“ Tremblement de temps ”

Tremblement de Temps de Kurt Vonnegut aux Éditions Super 8

Traduit de l’anglais (États-Unis ) par Aude Pasquier

Le monde entier est un théâtre, et tous les hommes et les femmes de simples acteurs. “

En 2001: un « tremblement de temps temporel » renvoie le monde entier en 1991. L’occasion peut-être de corriger certaines erreurs et d’éviter certaines catastrophes ? Et bien non, tout recommence à l’identique. L’humanité poursuit sa course infernale avec nonchalance.

” À croire que nombreux attendent la mort et d’être délivré de leur vie. “

Le pitch laisse présager un roman de science-fiction et pourtant l’auteur culte d’Abattoir 5 n’a pas eu envie de l’écrire, mais a eu envie de digresser autrement en embarquant le lecteur dans un étourdissant voyage au pays de la fiction.

” Je rentre à la maison. Je me suis sacrément amusé. Écoutez nous sommes sur terre pour glandouiller. Ne laissez personne prétendre autre chose ! “

Ce que j’en dis :

L’auteur pose un regard acerbe sur la société américaine. Il médite brillamment sur son pays, sur la guerre, lui l’ancien soldat qui fut un temps prisonnier, mais aussi sur la famille, les amis, sur la vie et les choix qui la composent.

” Beaucoup de gens échouent parce que leur cerveau, leur éponge d’un kilo et demi imbibée de sang, leur pâtée pour chien, n’est pas assez performante. La cause d’un échec peut être aussi simple que ça. Certains ont beau s’efforcer, ils ne cassent pas trois pattes à un canard. Point final ! “

Un récit autobiographique où Kurt Vonnegut se livre à cœur ouvert, sans fards et

pourtant cet OLNI a bien failli ne pas voir le jour.

Une lecture qui est parfois déroutante mais qui régale par son côté grinçant et très atypique. Une plume plutôt sarcastique, satyrique qui résonne avec un réalisme surprenant. Remplis d’aphorismes, le lecteur reste captivé et se laisse embarquer dans un univers étrange.

L’absurdité du monde dans toute sa splendeur.

Un récit subversif, assez mordant et plutôt jouissif qui va réjouir ses fans.

Pour info :

Avec son frère et sa sœur, Kurt Vonnegut Jr grandit dans une famille aisée. Son père, Kurt Sr, architecte, perd toute sa fortune dans la Grande Dépression. En 1940, Kurt entre à la Cornell University, étudie la chimie et la biologie selon le désir de son père, mais se distingue comme éditeur du Cornell Daily Sun. Il quitte l’université en 1943 pour s’engager dans l’armée et est fait prisonnier par les Allemands lors de la bataille des Ardennes. Il se retrouve alors à Dresde, en Allemagne, enfermé au sous-sol d’un abattoir, le Slaughterhouse Five. Pendant la nuit du 13 février 1945, la ville est bombardée par les Alliés. On dénombre 130000 morts en deux jours. Kurt, toujours enfermé au sous-sol de l’abattoir, et l’un des rares survivants et sera ainsi chargé par les Allemands de rassembler les corps des victimes pour les brûler. Il est libéré par l’armée Rouge en mai 1945.

Cette expérience donnera corps à son roman le plus connu, Abattoir 5, paru en 1969. Après la guerre, Kurt poursuit des études d’anthropologie à la Chicago University et obtient son diplôme grâce au succès de son livre Le Berceau du chat (1963), alors qu’il a déjà quitté l’université depuis plusieurs années. Il travaille comme publicitaire chez General Electric lorsqu’il publie Le Pianiste déchaîné (1952), Les Sirènes de Titan (1959) et surtout Abattoir 5 (1969), et Le Petit Déjeuner des champions (1973), ses textes les plus connus.

Les romans de Kurt Vonnegut, pessimistes et satiriques, combinent réalité, science-fiction et fantasy pour peindre avec une plume acérée les horreurs, les absurdités et l’aliénation de la vie moderne, les effets de la technologie sur les hommes et des personnages en quête de sens dans un univers absurde. Il reste un des écrivains les plus étudiés sur les campus universitaires aux États-Unis, et ses ouvrages ont influencé plusieurs générations d’étudiants, lui conférant le statut d’auteur culte outre-Atlantique. Son nom est régulièrement cité dans des œuvres de la culture populaire, des Simpsons à Strangers Things. L’astéroïde 25399 Vonnegut a été nommé en son honneur.

Je remercie les Éditions Super 8 pour ce voyage intemporel grinçant à souhait.

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“ Les heures rouges ”

Les heures rouges de Leni Zumas aux Éditions Les Presses de la Cité

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch

” Deux ans plus tôt, le Congrès américain a ratifié l’amendement sur l’identité de la personne, qui accorde le droit constitutionnel à la vie, à la liberté et à la propriété à un œuf dès l’instant de sa conception. L’avortement est aujourd’hui illégal dans les cinquante États. Les avorteurs peuvent être accusés de meurtre au second degré et les femmes désireuses d’avorter, de complicité de meurtre. La fécondation in vitro est également interdite au niveau fédéral, parce que l’amendement condamne transfert d’embryons du laboratoire dans l’utérus ( Les embryons ne sont pas en mesure d’y consentir) . “

Non loin de Salem dans l’Oregon aux États-Unis, suite à la ratification de l’amendement sur l’identité de la personne, l’avortement est interdit, l’adoption et PMA pour les femmes seules sur le point de l’être aussi. Le destin de quatre femmes est sur le point de basculer.

