“ Le meurtre du Commandeur ”

Le Meurtre du Commandeur de Haruki Murakami aux Éditions Belfond

Une idée apparaît (Livre 1)

Traduit du japonais par Hélène Morita

“ Dans le silence du bois, je pouvais presque percevoir jusqu’au bruit de l’écoulement du temps, du passage de la vie. Un humain s’en allait, un autre arrivait. Un sentiment s’en allait, un autre arrivait. Une image s’en allait, une autre arrivait. Et moi aussi, je me désintégrais petit à petit dans l’accumulation de chaque moment, de chaque jour, avant de me régénérer. Rien ne demeurait au même endroit. Et le temps se perdait. Un instant après l’autre, le temps s’écroulait puis disparaissait derrière moi, comme du sable mort. Assis devant la fosse, l’oreille aux aguets, je ne faisais qu’écouter le temps mourir. ”

Un beau jour, la femme du narrateur lui annonce son intention de divorcer. En panne d’inspiration, le jeune peintre quitte leur domicile et part pour un long voyage, seul, à travers le Japon. Puis un jour, il s’installe dans la montagne, dans une maison isolée appartenant à un artiste de génie, Tomohiko Amada, aujourd’hui sénile et vivant dans un hôpital.

Dans ma vie, les choses ont toujours fonctionné calmement, de manière cohérente, et souvent en accord avec la raison. C’est seulement dans la parenthèse de ces neuf mois que, de façon inexplicable, tout a été soudain plongé dans le chaos. Cette période, pour moi, a constitué un temps parfaitement exceptionnel, littéralement extraordinaire. J’étais semblable à un nageur au milieu d’une mer paisible avant d’être englouti brusquement dans un immense tourbillon non identifié, surgi de nulle part. “

Un riche homme d’affaires, Wataru Menshiki, habitant de l’autre côté de la vallée lui fait une proposition alléchante qu’il ne peut refuser. Il souhaite que le jeune peintre réalise son portrait. Un travail apparemment simple pour un portraitiste, mais le modèle semble contrarié la représentation de l’artiste.

” Lorsque c’est possible, il y a des choses qu’il vaut mieux continuer à ignorer. ”

Une nuit, il découvre un mystérieux tableau dans le grenier, une œuvre d’une grande violence, le meurtre d’un vieillard, Le Meurtre du Commandeur. Cette peinture obsède le narrateur. Et des choses étranges commencent à se produire, comme si une brèche s’était entrouverte sur un autre monde.

” La découverte que je fis du tableau de Tomohiko Amada, intitulé Le Meurtre du Commandeur, eut lieu quelques mois après mon installation dans cette maison. Je n’avais aucun moyen de le savoir à cette époque, mais cette toile allait radicalement transformer ma situation. “

Il était loin d’imaginer ce qui allait suivre, aussi étranges qu’inattendues certaines visites allaient tout changer…

” En moi, le réel et l’irréel avaient encore du mal à s’accommoder l’un à l’autre. “

Ce que j’en dis :

S’aventurer entre les pages d’un roman de Haruki Murakami est toujours prémisse d’un voyage livresque très particulier. Son univers nous emporte dans un monde où le réel côtoie l’irréel et laisse place à notre imaginaire.

Cette fois, à travers cette fresque composée de deux volumes, l’auteur explore l’univers d’un peintre, les ressorts de la création artistique et nous dépeint l’histoire de cet homme confronté au divorce.

Un roman qui se savoure patiemment, comme lorsqu’on admire un tableau, on découvre le décor, les personnages, l’histoire se dévoile peu à peu sous la plume de l’écrivain comme le ferait un peintre avec sa toile.

Les personnages entrent en scène et nous réservent de belles surprises et même une intrigue surprenante. Il est clair que le premier tome terminé, on se précipite sur le suivant, l’un n’allant pas sans l’autre comme un diptyque.

La magie propre à Murakami m’a envoûté et il est difficile de comprendre l’indignation que ces deux romans suscitent au Japon. Les scènes sensuelles présentes sont très mal perçues et l’on juge à Hong Kong l’œuvre indécente et l’on n’hésite pas à la censurer et même à l’interdire à la vente au moins de dix-huit ans.

Et pourtant cette odyssée initiatique aussi étrange soit-elle, a tout pour plaire et enchanter les nombreux fans de l’auteur.

Un roman fascinant, une histoire que je poursuis avec grand plaisir pour découvrir le mot de la fin et continuer ce rêve éveillé en compagnie de personnages atypiques et attachants.

Pour info :

MURAKAMI Haruki est né à Kyoto en 1949, mais grandit à Ashiya (Hyogo). Son père est le fils d’un prêtre bouddhiste et sa mère la fille d’un marchand d’Osaka. Les deux enseignaient la littérature japonaise. Mais Haruki, à cette époque, ne s’intéressait pas vraiment à la littérature de son pays et se plongeait plus volontiers dans des histoires de détectives américains ou de science-fiction. Point de vue artistique, les États-Unis représentent pour lui la seule culture valant la peine. En 1968, il déménage à Tokyo pour y étudier le théâtre à l’Université Waseda ; il y passera plus de temps à lire des scénarios qu’à être un élève assidu.

En 1974, MURAKAMI ouvre avec son épouse, TAKAHASHI Yoko avec qui il s’est marié trois ans plus tôt, un club de jazz : le « Peter Cat » dans le quartier de Kokobunji à Tokyo qu’ils tiendront jusqu’en 1981, date à laquelle il décide de devenir écrivain professionnel.

