leurs passages une impitoyable violence dangereusement incontrôlable.

Infernale, sanglante, démoniaque, cette traque va faire couler beaucoup de sang avant de faire couler beaucoup d’encre…

Ce que j’en dis :

En 2015, je découvrais la plume noire de Benjamin Whitmer avec Pike (ma Chronique ici) et je fut immédiatement conquise autant par son style que par son histoire.

La même année il récidive et nous offre avec la complicité des éditions Gallmeister une fois encore, Cry Father et confirme mon attachement indestructible pour cette noirceur américaine absolument bien représentée dans ses œuvres.

Il m’aura fallu patienter trois années pour à nouveau me plonger dans une nouvelle Évasion livresque, mais ça valait le coup c’est certain. Cette fois les lecteurs américains vont attendre leur tour, car nous avons droit à l’exclusivité française, et l’on peut remercier Oliver (L’éditeur) pour cette délicate et magnifique attention.

Évasion nous embarque dans une tragédie contemporaine, un western moderne dans la pure tradition de l’Ouest. Une histoire inspirée d’une véritable évasion, que connu le Colorado State Penitentiary, l’une des prisons de haute sécurité de Cañon City en 1948.

L’histoire nous plonge dans une course poursuite infernale, violente et sanglante mettant en scène les fugitifs, leurs poursuivants, quelques intimes, des habitants et également deux journalistes qui de spectateurs vont devenir acteurs à part entière. Des personnages haut en couleurs qui, en une nuit vont faire de cette ville et de ses habitants un enfer.

Un désespoir sans fond qui pourtant amène le lecteur à éprouver de l’empathie pour les fugitifs, car au cœur de cette violence peut apparaître une pointe d’espoir et une once d’humanité.

En trois romans, Benjamin Whitmer a rejoint les géants du noir que j’affectionne. Son écriture brutale sans concessions mets toujours en avant les oubliés de l’Amérique, qui ont grandi entouré de violence mais aussi de pauvreté. Une manière comme une autre pour ne pas oublier d’où il vient, lui qui rêvait de devenir braqueur ou écrivain… un rebelle comme j’aime qui met tout son cœur à l’ouvrage et nous fait cadeau d’histoires extraordinaires.

Je ne sais pas ce qu’il serait devenu en tant que braqueur mais une chose est sûre, il excelle dans son rôle d’écrivain. Il est devenu un véritable conteur alors souhaitons qu’il conserve cette voie et continue la suite d’Évasion et finisse cette future trilogie qui risque bien de devenir mythique.

Pour info :

Benjamin Whitmer a grandi au milieu de la forêt et des livres. Il puise son inspiration dans ses balades, et se rends dans tous les endroits qu’il décrit pour bien s’imprégner de l’atmosphère et la retransmettre au plus juste dans ses récits. Il prends énormément de notes sur un carnet de poche qu’il garde constamment sur lui, puis retranscrit sur l’ordinateur de son domicile et plus récemment sur un petit ordinateur portable. Il écrit énormément de brouillon avant le manuscrit définitif, et voilà une chose surprenante, il détruit toutes ses notes et brouillons après avoir envoyé son manuscrit à l’éditeur qu’elles soient sur papier ou sur disque dur. Pour lui seul compte le roman terminé, il ne s’encombre pas.

Il vit aujourd’hui avec ses deux enfants dans le Colorado, où il passe son temps libre en quête d’histoires locales, à hanter les librairies, les bureaux de tabac et les stands de tir des mauvais quartiers de Denver.

Pour Benjamin, Jacques Mailhos est le meilleure traducteur du monde et le considère comme un véritable ami. Jacques Mailhos a une idée précise de ce qu’il aime.

Extrait de l’histoire interdite par Benjamin Whitmer, traduit par Jacques Mailhos parue dans le numéro 4 du magazine America :

« Comme je le répète sans cesse aux gens qui me demandent pourquoi mes romans sont si violents : si vous n’écrivez pas sur la violence, alors vous n’écrivez pas sur l’Amérique. C’est dans la violence – aussi bien sous la forme du mythe de la régénération héroïque que nous vénérons que celle de la réalité systématique écrasante que nous ignorons –, c’est en elle que gisent les questions fondamentales de l’identité américaine. La tension entre ces deux polarités constitue ce que nous sommes. (…)

Et c’est ce à quoi nous assistons en Amérique, dans toutes les communautés : à une prise de conscience de la manière dont la violence fonctionne dans notre pays. Ce n’est pas joli à voir. C’est parfois raciste. C’est misogyne. Mais cela vient aussi des gens qui, historiquement, ont toujours fait confiance à la violence et au pouvoir américains. Ces gens se réveillent et ils constatent que cette confiance est totalement dilapidée. Nous continuons peut-être à fêter Thanksgiving, mais nous ne sommes plus certains de l’objet exact de nos remerciements. C’est à mon sens le seul premier pas qui puisse nous mener quelque part. »

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ce nectar noir que j’ai savouré sans modération.