« Il y a deux ans à peine a-t-elle rappelé – crié, en réalité – l’avortement était légal dans ce pays, mais aujourd’hui nous en sommes réduites à nous jeter au bas de l’escalier. »

Il y a Ro, professeure célibataire, qui se débat d’une part avec un projet de biographie d’Elvør Minervudottir, une exploratrice islandaise et qui tente d’autre part de concevoir un enfant.

Susan est quand à elle déjà mère de deux enfants, mais est lasse de sa vie de mère au foyer. Sa vie est devenue d’une banalité affligeante. Elle n’envisage plus de procréer et redoute même un accident.

” À l’âge de trente ans, lorsqu’elle s’est retrouvée enceinte de Bex, l’épouse a eu l’impression de glisser sous une porte de garage en train de se refermer. “

Mattie, une des meilleures élèves de Ro, entrevoit l’avenir sereinement. Elle s’imagine très bien une carrière scientifique et elle peut compter sur ses parents adoptifs pour l’y encourager. Par curiosité, et pour la première fois elle expérimente l’amour charnel…

Et enfin, Gin la guérisseuse, qui vit en marge de la société et se voit accusée de sorcellerie.

Elle ne devrait pas se laisser prendre à guetter la fille. Les gens la considèrent déjà comme une personne dérangée, une farfelue des bois, une sorcière. Elle est plus jeune que les sorcières à balai qu’on voit à la télé, mais ça ne les empêche pas de chuchoter. “

Quatre femmes qui voient leur destin se lier à l’aube de cette nouvelle ère.

Ce que j’en dis :

À travers ce roman choral qui donne la voix à quatre femmes de tous âges, Leni Zumas nous offre un roman engagé, féministe sans être pour autant militant.

Elle aborde d’importants sujets tels que l’avortement, la PMA, l’adoption, qui prêtent parfois à polémique dans un monde qui revient sans cesse sur des lois qui ont mis déjà tant de temps à accorder certains privilèges aux femmes, qu’elles soient seules ou en couple. Il suffit d’un changement de gouvernement pour que tout soit remis en question. Il est d’autant plus difficile de l’accepter face à un pays qui laisse circuler des armes qui permettent de tuer bien plus brutalement et parfois sans même une raison valable. Une ironie de plus qui ne peut que m’insurger.

Présenté de manière fort intéressante, ce roman au ton parfois cynique donne une parfaite représentation de ce que certaines femmes subissent au quotidien dans leurs parcours et dans leurs désirs d’être mère ou pas. Des femmes qui connaissent la douleur mais qui ne perdent jamais espoir de s’affranchir de leur condition.

Un premier roman qui ne laisse pas indifférent.

Leni Zumas habite Portland, Oregon, où elle est professeure agrégée. Elle est l’auteure de deux romans, Red Clocks et The Listeners, et d’un recueil de nouvelles.

Les heures rouges est son premier roman à paraître en France.

Je remercie Léa, créatrice du Picabo River book club et les éditions Les Presses de la Cité pour cette lecture avant-gardiste.

“ Les jours de silence ”

Les jours de silence de Phillip Lewis aux Éditions Belfond

Traduit de l’américain par Anne-Laure Tissut

«  Il était habituel pour les enfants d’Old Buckram de commencer l’école mais de ne pas aller au bout, et, comme on pouvait s’y attendre, aucun des ainés de mon père ne reçut guère d’éducation au-delà des années de lycée obligatoires. Je me rappelle avoir un jour demandé naïvement à mon grand- père s’il était allé à l’université. Il me répondît sèchement : « Non, petit, mais je suis passé à côté d’un certain nombre d’universités. Sans m’arrêter. » (…) Mon père, toutefois, parmi ces nombreux enfants, se distinguait. À un degré déconcertant. (…) Dans une famille où savoir lire était considéré comme une simple nécessité et aucun cas comme une vertu, il apprit sans guide. Il avait toujours un livre, avant même de savoir quoi en faire. “

Sur un contrefort élevé des Appalaches se dresse une étrange demeure de verre et d’acier réputée maudite dans le petit village d’Old Buckram. C’est ici que vit la famille Aster.

Le père, Henry Senior, intellectuel autodidacte développa très tôt une passion incommensurable pour les mots.

” M. Smeth avait dit à mon grand-père : « Il est franchement bizarre, ce garçon ; vous savez ?

– Vous pensez, si on le sait. » “

La mère, Eleonore, insoumise et lumineuse partage ses journées entre la contemplation de la nature et l’élevage de pur-sang.

Et avec eux, leurs enfants, Threnody, une adorable fillette et Henry Junior, petit garçon très sensible et attentif, qui voue une véritable adoration à son père. Un père qui lit et noircit jour et nuit des pages et des pages, qui composeront un jour, le roman de sa vie.

Quand l’homme se fut retiré, je demandai à Père pourquoi il passait tant de temps à lire. Il lâcha un rire et se mit à nettoyer ses lunettes (…) « J’adore lire, dit-il. J’adore les mots, le langage. Il en a toujours été ainsi. Il n’est rien qui me plaise davantage.