Entre 1986 et 1989, MURAKAMI vit en Grèce et à Rome pour ensuite se rendre aux États-Unis où il enseigne à l’Université de Princeton et à l’Université Tufts de Medford. En 1995, il ressent une sorte d’obligation de retourner dans son pays natal qui commence à souffrir d’une grave crise économique et sociale. C’est également à cette époque qu’eut lieu le terrible tremblement de terre de Kobe qui le marqua énormément et qui l’inspira pour son recueil de nouvelles « Après le tremblement de terre », ainsi que l’attaque terroriste contre le métro de Tokyo par la secte Aum Shinrikyo. Il reprendra d’ailleurs ce thème dans son roman « 1Q84 ».

MURAKAMI commence à écrire dans les années 1970. Son premier roman « Kaze no uta o kike », jamais traduit en français remporte le prix Gunzo des Nouveaux Écrivains. En 1973, il publie « 1973-nen no pinbōru » et reçoit le Prix Bunkaku en 1980.

Il devient très vite le romancier le plus populaire du Japon. Pour son roman « Noruwei no mori » publié en 1987, plus de quatre millions d’exemplaires sont vendus. Et ce succès ne se dément toujours pas à voir les chiffres de son dernier roman en date paru au Japon « 1Q84 » et qui s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires en un mois.

MURAKAMI Haruki a créé un style original reconnaissable immédiatement. Ce style bien à lui se compose d’humour, de légèreté, de simplicité, de clarté, mais aussi de surréalisme. Il ose faire voyager ses lecteurs du réalisme à l’imaginaire pur sans crier gare. Le lecteur est tellement prisonnier de l’univers de MURAKAMI que ça ne l’étonne absolument pas d’apercevoir des chats parler le plus naturellement possible, et tout ça, sans être choqué ou rebuté. Loin de lui la période pénible de l’après-guerre et des romans traditionnels autobiographiques. Pour preuve, le musée qu’il invente dans « Kafka sur le rivage » est presque devenu réel. Bon nombre de Japonais se sont rendus à l’arrêt de la gare qu’il décrit dans son roman pour demander aux employés le chemin le plus court pour arriver au musée. Quelle ne fut pas leur déception lorsque les pauvres employés éreintés devaient leur annoncer que ce musée n’a jamais existé.

Un des fils conducteurs de son œuvre est sans conteste la musique. MURAKAMI est un passionné de musique classique et de jazz, et il ne cesse au long de ses romans de citer toutes les œuvres qu’il admire depuis si longtemps, comme s’il ne pouvait s’empêcher de faire partager ses coups de cœur à ses lecteurs.

MURAKAMI est également le traducteur des œuvres de F. Scott Fitzgerald, de Truman Capote, de Raymond Carver, de Paul Theroux, de John Irving, de Tim O’Brien, et de bien d’autres encore.

Outre ses travaux littéraires, MURAKAMI Haruki est également connu en tant que coureur de marathon qu’il devint alors qu’il a déjà 33 ans. En 1996, MURAKAMI termine un marathon de 100 km lors d’une course autour du lac Saroma à Hokkaido. Il écrit à ce propos un excellent témoignage dans son livre « Autoportrait de l’auteur en coureur de fond ».

MURAKAMI aime raconter qu’il a une hygiène de vie plutôt simple et saine : il écrit chaque jour durant 4 heures et court environ 10 kilomètres quotidiennement. Pour l’anecdote, à ses débuts, il fumait 60 cigarettes par jour pour pouvoir se concentrer sur son écriture, et un jour il décida d’arrêter. Il commença aussitôt à prendre du poids. Étant individualiste, il trouva que la course à pied était le meilleur sport pour lui.

L’écrivain le plus populaire du Japon s’est toujours éloigné de la littérature japonaise proprement dite, ce qui lui a valu énormément de critiques à ses débuts. On dit de ses romans qu’ils semblent être écrits dans une langue étrangère et avoir ensuite été traduits en japonais. Mais tout cela ne l’a jamais empêché d’être l’écrivain japonais le plus apprécié dans son pays et à l’étranger.

Je remercie les éditions Belfond pour ce voyage pictural où les rêves voyagent à l’infini.

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“ La carte du souvenir et de l’espoir ”

La carte du souvenir et de l’espoir de Jennifer Zeynab Joukhadar aux Éditions Les Escales

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Séverine Gupta

” Quel que soit l’endroit où Allah nous mène, on rêve toujours d’un ailleurs. “

Été 2011, à New-York, le père de Nour est emporté par un cancer, sa mère décide de quitter les États-Unis et de rejoindre leur famille en Syrie.

C’est un déchirement pour Nour qui était très proche de son père. Pour préserver son souvenir, elle se remémore sans cesse leur conte préféré : l’histoire de Rawiya, une jeune fille du douzième siècle qui s’était travestie pour pour devenir l’apprenti d’al-Hidrisi, le légendaire cartographe médiéval.

” J’appuie mon visage contre le hublot. Sur l’île en contrebas les trous de Manhattan ressemblent à de la dentelle. Je cherche des yeux celui où Baba repose et tente de me souvenir du début de l’histoire. Mes mots traversent la vitre et dégringolent sur terre. “

La famille est à peine installées à Homs, la guerre éclate, et la ville commence à disparaître sous les bombes.

 » Les rues de la ville ne sont plus qu’un dédale de béton tordu et de squelette d’acier. “

Nour et sa famille sont obligés de fuir et sans le savoir s’apprêtent à parcourir les sept mêmes pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord qu’ont sillonnés, neuf cents ans plus tôt, les cartographes qu’elle admire tant.

 » Plus je parcours le monde, plus il me parait vaste, et j’ai toujours l’impression qu’il est plus simple de quitter un lieu que d’y revenir. “

Commence alors un long périple, un voyage entre passé et présent, où se dessine au fil des pages la carte du souvenir et de l’espoir.