“ Prodiges et miracles ”

Prodiges et miracles de Joe Meno aux Éditions Agullo

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Morgane Saysana

La jument blanche fit son apparition un lundi. Ni le grand-père ni le petit- fils n’avaient la moindre idée de qui l’avait envoyée. Au début, il n’y eut que les violents soubresauts du pick- up brinquebalant sur la route sans marquage, traînant dans son sillage un van de luxe gris argent, ses dix roues chahutant l’air en soulevant un nuage de poussière aussi vertigineux qu’un clocher. (…) Lorsqu’un homme affublé de lunettes noires de policier s’extirpa de derrière le volant, s’étirant les jambes comme s’il venait de parcourir un long trajet, Jim lui demanda de quoi il en retournait. “

1995 dans l’Indiana, Mount Holly une petite ville semble s’éteindre peu à peu. C’est là que vit Jim Falls un vétéran de la guerre de Corée. Il élève des poulets dans sa ferme, aidé par son petit fils métis prénommé Quentin.

Sa fille lui a laissé sur sur les bras ce garçon sans père, lors d’un passage éclair avant de disparaître une fois de plus pour rejoindre une bande de paumés. Junkie un jour, junkie toujours.

L’élevage familial de poulet ne rapporte pas assez et les dettes s’accumulent, l’avenir n’est guère réjouissant, alors quand cette jument entre dans leur vie, on aurait tendance à croire au miracle.

” Dans ses fantasmes les plus intimes, le garçon rêvaient d’installer sur le cheval la selle anglaise brodée d’argent, la bride faite sur mesure, puis de glisser ses pieds dans les étriers noirs et chromés pour se hisser sur le dos de la monture, et de parcourir ventre à terre, tel un éclair, la terre maculée de boue, l’animal et le garçon fonçant jusqu’à se muer en une tache blanche et floue, tenace, une étincelle, une brume de pâleur incolore persistante, une unique chose dénuée de couleur. “

Quentin, plutôt taciturne jusque là, à force d’attendre le retour de sa mère reprend vie et s’attache à cette magnifique jument.

Elle semble taillée pour la course, et sa beauté redonne une touche d’espoir dans la noirceur de leur vie.

” L’aube ce matin là était froide, les champs nappes de rosée. Le bruit des bottes sur l’herbe, lisse, verte, brune, jaune. L’odeur du café dans un vieux thermos en métal. Les volailles bruyantes, leurs caquètements le raffut primitif du jour qui point. Le cheval silencieux dans son box. Le soleil pareil à un animal mythique entamant déjà sa course vers l’ouest. “

Seulement voilà, un tel bonheur attire forcément les convoitises. Mais pour Jim Falls pas question de baisser les bras et de s’avouer vaincu. Puisque cette jument lui appartient, il mettra tout en œuvre pour ne pas la perdre et donner à son petit fils une vie meilleure.

” J’ai pas grand-chose en ce bas monde, souffla le grand-père tandis que l’adolescent l’aidait à boucler sa ceinture. J’ai pas grand-chose. Alors, Seigneur, laissez-nous la conserver, celle-là, au moins. Rien que celle-là. “

Ce que j’en dis :

Dès que la couverture est apparue sur la toile, l’envie de découvrir ce qu’elle cachait était déjà bien présente . Qui plus est, connaissant et appréciant cette maison d’éditions qui m’a déjà permis de belles découvertes littéraires, d’horizons divers, j’étais on ne peut plus confiante quand à la qualité du récit. Grâce à Léa, créatrice du magnifique Picabo River Book Club, qui organisa un nouveau partenariat en collaboration avec les éditions Agullo, j’ai eu la chance d’être retenue et de recevoir cette petite merveille.

Toujours prête pour une nouvelle aventure américaine.

Dés les premières page, je suis sous le charme de l’écriture soignée et pleine de poésie. L’histoire à peine commencée me captive déjà et il en sera ainsi jusqu’à la dernière page. Un récit que j’ai fini le cœur serré et la vue brouillée. Mais qu’on se le dise, nous ne sommes pas ici au cœur d’un comte de fée mièvre mais dans un somptueux roman noir qui mérite bien des éloges.