– Et pourquoi passes-tu autant de temps à écrire ? »

Je vis qu’il réfléchissait. Je lui avais posé une question dont il ignorait la réponse, mais qu’il avait passé sa vie à chercher. “

Dix années plus tard, Henry Junior sous prétexte de poursuivre ses études, fuit cette maison et son intranquillité chargé de silence qui le ronge. Fuir pour essayer de comprendre pourquoi un jour son père est parti, emportant son mystérieux manuscrit…

” Le monde entier qui s’étendait tel un arc à l’horizon semblait vaste et vide. “

Ce que j’en dis :

À travers ce roman et un style raffiné, l’auteur nous offre le portrait sibyllin d’une famille du vieux Sud, amoureux des mots, des livres et de leurs histoires, sans pour autant parvenir à exprimer ses plus belles joies comme ses terribles peines.

Il explore en profondeur la passion démesurée de la lecture et de l’écriture d’un homme épris depuis toujours des mots. Une passion qui conduit jour après jour dans la douceur du silence.

Il aborde également, le deuil, la solitude mais aussi l’abandon, parfois nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie.

Un premier roman d’apprentissage puissant, accompli, qui s’impose avec délicatesse, à son rythme, d’une manière très personnelle chère à l’auteur.

Un roman bouleversant, qui laisse son empreinte dans la mémoire des lecteurs.

Philippe Lewis en compagnie de membres du Picabo River Book Club, lors d’un petit déjeuner organisé par Léa et les Éditions Belfond , à l’occasion du festival America

Né en Caroline du Nord, Phillip Lewis a étudié à l’université North Carolina de Chapel Hill et à l’école de droit Norman Adrian Wiggins, où il a été rédacteur en chef de la Campbell Law Review. Avec son premier roman, Les Jours de silence, il nous plonge dans le décor fascinant des montagnes des Appalaches d’où, comme son narrateur, il est originaire. Il vit actuellement à Charlotte, en Caroline du Nord.

Je remercie les Éditions Belfond et Léa créatrice du groupe Picabo River Book Club pour l’organisation d’un super petit déjeuner avec l’auteur et pour cette formidable lecture.

“ La toile du monde ”

La toile du monde d’Antonin Varenne aux éditions Albin Michel

” Sous les lampes à pétrole charmantes et désuètes, les représentants de la nouvelle Amérique, enthousiastes et déterminés, ont rendez-vous avec le monde électrifié. “

En 1900, à bord d’un paquebot français, Aileen Bowman, une journaliste célibataire de trente-cinq ans, est en route pour Paris afin de couvrir l’événement qui s’y prépare pour le New-York Tribune.

Aileen avait été accueilli à la table des hommes d’affaires comme une putain à un repas de famille, tolérée parce qu’elle était journaliste. Le premier dîner, dans le grand salon du luxueux Touraine, avait suffi à la convaincre qu’elle naviguait à bord d’une ménagerie (…) En sa présence, les maris n’avaient pas laissé leurs épouses parler. De peur sans doute qu’elles expriment, par sottise ou inadvertance, de la curiosité pour cette femme scandaleuse : la socialiste du New York Tribune, la femme aux pantalons, Aileen Bowman la rousse. “

Né d’un baroudeur anglais et d’une Française utopiste, élevée dans le décor sauvage des plaines du Nevada, Aileen est une femme affranchie de tout lien et de toute morale, passionnée et fidèle à ses idéaux humanistes.

” Elle sentait la colère monter, s’accélérer le cycle des arguments tronqués, son mépris pour le genre féminin, si sujet à la servitude volontaire qu’ Aileen était tentée d’excuser les hommes qui en abusaient. Ces dindes rôties, dans leurs corsets qui en avaient tué plus d’une, récoltaient ce qu’elles méritaient. Ces bourgeoises qui se moquaient d’avoir le droit d’entrer à l’université si leurs armoires étaient bien garnies, ces pondeuses de mômes qui se plaignaient du nombre de bouches à nourrir et se laissaient engrosser sans protester, la masse de ces bonnes femmes, noyées dans leur quotidien, occupées à cuire et gagner le pain, se plaignant à jamais mais terrifiées à l’idée de se révolter. “

Au fil du récit on se retrouve transporté au cœur de l’exposition universelle de Paris, dans une ville en chantier, du métropolitain naissant aux quartiers des bordels où les peintres puisent leurs inspirations où la personnalité extravertie d’Aileen se confond avec la ville lumière.

Un magnifique portrait en miroir où se dessine la toile du monde, de l’Europe à l’Amérique, du dix-neuvièmes un vingtième siècle, du passé au présent, en compagnie d’Aileen une femme libérée, extravertie, qui se dirige vers un destin inattendu.

Lac Tahoe

Ce que j’en dis :

Depuis ma découverte du formidable roman d’aventure, Trois mille chevaux-vapeur en 2014, je suis devenue une fan inconditionnelle de la plume d’Antonin Varenne. Équateur suivit en 2017, et La toile du monde clôture cette formidable épopée.

Antonin Varenne est un conteur hors pair, capable de nous plonger dans le passé à travers une époque en pleine construction qui présage déjà des beaux jours à la ville lumière.

Il dépeint à merveille toute l’effervescence qui se déploie autour de cette exposition universelle démesurée. Une ambiance particulière, virevoltante où s’intègre très vite cette journaliste libérée adepte du saphisme qui compte bien vivre l’aventure parisienne jusqu’au bout de la nuit. Aussi douée pour la plume que pour la fête, bien loin de la place qu’on accorde aux femmes en ce temps-là. Aileen, rebelle franco-anglaise, une héroïne qui sied à merveille à cette histoire et lui donne un côté sauvage, extravertie, absolument réjouissant.