Les récit s’habillent de mots, mais c’est pour dresser la carte de l’âme. “

Ce que j’en dis :

Voyager au cœur de l’Orient et découvrir l’histoire croisée de deux héroïnes, à travers une épopée magnifique et bouleversante, dépeinte par une jeune auteure américano-syrienne.

Entre passé et présent, ce roman initiatique nous fait découvrir une extraordinaire période de l’histoire, une formidable quête d’aventure, d’amour et d’espoir digne des contes des mille et une nuit.

Un monde où se côtoient splendeurs et souffrances et rend hommage à la Syrie, aux réfugiés qui ont connu la guerre et ont du fuir à travers le monde en quête de paix et de liberté.

Dans la lignée de l’écrivain Khaled Hosseini ( Les cerfs-volants de Kaboul), Jennifer Zeynab Joukhadar nous offre un récit époustouflant, qui virevolte avec un équilibre extraordinaire, entre le conte oriental et le témoignage bouleversant sur le quotidien des réfugiés, et rend ce récit universel.

Une étoile de plus brille dans l’univers des écrivains dont il faudra se souvenir.

Pour un premier roman, on ne peut être qu’admirative.

Une formidable invitation aux voyages, peuplés de légendes et d’Histoire que je vous recommande vivement.

Pour info :

“ Les chants du large ”

Les chants du large d’ Emma Hooper aux Éditions Les Escales

Traduit de l’anglais (Canada) par Carole Hanna

” Il n’y avait personne d’autre qu’eux. Avec ce brouillard, on n’y voyait rien, ni lumières de bateaux ni rien du tout. Trop de silence et trop de nuit pour la musique, trop d’appel de la mer pour lire. Il n’y avait rien d’autre à faire que raconter des histoires. Raconter cette histoire. “

À Terre-Neuve, sur une île isolée au fin fond du Canada, vit Finn, un jeune garçon de onze ans aux côtés de sa sœur et de ses parents.

Chaque jour, Finn compte les bateaux de pêche, hélas de moins en moins nombreux. Les poissons ont disparu donc le travail s’est arrêté. Les bateaux restent au port.

Peu à peu, les maisons se vident, et certains habitants quittent l’île tandis que d’autres résistent.

” Quatre mois après l’arrivée du premier avis, celui que Finn n’avait pu lire, debout sur une grande pierre plate avec sa sœur et son père, il avait regardé sa maison flotter au loin. Sa mère, sur l’eau, dans un doris, participait à son transport de leur village à l’est (…) Leur maison était la dernière des cinq situées à l’est de la crique et passées désormais à l’ouest. Une relocalisation. “

Pourtant très attachés à leur île, les habitants sont condamnés à l’exil suite à la désertification de la faune marine. Le cœur déchiré, les pêcheurs abandonnent leurs bateaux et leurs maisons.

Finn s’inquiète. Il voit son île se vider peu à peu de ses habitants. Même ses parents travaillent à tour de rôle dans l’Alberta, et sa sœur est partie, après avoir décoré les maisons vides aux couleurs de différents pays.

Avec la mer ce n’est pas comme avec le diable, elle, elle n’offre pas de marché. Elle se contente d’exiger et de prendre. “

Finn espère bien trouver un moyen de faire revenir tout le monde, à commencer par les poissons. Avec les caribous, le lichen et le vent, ses seuls compagnons, il va échafauder un plan pour sauver sa famille et son île.

” Il avait une idée, un plan. Plus de faux-semblants. Lui, Finn Connor, était le seul à pouvoir faire revenir les poissons, ce qui voulait dire qu’il était le seul qui devait le faire. Il allait préparer un véritable plan. (…) Oui, lui Finn Connor, il ferait revenir les poissons, tous les poissons, et les gens, et tout, tout le monde reviendrait, pour de vrai, pour de bon. “

Ce que j’en dis :

À travers ce conte moderne, Emma Hooper nous offre tout en musicalité une merveilleuse histoire.

Un véritable chant d’amour telle que les sirènes murmurent à l’oreille des marins.

Parce que tout le monde y croyait. Tout le monde savait que les sirènes étaient les morts de la mer qui vous chantaient leur amour. Quand la pluie ou les vagues ne faisaient pas trop de bruit, vous pouviez les entendre dans le vent, la plupart des nuits. “

Sur les rivages de Terre-Neuve, les légendes voguent au fil de l’eau jusqu’aux cœurs des hommes et des femmes amoureux de leur île.

Une île si difficile à quitter, une vie si difficile à changer pour ces pêcheurs en mal de mer.

Un très beau roman qui apporte vague après vague de l’espoir et du rêve dans un décor féerique.

Un magnifique voyage porté par une écriture poétique, tendre et fantaisiste.

Un roman qui donne une folle envie de découvrir cet endroit magique.

Pour info:

Emma Hooper a grandi au Canada. Titulaire d’un doctorat en études musico-littéraires de l’université d’East Anglia, elle enseigne actuellement à l’université de Bath Spa. Musicienne, elle joue dans différents groupes. Son premier roman, Etta et Otto (et Russell et James) a été publié aux Escales en 2015 et chez Pocket en 2016.

Je remercie les Éditions Les Escales pour cette escapade poétique à Terre-Neuve.
 

“ Simple d’esprit « 

Simple d’esprit de Jean-Claude Lefebvre aux éditions La Trace

Dans les alpages est arrivé en plein hiver un bébé un peu abîmé au sourire figé.

On l’appellera Jean comme moi et Noël comme aujourd’hui. Et il me baptisèrent Jean-Noël, un prénom que bientôt seuls mes parents et Georges continueront à me donner, les autres l’ont oublié. ”

En grandissant « Toujours counten » se révéla quelque peu Simple d’esprit.

Entouré de l’immense amour de ses parents, de son véritable ami Georges et toujours accompagné de son âne Néan, il suit son petit bonhomme de chemin.