Joe Meno a offert au vieil homme une magnifique jument et aux lecteurs, une superbe histoire pleine de rebondissements et d’émotions dans une contrée sauvage, sublimée par sa plume lyrique et illuminée par la beauté de l’équidé.

 » Le cheval renâcla doucement. Le garçon caressait l’animal en décrivant des cercles de plus en plus petit. « Tout était nul avant que tu te pointes. Mais maintenant tu es mon amie. Ma seule amie. N’essaie pas de repartir. Si tu tentes de t’enfuir je te suivrai. Je te jure.» “

Vous aussi, suivez l’aventure extraordinaire de ce grand- père, de son petit-fils et de cette jument et vous verrez que “ Prodiges et miracles ” cache bien plus qu’une simple histoire de cheval mais plutôt un rodéo littéraire digne des plus belles plumes américaines. Une couse folle dans l’Indiana qui devrait récolter quelques cocardes aux passages et finir sur les podiums prestigieux.

Je lui décerne la première : coup de cœur de Dealerdelignes.

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Joe Meno est né en 1974, et a publié son premier roman à l’âge de 24 ans. Il est l’auteur de sept romans et plusieurs recueils de nouvelles, et a reçu notamment le prestigieux prix Nelson Algren. Il écrit régulièrement pour le magazine underground Punk Planet, ainsi que pour le New York Times et Chicago Magazine. Il vit aujourd’hui à Chicago.

Je remercie Léa du Picabo River Book Club et les éditions Agullo pour cette chevauchée fantastique au cœur de l’Indiana.

“ Helena ”

Helena de Jérémy Fel aux Éditions Rivages

” Çe ne pouvait pas être être vrai. Ce n’était pas de cette façon que cela aurait du se passer. De n’importe quel cauchemar on se réveillait un jour. “

Lors d’un été caniculaire au Kansas, Hayley prends la route pour assister à un tournoi de golf, en hommage à sa mère trop tôt disparue. C’est sur le chemin qu’elle va faire connaissance avec Norma, une femme qui vit seule avec ses trois enfants dans une maison perdue au milieu des champs en tentant tant bien que mal de garder un équilibre familial. Tommy, dix-sept ans, un des fils de Norma semble assez perturbé, il ne parvient à apaiser sa propre souffrance qu’en l’infligeant à autrui.

Mais le démon n’en avait pas fini avec lui. Tommy n’avait pas tardé à le revoir en rêve. (…) Certaines nuits, il l’entendait lui parler alors qu’il était éveillé. Et dans les rêves qui suivaient, il lui montrait des choses qu’il ne voulait pas voir, des choses perverses, des choses sales, des choses dont il ne pouvait, au bout du compte, nier la beauté. “

Comment expliquer aux autres qu’une vie simple, sans histoires, abritait en son sein le plus inavouable des cauchemars. “

Tous les trois vont se retrouver piégés dans une spirale infernale où la violence règne en maîtresse absolue. Ils tenteront de s’en extraire au risque de tout perdre, y compris leur vie.

Morts, ils lui appartenaient totalement. Morts, ils lui appartenaient tous. “

Ce que j’en dis :

Après avoir fait la connaissance de l’auteur et de sa plume en 2015 à travers son premier roman noir : Les loups à leur porte publié également aux éditions Rivages, j’étais on ne peut plus impatiente de découvrir son nouveau récit.

Après nous avoir embarqué en plein milieu de l’Indiana, direction le Kansas aux côtés de personnages guère plus sympathiques, même si de première abord ils cachent bien la part sombre qui sommeille en eux.

Une histoire située dans un endroit inventé de toute pièce mais bien ancré dans l’univers américain, là où, les coins reculés de l’Amérique regorgent d’espèces humaines bien souvent terrifiantes.

Jérémy Fel a l’art et la manière pour instaurer un climat de tension dans une ambiance étrange et sordide qui m’a fait penser à l’univers d’Alfred Hitchcock et de Stephen King.

Parfois, certains de ces sales volatiles le pistaient quand il vadrouillait à l’extérieur. Il avait commencé à lancer des pierres pour pouvoir les atteindre. L’ogre ne devait pas sortir de son antre en journée, c’était pour cela qu’il envoyait ces charognards à sa recherche.