Un magnifique portrait de femme entourée d’une foule de personnages surprenants qui donnent un souffle de liberté et une douce folie à ce formidable récit.

Une fois encore je tombe sous le charme de son style et de sa plume, et c’est avec panache qu’Antonin Varenne clôt la trilogie des Bowman.

La toile du monde une petite merveille qui ravira les collectionneurs d’écrivains talentueux.

Après une maîtrise en  philosophie, Antonin Varenne parcourt le monde : Islande, Mexique… la Guyane et l’Alaska sont les deux derniers pays en date qu’il a découverts. Avec Fakirs (2009), il reçoit le Grand Prix Sang d’encre ainsi que le Prix Michel Lebrun, puis le  prix Quais du Polar /20 Minutes avec Le Mur, le Kabyle et  le Marin (2011). En 2014 est sorti Trois mille chevaux vapeurs chez Albin Michel, un grand roman d’aventures.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette fabuleuse toile livresque.

“ Au loin ”

Au loin d’ Hernan Diaz aux Éditions Delcourt

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Barbaste

” Mon nom est Håkan (…) Håkan Söderström. Je n’ai jamais eu besoin de mon nom de famille. Personne ne me le demandait. Personne arrivait à prononcer mon prénom. Je parlais pas anglais. (…)

Håkan donnait l’impression de parler aux flammes mais de ne voir aucun inconvénient à ce que des oreilles l’écoutent. (…)

Il était toujours impossible de distinguer le ciel de la terre, mais l’un comme l’autre avaient viré au gris. Après avoir ravivé le feu, Håkan reprit la parole. En marquant de longues pauses, et d’une voix parfois presque inaudible, il parla jusqu’au levée du soleil, toujours en s’adressant au feu, comme si ses mots devaient se consumer sitôt prononcés. “

Lorsque Håkan , un jeune paysan suédois débarqua aux États-Unis, il était accompagné de son frère. Sur le quai, la foule très importante les sépara en un instant.

Ce qui aurait du être une découverte de l’Amérique va s’avérer une toute autre aventure.

Seul et sans un sou , il n’aura pourtant qu’un seul but : retrouver son frère Linus à New-York, même si pour cela, il devra traverser tout le pays à pied.

En remontant à contre-courant le flux continu des pionniers qui se ruent vers l’Ouest, il poursuit ses recherches semées d’embûches.

Bien trop souvent, la nature et les hommes essaieront de le tuer.

” Durant ces tempêtes, dont les hurlements oblitéraient tout autodérision lui, Håkan puisait son seul soulagement dans la quasi-certitude de ne croiser âme qui vive. Sa solitude était totale et, pour la première fois, depuis des mois, en dépit des grondements et des lacérations, il trouva la paix. “

Sur cette route, il va croiser des personnages truculents et souvent hostiles : une tenancière de saloon, un naturaliste très original, des fanatiques religieux, des arnaqueurs, des criminels, des indiens, des hommes de loi.

Au loin, l’Amérique se construit, et lui se forge une légende sans même s’en douter. Il devient un héros malgré lui.

Il se réfugie, loin des hommes, au cœur du désert, pour tenter de ne plus être étranger à lui-même et aux autres.

” Håkan s’était flétri et ridé, la brûlure du soleil avait raviné ses joues et son front. Ses yeux restaient perpétuellement plissés, sans que cela ne résulte d’un froncement de sourcils délibéré. C’était juste là sa nouvelle physionomie – celle, continûment grimaçante, d’un jeune homme harcelé par une lumière aveuglante ou en butte à un problème insoluble. Sous le surplomb accidenté des sourcils désormais soudés, ses yeux, presque entièrement dissimulés au creu d’une étroite tranchée, ne brillait plus de crainte ou de curiosité mais d’une faim stoïque. Une faim de quoi– il n’aurait su dire. “

Ce que j’en dis :

Au loin de somptueux paysages, des grands espaces et une terre pillée petit à petit aux indiens par les pionniers chercheurs d’or. Au loin dans ce désert, un homme, seul, erre à la recherche de son frère.

Au hasard des pistes, tous vont se croiser et parfois faire un bout de chemin ensemble. Håkan va durant ce périple, découvrir la solitude et la dure réalité du rêve américain brisé par des conditions de survies si difficiles, en terre inconnue.

Hernán Díaz revisite à merveille  » le western nature writing” en nous offrant un roman d’une richesse aussi démesurée que les grands espaces qui l’accompagnent. À travers ce roman initiatique, autour d’un personnage central, il nous plonge dans la conquête de l’Ouest d’une manière moins conventionnelle, et toute aussi évocatrice pour nous faire voyager dans le passé, dans cette Amérique en passe de devenir.

Un magnifique roman d’aventure qui aborde le thème de l’immigration avec une grande lucidité.

Au loin m’a envoûté à travers ces paysages à couper le souffle. Au loin m’a charmé par sa plume évocatrice et sublime. Au loin m’a conquise à travers ce héros bouleversant et extraordinaire.

Un roman qui rejoint mon Panthéon d’auteurs inoubliables à découvrir et à suivre absolument.

Un magnifique écrin, une traduction soignée se rajoutent à ce bijou littéraire précieux.

Pour tous les amoureux de la littérature américaine et des grands espaces qui inspirent à vivre une voyage lisvresque exceptionnelle.

Gros coup de cœur.