” L’arrivée de Néan transforma ma vie. (…) Cet animal avait un poil brun roux, très long qui pendait autour de lui comme une houppelande et qui, sur la tête, lui cachait pratiquement les yeux. (…) Il semblait rejeté par les autres. Je me suis approché, il a tourné sa tête vers moi, je lui ai tendu la main à plat comme mon père le fait avec les mules et il est venu la lécher. (…) je l’ai pris pris par le cou, et il a posé sa tête sur mon épaule « on sera les deux Fadas, moi des hommes et toi des ânes mais personne ne doit le savoir, c’est notre secret ».

Dans une époque et un environnement parfois très rude, Jean-Noël nous confie son histoire, ses joies, ses peines, ses rencontres, ses amours, ses douleurs…

Une histoire en toute simplicité d’un garçon différent qui ne manquera pas d’amour et en donnera en retour au centuple à qui saura ouvrir son cœur.

” J’ai beau être simple d’esprit j’ai un cœur comme les autres. ”

Ce que j’en dis :

Derrière cette magnifique couverture se cache un récit qui l’est tout autant.

L’auteur nous emmène au cœur de la montagne, dans l’arrière-pays niçois.

Au fil des saisons, la vie très particulière de Jean-Noël nous est contée avec une douce sensibilité et une plume pleine de poésie. Une histoire qui nous parle sans pathos de la différence, la vie d’un simple d’esprit à une époque lointaine, de sa naissance à l’âge adulte.

Un roman court mais d’une intensité incroyable qui telle une immense bouffée d’oxygène, nourrit l’âme et bouleverse le cœur.

L’auteur nous offre une histoire d’amitié, d’amour, et dégage à chaque instant une multitude d’émotions, en nous baladant dans une nature parfois aussi hostile que certaines personnes, mais qui réserve tout de même de belles surprises et de belles rencontres.

C’est un petit bijou, une petite douceur qu’il serait dommage de ne pas suivre à La Trace, cette chouette maison d’éditions amoureuse des beaux mots qui font toujours de belles histoires.

Simple d’esprit n’a pas fini de faire chavirer les cœurs.

Pour info :

Après « Barnabé et le Vieux Fou », « Insomnies » et « Ils m’appelait Doctor John », Jean-Claude Lefebvre revient dans ses montagnes pour se mettre dans la peau de « Simple d’Esprit, le Fada de Bousiéyas » dont les idées frissonnent dans la tête comme les petites pensée sauvages au vent des alpages.

Jean-Claude Lefebvre est aussi médecin à la retraite, pas toujours à la retraite… avec des missions pour MSF en Syrie, en Lybie et en Afrique.

Je remercie les éditions La Trace pour cette merveilleuse découverte pleine de charme.

“ La neuvième heure ”

La neuvième heure de Alice McDermott aux Éditions La Table Ronde

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Arnaud

” Il avait un problème avec le temps. Ça tombait mal pour un cheminot, même employé de la BRT. Son problème, c’était qu’il aimait refuser le temps. Il se délectait de le refuser. (…) Il n’avait qu’à murmurer. Je n’y vais pas. Rien ne m’y oblige. Bien sûr, il n’était pas toujours nécessaire de refuser la journée entière. Parfois, le simple fait d’avoir une heure ou deux de retard suffisait à lui rappeler que lui, au moins, était libre, que les heures de sa vie – possédait-il un bien plus précieux ? – n’appartenait qu’à lui. “

Jim après un jour de trop à profiter du temps, à paraisser, vient d’être licencié de son emploi au chemin de fer. Ne supportant pas cette situation, il décide de mettre fin à ses jours dans son appartement. Précautionneux, il a envoyé Annie sa femme faire quelques courses, mais il a oublié que le gaz pouvait faire d’horribles dégâts.

Sœur Saint-Sauveur avait pour vocation d’entrer chez les gens qu’elle ne connaissait pas, surtout des malades et des personnes âgées, de pénétrer dans leur foyer et de circuler dans leur appartement comme si elle était chez elle, d’ouvrier les armoires à linge, leur vaisselier ou les tiroirs de leur commode – d’examiner leurs toilettes ou les mouchoirs souillés serrés dans leurs mains –, mais le nombre de ses visites chez des inconnus n’avait pas atténué, au fil des années, son premier réflexe, consistant à rester à l’écart et à détourner les yeux. “

Sœur Saint-Sauveur était passée le soir après le drame, elle prend la relève des pompiers auprès d’Annie la jeune femme enceinte et des voisins sinistrés de ce petit immeuble de Brooklyn. Elle va tenter d’aider Annie, pour que son mari soit enterré dans la concession déjà payée, dans le cimetière catholique, malgré le suicide.

Annie sera très vite embauchée au couvent par Sœur Lucy, où sa fille grandira sous l’œil bienveillant de sœur Illuminata.

Là en bas, Annie le savait, les mots étaient comme des produits de contrebande. Aucune des sœurs, à cette époque, ne parlait de sa vie au couvent, dans ce qu’elles appelaient dédaigneusement le monde. Prononcer ses vœux signifiait laisser tout le reste derrière soi: la jeunesse, la famille et les amis, tout l’amour qui n’était qu’individuel, tout ce qui dans l’existence nécessitait un regard en arrière. La coiffe qu’elles portaient comme des œillères faisait plus que limiter leur vision périphérique. Elle rappelait aux sœurs qu’elles devaient regarder uniquement leur tâche en cours. “

Quand Annie s’octroiera du bon temps sous prétexte de prendre l’air, son enfant élevé au couvent qui aspire à devenir sœur, se verra mise à l’épreuve par Sœur Jeanne qui l’emmènera dans sa tournée auprès des malades.