Des espions dévoués qui eux, pouvaient le suivre n’importe où. “

Ce roman choral qui donne la voix aux protagonistes principaux se révèle angoissant à souhait, à peine le temps de reprendre son souffle que d’autres péripéties scabreuses se profilent à l’horizon. Et même si la violence est bien présente, on ne doit pas oublier l’élément déclencheur : c’est l’amour maternel ou son absence d’amour qui fera toute la différence.

Un grand roman noir psychologique qui distille son intrigue au fil des pages et garde de ce fait son lecteur en haleine jusqu’à la dernière page.

Une fois de plus, je suis conquise.

À votre tour de découvrir les secrets d’Helena.

Moi-même et Jérémy Fel 2018 le livre sur la Place

Jérémy Fel a été scénariste de courts – métrages et libraire. Il travaille actuellement à l’adaptation de son premier roman, Les loup à leur porte (prix Polar en série 2016) Helena est son second roman.

je remercie Jérémy et les Éditions Rivages pour ce voyage terrifiant au Kansas.

“ Dans la cage ”

Dans la cage de Kevin Hardcastle aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’anglais (Canada) par Janique Jouin

” Il avait participé à près de trente combats en tout. Il avait perdu deux fois sur décision de l’arbitre et n’avait jamais été mis K.O. dans la cage. Il y avait peu de gymnases où s’entraîner dans l’Ouest, mais davantage de combats, et il roulait parfois des heures dans la même journée pour que des boxeurs essaient de le tuer à l’entraînement ou que des catcheurs le fracassent sur des tapis de sol usés et contre des murs en parpaings capitonnés tandis qu’il luttait pour se remettre debout. “

Daniel est un ancien champion de boxe et de free fight. Il a dû raccrocher les gants après une grave blessure et dire adieu à ses rêves.

Douze ans plus tard, il est devenu soudeur et même une existence ordinaire au côté de sa femme et de sa fille à Simcoe, une petite ville de l’Ontario où il a grandi.

Mais dans cette région minée par le chômage il est parfois difficile de joindre les deux bouts. Daniel offre parfois ses services à Clayton, un caïd qu’il connaît depuis son enfance. Jusqu’au jour où ça dérape…

« Je crois que Clayton nous a entraînés dans un truc dont on ne peut pas se sortir, quoi qu’en pense cet enfoiré ». Dit Daniel

(…) « Quels que soient les problèmes qu’on a, c’est pas comme ça qu’on va les résoudre, continua-t-elle. Plus maintenant.

– C’est comme si le truc m’avait échappé, dit-il. Je ne l’avais pas vu venir.

– Les choses sont différentes aujourd’hui, rien à voir avec l’époque où tu as commencé à travailler avec lui, dit Sarah. Vous allez vous faire tuer, au train où ça va. Je l’ai compris rien qu’en parlant à Clayton. »

Daniel hocha la tête.

« Je ne veux pas finir comme lui, ça c’est une certitude, dit-il. “

Écœuré par la violence qui monte crescendo dans ce milieu, Daniel décide de s’affranchir et de remettre les gants.

” « Personne ne lui a jamais proposé un boulot décent, dit-elle. Tu le crois, ça ? C’est un type bien. Il y a de quoi se poser des questions…»

Mais hélas, on ne se libère pas d’une telle emprise avec quelques coups de poing.

Ce que j’en dis :

Quand on aime certains auteurs tels que Craig Davidson et Donald Ray Pollock et qu’ils saluent le petit nouveau, on ne peut que se réjouir de le découvrir nous aussi.

Dès les premières pages, une tension baignée de noirceur s’installe et ne quittera pas le récit et là je m’y sens déjà très bien. Mais voilà je poursuis ma lecture et je découvre un style particulièrement très détaillé même trop détaillé, ce qui me gâche une partie de mon plaisir et c’est vraiment dommage. Malgré tout je m’accroche et je fais bien car l’histoire est à la hauteur de mes espérances en dehors de ce bémol, alors je lui pardonne.

Un premier roman noir plutôt réussi, une histoire pleines d’émotions qui laisse peu de place à l’espoir quand hélas certaines personnes naissent sous une mauvaise étoile.

Un auteur à suivre en espérant qu’il va corriger ces petites imperfections qui nous donneraient encore plus de plaisir à le lire.

Kevin Hardcastle est un jeune auteur canadien originaire de l’Ontario, boxeur et fan d’arts martiaux. Il a étudié le « Creative Writing » à Toronto et à Cardiff, et ses nouvelles ont été publiées dans de nombreuses revues au Canada, ainsi que dans des anthologies internationales. Son premier recueil, Debris, paraîtra prochainement aux éditions Albin Michel. Dans la cage est son premier roman.