Hernán Díaz a surgi de nulle part. Sans agent, il envoie son manuscrit par la poste chez Coffee House Press, la maison d’édition de Mineapolis à but non lucratif. Et voilà que ce parfait inconnu devient finaliste du prix Pulitzer et figure dans la liste du PEN Faulkner Award.

« Un premier roman, un petit éditeur indépendant, un finaliste du Prix Pulitzer » titrait récemment le New York Times en s’étonnant d’être passé à côté du très beau roman d’ Hernán Díaz, à sa parution.

Né en Argentine, Hernan Diaz vit depuis 20 ans à New York. Il est aujourd’hui directeur adjoint de l’Institut Hispanique de l’université de Columbia. Finaliste du prix Pulitzer, Au loin est son premier roman.

Je remercie Léa créatrice du groupe Picabo River Book Club et les Éditions Delcourt de m’avoir offert cette découverte, une aventure livresque grandiose.

“ Une maison parmi les arbres ”

Une maison parmi les arbres de Julia Glass aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Josette Chicheportiche

” Mais cette maison donne vraiment l’impression d’avoir abrité en elle le cœur de Lear. Pas étonnant qu’il ait quitté New York. C’était sa ruche, sa tanière, et que les pièces soient toutes de taille modeste rendait l’endroit rassurant. Lear ne voulait ni d’un palais ni d’une villa ni d’un presbytère, il voulait un havre de paix, une retraite de tous les jours, la cellule d’un moine, le terrier d’un blaireau. “

Suite à un banal accident, Morty Lear, auteur estimé de livres pour enfants, meurt. Tomasina Daulair son assistante hérite de tous ses biens : sa belle maison dans le Connecticut, mais aussi la lourde gestion de son patrimoine artistique. Au fil des années une véritable amitié s’était tissée entre eux. Elle vivait auprès de lui, et cette mort soudaine laisse une douleur vive et un vide immense.

” Elle doit se rappeler qu’il n’y a pas de Morty à chercher. “

Morty semblait marqué par son étrange jeunesse et très ébranlé par la perte de son amant emporté par le sida. Il s’était entièrement reposé sur Tommy jusqu’à ne plus pouvoir se passer d’elle, et c’est ainsi qu’elle lui consacra toute sa vie et ne vécu qu’à travers lui.

Lorsqu’un célèbre acteur engagé pour incarner Morty se présente, Tommy et lui sont amenés à fouiller dans les affaires très personnelles de Morty.

” Tout autour de lui – sur les murs, sur les surfaces des tables, sans nul doute dans les nombreux tiroirs et meubles de rangement – ce sont des centaines, probablement des milliers d’objets définissant une vie. Pas juste n’importe quelle vie, et pas juste la vie d’un homme célèbre, mais la prochaine vie que Nick endossera tel un costume magistralement taillé. Un rôle sur mesure. ”

Certaines découvertes plutôt surprenantes amènent Tommy à s’interroger, connaissait-elle vraiment l’homme dont elle partageait la vie depuis quarante ans ?

“ Non, je ne me vois pas comme un conteur. (…) Je me vois comme quelqu’un qui fabrique des histoires – un bâtisseur, un maçon. Chaque décision que prennent mes personnages est une brique, chaque relation une couche de mortier. Les dessins que je fais ? Des fenêtres et des portes. Si, quand j’ai fini, les lumières s’allument et que le toit ne fuit pas, j’ai de la chance. Je suis chez moi. ”

Ce que j’en dis :

Si Morty ne se voit pas comme un conteur il en est tout autrement pour Julia Glass qui s’avère être une formidable raconteuse d’histoire.

À travers cette magnifique fresque qui nous révèle l’univers d’un écrivain dessinateur pour enfants, on découvre également l’envers du décor et les multiples facettes qui se cachent derrière la création d’un livre.

L’écriture et le dessin permettent parfois d’exorciser des traumatismes liés à l’enfance. Des blessures difficiles qui ne se referment jamais tout à fait.

Avec style et tout en finesse elle aborde différents thèmes tels que l’amitié, l’amour, la passion du métier d’écrivain illustrateur, le dévouement, la famille, le deuil, les souvenirs, les relations au milieu d’une nature omniprésente.

Tout comme pour Morty Lear, La maison dans les arbres est un livre à apprivoiser tranquillement pour l’apprécier à sa juste valeur.

Un récit qui m’a charmé par sa plume touchante et délicate. Une fiction extraordinaire où les personnages magnifiquement incarnés nous offrent un regard profond sur l’âme humaine.

Julia Glass est née à Boston dans le Massachusetts. Elle vit à Marblehead, avec son compagnon, le photographe Dennis Cowley, et leurs deux enfants, et travaille comme journaliste indépendant et éditrice. Elle est diplômée de Yale depuis 1978,

Je remercie les éditions Gallmeister pour ce beau roman d’une belle sensibilité.

“ Une douce lueur de malveillance ”

Une douce lueur de malveillance de Dan Chaon aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Hélène Fournier

” Sans nicotine, son cerveau était comme brouillé par un sentiment d’effroi confus qui tournait en boucle, et il avait l’impression que le monde lui-même était plus hostile – qu’il en émanait, ne pouvait-il s’empêcher de penser, une douce lueur de malveillance. “

Dustin Tillman vit dans la banlieue de Cleveland avec sa femme et ses deux enfants. Ce quadragénaire mène une vie plutôt banale, tout en exerçant le métier de psychologue.