Chaque sœur de la congrégation possède son histoire et ses secrets, elles sont l’âme de ce quartier. Un endroit et des habitants qu’elles protègent jour après jour, tel le berger, elles veillent sur le troupeau.

« Est-ce que votre mari est gentil avec vous ? » demande-t-elle.

Sœur Lucy dit à Sally qu’un bon mari était une bénédiction – un bon mari qui allait au travail tous les jours, ne dilapidait pas son salaire au bar ou sur les champs de courses, ne battait pas ses enfants et ne traitait pas sa femme en esclave – mais une bénédiction rare à tout le moins.

Ce que j’en dis :

Jamais je n’aurais imaginé être aussi captivé par une histoire de bonnes sœurs.

L’auteure nous invite à partager le quotidien des sœurs de la congrégation de Marie dans une communauté Irlandaise de Brooklyn.

Toujours discrètes et bienveillantes, les sœurs se dévouent entièrement à ce quartier et veillent sur chaque famille dans le besoin.

Parfois drôle et souvent touchante, la plume délicate et minutieuse d’Alice McDermott en véritable orfèvre des mots, nous fait cadeau d’un magnifique bijou.

Un véritable conteuse qui réussit sans se faire prier à embarquer les lecteurs dans une balade irlandaise pleine de charme en compagnie de religieuses phénoménales.

Un joli coup de cœur qui a reçu le Prix Femina étranger 2018.

Pour info :

Alice McDermott est née à Brooklyn en 1953. Ses nouvelles ont notamment été publiées dans le New York Times, le New Yorker et le Washington Post. Elle est l’auteur de huit romans, dont cinq ont paru à Quai Voltaire. Elle vit près de Washington et occupe la chaire de littérature de l’université John Hopkins. Finaliste du Kirkus Prize et du National Book Critics Circle Award, La Neuvième Heure figure en 2017 parmi les meilleurs romans de l’année de la New York Times Book Review, du Wall Street Journal, de Time Magazine et du Washington Post.

Je remercie les éditions de la Table Ronde pour cette divine lecture.

“ La métallo ”

La métallo de Catherine Ecole-Boivin aux Éditions Albin Michel

« On l’appelait Mézioù, une forte en gueule. On n’avait pas intérêt d’y approcher les pattes car elle cartonnait des bras autant que nous. Sinon, durant nos dimanches copains à vélo elle était increvable. Après son départ, des comme elle, y’en a plus eu dans nos ateliers. Les femmes coquettes nouvellement embauchées demandaient à travailler dans les bureaux. Faut dire, on rapportait l’usine avec nous à la maison, dans nos cheveux et jusqu’à dans nos slips quand on avait été de corvée de bacs à graisse du laminoir. Yvonnick, c’était un homme comme nous. »

Yvonnick n’est pas une femme comme les autres. En plus d’avoir un prénom et des bras d’homme, elle a une force de caractère extraordinaire. Et elle en a bien besoin pour affronter cette vie difficile. Depuis le départ de son homme, elle a repris sa place à la forge.

” Je ne veux plus devenir secrétaire, passer une blouse blanche pour travailler. Je veux des marques d’ouvrier sur moi et de l’huile de moteur sous mes semelles. “

Jeune veuve et mère d’un enfant fragile, elle devient métallo. Commence alors une lutte ouvrière où elle devra se faire respecter par les hommes.

” J’invente la posture de la courageuse, la virile. Je n’ai pas de couilles mais j’ai de la place pour en avoir. “

Jour après jour, son courage force le respect, elle est fière de son travail et de sa communauté solidaire. Hélas une nouvelle menace se pointe en 1968, il est dorénavant question de rentabilité, de chiffres d’affaires, de restructuration…

” J’ignore comment nous allons garder notre histoire, notre mémoire à tous et celle de tous ceux venus poser leur existence pénible et parfois heureuse ici. “

Ce que j’en dis :

Malgré une couverture qui ne rend pas justice à ce récit, il serait dommage que vous passiez votre chemin, car derrière se cache une pépite littéraire qui rend hommage à toute une génération d’ouvriers hors du commun.

Inspiré d’un authentique témoignage, l’auteure Catherine Ecole-Boivin nous offre le destin d’une femme, Yvonnick.

C’est aussi l’histoire de celles et de ceux qui ont travaillé pour l’industrie Française dans les années 50, de son apogée jusqu’à son déclin dans les années 80.

” Il ne reste rien de nous si personne ne nous raconte quelque part. “

Une plume de caractère, métallique ciselée dans l’acier, aussi étincelante qu’une usine en pleine nuit où brille le feu du brasier, aussi brûlante que les flammes des hauts-fourneaux, aussi travaillée et puissante que le courage de ces ouvriers qui acceptaient tant pour des salaires de misère.

Homme ou femme, même combat et pourtant salaires inégaux pour tâches identiques, apparemment certaines choses ne changeront jamais, mise à part le hashtag #balancetonporc ou #balancetonpatron inexistant à l’époque.

Un récit qui défend également la cause des femmes qui ont combattu à tous les niveaux autant à la maison que sur leur lieu de travail pour se faire une place et gagner le respect.

Comme le dit si bien Bernard Lavilliers dans son texte Fench Vallée, ici pas de place pour les manchots, les shootés du désespoir fument la came par les cheminées et les usines désossées ont rencard avec la mort…mais c’est bien plus sa magnifique chanson Les mains d’or (à écouter ici) qui résonne entre ces pages.

Rarement un récit m’a autant touché par l’humanité qu’il dégage, par la puissance de l’écriture et l’hommage extraordinaire rendu à ce peuple ouvrier dont mon père a fait partie.