Je remercie les Éditions Albin Michel et Léa, créatrice du Picabo River Book Club pour m’avoir permis de découvrir le combat d’une vie peu ordinaire à travers ce roman.

“ Taxi ”

Taxi de Carlos Zanón aux Éditions Asphalte

Traduit de l’espagnol par Olivier Hamilton

” On l’appelle Sandino, mais ce n’est pas son prénom. C’est un surnom. (…)

Sandino n’aime pas conduire, mais il est chauffeur de taxi.

Un chauffeur triste, un chauffeur dragueur, un chauffeur gentil.

(…) Enfants, il observait la ville depuis cette terrasse, cette ville avec toutes les histoires qui allaient lui arriver. Là, dans ces bâtiments, vivaient et dormaient la femme qui l’aimerait un jour, ses amis et ses ennemis. C’est dans ces rues que se déroulerait tout ce qui n’avait pas encore eu lieu. “

Sandino l’insomniaque parcourt Barcelone à bord de son taxi, accompagné de ses clients toujours prompts à se confier.

Sa femme attend patiemment son retour pour parler, faire une mise au point, le quitter.

Infidèle, il sait ce qui l’attend et préfère fuir une fois de plus cette discussion fatidique. Commence alors une véritable odyssée de sept jours et six nuits à travailler sans relâche.

” On avance pour ne pas avoir à regarder derrière soi. Sinon, à quoi bon partir. ”

Dans cette fuite en avant, il tâche de venir en aide à Sofia, une de ses collègues qui a eut la mauvaise idée de s’approprier un bien oublié dans sa voiture.

Un service qui risque de le mettre véritablement en danger.

C’est comme mettre une balle dans le barillet d’un revolver, l’enlever et la remettre pour jouer à la roulette russe par ennui. N’importe quoi pour se sentir exister à nouveau et essayer de disparaître en même temps. “

Ce que j’en dis :

Carlos Zanón possède un style de narration propre à lui-même et nous offre une nouvelle fois un roman noir profond et des personnages complexes non démunis d’humanité.

Sandino, notre chauffeur de taxi a beau connaître sa ville par cœur, il s’est perdu en chemin et prend de nombreux détours, qui hélas ne le mettent pas à l’abri de mauvaises rencontres. Il va lui falloir bien plus qu’un GPS et surtout une bonne dose de courage pour venir en aide à sa collègue qui s’est fourré dans une drôle de galère.

À travers ce portrait d’un chauffeur de taxi, on plonge dans la noirceur de Barcelone dépeinte à merveille par une plume lyrique qui donne un peu de lumière et d’espoir à cette ville qui part à la dérive tout comme cet homme.

Un roman sombre, une belle errance urbaine où les âmes vagabondes se perdent dans l’espoir de se retrouver.

Né à Barcelone, Carlos Zanón est écrivain, scénariste, parolier et critique. Après cinq recueils de poésie, il s’est consacré au roman : Soudain trop tard et N’appelle pas à la maison (publiés chez Asphalte puis repris au Livre de poche) ont assis définitivement sa carrière d’auteur de noir. J’ai été Johnny Thunders a remporté le prix Dashiell Hammet 2015, récompensant le meilleur roman noir de l’année en langue espagnole.

Taxi est son quatrième roman publié aux éditions Asphalte.

Je remercie les éditions Asphalte pour cette belle balade à Barcelone.

“ Made in Trenton”

Made in Trenton de Tadzio Koelb aux Éditions Buchet. Chastel

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marguerite Capelle

Dans le New Jersey en 1946, tout juste sortie des horreurs de la guerre, travailler dans l’industrie florissante de Trenton est une des clés de l’émancipation pour les américains des classes populaires.

Malgré les craintes qui le faisaient trembler, personne ne lui avait alors demandé quoi que ce soit d’autre que son nom. Quand il l’avait dit pour la première fois à voix haute, il avait senti la panique transpercer sa poitrine, un abîme sans limites. Cela faisait des jours qu’il passait pour lui-même, sans rien dire d’autre, à personne, comme une prière à un dieu disparu qu’il s’était mis à réciter dès l’instant où il avait vu l’annonce manuscrite dans la vitrine du café- restaurant – On recrute – et qu’il répétait à l’infini, comme une incantation, tentant frénétiquement de repousser le moment fatidique. ”

Le rêve américain envahit la population et le mystérieux Abe Kunstler, nouveau venu à l’usine est bien décidé à se tailler une part du gâteau.