Il vient d’apprendre la libération de son frère adoptif, qui était en prison depuis trente ans. C’est suite à son témoignage, que Rusty a été condamné à perpétuité pour le meurtre de leurs parents et de deux proches.

Des tests ADN récents prouvent son innocence, et inquiètent sérieusement Dustin.

Ça fait penser à ces drôles d’histoires qui font l’actualité a déclaré Lamber au Daily News. Mais vous ne pouvez pas imaginer une seule seconde que ça puisse arriver à l’un de vos proches. ”

Au même moment, il s’occupe d’un nouveau patient, un policier en congé longue maladie. Cette homme est obsédé par la disparition de plusieurs étudiants des environs retrouvés noyés. Il pense qu’ils ont affaire à un serial killer. Englué dans sa vie personnelle, il se laisse petit à petit convaincre d’accompagner son patient dans cette enquête qui dépasse largement son rôle de thérapeute.

” C’est tellement bon de sortir de soi ! On s’enfonce dans une autre vie et elle s’ enfonce dans une autre vie et elle s’enfonce en nous, et puis les forces s’équilibrent – certaines parties de soi ont été remplacées ou à tout le moins diluées. Toutes ces choses qui tournaient lentement et sans discontinuer dans notre esprit se sont volatilisées. Tu fais une enquête, elle te serre dans ses bras et requiert toute ton attention. “

Un travail de longue haleine commence et va le plonger dans les ténèbres. Il devra faire face à ses contradictions et aux défaillances de sa mémoire tout en essayant de protéger sa famille du douloureux passé qui resurgit.

” Et maintenant, bien sûr, ça me revient. Quand je pense à ce que Rusty a pu raconter à Aaron, cet ancien rêve refait surface, m’enveloppe, et il est toujours aussi saisissant. “

Ce que j’en dis :

Accrocher le lecteur avec un roman aussi atypique, c’est ce qui fait la force de Dan Chaon dans ce récit. Alliant différents genres tels que : le roman noir, le thriller psychologique, le roman à suspense, la quête de vérité, l’auteur nous offre un roman choral on ne peut plus surprenant. Tout tourne autour d’une véritable question : que s’est-il passé ce fameux 12 juin 1983. Une intrigue du passé qui va se confronter à une nouvelle du présent.

À travers des flash-back nous allons suivre un véritable jeu de piste qui nous mènera peut-être sur les traces d’un serial killer. Sans oublier tous les personnages magnifiquement représentés qui ont chacun leur rôle dans ce drame psychologique qui tourne pour certains à l’obsession.

Malgré l’ampleur du roman, jamais on ne s’y perd, même si le doute ne nous quitte jamais dans une atmosphère particulière et angoissante.

C’est inventif, surprenant, addictif, stylé, vertigineux ce roman avait tout pour me plaire et c’est réussi. Un roman inclassable qui trouve sa place dans la catégorie monument littéraire.

Je remercie Léa créatrice du groupe Picabo River Book Club et les éditions Albin Michel pour m’avoir permis ce voyage livresque ingénieux.

Dan Chaon

Originaire du Nebraska, Dan Chaon est l’auteur de Parmi les disparus, Le Livre de Jonas, Cette vie ou une autre et Surtout rester éveillé, tous parus chez Albin Michel et salués par la critique. Dan Chaon enseigne à l’université à Cleveland (Ohio), où il vit aujourd’hui. Son nouveau roman, Une douce lueur de malveillance, a été consacré comme l’un des meilleurs romans de l’année par de nombreux quotidiens et magazines, dont le New York Times, le Washington Post et le Los Angeles Times.

“ Swing Time ”

Swing Time de Zadie Smith aux Éditions Gallimard

Traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson

 » Si tous les samedis de 1982 peuvent être considérés comme un jour unique, je rencontrai Tracey à dix heures du matin ce samedi-là. (…) Beaucoup d’autres filles étaient présentes, mais pour des raisons évidentes, nous nous remarquâmes, relevant nos similitudes et nos différences, comme les filles en ont l’habitude. Nous avions exactement la même couleur de peau – à croire que nous avions été fabriquées dans le même tissu marron clair -, nos tâches de rousseur se concentraient aux mêmes endroits, et nous avions la même taille. ”

C’est lors d’un concours de danse à Londres, que deux petites métisses se rencontrent et vont devenir inséparables. En visionnant des vidéos cassettes de Fred Astaire et de Jenny Le Gon, elles rêvent de devenir de grandes danseuses.

 » Et c’était quoi la danse moderne ? On ne pouvait demander à personne, c’était nouveau pour tout le monde, on était coincées. Rare était la mère dont la curiosité allait jusqu’à appeler le numéro indiqué sur les flyers faits maison agrafés sur les arbres du quartier. « 

Tracey est la plus douée, assez audacieuse mais souvent excessive. Alors qu’elle intègre une école de danse, son amie plus studieuse poursuit sa scolarité au lycée puis à l’université. Leurs chemins se séparent.

Ses études terminées, la plus sage devient l’assistante d’ Aimee, une chanteuse mondialement connue. Elle parcourt le monde et rejoint le projet philanthropique de la chanteuse : la construction d’une école pour fille dans un village d’Afrique.

Elle retrouvera Tracey après une série d’événements scandaleux pour une dernière danse.