 » L’histoire vraie des hommes, des femmes et des enfants remarquables qui n’auront jamais leurs noms dans les livres d’histoires.  »

Authentique, brillant, admirable, féministe, engagé, historique, à lire pour ne jamais les oublier.

Pour info :

Catherine Ecole-Boivin à Brive la Gaillarde. Copyright de Marie Hélène,

Originaire de la Hague, historienne de formation, diplômée en Science de l’éducation, doctorante au CREN de Nantes, Catherine École Boivin est surnommée la glaneuse ou la défricheuse d’histoires car elle conte dans ses livres « les mémoires des humbles et de ceux à qui on n’a pas donné la parole durant leur vie ». Son premier livre Jeanne de Jobourg, paroles d’une paysanne du Cotentin a eu un succès en Basse-Normand. Suivi de plusieurs autres depuis. 

Elle est sociétaire de la SGDL et de la SOFIA, et membre de la Société des auteurs de Normandie et des écrivains combattants. Elle a reçu du préfet de Loire-Atlantique la médaille de bronze de la jeunesse et des sports. Elle est adhérente de la Maison du roman populaire de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne).

Le 18 novembre 2012, elle reçoit le prix littéraire du Centre régional du livre de Basse-Normandie dit « Reine Mathilde » lors du salon du livre de Cheux (Calvados), pour son roman chez Albin Michel Les Bergers blancs, l’histoire des bergers guérisseurs aux pieds nus de la Hague.

Catherine Ecole-Boivin habite depuis presque 20 ans en Loire Atlantique. Biographe et romancière, elle prépare en 2018 un doctorat en sciences humaines à l’université de Nantes. Elle est également professeure à Saint Nazaire.

Je remercie les éditions Albin Michel pour ce livre en hommage à toutes les mains d’or.

“ Jours de dèche ”

Jour de dèche de Didier Delome aux Éditions Le dilettante

Le paradis je l’ai connu sur terre quand j’étais jeune et beau. Et riche. Lorsque je réussissais tout ce que j’entreprenais. Maintenant que j’ai perdu la partie, tant pis; autant me montrer fair-play et garder la tête haute pour tirer ma révérence et effectuer ma sortie le plus discrètement possible. À condition que cela soit définitif. Pour être débarrassé de tout ça une bonne fois pour toutes. Malheureusement à mon grand regret je n’ai pas ce courage. Et je le déplore. Je suis incapable de franchir ce cap fatidique. Quelque part en moi une force invisible retient mon élan et à l’instant fatal la machine se grippe et je reste en rade. Résidu d’une espèce tenace. “

Après avoir connu une vie l’opulence, ce galeriste parisien perds son prestige et sa fortune. Fini le train de vie dispendieux, la fiesta et autres folies décadentes, bienvenue la galère, et la morosité qui l’accompagne. Les cafards ont envahit son espace de vie et même son cerveau. La dépression sème le chaos et après son suicide raté, le mène direct à la rue.

” Je sors par où ils sont entrés. S’en croiser de voisins. La rue est déserte. Je me retrouve assis sur un banc de l’avenue proche où je n’a perçois pas non plus âme qui vive. (…) Ça y est. Je suis à la rue. SDF. Clochard. Même si je n’ai pas encore passé de nuit dehors. “

Malgré tout, une petite fée officie pour lui trouver un toit.ne serait-ce que pour un temps.

” J’ignore ce qui me pousse à persévérer dans cet élan insensé en continuant d’avancer coûte que coûte, alors que j’ai perdu tout espoir d’arriver quelque part où on m’attend et où je serais le bienvenu. “

On ne lui déroule pas le tapis rouge, mais on lui offre un endroit pour dormir, de quoi se retourner. Terminé, on n’épate plus la galerie, on tente de survivre, de relever la tête et de trouver un job. Les jours de dèche ont remplacé les jours de fêtes, les plats préparés les menus cinq étoiles, et pourtant il n’en meurt pas, et trouvera même dans l’écriture un nouvel échappatoire.

Ce que j’en dis :

Ayant connu des jours de dèche, surtout l’année qui a suivi mon accident, j’étais curieuse de découvrir ce qui se cachait derrière ce récit. Personne n’est à l’abri, un rien peut tout faire basculer et vous mener direct à la rue sans un rond en poche. Cette histoire n’a rien à voir avec la mienne, n’ayant jamais connu son train de vie, ni son compte en banque, mais pourtant j’y ai retrouvé certaines similitudes côté galère. Il est clair que sa négligence et son laisser-aller l’ont conduit vers le précipice et sans le sou, je ne peux donc pas le blâmer mais compatir à la suite des événements.

Avoir connu la gloire et la richesse, puis finir en chambre de bonne entretenu par les aides de l’état, c’est loin de faire rêver, il fait pourtant toujours parti des chanceux.

À travers ce récit témoignage, l’auteure nous fait par de sa propre expérience et nous offre une satire sociale plutôt réaliste.

Qui n’a pas connu des jours de dèche ne pourra guère être sensible à cette histoire qui permet pourtant de relativiser.

Tel un phénix, il va renaître de ses cendres, un jour après l’autre et nous fait cadeau de ce premier roman à l’humour caustique et à la langue assez délicieuse agréable à lire.

Pour info :

Des années cinquante à nos jours, après des détours par le journalisme, l’édition, la télévision et le théâtre… enfin la littérature où il raconte tout, ou Presque !

Je remercie les éditions Le Dilettante pour ce récit poignant.

“ Trois fois la fin du monde ”

Trois fois la fin du monde de Sophie Divry aux Éditions Notabilia

” J’étais sûr que ce braquage était une mauvaise idée, qu’il allait à sa perte. Mais comment est-il fait celui qui laisserait perdre son frère sans prendre le risque de se perdre avec lui ? En ces temps-là, il y avait des frères, on se rendait des services et il y avait des hommes pour vous punir. Voilà pourquoi je me retrouve un soir devant la porte de la prison de F. “

Après un braquage qui tourne à la catastrophe, Joseph Kamal se retrouve derrière les barreaux. L’apprenti braqueur va devoir faire face à la brutalité des gardes et des détenus. Il va devoir s’adapter et surtout courber l’échine.