Travailleur, obstiné, bon camarade, buveur émérite, Abe est l’archétype du col bleu, sauf que Abe a un secret.

” – une liste trop longue de choses entreposées dans une pièce dont la porte menaçait à tout instant de s’ouvrir à la volée sur un désastre de révélations . “

De l’après guerre au Vietnam, l’histoire d’Abe Kunstler nous montre combien ce rêve américain est une machine implacable qui broie tous ceux qui ne sont pas nés dans la bonne classe, le bon corps, ou la bonne couleur de peau.

Confronté à une société américaine au conformisme impitoyable, enlisé dans une vie de mensonges et menacé de voir son terrible secret révélé, jusqu’où Abe sera-t-il prêt à aller pour préserver l’existence qu’il s’est durement forgé ?

Il se couvrit le visage de sa main odorante ; l’autre, il la posa sur son corps, un pèlerinage auprès de son ancien moi qui ne lui plaisait guère, mais qui était aussi essentiel, naturel d’une certaine manière à l’homme qu’il était devenu. “

Ce que j’en dis :

Si j’ai choisi de garder pour moi le secret de Abe Kunstler c’est avant tout que je trouve dommage qu’il soit révélé sur la quatrième de couverture. Même si le roman en révèle bien plus, je préfère découvrir ce genre d’information primordiale au cours de ma lecture. Néanmoins il est fortement intéressant de découvrir l’imagination et la machination phénoménale mise en place par Abe pour justement donner l’illusion parfaite à ce secret.

Pour un premier roman, l’auteur fait une entrée remarquable avec un récit plutôt original qui nous plonge dans une noirceur absolue dans l’Amérique de l’après-guerre.

La plume de Tadzio Koelb est rude et assez sophistiquée et demande parfois une attention particulière afin de ne pas perdre le fil de cette histoire.

Un texte fort, plutôt violent qui réserve de belles surprises et qui plaira aux lecteurs exigeants.

Une très belle découverte de cette rentrée littéraire.

Tadzio Koelb, est auteur, journaliste et traducteur américain. Ses articles ont été publiés par The New York Times et The Times Liberaty Supplement, entre autres prestigieux journaux. Il enseigne à l’Université de Rutgers (New Jersey) et vit à New-York. Il a traduit en anglais le roman Paludes d’André Gide.

Made in Trenton est son premier roman.

Je remercie les Éditions Buchet.Chastel pour cette révélation saisissante.

“ Une douce lueur de malveillance ”

Une douce lueur de malveillance de Dan Chaon aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Hélène Fournier

” Sans nicotine, son cerveau était comme brouillé par un sentiment d’effroi confus qui tournait en boucle, et il avait l’impression que le monde lui-même était plus hostile – qu’il en émanait, ne pouvait-il s’empêcher de penser, une douce lueur de malveillance. “

Dustin Tillman vit dans la banlieue de Cleveland avec sa femme et ses deux enfants. Ce quadragénaire mène une vie plutôt banale, tout en exerçant le métier de psychologue.

Il vient d’apprendre la libération de son frère adoptif, qui était en prison depuis trente ans. C’est suite à son témoignage, que Rusty a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches.

Des tests ADN récents prouvent son innocence, et inquiètent sérieusement Dustin.

Ça fait penser à ces drôles d’histoires qui font l’actualité a déclaré Lamber au Daily News. Mais vous ne pouvez pas imaginer une seule seconde que ça puisse arriver à l’un de vos proches. ”

Au même moment, il s’occupe d’un nouveau patient, un policier en congé longue maladie. Cette homme est obsédé par la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés. Il pense qu’ils ont affaire à un serial killer. Englué dans sa vie personnelle, il se laisse petit à petit convaincre d’accompagner son patient dans cette enquête qui dépasse largement son rôle de thérapeute.

” C’est tellement bon de sortir de soi ! On s’enfonce dans une autre vie et elle s’ enfonce dans une autre vie et elle s’enfonce en nous, et puis les forces s’équilibrent – certaines parties de soi ont été remplacées ou à tout le moins diluées. Toutes ces choses qui tournaient lentement et sans discontinuer dans notre esprit se sont volatilisées. Tu fais une enquête, elle te serre dans ses bras et requiert toute ton attention. “

Un travail de longue haleine commence et va le plonger dans les ténèbres. Il devra faire face à ses contradictions et aux défaillances de sa mémoire tout en essayant de protéger sa famille du douloureux passé qui resurgit.