“ L’aventure de Tracey me frappait car j’y voyais une forme de revanche sur tout cela : comme si un chat domestique avait capturé un lion, l’avait dompté et le traitait comme un chien. ”

Ce que j’en dis :

Je découvre la plume de Zadie Smith à travers ce roman ambitieux qui demande une attention particulière pour bien suivre cette incroyable histoire de deux petites métisses londoniennes. J’ai tout de suite été embarqué par le style enjoué de la première partie, la première danse se présentait très bien, le swing et l’humour bien présents laissaient présager une belle aventure. Mais le rythme du récit a pris une autre tournure une fois arrivé à l’âge adulte et m’a beaucoup moins captivé malgré la richesse du récit.

Un roman d’apprentissage qui n’en demeure pas moins intéressant par l’ampleur des thèmes abordés tels que l’amitié, l’adolescence, les rivalités, le racisme, l’humanitaire, les questions d’identités et la célébrité.

Une écriture stylée, rythmée qui dégage beaucoup d’humour et d’émotion que j’aurai plaisir à retrouver même si cette première histoire ne m’a pas entièrement charmée.

La romancière Zadie Smith est née dans le nord de Londres en 1975 d’un père anglais et d’une mère jamaïcaine. Elle a lu l’anglais à Cambridge et a obtenu son diplôme en 1997.

Son premier roman acclamé, White Teeth (2000), est un portrait vibrant du Londres multiculturel contemporain, raconté à travers l’histoire de trois familles ethniquement diverses. Le livre a remporté un certain nombre de prix et récompenses, notamment le prix du premier livre du Guardian , le prix du premier roman de Whitbread et le prix des écrivains du Commonwealth (grand gagnant, meilleur premier livre). Il a également remporté deux prix EMMA (BT Ethnic and Multicultural Media Awards) pour le meilleur livre / roman et le meilleur nouveau média féminin, et a été sélectionné pour le prix Mail on Sunday / John Llewellyn Rhys, le prix Orange Fiction . White Teeth a été traduit dans plus de vingt langues et a été adapté pour la télévision Channel 4 en 2002.

Son poste de scénariste en résidence à l’Institute of Contemporary Arts a abouti à la publication d’une anthologie d’histoires érotiques intitulée Piece of Flesh (2001). Elle a également écrit l’introduction pour The Burned Children of America (2003), un recueil de dix-huit nouvelles par une nouvelle génération de jeunes écrivains américains. Le deuxième roman de Zadie Smith, The Autograph Man (2002), une histoire de perte, d’obsession et de la nature de la célébrité, a remporté le Prix littéraire juif de la littérature juive 2003 . En 2003, elle a été nommée par le magazine Granta parmi les 20 meilleurs romanciers britanniques.

Son troisième roman, On Beauty , a été publié en 2005 et a remporté le prix Orange 2006 pour la fiction. Elle a également publié deux recueils de documentaires,  Changing My Mind: Occasional Essays (2009) et Feel Free (2018).

Zadie Smith est devenue professeur de fiction à l’Université de New York en 2010 et vit entre New York et Londres. Ses plus récents romans sont  NW (2012), situé dans le nord-ouest de Londres; et Swing Time (2016), à Londres, New York et en Afrique de l’Ouest.

Je remercie les Éditions Gallimard pour cette danse livresque.

“ Monsieur Viannet ”

Monsieur Viannet de Véronique Le Goaziou aux Éditions La Table Ronde

“ Il soupire. Semble réfléchir. Il écarte et plie les doigts. Comme s’il calculait.

– Je bois du début de la matinée jusqu’à la nuit. Du réveil jusqu’au sommeil, si vous préférez. Vous voyez ? C’est les moments où je ne bois pas qui sont rares. N’existent pas. ”

Monsieur Viannet a cinquante ans. Il vit en compagnie de sa femme dans un minuscule appartement glacial du côté de Bastille. Un passé douloureux et envahissant l’amène à boire plus que de raison, notamment son acquittement après avoir été accusé du meurtre de son père.

“ Pourquoi Monsieur Viannet a-t-il bien voulu que j’entre chez lui, que je m’assoie sur cette chaise et que je l’interroge ? Des questions sur sa vie, sur ce qu’il a fait, sur lui… Parce que la directrice de l’association le lui a demandé ? Par curiosité ? Ou bien pour voir une nouvelle tête et tromper l’ennui… ”

Monsieur Viannet répond aux questions d’une femme qui est chargée d’évaluer ce que deviennent les anciens résidents d’un centre de réinsertion dont il a fait partie.

(…) Y’a des gars, ils portent depuis qu’ils sont tout petits.

J’écarte mon stylo. Je hausse les sourcils.

– Ils portent… Ils portent quoi ?

Ils secoue la tête. Il boit. Peut-être a-t-il l’impression que je le fais exprès. Exprès de ne rien comprendre.

– Vous me posez vraiment cette question ?

– Oui…

Il souffle, presque excédé.

– Ils portent leur vie, madame, quoi d’autre ? Et il y a des vies plus lourdes que d’autres, vous ne pensez pas ? “

Même si cette femme exécute consciencieusement son travail pour lequel elle est rémunérée, elle ne peut s’empêcher de s’attacher à cet homme. Son désespoir la hante, mais elle était loin d’imaginer la tragédie finale…

C’est comme ça leur vie. Des cris, du calme, des jurons, du vacarme, du silence…“

Ce que j’en dis :

Je découvre à travers ce roman social, l’écriture âpre de Véronique Le Gouaziou.

Présenté sous forme de dialogue, ce récit nous offre un témoignage assez bouleversant d’un homme qui livre depuis toujours un combat qui semble être perdu d’avance.