” Déjà la laideur du béton me fatigue, déjà l’horizon me manque. Les couloirs se succèdent, gris sale, éclairés au néon, sans autres ornements que des tuyauteries et des fils électriques suspendus comme un long remords au-dessus de ma tête. “

Joseph vit chaque jour un véritable cauchemar et donnerait n’importe quoi pour quitter cet endroit. Il était quand même loin d’imaginer, que ce serait une explosion nucléaire, qui lui permettrait de quitter cet enfer.

” Il n’y aura plus jamais de phares, plus jamais de cris, de moteurs s’opposant à la nuit. Le noir s’étale. “

Joseph se cache dans la zone interdite. Poussée par un besoin de solitude, il s’installe dans une ferme isolée, avec pour seule compagnie un mouton et un chat, entouré d’une nature qui le fascine chaque jour un peu plus.

” Il a été patient dans les pires choses, il pourra l’être dans les douces. “

Ce que j’en dis :

Je me réjouis toujours de découvrir un nouveau roman post-apocalyptique, peut-être une façon pour moi d’apprivoiser ma plus grosse peur : survivre à une catastrophe planétaire.

L’auteure commence d’une manière tout à fait surprenante en nous embarquant au départ en milieu carcéral, suivre un homme qui vient de s’y faire enfermer suite à un mauvais choix. C’est pendant son emprisonnement qu’une catastrophe va survenir et qu’il va retrouver une liberté qui sera hélas une liberté relative qui le condamnera à une survie laborieuse, quasiment seul au monde. Le roman bascule vers une ode à la nature qui jour après jour reprend ses droits.

Un récit étrange où virevolte une certaine poésie qui nous émerveille et nous glace face à cette solitude en pleine nature.

Même si je ne rejoins pas entièrement l’engouement général ce roman est une belle découverte. Une histoire qui m’a touché mais sans totalement me transporter.

Sophie Divry est née à Montpellier et vit actuellement à Lyon. Elle a signé chez Notabilia quatre ouvrages, dont deux romans très remarqués, La condition pavillonnaire (2014) et Quand le diable sortit de la salle de bain (2015), ainsi qu’un essai, Rouvrir le roman (2017). Trois fois la fin du monde est son cinquième roman. Sophie Divry est également chroniqueuse dans l’émission « Des papous dans la tête » sur France Culture.

Je remercie les matchs de la rentrée littéraire 2018 pour cette lecture étonnante.

“ Fracking ”

Fracking de François Roux aux éditions Albin Michel

La jeune femme désigna de la main quelque chose de vague à l’extérieur.

– Ces foutus puits, cette puanteur, ce gaz qui brûle jour et nuit, vos bêtes qui crèvent l’une après l’autre…(…)

Karen sortit sur le perron. Un soleil blanc illuminait les pâturages. Il faisait chaud mais il était encore trop tôt pour que l’on en souffrît, les hommes comme les animaux. Karen porta son regard au loin. Les pompes à balancier allaient et venaient de manière régulière, flegmatique, suçant le pétrole dans un mécanisme aussi imperturbable que les mâchoires de ses vaches qui mastiquaient ce qu’il restait d’herbe dans la prairie. “

Tandis que l’Amérique s’apprête à élire un bouffon, les Wilson tentent de survivre dans les vastes prairies du Dakota défigurées par l’exploitation providentielle du gaz de schiste.

” Les ressources en hydrocarbures du sous-sol schisteux, jusqu’alors inexploitables en raison d’impossibilités techniques de forage, l’étaient soudain devenues grâce à la mise au point de la fracturation hydraulique, dont le recours massif avait débuté il y a tout juste quatre ans et qui laissait la porte grand ouverte à toutes sortes de spéculations et de convoitises. Avec le fracking, le rêve éternel d’indépendance énergétique de l’Amérique allait enfin se réaliser. “

Ils se battent contre le cynisme des géants pétroliers qui intoxiquent leurs terres et leur eau, et contre tous ceux qui ont baissé les bras et se sont résignés en se laissant acheter et empoisonner.

” – J’ai du mal à croire qu’on puisse être heureux en bousillant la planète mais bon…

– Lisa, je sais ce que tu penses. De mon job, du pétrole, du Fracking. Tout ce que je dis c’est que le pétrole a sauvé des types comme moi. On serait rien sans ça. Et puis, l’industrie a toujours fait des dégâts collatéraux. “

Une fois encore, la terre est maltraitée au profit de l’argent malgré les répercussions désastreuses sur la planète et sur ses habitants.

” La guerre, certains en meurent et d’autres en vivent. “

Ce que j’en dis :

Quand j’ai débuté ma lecture, j’ai repensé à ce magnifique film Erin Brockovich où Julia Roberts mène une enquête suite à la découverte des gros problèmes de santé que rencontrent les habitants d’une bourgade d’Hinkley, en Californie. Des maladies dues à la pollution de l’eau potable par une entreprise qui utilise des produits toxiques. Mais également au film Promised Land avec Matt Damon qui avait justement pour sujet les droits de forage que tentait d’obtenir une firme de gaz naturel auprès d’une communauté rurale des États-Unis, touchée par la récession économique.

À travers ce récit, François Roux nous offre un regard acéré sur cette Amérique d’aujourd’hui. Une véritable radiographie d’un monde au bord de la rupture.