” Et maintenant, bien sûr, ça me revient. Quand je pense à ce que Rusty a pu raconter à Aaron, cet ancien rêve refait surface, m’enveloppe, et il est toujours aussi saisissant. “

Ce que j’en dis :

Accrocher le lecteur avec un roman aussi atypique, c’est ce qui fait la force de Dan Chaon dans ce récit. Alliant différents genres tels que : le roman noir, le thriller psychologique, le roman à suspense, la quête de vérité, l’auteur nous offre un roman choral on ne peut plus surprenant. Tout tourne autour d’une véritable question : que s’est-il passé ce fameux 12 juin 1983. Une intrigue du passé qui va se confronter à une nouvelle du présent.

À travers des flash-back nous allons suivre un véritable jeu de piste qui nous mènera peut-être sur les traces d’un serial killer. Sans oublier tous les personnages magnifiquement représentés qui ont chacun leur rôle dans ce drame psychologique qui tourne pour certains à l’obsession.

Malgré l’ampleur du roman, jamais on ne s’y perd, même si le doute ne nous quitte jamais dans une atmosphère particulière et angoissante.

C’est inventif, surprenant, addictif, stylé, vertigineux ce roman avait tout pour me plaire et c’est réussi. Un roman inclassable qui trouve sa place dans la catégorie monument littéraire.

Je remercie Léa créatrice du groupe Picabo River Book Club et les éditions Albin Michel pour m’avoir permis ce voyage livresque ingénieux.

Dan Chaon

Originaire du Nebraska, Dan Chaon est l’auteur de Parmi les disparus, Le Livre de Jonas, Cette vie ou une autre et Surtout rester éveillé, tous parus chez Albin Michel et salués par la critique. Dan Chaon enseigne à l’université à Cleveland (Ohio), où il vit aujourd’hui. Son nouveau roman, Une douce lueur de malveillance, a été consacré comme l’un des meilleurs romans de l’année par de nombreux quotidiens et magazines, dont le New York Times, le Washington Post et le Los Angeles Times.

“ Monsieur Viannet ”

Monsieur Viannet de Véronique Le Goaziou aux Éditions La Table Ronde

“ Il soupire. Semble réfléchir. Il écarte et plie les doigts. Comme s’il calculait.

– Je bois du début de la matinée jusqu’à la nuit. Du réveil jusqu’au sommeil, si vous préférez. Vous voyez ? C’est les moments où je ne bois pas qui sont rares. N’existent pas. ”

Monsieur Viannet a cinquante ans. Il vit en compagnie de sa femme dans un minuscule appartement glacial du côté de Bastille. Un passé douloureux et envahissant l’amène à boire plus que de raison, notamment son acquittement après avoir été accusé du meurtre de son père.

“ Pourquoi Monsieur Viannet a-t-il bien voulu que j’entre chez lui, que je m’assoie sur cette chaise et que je l’interroge ? Des questions sur sa vie, sur ce qu’il a fait, sur lui… Parce que la directrice de l’association le lui a demandé ? Par curiosité ? Ou bien pour voir une nouvelle tête et tromper l’ennui… ”

Monsieur Viannet répond aux questions d’une femme qui est chargée d’évaluer ce que deviennent les anciens résidents d’un centre de réinsertion dont il a fait partie.

(…) Y’a des gars, ils portent depuis qu’ils sont tout petits.

J’écarte mon stylo. Je hausse les sourcils.

– Ils portent… Ils portent quoi ?

Ils secoue la tête. Il boit. Peut-être a-t-il l’impression que je le fais exprès. Exprès de ne rien comprendre.

– Vous me posez vraiment cette question ?

– Oui…

Il souffle, presque excédé.

– Ils portent leur vie, madame, quoi d’autre ? Et il y a des vies plus lourdes que d’autres, vous ne pensez pas ? “

Même si cette femme exécute consciencieusement son travail pour lequel elle est rémunérée, elle ne peut s’empêcher de s’attacher à cet homme. Son désespoir la hante, mais elle était loin d’imaginer la tragédie finale…

C’est comme ça leur vie. Des cris, du calme, des jurons, du vacarme, du silence…“

Ce que j’en dis :

Je découvre à travers ce roman social, l’écriture âpre de Véronique Le Gouaziou.

Présenté sous forme de dialogue, ce récit nous offre un témoignage assez bouleversant d’un homme qui livre depuis toujours un combat qui semble être perdu d’avance.

Vivant en marge de la société suite à plusieurs mauvaises actions qui lui ont fait connaître la prison, il nous dévoile l’envers du décor.