Vivant en marge de la société suite à plusieurs mauvaises actions qui lui ont fait connaître la prison, il nous dévoile l’envers du décor.

On aurait tendance à penser tout comme il le dit lui-même : « Mais bon, on n’avait qu’à pas faire les cons. » mais qui sommes nous pour nous permettre de juger ? Essayons plutôt de comprendre tout comme nous le propose l’auteur à travers ce portrait touchant, ce qui amène tout ces hommes à la dérive. Qu’ils soient SDF ou en foyer tous ont leurs histoires et peu ont trouvé la chance de s’en sortir face à un système de castes sociales de plus en plus réfractaires.

Ce récit est le miroir de notre société où reflète l’absurdité du monde.

Une belle découverte de cette rentrée littéraire.

Véronique Le Gouazou est sociologue et chercheuse. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages en sociologie. Elle a publié aux Éditions de la Table Ronde La Vieille Femme et les mouettes (1996) et À cause de la vie (2003). Monsieur Viannet est son quatrième roman.

Je remercie les Éditions de la Table Ronde pour ce roman contemporain très touchant.

“ K.O. ”

K.O. D’Hector Mathis aux Éditions Buchet.Chastel

 » Un roman c’est un ballet, la musique emporte tout et la musique c’est les mots ! On y croise des visages et des silhouettes. Les personnages dansent une chorégraphie qu’ils pensent être la leur, mais en vérité il n’y a que la musique, tout le reste est en fonction, rien n’existe en dehors d’elle. Ils obéissent voilà tout. Pour faire résonner la mélodie, j’avais des tonnes de mots à faire valser (…) Comme le jazz. Tout pareil. Je ne m’en remettrais pas de comprendre tout maintenant. J’avais le sentiment que ça ne s’arrêtait plus, que le monde était à ma portée, entièrement, déchiffré, crocheté, musical à tout point de vue ! La littérature me jetait son âme dans les feuilles mortes. Alors je me suis servi. “

Sitam est un jeune homme fou de jazz, de littérature et de la môme Capu. Il loge avec elle chez un ami d’un ami parti en voyage. Il est fauché comme les blés, mais fou amoureux. La vie est belle, mais un soir tout bascule…

” Faut dire qu’elle me tenait par le bout du cœur, la môme. Même qu’on s’était fait des amourettes sous la pluie (…) Nous étions deux, heureux comme on peut l’être quand on cavale dans la rencontre. (…) C’est alors que la ville s’est hérissée. Toutes aiguilles dehors ! Les sirènes se sont mises à s’égosiller. Le silence crevé, éventré comme une toile. Y avait des hurlements, perçants, déchirés dans les cordes. (…) La guerre. La saloperie de guerre en terrasse, en dégradés de rouge et en lambeaux de civils… “

Sirène, coup de feu, explosions, policiers et militaires envahissent la capitale. La ville devient terrifiante, invivable. Bouleversés, Sitam et Capu décident de déguerpir. Ils montent in extremis dans le dernier train en partance pour « la grisâtre », le pays natal de Sitam.

C’est le début de leur odyssée. Ensemble il vont traverser la banlieue, l’Europe et la précarité…

” Qu’est-ce que c’est beau l’horizon quand il bave ses couleurs jusqu’au délire. On commettait comme une indiscrétion à ce moment précis. Ce ciel-là on n’était pas censé le voir. On était entrés sans frapper, au moment le plus délicat. (…) C’est là que j’ai compris ce que je m’en allais chercher. (…) J’allais droit vers la littérature, depuis le départ, et Capu à mes côtés. Je traquais mon roman…“

Ce que j’en dis :

Il aura fallu peu de page pour que je tombe amoureuse de cette nouvelle plume. Le charme qui se dégage de cette écriture est incroyable, et vous l’aurez remarqué, je n’ai pu m’empêcher de vous citer quelques passages.

Un récit poétique où résonne une musicalité étonnante. Des mots délicatement couchés sur le papier, comme des notes sur une partition. Tout comme au cinéma, la musique accompagne chaque moment, tantôt touchante, souvent bouleversante et parfois terrifiante.

À travers cette histoire qui pourrait très bien se passer de nos jours, on ressent comme une urgence de s’exprimer, à travers les thèmes abordés tels que la poésie, la musique, la maladie, la mort, l’amitié, la précarité, l’errance, mais aussi l’amour.

Un style incisif, troublant, admirable. Un voyage au bout de la nuit en plein chaos qui risque de mettre K.O plus d’un lecteur.

Sincèrement, rarement un premier roman m’a autant bluffé.

N’attendez pas qu’il soit primé pour le lire, car il le sera c’est certain.

Ce roman est fantastique.

 » La littérature c’est un cimetière accueillant, qui abrite tous les amis que je n’ai pas eus et ceux qui m’ont quitté. Je digresse en compagnie des morts ! “

Né en 1993, Hector Mathis grandit aux environs de Paris entre la littérature et les copains de banlieue. Diagnostiqué précoce à l’âge de six ans, il obtient son baccalauréat bien avant sa majorité. Écrivant sans cesse, s’orientant d’abord vers la chanson, il finit par se consacrer pleinement au roman. Frappé par la maladie à l’âge de vingt-deux ans, il jette aujourd’hui l’ensemble de ses forces dans l’écriture.

Je remercie Claire et les éditions Buchet.Chastel pour cette sublime lecture.