Fort de ses connaissances et en véritable conteur, il réussit via ce drame familial, à éveiller les consciences face aux dangers de toujours vouloir prendre les richesses de la terre pour remplir les poches de celles des hommes sans scrupules.

Un roman social engagé qui met en scène l’Amérique profonde à travers des portraits de famille très touchants et profondément humains.

Une lecture passionnante et instructive que j’aurais juste aimé plus dense afin de profiter davantage de sa plume et pour approfondir davantage ce sujet qui mérite vraiment une attention particulière si l’on souhaite éviter une catastrophe écologique planétaire.

Une écrivain que je vais continuer à découvrir indiscutablement.

Pour info :

François Roux est réalisateur de films publicitaires, de documentaires et de vidéo-clips. Il a également réalisé plusieurs courts métrages de fiction, sélectionnés dans de nombreux festivals, en France comme à l’étranger. Il est par ailleurs auteur et metteur en scène de théâtre : il a écrit et mis en scène Petits Meurtres en famille (2006) et est l’auteur de deux autres pièces, À bout de souffle (2007) et La Faim du loup (2010). Son premier roman, La Mélancolie des loups, a été publié en 2010 aux Éditions Léo Scheer.

Il a publié également aux éditions Albin Michel : le bonheur national brut en 2014, et Tout ce dont on rêvait en 2017.

Fracking est son quatrième roman.

Je remercie les éditions Albin Michel pour cette histoire aussi révoltante que passionnante.

“ L’écart ”

L’écart d’Amy Liptrot aux Éditions Globe

Traduit de l’anglais par Karine Reignier- Guerre

Notre écart se cache derrière une petite colline et longe la mer. À certains endroits, les maisons voisines disparaissent, et personne ne peut nous voir depuis la route. “

Grande, fine, intrépide, elle est de retour sur l’île qui l’a vu grandir. Elle revient de Londres, où tout est trop cher et où le travail se fait rare.

J’étais une enfant courageuse et téméraire. (…) Plus tard, j’ai développé un sens de la fête (et tout ce qui allait avec : alcool, drogues, rencontres, sexe) qui m’a poussée à vivre des expériences extrêmes, sans réfléchir aux conséquences qu’elles pouvaient avoir. J’étais sans cesse en quête de sensations nouvelles et je me déchaînais contre ceux qui tentaient de me mettre en garde. Je menais une existence rude, tempétueuse et chaotique. “

Elle revient de loin, elle s’est perdue en route et a bien failli se noyer dans l’alcool.

L’alcool avait pris possession de mon existence. (…) L’alcool me séparait de lui et du reste du monde. Je me déconstruisais, verre après verre. “

Elle vacille, hésite entre deux destins : retrouver Londres qui brille de mille tentations ou se reconstruire dans cet archipel des Orcades où la vie rude lui semble vide et lui fait peur.

” Au cours du printemps, je remarque une annonce pour un projet financé par la Société royale de protection des oiseaux. Les responsables locaux sont à la recherche d’un employé pour l’été. J’hésite – je continue de croire que je reprendrai bientôt à Londres le cours de ma « vraie vie » – puis je décide d’envoyer ma candidature. Le projet m’intéresse. Pourquoi ne pas tenter ma chance ? “

Difficile de laisser tomber la bouteille, alors quand cette opportunité se présente, un nouveau choix s’impose. Pour elle qui se sent depuis si longtemps à l’écart du monde, rejoindre l’Écart et ses paysages insulaires pour y chercher un oiseau nocturne, menacé et farouche comme elle, un choix qui s’impose de lui-même.

Peut-être le départ d’une nouvelle vie…

«  L’avenir ne s’annonce peut-être pas si mal, après tout. J’ai troqué les boules à facettes des discothèques pour les lumières célestes, mais je reste entourée de danseurs : soixante-sept lunes gravitent autour de moi. “

Ce que j’en dis :

J’ai choisi ce roman à l’occasion d’une opération Masse critique chez Babelio, roman qui avait attiré mon attention en lisant certains retours sur la toile.

Après cent cinquante pages laborieuses où je me noyais dans le marasme et l’apitoiement de la jeune femme, face à son problème avec l’alcool, j’ai abdiqué et mis à l’écart ma lecture.

Sur les conseils d’une lectrice qui l’avait vraiment apprécié, j’ai repris et enfin terminé ce récit. Je reconnais que cette dernière partie où l’on suit sa reconstruction est davantage intéressante et a résonné davantage en moi. Partager son quotidien, découvrir la nature et sa faune merveilleuse m’a réconcilié avec son histoire. La beauté de ces contrées lointaines a le pouvoir de nous émerveiller et de nous redonner de l’espoir, à condition d’ouvrir les yeux et de laisser entrer la lumière dans notre cœur, tout comme les étoiles s’imposent à la nuit et illuminent toute cette noirceur.

” J’ai renoncé à l’alcool, je ne crois pas en Dieu, et mes histoires d’amour se sont mal terminées, mais je trouve maintenant mon bonheur et mon ivresse dans le monde qui m’entoure. “

Un beau voyage en terre inconnue assez sombre qui s’illuminera, une fois parvenu vers d’autres rivages. (Après les 150 première pages).

Pour Info :

Surnommée « la femme du Roi caille » par les soixante-dix autres résidents de la petite île de Papay, Amy Liptrot est retournée à Orkney pour travailler à la Société Royale pour la protection des oiseaux. Elle y enregistre et documente des informations sur le Roi caille – un oiseau rare et secret qui fait son nid dans les hautes herbes et qui fait le bruit d’une cuillère traînée contre un égouttoir à vaisselle. Elle est lauréate du PEN Ackerley Prize 2017 et duWainwright Prize 2016. L’écart est son premier roman.

Je remercie les Éditions Globe et Babelio pour ce voyage dépaysant entre ciel et mer.