On aurait tendance à penser tout comme il le dit lui-même : « Mais bon, on n’avait qu’à pas faire les cons. » mais qui sommes nous pour nous permettre de juger ? Essayons plutôt de comprendre tout comme nous le propose l’auteur à travers ce portrait touchant, ce qui amène tout ces hommes à la dérive. Qu’ils soient SDF ou en foyer tous ont leurs histoires et peu ont trouvé la chance de s’en sortir face à un système de castes sociales de plus en plus réfractaires.

Ce récit est le miroir de notre société où reflète l’absurdité du monde.

Une belle découverte de cette rentrée littéraire.

Véronique Le Gouazou est sociologue et chercheuse. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages en sociologie. Elle a publié aux Éditions de la Table Ronde La Vieille Femme et les mouettes (1996) et À cause de la vie (2003). Monsieur Viannet est son quatrième roman.

Je remercie les Éditions de la Table Ronde pour ce roman contemporain très touchant.

“ Smile ”

Smile de Roddy Doyle aux Éditions Joëlle Losfeld

Traduit de l’anglais (Irlande) par Christophe Mercier

Elle m’a sauvé. C’est ce qu’a fait Rachel. Elle m’a sauvé et, plus tard elle m’a porté. Son assurance, la façon dont elle m’agrippait, m’attirait en elle, tournait le dos et restait la patronne, sa capacité à gémir, la façon dont elle envisageait le sexe, prenait et donnait – maintenant, je me rends compte que ça m’a sauvé. Ça me stupéfiait et ça me formait. J’étais tombé amoureux d’une adulte. Je n’étais pas un imposteur, c’est juste que j’avais été lent à démarrer. ”

Victor Forde vient de se séparer de l’amour de sa vie. Anéanti, il retourne vivre dans le quartier dublinois de son enfance. Pour combler le vide de sa nouvelle vie, il se force à sortir et se rends dans le même pub chaque soir. C’est là qu’un soir il va rencontrer Ed Fitzpatrick, une vieille connaissance dont il a du mal à se souvenir.

Je n’appréciais pas Fitzpatrick. Mais il m’avait ramené tellement loin en arrière ; c’était l’appât, le leurre. Il ne s’agissait pas de nostalgie. Je ne le pense pas. ”

On ne peut pas dire qu’il apprécie sa compagnie, mais en sa présence, leurs souvenirs communs d’écoliers chez les frères chrétiens, semblent prendre une tournure différente. Il semble avoir occulté une partie de ce passé.

Et je plaisais à cet homme violent avec la tête de Desperate Dan. Je le savais – tout le monde le savait – à cause d’une chose qu’il avait dite plus de deux ans plus tôt, quand j’avais treize ans.

« Victor Forde, je ne peux résister à ton sourire. »

C’était comme une réplique de film, prononcé à un très mauvais endroit. Je savais que j’étais foutu. “

Ed Fitzpatrick semble être le détonateur qui va faire exploser sa boîte à secret. Va-t-il enfin pouvoir affronter la réalité ?

Ce que j’en dis :

Voilà le genre de roman que l’on aime croiser dans une vie de lectrice. Un roman choc qui te mets K.O et qui prend sens dans sa finalité absolument sidérante.

Dans cette histoire, l’auteur aborde différents thèmes, tels que le divorce, la solitude, les séquelles liés à certains souvenirs refoulés qui cachent un sujets on ne peut plus tabou : la pédophilie dans les écoles chrétiennes instituées par des ” frères ”, véritable scandale qui a détruit la vie de milliers de jeunes irlandais.

Mais ce qui fait la force de ce récit, c’est la manière dont toute cette histoire est présentée, ses enchaînements, cette introspection dans la vie de cet homme qui semble perdre pieds jour après jour.

Un livre coup de poing, qui te coupe le souffle.

C’est osé, inventif, ingénieux, surprenant, bouleversant, étrange, un shot irlandais explosif.

Né à Dublin en 1958, Roddy Doyle est l’un des écrivains majeurs de la littérature irlandaise contemporaine. Il est l’auteur de la célèbre trilogie de Barrytown – The Commitments, The Snapper, The Van – (collection « Pavillons poche », 2018, 2009, 2016), portée à l’écran par Alan Parker (1991) et Stephen Frears (1993), ainsi que de Paddy Clarke Ha ! Ha ! Ha ! lauréat du Booker Prize en 1993 (également en « Pavillons poche », 2016) .

Smile est son douzième roman.

Je remercie les Éditions Joëlle Losfeld pour ce roman percutant.